XII. — Incidents, accidents, événements
Dick est rentré, la place est retenue, la valise est jirête, les lettres cachetées, Thomas ressemble à une fille assez drôlette, quand il a les yeux baissés, et les mains dans les poches de son tablier de mousseline. Dans une de ces poches, Fanny a glisse une petite bourse qui renferme dix guinées. Le soleil est allé éclairer les antipodes, la lune est cachée derrière un nuage : tout semble favoriser le fugitif.
Le voiU avec Dick, courant les rues d'Oxford, et s'acheminant vers la porte de Morlow. l'our se donner un air plus inléressaiil , il axait le bras droit appuyé sur celui du domestique; de la main gauche il retroussiiit ses jupons jusqu'aux jarretières; il tortillait le derrière en marchant et chantonnait un air poissard qui avait couru la ville et les faubourgs. Il approchait de la porlc, et il comptait bien sortir d'Oxford sans m.ilencontre; mais sa démarche plus que hardie, son torlilleiiieiit de derrière et son c ant équivoque l'avaient fait suivre par un amateur a qui tout éUiit bon, hors les petits soins et les plaisirs du cœur, .^lon oncle entend quelqu'un sur ses talons; il a peur, et double le pas. L'amateur presse aus>i sa marche, et prend familièremenl sa nymphe par le bras gauche, l'honias tourne la tète, reconnaît sein lieutenant et frémit. Dick, per>u.idé (|ue k trompette est reconnu cl arrêté, s'enfuit axec sa valise, et laisse mon oncle trèsembarrassé de sa personne, comme vous pouvez le croire.
L'officier, jilus sûr de son fait par la retraite précipilée du <)rison , commence à faire l'amour militairement, c'est-à-dire qu'il parle peu,
et agit beaucosip. Thomas n'a pas trop de ses deux mains pour le contenir. La vivacité de l'attaque lui prouve l'erreur complète de ^a^sai^ lant, et il retrouve sa présence d'esprit ordinaire. Il quitte la défensive, se met à son tour ii jouer des mains, en passe une entre la ceinture de la culotte et le caleçon de l'oificier; il fait sauter, d'un eouji de poignet, la eourroieiqui serre la boucle; il tire des deux côtis; la culotte tombe sur les talons du lieutenant, et mon oncle prend sa course en éclatant de rire.
L'oHicier joué , et contraint de s'arrêter au beau milieu de la rue, jure et tempête entre ses dents; une patrouille, qui le trouve la chemise au vent, s'arrête, s'informe, prend vivement son parti. Les soldats se dispersent, et se mettent .1 la poursuite de la donzelle qui a l'impertinence de déculoltcriin oflicieret de lui rire auntz. Thomas, empêtré de ses jupons, perd considérablement en vitesse; déjà il entend résonner les talons des boites sur le pavé; le bruit approche, il va être pris, il ne sait plus que penser ni que faire.
Un carrosse élégant altendail ii la porte d'un hôtel; mon oncle saute dans la voiture. Le cocher, endormi sur son siège, est réveillé par le bruit de la portière; il descend précipitamment, demande pardon à milady de ne l'avoir pas entendue sortir de chez son amie, ferme la portière, remonte sur son siège et fouette ses chevaux. Mon oncle se sent emporter, il ne sait pas oii on le mène ; mais il ne peut courir de plus grands dangers que celui auquel il vient d'échapper, et il se résigne. (^>naiid il se croit assez loin pour ne plus rien craindre du lieiilenant, il cherche;! ouvrir doucement la portière, pour se laisser couler dans la rue; le ressort est arrêté par un boulon qu'il ne connaît pas, ipi'il ne trouve pas. Il allait baisser la glace et faire un saut périlleux, lorsqu'il s'aperçut que la voiture était sortie de la ville, et roulait sur la roule même de Morloxv.
Il aurait fallu cire d'un bien mauvais caractère pour prendre en mauvaise part le service que lui rendait le cocher : aussi mon oncle le laissa-t-il faire. 11 se remit sur son coussin, et sa main tomba sur un de ces voiles que les femmes portent l'été pour se garantir du soleil; il jugea qu'il appartenait à milady, et, à tout hasard, il s'en enveloppa la tète, pour lendre la ressemblance plus frappante.
Après une demi-heure de marche le carrosse arrête devant un château. La porte s'ouvre à l'instant; le carrosse entre dans la cour, la porte se referme , et cela commence à tracas^e^ mon oncle. Deux femmes de chambre se présentent pour l'aider à descendre; mou oncle perd tout ii fait la tramontane, et s'appuie sur elles en poussant un gros soupir. 11 s'avance machinalement, et se trouve nez à nez avec milord, qui venait poliment au-devant de sa chère moitié : autre accident ! milord est son colonel.
Bien que mon oncle eût le voile de milady, qu'elle fût comme lui habillée de blanc ce jour-là, et que la scène ne fût éclairée que par une bougie dont le vent faisait vaciller la flamme, il y avait cepen- ■ dant dans la tournure et les manières des différences qui auraient 1 frappé milord, si un mari y regardait de si près. Celui-ci présente la main à mon oncle avec assez d'indifférence; il le conduit à la salle à manger, et sort pour aller voir ses coqs, ses chiens et' ses chevaux.
Mon oncle, resté seul, respire plus librement et examine le local. La lune blanchissait le faîte d'une muraille circulaire , qui n'avait de sortie que par la porte (|ui s'était ouverte au bruit du carrosse, et le portier s'amusait bêlement à caresser sa femme en dehors de sa loge. La salle à manger n'avait de vue que sur la cour : il était dilbcile de prendre un parli; Cependant l'heