‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 243 sur 379 · IX. — Mon oncle Thomas reparaît sur la scène · texte numérisé non relu

IX. — Mon oncle Thomas reparaît sur la scène

Qu'est-ce qu'un roman? Un ramas d'événements imaginaires, qui •musent ou ennuient, et qu'on oublie après les avoir lus. Qu'est-ce que l'histoire? Des faits réels, défigurés, troniiiiés, niulilcs par l'erreur ou la passion de l'écrivain. L'lii-.torioi;raplie d'un nii fait des hommes libres des brigands; riiistorioijr.iplie républicain veut que tous les rois soient des lit;res; les écrivains ipii ne licuiieiit ii aucun parti (l'ablic de \ crtot , par exeni|ilc), adoptent tel liéros, ajoutent à «e> qualités, et transforment (luclquefois ses vices en vertus. Cet abbé de \crlot, puisque je tiens cclui-la, écrivait l'histoire de Mille. Il en éuit ausiér;e de Rhodes. Il attendait sur ce siège de» mémoires qui

n'arrivaient pas. Il s'érige en généralissime du Grand Turc, et en grand maitre de l'ordre de Malte. Il attaque la place, il la défend, il la |ircnd enfin, et les mémoires arrivent, au moment où l'abbé finissait de conquérir l'île entière. Les mémoires ne ressemblaient pas du tout à ce (pi'il avait imai;iiié. « J'en suis fâché , dit-il; mon siège est fait, je ne le recommencerai pas. »

Lequel vaut mieux, à votre avis, ou du roman qui s'oublie, ou de l'hislnire qui vous burine l'erreur sur le jiérioste du crâne? L'un et l'autre n'ont de valeur, selon moi, que celle que veut bien leur accorder le lecteur, et tous deux ressemblent à la lanterne magique, oii on voit paraître tour à tour le soleil et la lune, le mitron , le Père éternel, et madame Gigogne, .le vous ai longuement entretenu de princes, de montagnards, de rois, de palais, de cavernes, de succès et de défaites; je reviens à mon oncle '1 homas , et ce que je vais vous raconter est aussi vrai que le siège de Rhodes par l'abbé de Verlot. Vous en retiendrez ce qu'il vous plaira.

Le régiment de Lally était en garnison à Mantes lorsque Edouard s'y embarqua, et voilà pourquoi le comte y avait fait venir mon oncle. Il espérait obtenir un ordre du ministre pour faire passer le rép^iment avec le prince; on lui refusa l'ordre, et voilà pourquoi le régiment resta à Nantes. Mais comme M. de Lally pensait à tout, il prévit que pendant la traversée Sa Majesté future aurait besoin d'un garçon de cliamlire , et d'un marmiton pour le service de sa personne et de sa table; d'un musicien pour l'amuser à bord, et d'un trompette pour rassemlder les montagnards à terre. Mon oncle n'était pas porté sur les contrôles du régiment, et voilà enfin pourquoi on le fit partir avec le royal aventurier.

Thomas, qui n'avait jamais respiré l'air de la mer, eut mal au cœur en mettant le pied sur le vaisseau , ce qui fut cause qu'on l'envoya dans l'entrc-pont, où il coucha entre un sac de biscuit et une bouteille de rhum, rendant sans cesse et réparant à mesure qu'il rendait. 11 ne guérit qu'en descendant en Ecosse, ce qui fut cause encore que le prince ne s'occupa ]ioint de lui, et l'avait même oublié. Mais, dès qu'Edouard eut touché la terre ferme et salué le sol natal de ses pères, Thomas sortit de son trou. Dès que dix à douze montagnards se furent rassemblés autour du prince, il tira de sa poche son tur/tttiilu, et, tantôt fifre, tantôt jouant de la cornemuse, quelquefois tambour, plus souvent soldat, insensible au péril, et sabrant quelques Anglais quand il en trouvait l'occasion , il avait aidé à vaincre à Preston-Pans, à Falkirk , et lors de la déroute de Culloden , il avait la perspective d'être bientôt maitre de musique de la chapelle du roi Jacques, ou tambour-major de son régiment des gardes, ou page, ou aide de cuisine. Mais cette chienne d'affaire, en ruinant les espérances du ])rince envoya les siennes au diable. Trop heureux de n'être pas sabré , il courait avec les autres, aussi vite que le permettaient ses jambes, courtes encore, lorsque trois ou quatre dragons anglais, qui couraient aussi, et beaucoup plus vite que lui, parce qu'ils étaient à cheval, le décidèrent, non pas à les attendre ,

La valeur n'est valeur qu'autant qu'elle est utile,

mais à se coucher parmi les morts, pour les laisser passer.

Le dernier qui passa, j'entends le dernier cheval, lui pinça l'oreille avec le bout de son fer, et la pinça si bien, que mon oncle en sauta deux pieds de haut, et en retombant il vit qu'il était seul avec des morts, et par conséquent maître de prendre le parti qu'il aviserait dans sa sagesse. Il commença par faire de son uniforme ce qu'il avait fait à Paris de la livrée de M. l'ambassadeur. Il le quitta, parce qu'il sentait que ce ne pouvait pas être un titre de recommandation daus la circonstance actuelle; et par suite de cette idée, il pensa qu'il valait mieux, ce jour-là, ressembler à un Anglais qu'à qui que ce fût au monde. D'après ce raisonnement, il chercha si, parmi ceux qui venaient d'avoir la complaisance de se faire tuer pour une affaire qui ne les regardait pas, il n'en trouverait pas un à peu près de sa taille.

Un jeune enseigne de son âge , que le lord son père avait envoyé à la guerre, au lieu de l'envoyer à l'école, était aus i parmi les morts. Habit rouge, parements et revers bleus, agréments en argent, sabre à monture du même métal, la montre au gousset, et, sans doute, une bourse bien fournie dans la poche; mon oncle trouva très-convenable de s'accommoder de tout cela, et il se mit en devoir de dépouiller le mort.

Le jeune enseigne, qui avait de paraître tel les mêmes raisons que mon oncle , et qui se portait aussi bien que lui , ne vit pas plutôt à quel ennemi il avait affaire, qu'il se mit sur son séant, et reprit son sabre. Mon oncle, étonné d'abord d'un mouvement auquel il ne s'attendait pas, se remit bientôt , et chargea l'Anglais, en jurant qu'il aurait sa dépouille. Voilà mes deux lurons attaquant, parant, avançant, reculant, et s'allongeant parfois des ciiups de sabre à se pourlendre tous deux. La lame de mon oncle s'engage dans la monture de son adversaire; il fait un saut en arrière, et retire son fer si vivcinciil, qu'il tranche net le petit doigt de milord à la première phalange. iMilord , qui voit son sang pour la première fois, se croit mort tout de bon, et demande quartier. Mou oncle, vainqueur, lui donne la vie, mais il le déshabille complètement. Il ne lui fait pas même grâce de son caleçon.

J'avais envie du mettre ce grand combat sanglant en grands vers

MON ONCLE THOMAS

bien ronn:iiils; mais j'ai pi-iist' qu'il pouvait fournir un r|iisode à quelque ])oi'le é|)i(|ue, et je lui en ai laisse le plaisir.

Mon oncle, vêtu en ollieier triniporlauee , prit tranquillement le chemin d'Inverness. Il saluait de la main les .\n|;lais ([u'il reneontrait; il riait, en voyant les Keossaisfuir ilevanl lui, d'aussi loin (pi'ils l'apereevaient. Il entra enfin dans la ville, persuadé de sa bonne mine, et plus encore du besoin de diner.

Il clierebe dans le ijoussel do l'enseii;nc, et il y trouve une Irenîaine deijuinées. Ilissuré sur son existence, il va droit à la meilleure • iiberije, cpi'il connaissait, parce i|u'l'.douard y l0|;eait la veille, l^lle «îlait oicuiiée alors par le dur île ("unilicrl.ind et son élal-major.

Jean Leblanc était un fort de la halle qui avait conservé une velléité pour Hosalie.

Le tavernicr. très-poli ce jour-lh envers les oHicicrs anglais, salue respectueusement mon oncle, et l'invite à le suivre. Mon oncle, pendant sept à huit mois passés dans les montaijnes, avait appris passablement l'écossais. Il ne se fait pas répéter l'invitation ; il niarcbe sur les pas de son guide. Celui-ci le mène à une chambre, d'oii s'exhalait une odeur délicieuse. Il ouvre la porte, Thomas entre, et trouve à table le général anglais et sa suite.

Sa position était embarrassante. S'enfuir, c'était se déceler, et il eut été pris à quatre pas. Heslcr était aussi dangereux. Des deux partis, il choisit celui qui le flattait le plus ; il se mit aussi il table.

Le duc, choqué d'une familiarité à laquelle il n'était pas accoutumé, en marqua son mécontentement à ses officiers. Mon oncle ne savait pas un mot d'anglais; il ne se doutait pas qu'il fût question de lui. 11 mangeait avec avidité , et avait grand soin de se servir les meilleurs morceaux. Il rélléchit cependant qu'aussitôt qu'on lui adresserait la parole la fourberie serait découverte ; mais il pensa en même temps qu'on ne lui ferait pas rendre ce qu'il aurait avalé, et il se décida à boire et ;i manger jusqu'à ce qu'on le mit à la porle.

Le duc connaissait l'uniforme. 11 savait que le lord un tel avait son fils enseigne dans le régiment; il avait vu le père ii la cour, il ne connaissait pas le fils^, et ])ar égard pour le premier, il marqua de l'indulgence au second. Il s'amusa même de sa voracité, et de temps en temps il lui adressait quelques mots. .Mon oncle le regardait d'un air bêle, ne répondait rien , \ oyait l'orage qui se formait , mais ne perdait pas un coup de dent.

Le duc, étonné du silence de l'insatiable mangeur, demanda à ses officiers ce qu'ils en pensaient. Ils crurent ipic la frayeur, naturelle à un enfant de cet âge, avait dérangé ses organes. Le duc ajouta (pi'au moins elle ne lui avait pas ôté l'appétit.

On n'est pas longtemps à table après une victoire, lorsqu'il reste des ennemis à poursuivre. Déjii la générale battait danî tons les quartiers de la ville, et le colonel du régimenl dont mon oncle portail l'uniforme entra pour prendre les ordres de son général.

Imaginez-vous la surjirise de cet otVicier en voyant son habit sur le corps d'un inconnu. Figurez-vous mon oncle, interdit de la luauière

dont le regarde le colonel, laissant tomber na fourchette, et n'ayani

pas la force île inà.lier son dirni.r ccmi. Voyez, enlin le duc d(

Cumberland demandant l'.vplieatn.n d'.ii, i .bl.au niuet ainpiel il n'entendait rien eiieoie, mais ipi, .innon.ait <pi. Iqur chose d eitranrdinaire.

Le eolonel répon.l (pi'iui drùle , .t peut-être un espion, a endossé ruiiilurine de son régimenl. Il prend iiiuii oncle p.ir une oreille. (Jetait iustement celle ((n'avait foulée le cheval du dragon, et la douleur qu'i'prouve le p.ilicnl lui fait pousser un (/ail dim , qui lui vaut un soulllel et un coup de pied au cul. Il répond encore à cela par de

i\eau\ f/iid ilaiii, et c'est tout ce ipTIl pouvait dire : c'était le seul

cri (|ii'il eut enicnilii des Anglais vainqueurs ou en fuite, et ce mot employé dans tons les cas, lui paraissait le furiil Je la lamjite.

(à'peiidaiit le duc de ('iiiulierland lait cesser lis voies de fait, et interroge lui - ménie l'espion prétendu. A chaque interpellaliun , I bornas rcpi'te son ijud tiaiii du ton le plus linmlile. Tout le monde se regarile ; on ne sait que penser, lorsipie mon onde, trè^-inquiet du denoùmeni , s'écrie en français : • Sacredieu 1 oii me suis-je fourré ! • ■

Le duc et la plupart de ses officiers savaient notre langue? ; elle fait partie en Angleterre de l'éilucalion. Dès lors on eomincnça ii s'eiiteiidrc. .Mon oncle, interrogé dans son idiome naturel, répond avec lirécision et originalité. Il raconte les faits, il intéresse, il amiise. Lue seule chose tracassait le colonel, c'était de savoir oit il retrouverait son enseigne, que son père lui avait expressément recommandé. D'ailleurs il ne croyait pas que mon oncle fût coupable pour s'être battu bravement, et le duc lui pardonna volontiers d'avoir diné a ses dépens.

Les .Anglais aiment les gens de coeur, parce (ju'ils en ont , et sans cela nous n'aurions pas de nurite à les battre, (.'eux-ci demandèrent a mon oncle s'il \oulait servir le roi d'Ang'leterre. Il répondit que pourvu qu'on l'habillât et (|u'on le nourrit, il lui était égal de jouer (lu lifre pour .laciiues ou pour (ieorges. Aussilijl on lui fait quitter riiabil de l'enseigne, on lui en donne un île trompette, on .ni met un cheval entre les jambes, et le voili sonnant la charge contre l'Moiiard, pour (lui, (pialre heures aupirav^mt , il sonnait la retraite. (>clte condiiile n'cl^iit pas très-régulière, mais mou oncle ne se piiiuait pas de rciLiilarité.

Fonny Thompson travaillait sur un banc à la porte de la maison de son pire.

Le ])etit lord , resté nu sur le champ de bataille , n'était pas si madré (|ue Thomas. Il passa il se désoler deux heures qu'il pouvait em- )ilo)er plus utilement. Il finit enfin par oii il aurait du coiiimencer. Il s'enveloppa le doigt d un mouchoir (juil trouva dans la poche d'un vrai mort, il endossa la défroque de mon oncle, et prit tristement le chemin d'înverncsse. Arrivé aux avant-postes, il e^t jiris pour un Français qui ne sait oii donner de la lête, et qui vient se rendre prisonnier avec les autres. Le cerveau encore échaulTi' par la poudre et l'eaii-de-vie, deux Anglais le s;iisisscnt brutalement; i veut s'expli(|uer. on ne l'écoute point; il résiste, on le bourre, et en le traine dans une cave , ou on l'enferme, au pain et à l'eau , avec un*

ta

MON ONCLE THOMAS

soii.inl.'iiiie de malheureux, que le di'faut d'espace obligeait il se tenir dcliotit.

Deux jours après, les esprits (■■laiil r:ilnii>s , on con\menra h s'occuper des di'inlls. I.e duc pmvojm iiii ollicier major visilcr les prisonniers, avec injonction parliciilii te de tr.iilcr les Kraniais si Ion les lois de la i;iierrc. Il clail temps. Viii];l-quatre heures encore, et ceux-ci pi'-rissaieni de misère dans leur cave, (l'est une belle chose que la i;uerre !

I.e petit lord eut ii peine aperçu l'officier an(;l!«is , que fendant la presse, il coiirnl embr.isser ses ijenoux , et lui conter sa di'idorable liisinire. 1,'officier le consola, le secourut, et le fit condiiiie à son régiment. Son colonel lui rendit les effets dont 'l'Iiomas l'avait dépouille, lui délivra un certificat qui attestait qu'il avait été blessé en comliattunt glorieuseinciit pour son roi, elle renvoja à Londres, guérir Sun iloij;l auprès de sa maman.

Mon oncle , enchanté d'être à cheval , trottait, de monts en monts, en souillant dans sa trompette. Plus il souiflait, moins il avançait les aflaircs (lu roi Cieorijes, parce que les proscrits, avertis par le son »i|;ii de la tronipctle, se réfugiaient dans le premier trou, et laissaient pisser les limiers royaux. Son colonel, qui s'aperçut enfin des effets nuisibles de rinstniment , renvoya le niusieien à Inverness, d'où on l'envoya à (larlisle, de là à Hurliain , et de Diirham ii Nexvcastle, où il trouva le duc de (liinibci'laïul occupé des préparatifs de sa pompe triom|ihalc. Il a;;réi;ea mon oncle a la masse des musiciens qui devaient ouvrir la marche, cl mon oncle, en reconnaissance de cette disliiiclion . |iendit à l'aicou de sa selle la trompette dont il sonnait fort mal, et tira sou flageolet de sa pociie.

Dès le premier pas, le trompette major secoue les oreilles, et bientôt sa canne voltie,e sur les épaules de 1 homas, parce qu'il dérangeait l'harinoiiie. F.n effet, il jouait un air français, et il était permis au ménétrier en chef d'être choqué île la dissonance; mais Thomas n'en savait pas d'autre, et il trouvait très-déplacées les manières du trompette major.

11 avait appris je ne sais où, qu'à quelque prix que ce soit il faut se coufilier la bienveillance des gens en place, surtout de ceux à qui on a directement affiire. Si cette bienveillance n'est pas toujours problable, au moins elle empêche de nuire, et c'est beaucoup. Mon oncle renonça donc au plaisir d'enchanter les oreilles des habitants, qui étaient sur leurs portes, à leurs fenêtres (lu dans la rue, et il ne douta point de mériter les bonnes grâces de son chef, en remettant dans sa ])Oche rinstriiinent ijui lui avait déplu. Pas du tout. La canne roula encore, parce qu'il ne jouait plus. Il y avait de quoi se donner au diable, et mou oncle, qui n'était pas endurant, sortit de la file, et se disposait ii piquer des deux. L'impitoyable major lui barre le ])assage. Mon oncle jure et crie ii tue-tête; on n'entend pas un mot de ce qu'il dit. On comprend seulement, ou ou croit comprendre qu'il ne sait pas la marche qu'on joue , et on la lui attache notée à la batte de sa selle. Il ne conn.iissait pas une note, mais il vil bien qu'a toute force il fall.iil jouer. Il crut qu'il suffirait, pour avoir la paix, de changer l'air qui déplaisait si fort au trompette major, et qui lui avait valu la première bastonnade. Il commença au hasard un Dupant, mon ami, qu'inlerroinpit aussitôt la canne, et mou oncle, outré de rage, ne se posscdant plus, saule de son cheval, saisit une botte du major, l'enlève, lui fait perdri' les arçons, et l'envoie rouler dans un las de boue. Deux musiciens se dctaclient cl courent aprè^ lui. Il se glisse enlie les chevaux, il court, il s'arrête, il lait des crochets, il repart, il se trouve à r:ôté du duc de Cumberland, et saute en croupe derrière lui, bien sur qu'on ne viendra point le bàtonner là. Deux officiers majors, indignés de sa témérité, le menacent du plaide leur sabre. Le duc tourne la tète, et rei:onnait le jeune Français.

Celui qui avait balancé à Fontenoy les talents de Maurice de Saxe, et qui venait de pacifier l'Angleterre, ne pouvait se fâcher sérieusement d'une telle escapade. Un grand homme ne croit pas qu'on puisse lui manquer. Il n'est d'insolents iiue pour ceux qui n'ont de leur place que l'Iiabil. Le duc, instruit de ce qui s'était passé, convint que lui seul avait tort dans celle affaire, et qu'il aurait dû informer le trompette major que mon oncle n'enlendait pas l'anglais. Il le fit venir, ril un peu de l'état où l'av.iit mis le jeune Français, lui recommanda de le ménager, et de lui donner un maître de marches anglaises. <^)ue d'homiMcs puissants font tous les jours des sottises, et ne daignent ni les réparer ni même en convenir!

La canaille de toii~ l-s pays est insolente. Celle d'Angleterre, qui se croit libre, el qui l'est, quoi qu'on en dise, joint à rinsoleiiee le sot orgueil et parfois des actes de violence, surtout envers les Français, contre qui le gouvernement nourrit avi'c soin la haine la plus invétérée. C'est ainsi qu'on cherche à persuader ailleurs que tous les .Anglais sont des lâches et des fripons, ce qui n'empêche jias qu'il n'y ait en Angleterre et en France de très-braves cl de très-estimables gens; mais partout les gouvernés ont la vue hasse, el on leur Ole leurs lunettes II faut bien qu'ils se laissent conduire par ceux qui les portent.

X. — Thomas soutient de son mieux la dignité du nnm français.

Mon oncle ne tarda pas sentir les effets de cette aiiti|ialhie nationale dont j'avais l'honneur de vous parler à l'instant. Il fut assez

tranquille jusqu'à Londres, parce qu'on savait que la croupe du cheval du duc était toujours là ; mais quand le régiment eut laissé dans le capital le prince assoupi sur ses lauriers, il retourna à Oxford, sa garnison, el c'est là que le trompette major el les autres se montrèrent ce qu'ils étaient , c'est-à-dire des Anglais de la plus détestable espèce. Un vieux hautbois, chargé de lui enseigner les airs anglais, le rudoyait, le bâtonnail, cl trouvait (|u'il faisait tout mal, quoiqu'il fil tout bien, quand on ne lui donnait pas trop d'humeur. Les hommes faits lui prodigaient les taloches, ses jeunes camarades l'appelaient ordinairement french dng ', ee qui d'abord ne l'affectait pas infiniiiieiil, parce qu'il ne savait pas l'anglais; mais ils lui volaient ce qu'ils pouvaient de sa pitance journalière, ce qui était plus sérieux, et le trompette major le commandait de toutes les corvées.

Il eut vingt fois envie de déserter. La difficulté n'était pas de s'esquiver de la ville, mais comment sortir de l'île? Mon oncle nageait fort bien, mais il n'est pas de nageur qui passe de Douvres à Calais. Il falliil donc ]prendre patience. Il patienta , ou plutôt il enragea une annie tout entière, pendant laquelle il soiilTrit tout ce qui peut humilier nu Français intérieurement persuadé qu'il vaut un autre homme, quel (|n'il soit.

Il était brave comme un Romain, vif comme un Gascon , rancuneux comme une vieille dévole, et vigoureux comme on l'est à quinze ans quand on a reçu de la nature un bon tempérament. Avec ces avantages, ou ne peut jiourtant pas échiner tout un régiment; avec tous ces avantages aussi, on ne peut toute sa vie s'abreuver de dégoûts el d'opprobres. Mon or.cle, excédé, poussé à bout, jura de mourir, s'il le fallait, plutôt que de souffrir davantage.

Mais Thomas n'était pas un garçon à mourir comme un sot, c'està-dire, à s'expédier lui-même. Il voulait au moins que sa mort devînt fatale à ses enneuiis. Il commençait à très bien savoir l'anglais, el un jour que la chambrée était réunie autour de la gamelle, il harangua l'assemblée en ces termes : « Vous êtes des grediiis qui vous prévalez de l'avantage du nombre pour me turlupiner. Je vous préviens que cela me déplaît, qu'il est temps que cela finisse, que je suis un chien à vous sabrer tous, et que le premier qui m'appellera french dog aura affaire à moi. <>

A peine a-t-il fini de parler, que tous répètent à la fois le mot qui lui blessait l'oreille. 11 tire sou sabre et défie le plus adroit. Le plus fort met son sabre et son babil à terre, et se présente les poings croisés , et la tête inclinée à la manière des béliers. Mon once répond qu'il est soldat, el qu'il ne se bat pas à coups de poing. On lui réplique qu'on est pendu en Angleleire quand on met l'épée à la main ; mais qu'on peut y tuer son homme d'un coup de tête, sans que la justice s'en mêle.

Dans tous les pays du monde les hommes sont plus ou moins enragés, et la rage varie selon le climat et l'usage. Au Japon, par exemple, on s'ouvre le ventre en présence de son adversaire, et il est oliligé d'en faire autant, à peine de passer pour un lâche. En Italie, on fait poignarder son ennemi, ce qui est plus commode. En Espagne, on lui allonge des coups d'épée avec une gravité à faire mourir de rire. En France, on monte avec lui dans un fiacre, on le comble d'honnêtetés en route, on descend au bois de Boulogne, et on lui laisse gaiement le choix de se couper la gorge, ou de se brûler la cervelle. En Angleterre, on met perruque et habit bas au milieu de la rue, et on se donne des coups de tête et des coups de Jioing jusqu'à satiété. Ce genre de rage, le moins fou de tous, en ce qu il est le moins dangereux, a ses règles particulières, auxquelles les combattants ne dérogent jamais, et que maintiendrait d'ailleurs la galerie. Il est défendu d'empoigner son homme par quelque partie que ce soit, ce serait un crime de le prendre aux cheveux, s'il en a, ou de le frapper à terre; on le tue debout, si on peut, et le vainqueur est reconduit en triom- • phe par les assistants émerveillés.

Cela me rappelle une anecdote, très-vraie et très-peu connue, du maréchal de Saxe. Il était à Londres dans un de ces intervalles oii les hommes, las de s'égorger, avaient signé un de ces traités qui n'obligent qu'autant qu'on veut bien les tenir, ou qu'on n'a pas la force de les enfreindre. Le maréchal de Saxe donc se promenait d.ins son carrosse , et son cocher se prit de querelle avec un boueur fortement constitué. Le boueur arrête l'équipage, ouvre la portière, el prie le maître de lui faire raison de l'insolence de sdn valet. Le maréchal, doué, comme vous le savez, ou comme vous ne le savez pas, d'une force de corps extraordinaire, laisse dans son carrosse son épée el son habit, et saute sur le pavé.

Si quelque chose peut prouver que le cœur humain n'est qu'un assemblage bizarre de toutes les passions cl de tous les extrêmes, c'est de voir aux prises avec un boueur de Londres le fils d'un roi de Pologne , élu duc souverain de Courlande, vainqueur à Fontenoy et à Lawl'eld.

Le maréchal reçoit le premier coup, et saisit son boueur par la nuque du col. Les "spectateurs se récrient. Il l'enlève d'un bras nerveux, et le lance dans son tombereau plein de hone. La populace, que séduit toujours l'extraordinaire, crie brauu ! délelle les chevaux,

' Chien de Français.

MON ONCLE THOMAS

et traîne chez lui Maurice «le Saie, qui pouvait >i'api>luudir de la seule de ses victoires (jui ne roittAt de larmes à |iersoniie.

Depuis (iMi'liiues aiiiii'e», les lords, qui ne se soucient plus de res- ' sembler au iielil /x'iip/e, ont adoptt' l'usaijc plus uolde de se casser miiluelicmcnl la lète avec un pistolet. Cet e\eiuple u ('It* suivi par quelques oH'uicrs et autres, qui sont bien aise «le >ini;er les grands, et le pu(;ilal esl abandonnt' au\ nu ilccins , au\ procureurs, aux marchands, aux artisans, aux porte-faix, et aux ivrognes de toutes les classes.

Mais j'ai laissé mon oncle aux jjriscs avec son camarade le trompette : voyons ce qu'il en advint. Tliomas n'ayant pu convaincre son adversaire qu'un coup de sabre au travers du corps élail plus ilans la bienséance qu'un coup de poiiii; sur l'oreille ou dans les dents , et voulant ('loiincr par un début d'éclat, s'exposa ii tous les iiicoiivéïiiciits d'un combat oii il devait avoir le désavantage. Kn etTet , il recevait dix coups pour un qu'il donnait, et le poiiif; de l'atliléle ani;lais tombait toujours d'aplomb sur sou estomac ou sur sa tfte. !\lon oncle , opiniâtre à soutenir l'bonneur national , ne reculait jias irunc semelle, et bientôt le sang lui sortit en abondance par la boudie. « Sacrebleu ! s'écria-t-il , je suis bien dupe de me laisser assommer comme un bœuf , tandis (pie je peii\ liaclicr tous ces marauds-là ! En garde , tous tant que vous êtes . ajoula-i-il en prenant son sabre, et s'il faut être pendu, nous le serons tous ensemble. "

Messieurs les Anglais font joliment Ir coup de fusil ; mais ils n'aiment pas plus l'arme blanche qu'ils n'accueillent les Kraiic.iis. l,a proposition de mon oncle ne leur rit jias du tout; mais comme il se disposait il tomber sur eux, ils lurent forcés de se mettre en défense. Les lames ne furent pas plutôt à l'air que Thomas, faisant le nioalinet avec la sienne et décrivant un cercle autour de la chambre, attaquait, parait et frappait en même temps. En trente secondes, il a fait à cinq ou six ce ipi'il a appelé depuis des abreuvoirs â innurhcs. Les autres, efl'rayés , se sauvent sous les lits et sous la table. Mon oncle les en fait sortir l'un après l'autre en leur piquant les jambes avec la pointe de son sabre, et les oblige tous ,i crier : Vivent tes l-'rançais! Enchanté de ses prouesses , il allait donner la paix à ses ennemis moyennant certaines conditions qui se présentèrent aussitôt à son esprit inventif. Uéja il avait dicté la première d'un ton emphatique : c'était qu'à l'avenir on l'appellerait brave frerichman. Les autres sans doute étaient de la même force; mais l'apparition subite de son maître de musique lui coupa la parole. L'n nez d'un côté, une oreille de l'autre, le sang qui coulait partout, et l'air de supériorité qu'affectait mon oncle sur ses camarades, mettent le soldat-musicien au fait. 11 lève la canne sur Thomas, et celui-ci, décidé à en finir, quoi qu'il dût lui en coûter, fait sauter d'un coup de dessous la canne au plancher. Le musicien crie qu'il a le rang de brigadier; Thomas riposte qu'il s'en f... , qu'il se battra, ou qu'il recevra des coups de canne à son tour, selon la loi du talion, la seule qu'il veut connaître de sa vie. Le vieux hautbois , animé par l'esprit de corps , qui domine partout, peut-èlre même dans les troupes de Naples, ne peut consentir à payer de ses épaules; il ne se souciait pas non plus de payer de sa personne. Cependant mon oncle s'est empare de la porte; il presse , il faut être bâionné , ou mettre flambergc au vent. Le bas officier se décide pour le parti le plus noble, et il est à peine en garde que Thomas lui allonge le coup de manchette, et lui jette à ses pieds son poignet et son sabre.

Pendant que le maitrc de musique ramasse sa main droite avec la gauche , et que les autres lavent leurs blessures avec de l'eau fraîche en atteiulant mieux, mon oncle jette son sabre ensanglanté , enfile l'escalier cl sort des casernes. Les vaincus, que ne contient plus la présence du vainqueur, poussent des cris du diable; on sort des chambres voisines, on accourt, on s'informe, on s'instruit, et on se met à la poursuite de Thomas , qui était déjà loin.

.Mon digne oncle n'avant plus d'ennemis en face eut le loisir de penser à l'embarras oii il s'était jeté. Il avait tiré le sabre , et il avait coupé le poignet de son supérieur. Il y avait de quoi être pendu deux fois. Selon lui, c'était trop d'une, et il courait toujours sans savoir où se réfugier pour éviter le fatal cordon. On tient malgré soi à la vie, et en quelque étal qu'on soit, il nest rim tel que d'être. C'est le cri de la nature, et la colère ne lui impose silence qu'un moment.

Une porte cochère se présente, le fugitif s'y précipite, et la ferme après lui. Il est arrêté par le concierge, qu'il renverse d'un coup de pied dans le venir . Il traverse une grande cour, monte un escalier, parcourt un corridor, dont toutes les chambres sont fermées. Une seule est ouverte, il entre. Elle est habitée par un jeune hommed'une figure douce, et il se rassure. Le trouble qui l'agite ne lui permet paj de se souvenir qu'il parle à un Anglais. 11 commence le récit de son aventure dans sa langue maternelle, et il n'a pas dit vingt mots

3ue le jiunc homme a ôté la clef de sa porte et mis le verrou en edans.

• Milord et moi, nous ne partageons pas l'injustice de nos compatriotes envers les Français , d t le jeune homme à mon oncle (juand il eut termine son récit. ISous en avons plusieurs dans ce cabinet qui font nos plus chères délices. — Vous avez des Français enfcriiiés dans ce cabinet? — l.t que vous connaissez San.-, doute, — Peut-être bien, surtout s'ils étaient à la bataille de Cultoden. — Uh ! ils éuient morts

longtemps avant. — Et vous vous amusez avec de» cidavrei ! — Non, avec des esprits , répuiul le jeune hoiiiine en souriant. — De» esprit» ! on m'en a beaucoup p.irlé ; mais je voudrais bien eu voir. • Aussitôt le jeune boiuiue ouvre l.i porte du cabinet, et montre à mon oncle des rayons chargés de livres. . Ce sont là vos e>prils ? dit Thuiiias en éclatant de rire. — Et des esprits de la première qualité, Itayle, Molière , la l'ontaiiie , Fénclon , Corneille, MontCMpiieu , ( Jiaulieu , Itacine... — La belle trouvaille (pic vous avez faite là I Mon maître d'école avait une grande armoire remplie de ces esp^ils-l.^, et jamais je n'ai voulu les regarder. — (^'est pourtant à ces esprits (pic vous dédaignez (jue vous êtes redevable de l'accueil (|ue je vous f.iis et de» secours que je vous donnerai. — Ma foi? — Mous ne lisons p:,^ un,, de ces pages sans contracter une dette envers la France. Elle se monte déjà très-haut, et nous en acquitterons une partie... — Envers moi ? — .Sans inéine exiger <|ue vous rcmliez justice à ces grands hommes, vos bienfaiteurs. Etre leur niallienreux coiiip'itriote est un titre siiflisant auprès de nous. — Et je suis le eompatriule de Itacine? — t.'erlainement. — .Malheureux, je n'en doute pas, et vous allez m'aider pour l'amour de lui I c'est admirable , (;a ! — Je vais d'abord vous donner un de mes habits. — C'est très-bien vu. — \ ous t^tes jeune, de ma taille, il vous rendra méconnaissable. > Et le jeune hoiiimc tire d'une ariiuiire un habillement complet de femme d'une élégante simplicité, et mon oncle, cbalii, le regarde avec de grands jeux noirs que la surprise n nd plus grands encore. « Ma confiance vous étonne, lui dit le jeune homme; mais votre infortune et le besoin «|ue vous avez de moi me répondent de vous. — Ce n'est pas votre confiance qui me surprend; ce sont vos goûts qui me paraissent extraordinaires. Vous aimez à lire, vous aimez à vous habiller en femme; vous êtes un singulier gar(;on ! •

La conversalidii est tout à coup suspendue, parce (lu'on a frappé à la porte. Mon oncle croit que c'est le concierge qui le cln-rche, et qui aurait eu beau clierclier dans une maison où il y avait cent locataires, et il court s'enfermer dans le cabinet aux esprits. • Ne craignez rien, lui dit le jeune homme; c'est milord , je le reconnais à sa manière de frapper. "Il ouvre, milord entre, lui prend une main , la serre, la baise , presse de ses lèvres celles du ji'uiie homme, s'assied, et l'attire doucement sur ses genoux. Tiens , disait mon oncle à part lui , encore un goût plus singulier que les autres.

Le cœur a besoin de repos comme autre chose. Milord, plus calme , aperçut enfin Thomas , et il étail naturel qu'il s'iiiforiiiàt qui il était. Il est des moments où la satisfaction intérieure dispose à tout écouter favorablement, et le jeune lord, essentiellement bon, interrompit souvent son joli compagnon par un : Fort bien , Fuiiny ; à merveille, ma tendre amie , et mon oncle passait d'un genre de stupéfaction à un autre, et de la stupi faction il passa à la joie, lorsque milord proposa ce que son aimable amie n'eût osé faire.

Il arrête avec Thomas qu'il sortira le soir d'Oxford, habillé en femme ; qu'il sera suivi d un vieux domestique de confiance , qui portera des habits d'hoiiime, enveloppes dans une serpillière ; qu'il reprendra dans la première prairie le costume de son sexe; qu'il se rendra à pied au village où la diligence relaye ; qu'il trouvera sa place retenue et payée pour Londres, sous le nom de Jiffris : qu'à Londres il prendra la voiture de Douvres, et qu'à Douvres il jirésentera une lettre de recommandation au banquier Fector, qui trouvera le moyen de le faire embarquer.

Autant mon oncle était violent quand on le chiffonnait, autant il avait de cordialité pour ceux qui paraissaient seulement s'intéresser à lui. Jugez des transports qu'excitèrent les offres généreuses de milord. Thomas, qui pouvait aimer comme un autre, mais qui ne sa\ait pas faire de cérémonies, sauta au cou du jeune lord et de sa séduisante amie ; il les embrassa, et les embrassa encore en les pressant à les faire crier. Cet épanchciuent épuisé, il revint à son caractère. « Peutêtre un jour, leur dit-il , aurez-vous besoin de moi. Je ne le souhaite pas pour l'amour de vous; mais, sacrcbleu I dans tous les temps, le bras, le sabre et le sang de Thomas seront à votre service. — Voilà comme j'aime les remerciiiienls, « lui répondit milord.

["ne seule chose inquiétait mon oncle : c'était l.i crainte qu'on lui demandât en route un passe-port q 'il ne po rr.it exhiber. • Il n'en faut pas, lui dit milord. — « (Comment, lorsque vous êtes en guerre avec une partie de l'Europe, que le> troubles intérieurs sont a peine apaisés. — Qu'a de commun la guerre avec la liberté individuelle d'un .Nnglais? — Mais les troubles... — C'est au gouvernement à les prévenir ou à les arrêter. Il serait plaisant que, dans un pays libre, on ne pût sortir de chez soi sans permission. D'ailleurs les passe-ports ne servent qu'à gêner les honnêtes gens, et ils sont très-utiles à ceux qui ont quel(|ue chose à craindre. — Bah ! — Sans doute. Dans les circonstances les plus difficiles, on en obtient tant qu'on veut avec quatre témoins, qu'on ne connaît souvent que pour leur avoir payé à déjeuner, et, muni de cette sauvegarde, ou va intriguer où on veut. •

Cette diflicullé levée, mon oncle se disposa à se mettre en roule pour la France. II soupirail pour son pays natal, comme tous ceux qui s'en sont indiscrètement éloignés, et qui se trouvent piQs mal ailleurs.

Vous désirez savoir quel est ce jeune lord , obligeant, et sa jolie

MON ONCLE THOMAS

compagne, si douce et si cnm]wtissnnlp. l.p premier et le l'ils de lord Seymoiir; la seconde est la lillt de Ili'ury Tlioiiipsoii , marcliaiid aisé de la eilé de Londres. Mais par quelle ^illl;^llarill• se trouvciil-ils ensenilde à Ovford :' allez-vous me demander encore. — l'.li ! <|ue diable, vous êtes hien pressé! Donnez-moi le temps de respirer; respirez vous-même , si vous en avez besoin , et passez au eliaiiitre suivant.

XI. — Qui vous apprendra ce que c'est que lord Scymour cl Fanny Thompson.

Pendant que l'aimable Kanny arran(;eait une valise .'i mon oncle, que milord elicrcliail de l'encre et du papier pour écrire au banquier rector, que le vieux domeslii|ue était allé retenir à la voilure du lendemain une place pour le prétendu .lelïris, 'Pliomas cliercUait comment il s-'acquitlerait un jour envers ses botes. Tout grossier qu'il était, il sentait que la reconnaissance est un besoin impérieux, et il lui semblait dur de renoncer à le satisfaire. 11 sentait bien qu'il ne pouvait pas grand'cbose jiour un lord; mais il |iensail que la faible ofl'rande est d'un granil prix pour celui dont elle acquitte un bienfait. Eb ! qui sait d'ailleurs ce que peuvent amener le hasard , les circonstances ! On nommerait plus d'un seigneur qui s'est trouvé heureux d'avoir un valet reconnaissant.

.Mon oncle jugea que, pour profiler d'un moment favorable s'il s'en présentait j.imais, il fallait savoir d'abord le nom de ces amis de la France. Il crut nécessaire aussi d'être un peu au courant de leurs affaires. Il hasarda donc linéiques questions , non pas avec cet air grivois qu'il mettait à tout, mais avec ce ton pénétré, insinuant qui semble dire : Ce n'est pas la curiosité qui me guide, c'est l'intérêt que vous m'inspirez.

Milord aimait beaucoup cette manière d'interroger. 11 ét^iit bien •jise aussi de dissiper les doutes qu'avait pu concevoir mon oncle sur le compte lie Kanny. Il voulait cependant écrire sa lettre sans être interrompu. Il entra dans son cabinet; il en rapporta un cahier manuscrit, et le donna à lire au questionneur. « Qu'est-ce que c'est que ça ? dit mon oncle, l'.ncorc un esprit ? Mademoiselle ou madame vous dira que je n'ai pas de commerce avec eux. » Fanny rit, parla à l'oreille de niilord, et reporta le cahier. Apres avoir fermé la petite valise , elle appela mon oncle à l'extrémité de la chambre, et pour ne pas déranger milord, elle lui raconta bien bas ce que vous allez lire , non pas précisément comme je l'ai rédigé : chacun conte à sa manière. Kanny parla comme elle voulut, et moi, j'écris comme il me plait.

Alilord Seymour, le père, était un seigneur très-riche, très-considéré à la cour, et par conséquent très-infalué de sa personne. 11 prétendait descendre d'.Mzonde, reine d'Ecosse, quoique l'Ecosse n'eût jamais eu de reine qui s'appelât Alzonde ; mais cette descendance était bien aussi sûre que celle de la maison de Lévi en France , qui se prétendait issue, en droite ligne, de la vierge Marie, qui était en effet, dit-on, de la tribu de Lévi. Heureusement les comtesses et la marquise de Lévi ne prétendirent jamais être vierges eu relevant de couches, car il eut fallu les en croire. Au reste, comme les Seymour et les Lévi menaient un grand train et tenaient une bonne table , personne ne leur contesta l'existence d'.\lzonde ni de Marie, et moins encore leur parenté avec ces deux dames.

Le vieux Seymour, général, ex-gouverneur de la Jamaïque , viceroi d'Irlande, décoré de l'ordre de la Jarretière, propriétaire de sept ou huit terres, et de eini] ou six châteaux, ne pouvait décemment marier son fils qu'à une princesse du sang d'Angleterre, de France, d'Espagne, ou même du !\Ionomotapa. Le pays n'y faisait rien, pourvu qu'il pût dire a la cour : .Mon fils est allié à telle couronne.

Le jeune Seymour, beau comme un ange, tendre comme l'Amour, et moins perfide que lui, ne se prévalait ni de sa fortune ni de sa naissance. Il parlait aux femmes d'elles-mêmes, aux hommes de ce qui flattait leur goût, et il était accueilli, fêté, recherché. C'était à qui l'aurait.

.\u milieu des plaisirs qui l'entouraient, des empressements qu'on lui marquait, .Seymour soupirait quelquefois. Il lui manquait quelque chose, ou plutôt il lui restait quelque chose de trop ; c'était sou cœur, fardeau bien pesant pour un jeune homme de seize ans, qui ne sait pas encore qu'il n'est pas beau pour lui seul. Il devenait préoccupé , rêveur, niélanroliipie. Quelques daines au nez retroussé, à l'ceil agaçant , de celles qui aiment à former les jeunes gens , et qui épient le moment indicpié par la nature, voulurent rendre Seymour à la gaieté ; mai> Seymour voulait un cœur en échange du sien, et depuis longtemps ces dames n'en avaient plus d'autre à prêter que celui du chevalier de Boufilers.

.'^eymour promenait sa rêverie dans les rues de Londres. Il était à pied et seul pour être dispensé de parler ou de répondre. 11 se trouva SJins s'en douter contre les marches de l'église Saint-Paul, qu'il ne voyait pas, quoiqu'on l'aperçoive de deux lieues ii la ronde. Il se heurta contre le premier degré, fit un faux pas, se foula un jiicd , jeta uQ faible cri, et s'assit pour laisser ii la douleur le temps de se dissiper.

Ce faible cri fit lever la tête ii Fanny Thom;>soii , qui travaillait sur

un banc , à la porte du magasin de son père. Ses yeux se portèrent sur Seymour, ceux île Seymour sur Fanny, et ils disaient chacun de leur côté : Qu'elle est jolie ! Qu'il est bien !

Un jeune homme intéressant intéresse davantage quand il souffre. Fanny n'avail cpie quinze ans; elle ne connaissait pas le monde; elle ne connaissait pas même son coeur. Elle céda sans réflexion à l'impulsion secrète qui la guidait. Elle se leva, s'approcha de Seymour, les yeux baissés, et rouge et fraîche comme le bouton de rose qui commence à s'ouvrir, elle proposa au beau jeune homme de venir se reposer sur son banc, oit il serait mieux que sur la pierre. Elle avança son bras mignon en faisant une petite révérence. Seymour s'appuya sur ce bras légèrement de peur de le fatiguer; mais bien assez ])our le sentir. Le iiremier effet du toucher fut pour tous deux celui du coup électrique. Kanny leva les yeux, mais elle les baissa aussitôt : ceux de Seymour la brûlaient, n De grâce, lui dit-elle, soutenez-moi à votre tour ; je me sens près de défaillir, et pourtant je crois que je suis bien aise. »

Ils traversèrent en silence la petite place qui sert de parvis à Saint- Paul , et ils s'assirent sur le banc sans se re!;arder. De légers soupirs, que l'innocence ne pensait pas à étouffer, leur faisaient dire bien bas: Je suis auprès d'elle. Il est encore là.

Le père Thompson avait allumé sa pipe de longueur, et se dispos it à expectorer pendant une demi-heure en regardant les passants du seuil de sa porte. Il voit Seymour à côté de sa fille, et demande ce qu'il veut. Seymour embarrassé se tait. Fanny prend la parole : les femmes dans tous les cas conservent une sorte de présence d'esprit. Fanny ne savait pas mentir; mais ce n'est pas un crime d'ajouter à la vérité. Elle peint l'accident de Seymour avec les couleurs les plus fortes. Thompson, plein de bonne foi et de franchise, lui croit le pied démis , et l'engage à entrer. On ne refuse guère ce qu'on désire. Seymour, qui a eu le temps de se remettre, seconde la ruse innocente de Fanny. Il boite très-bas, soutenu sur l'épaule du bon père. Fanny sans y penser avance sa main blanchette ; celle de Seymour la rencontre ; elles se pressent, et l'incarnat du plaisir les embellit tous les deux.

On passe dans l'arrière-boutique. Le bon père déchausse le jeune homme, pendant que Fanny imbibe des compresses d'eau-de-vie camphrée. Thompson pose l'appareil, et fait prendre un cordial au blessé : la blessure était au coeur, et les cordiaux ni les compresses ne peuvent rien à ce mal-là.

Pendant et après le pansement, Seymour et Fanny, qui ne savaient pas feindre, se regardaient si constamment, et avec tant d'ivresse, que le père Thompson s'en aperçut. Comme le père d'une jolie fille est toujours soupçonneux, il demanda au jeune homme à qui il avait eu le bonheur de rendre service. Au nom de Seymour, il fronça le sourcil , et envoya chercher un carrosse de place. Il aida le blessé à y monter, et il lui dit en lui serrant la main : n Ma fille ne peut être votre femme; elle n'est pas faite pour être votre maîtresse. N'oubliez pas que j'ai exercé l'hospitalité envers vous. Adieu. •

Eh pourquoi ne serait-elle pas ma femme ? se disait Seymour en roulant. — Pourquoi ne serait-il pas mon mari, pensait Fanny lorsqu'il s'éloigna. « Ma fille , lui dit Thompson , vous pouvez faire le bonheur d'un honnête bourgeois. Songez qu'une fille sans réputation ne convient à personne. — Le bonheur d'un honnête bourgeois, reprit Faiiny d'un ton timide : pourquoi pas aussi celui d'un lord ? — Vous le feriez un moment, il vous tromperait ensuite. Oubliez-le, je le veux. » Fille de quinze ans ne croit pas qu'un beau jeune homme puisse être trompeur , et Fanny ne crut pas un mot de ce que lui disait son père.

Elle ne dormit pas de la nuit. Seymour ne ferma pas l'œil , et ils se levèrent avec l'éclat de la rosée que brillantent les premiers feux du jour : pensers de bonheur valent mieux que le sommeil.

Le matin, Seymour passa devant Saint-Paul. Le banc était à la' porte, mais Fanny n'y était pas : son père le lui avait défendu. La défense lui paraissait injuste ; mais elle était respectueuse et soumise. Du fond de sa boutique, oii elle travaillait sans voir son ouvrage, elle aperçut Seymour ; elle soupira, et ne se permit rien de plus.

Seymour passe, repasse; chaque fois il obtient un soupir, mais Fanny reste sur sa chaise. L'amour veut l'en arracher, mais la piété filiale l'y retient. Seymour brûle de lui parler : il a tant de choses à lui dire ! 11 faut au moins un prétexte pour entrer, et il en trouve bientôt un. Il était tout simple de remercier le père Thompson des attentions de la veille, et Seymour traverse le parvis en tremblant. 11 fait deux pas , il s'arrête ; il recule , il avance ; le coeur lui bat avec force ; il est beau comme le désir. Fanny, qui n'a pas perdu un mouvement, s'embellit de même sans s'en douter. Elle n'a pas quitté sa chaise , mais elle sourit en voyant son amant à ses pieds.

Le père Thompson était sorti. Seymour pouvait tout dire, et il ne trouvait pas un mot : c'est qu'il n'en est pas qui peigne l'amour, et l'alliant qui cherche à le définir sacrifie à l'esprit, aux dépens de son eo'ur Leurs doigts étaient entrelacés; Fanny, penchée avec intérêt vers Seymour, respirait son baleine brûlante ; ses lèvres rosées attend.iii'iit le baiser ; son œil humide annonçait sa défaite. Sa position , un fichu innocent et perfide qui trahit sa coiiftance, tout ajoutait à l'ivresse de Seymour : sa tête se perdait... « Laissi?z-nioi fuir, dit-il en dégageant sa main ; vous n'êtes pas en sûreté. » 11 se tourne pour s'éloi-

MON ONCLE THOMAS

gner, le piii» 'Plidiuiisoii cil ilevaiil lui ; c'i'sl la foiulri-. Scyimmr osl à ses i;eiioii\ , il Us iiioiiille de ses luniics, el Faiiiiy iiUrrilile ne coiiipreiul rien ii ce (|iii >e passe.

Le père llioiiipsoii relève Seyiiiour et le console. « Ma fille vous aime , lui ilil-il , c'est un iii.illieiir. Je ne lui en fer.ii pas de reproilies : vous èles lit) Imiiuèle lioiuuie, et eela nie rassuri'. Cepeiulanl je vous conjure de. ne plus revenir ici. l'ronietle7.-le-ni(ii par eetle prohité à qui j'ai du une fois l'Iionueur de ma l'ille. — >e plus revenir ! ne plus revenir ' répétait Seymour.— Klle est perdue si elle vous revoit. Grâce pour Kanny, griU'e pour son vieux père, l'.t 'l'Iiompson , à son tour, embrassait les i;enou\ du jeune lord. — Je ne reviendrai pas, je le jure par l'Iionueur. Il m'en coûtera sans doute ; mais je conserverai votre estime. • Il dit, el disparait.

Deux jours s'écoulent.... (Qu'ils sont lon];s les jours de douleur! Plus de i;aieté pour I'"anny, plus de repos pour Seymour. hxapable de manquer à sa parole, il cherche ii accorder son amour et son honneur.

'l'anlot il voulait s'ouvrir à son père et lui ilemander son aveu ; tantôt il se proposait de lléchir la sévérité de Tliompson, el de l'engager il recevoir ses visites jusqu'au temps où il serait maître île lui; niais avec un peu de réflexion il sentait le danger du premier parti et la solidité des raisons que lui opposerait le père de Kanny. (?epen lant il ne pouvait vivre sans elle. " lille m'est nécessaire, disait-il, comme l'air que je respire, et j'ai promis !... .l'ai promis de ne p s retourner chez elle ; je ne me suis point engagé à ne plus la revoir, à ne pas lui écrire. » Et le voilà à son secrétaire, hrùlani le papier, fermant sa lettre , et ne sachant comment la faire iwrveiiir.

Il sentait que sa grande jeunesse empèc lierait les donicstiiiues de la maison d'entrer dans cette intrigue. Le vieux DicU l'aviiit élevé et l'aimait tendrement; mais par cela niciiie Diik lui seuililait à craindre, el si son attacliciiiciil le rend.iit iiuliscn'l , l'IuMiiièle Tliouipsnii <levenait l'objet de l'iiullt;iialion d'une famille pui>sante. Cependant on n'écrit point pour n'être (las lu; on n'écrit point sanscouipler un peu sur une réponse, et il est dur de renoncer a cet espoir-lii.

Conimenl faire? Seyinonr n'en sait rien ; mais il sort el marche au hasard. Il trouve un commissionnaire, il le charge de sa lettre; il court après lui, il l.i reprend : il craint que Thompson ne soil d.ins sa boutique. Il se dépile, il soupire, il marche toujours, et iiisensibleinenl il approche de Sainl-l'aul ; il y entre par la porte opposée au bicnheureui parvis ; il est auprès d'elle , et déjà il est moins malheureui; mais cela ne sulïil pas. La letlre est encore dans sa poche.

Si Fannv l'avait, on la supposerait occupée à la lire, à y répondre; elle la baiserait ]ieul-être. On ne s'en flatte pas, mais on caresse celle idée.

l'n vieux ministre traverse la nef ; son vêtement annonce une extrême médiocrité. Seymour l'aborde avec confiance. Pourquoi ne doule-l-on jamais de la condescendance du pauvre : c'est parce qu'on sent qu'il a besoin de tout le monde, et que l'homme nécessiteux et rarement délicat.

L'imagination va rapidement, et surtout en amour. Les désirs du jeune homme se bornaient d'abord à faire rendre sa lettre. L'habit du ministre fait naître un dessein plus vaste. La religion, toujours sévère, peut ici favoriser l'amour.

Seymour vivait à la cour, il avait l'esprit avance, et il mit dans SCS propositions la décence qui pouvait seule les rendre supportables à un homme de cet état, f J'aime une fille eharmanle, lui dil-il ; mon père, ivre d'or cl de grandeurs, me li refusera. Je ne |iropo erai point à Thompson un mariage secret, il s'en offenserait, il le doit; mais il est père, et il pardonnera à l'époux de sa fille. J'attends de vous un service qui n'est point incompatible avec l'exacte délicatesse : assurez à Fanny mon rang el ma fortune, à tous deux le bonheur, el comptez sur la reconnaissance de Seymour. »

A ce nom, le bon ministre effrayé représente au jeune homme les inconvénients d'une union disproportionnée, seerèle et méconnue par la loi ; le dégoût qui pouvait la suivre ; l'éiat humiliant ou Fanny serait réduite, si son époux rabandonuait ; les regrets ()u'il éprouverait lui-inêine, si sa condescendance n'avait servi qu'a l.nie une infortunée. Il engagea Seymour à se vaincre, et il l'assura cpie bientôt une inclination nouvelle el plus convenable lui feiail oublier Faniiy.

Seymour était plein d'honneur; il ne put souffrir qu'on le crût capable de trahir ses serments. 11 se défendit avec l'éloquence du sentiment, et il persuada avec la facilité que donne l'éloquence. Une bourse de cent pièces acheva de lever les scrupules; le mariage fut arrêté. Il ne manquait que le consentement de Fanny.

Pouvait-elle rien refuser à Seymour? Pouvait-elle rien opposer aux ' raisonnenienls d'un minisire des autels? Olui-ci la voyait tous les jours, et n'était pas suspect à Thompson. 11 servait Seymour avec chaleur, et il ne fall.iit plus qu'indiquer le moment qui devait l'unir à Fanny.

L n jour, à cinq heures du matin , elle se dérobe de la maison paternelle. Elle ne pense point qu'elle manque a sou pi re, el peut-être . à clle-inémc; elle ne voit que Seymour, il est tout poi;r elle; elle lui doit une nouvelle vie.

Fanny se glisse dans le temple; son amant l'altendait à l'autel.

Deux pauvres entendent le serment. Jalllai^ un ne le pronoiira avec aiitanl d'ivresse, ni avec un respect plus religieux.

La eéréincinie leriiiinée, Seymour présente la main a son époute; il la conduit à un carrosse de louage (|ui attendait derrière Saiiil- Paul. Ils sortent di' la ville, el descendent à une simple auberge de village. Lue cliimbre modeste, un repas frugal, puiul de pareuU, d'amis, l'amour lient lieu de tout cela; il fait seul les frais de celte délicieuse journée.

D.ins un de ces moinenls d'inti^rvalle, oii le cœur aime à se reposer, et oii il jouit dans le recueillenienl , l'heureuse Fanny prononce le nom de son père. Aussitôt .Seymour écrit. Sa Icllrc est rcspeetueuM:, est soumise; elle doit désarmer le vieillard.

La voiture (jui les a amenés repari pour Londres en diligence. Le cocher arrête a cent jas du magasin de Thompson; il se présente au bon père, et lui remet la lettre.

Thompson avait passé une partie de la journée dans les plus vives in<|uiéludes. Il avait été chez tous ceux oii il croyait pouvoir trouver F'anny, et il n'avait parlé d'elle à personne : un mol inconsidéré pouvait nuire à sa réputation. Il se rappela Seymour; il crut sa fille déshonorée, cl rentra la mort dans l'àine.

La lettre du jeune homme mit un terme à ses Inquiétudes, el ne calma point sa douleur. Il sentait (|iie l'état de sa fille dépendait uniquement d'uu jeune lioinme de seize ans, cl sait-on à cet âge ce qu'où fera le lendemain? L'idée de Fanny abandonnée et perdue lui arrachait des larmes. Il pleurait en montant en carrosse; il pleurait encore en entrant dans la chambre où étaient les jeunes époux.

n Je ne vous ferai iioint de reproches, leur dit-il; le mal est sans remède, et les pleurs, que je verse sur vous déiiientiraient la sévérité que je voudrais en vain alVecler. Puisse Fanny ne pas pleurer à soii tour son excessive facilité ! Puissiez-vous , miloid, ne j .mais oublier que vous vous êtes chargé du bonheur de sa vie! Venez, mes enfants, que votre ]ière vous bénisse, et que Uieu vous bénisse avec lui ! »

Un s'entretint avec assez de calme, et on convint des mesures à prendre pour cacher ce mariage à tout le monde, el surtout au vieux lord Seymour. Thompson obtint avec peine du jeune homme impétueux, ardent, que jamais il n'a]iprocherail de chez lui. Pour le dédommager de ses privations, il lui promit de lui amener sa jeune é^iouse à la cani|iagiie les jours de dimanches el de fêtes; il lui permit de lui écrire tous les jours; mais il fut encore arrêté que Fanny ne répondrait jamais, de peur que ses lettres ne tombassent entre des mains à redouter.

La nuit approchait. Seymour ne pouvait la passer hors de l'hôtel, sans donner sur sa conduite des soupçons qu'on chercherait à éclaireir, et peut-être avec trop de succès. Il fallut sacrifier une partie de son bonheur pour en assurer la durée.

>lais le dimanche suivant, Seymour se lève avec l'aurore; il monte son meilleur cheval, il court, il vole; il est à Hamptoncourl, el les maisons ne sont pas encore ouvertes. Fanny, de son côté, se donne à peine le temps de s'habiller. Kn se laçant elle va de sa chambre a celle de son père; elle le presse, elle passe sa cravate, elle lui présente sa perruque; elle revient, elle attache son iielit chapeau de p^iille, el le noue snus son petit menton avec un ruban moins frais qu'elle; elle rentre chez son père; il n'est pas prêt encore, et un geste d'impatience, el la plus jolie petite mine ..Thompson la voit dans son miroir; il sourit, il se hâte; il prend son chapeau el sa canne. On part, on arrive; Seymour est à la portière, il reçoit Fanny dans ses bras.

Le père rhompson était de trop. Il avait été jeûne, et il s'en souvint. Ordinairemcnl occupé de son commerce, il jugea à propos, ce jour-là, de s'ériger en politique pour aller lire les journaux; en fleuriste déterminé pour visiler les jardins. Il sortait à chaque instant, restait dehors des heures entières, et rentrait toujours trop tôt au gré des jeunes époux. La journée s'écoula avec rapidité : le temps vole pour les amants heureux. Ah! pensait le bon Thompson en revenant à la ville, si celte ivresse pouvait toujours durer!

Cependant milord Seymour s'occupait sérieusement de l'avancement de son fils. Milord Chatham, son parent, premier ministre, cl dispensateur des grâces, avait reconnu dans le jeune homme une probité sévère, un jugement sain, un < .-.prit solide et capable d'a|ipliealion , et il le destinait à la premiè-i place de la magistrature. Le grand chancelier commençait à vieillir; il devait dans quelques années ne désirer que le repos. Il avait une fille unique, qui n'était pas belle, qui n'était pas née sur le trône, mais qui avait un million de revenu, et milord Chatham avait engagé son parent à se relâcher de ses prétentions , el à consentir que son fils devint simplement un des plus éminents et des plus riches seigneurs des trois royaumes.

Il était indispensable, pour l'exécution de ce plan, que Seymour étudiât le droit public. Son ])ère lui confia ses projets, lui annonça qu'il passerait deux ans à l'université d'Oxford, el lui fit préparer un train conforme à son rang cl à sa fortune. Seymour apprcnail à dissimuler. Il parut entrer dau> les vues de son jière, et il refusa seulement celle suite île \alels (jui seraient aulaiit d'espions de ses démarches : l'amour n'aime p.is les témoins. Il ne voulut que le vieux Dick, et il fit observer à son père que l'éclat s'accorde mal avec l'étude. 11 dé-

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Clara que son intrntioii l'iail ilc loger et de vivre avec les autres pensionnaires, pour suivre les eours avec pins de f.icililé. Confonju dans la foule, il liait sur de n'i^tre pas reniarqu»', et c'était ce qu'il voulait.

Il parla h 'l'iionipon et il sa fille de la place disliuipice où on se proposait de l'clever. Il se tut sur le niaria|jc qui devait la lui assurer pour leur epari;ncr de vaines inquiétudes, et il arrangea ainsi ses petits plans de lionlieur.

Vanny avait une tante k Harford ; cette tante était infirme, et il él.iit assez naturel iiu'elle désirât avoir sa nièce auprès d'elle. Tlioiiipsoii aimait sa fille; mais elle était l'unique héritière de sa tante, et il ët.iil tout simple (|ue I lioiiip>on sacriliàt sa satisfaction personnelle atii intérêts de Fanny. Ou persuada aiiv amis et au\ voisins qu'elle parlait pour llarlord, et on lui faisait des lialiits d'Iioiniiie, pour suivre son époiiv a Oiford. Thompson av.iit fortement combattu ce projet, qui avait aussi ses ilangers ; mais il était plus ilangereux peut-être de séparer de sa lille, pcnir un terme aussi Imii;, un jeune homme qui «vait les passions vives, et qui trouverait ii Oxford des objets et des plaisirs nouveau!. Le bon Thompson céda. Sa tille partit pour Harford ; elle passa quel(]aes jours auprès de sa tante, et repartit, sous l'evléricurdu plus joli (;aiçon des trois royaumes, pour s'aller réunir à ce (pfellc aimait ciniquement.

Seymour l'avait annoncée il Uick comme un pauvre gentilhomme, avec qui il était lié dès l'enfance, qui voulait étudier pour obtenir un béiiélice, et qui venait recevoir de lui les secours que ses jiarents ne pouvaient lui donner. En conséquence, on s'était logé un peu grandement, et on s'était fourni de ce qui peut rendre la retraite agréable à deux jeunes gens qui veulent éviter la dissipation et les plaisirs bruyants.

Cependant le vieux Dick ne fut pas longtemps dupe de cette prétendue amitié. Des mots échappés, des caresses imprudentes, presque toujours un lit commun, tout cela éveille le soupçon. Dick observa, épia. Il surprit l'anny il demi nue, et Seymour ne trouva d'autre moyen de la rétablir dans l'estime du vieillard que de le mettre dans sa confidence.

Dick tenait à ses devoirs autant qu'il aimait son jeune maître. Il balança entre l'intérêt qu'il lui insiiiiait et ce qu'il dex'ait au vieux lord. Il pensa enfin que Seymour était incapable de trahir celle ii qui il avait donne le titre d'épouse; il jugea qu'un aveu de celte nature brouillerait le père et le fils, sans rien changer à la situation des aflaires. Il se tut, et attendit tout du temps.

N oilà oii en était ce cou|ilc si ;cune, si leiidre, si intéressant, lorsque mon oncle en obtint plus qu'il n'aurait osé espérer.

• Corbleu! dit Tlioinas quand lady Seymour eut cessé de parler, je savais bien que je vous serais bon a quelque chose. Je dois passer par Londres. J'irai voir milord Seymour; je lui dirai que sa bru est digne d'une couronne; que je veux qu'il approuve son mariage, et s'il est récalcitrant, je vous débarrasse de ce père-là. »

Ce projet fou fit jeter les hauts cris ii Fanny et à Seymour. Mon oncle, toujours opiniâtre, n'en voulait pas démordre. Les jeunes gens eurent beaucoup de peine à lui faire enlendre que celle violence les perdrait sans retour, et il ne se rendit que lorsque Fanny lui eut fait observer qu'un adversaire de soixante ans n'était pas digne de lui.

Pour reconnaître sa docilité, on le chargea d'une lettre pour Thompson. On lui rappela verbalement mille détails, dont il aurait à lui rendre compte. Thomas protesta qu'il embrasserait le brave homme de toute son âme, et que s'il oubliait une partie de ce qu'il venait d'entendre, il y substituerait des choses de son cru qui ne seraient pas uns mérite.

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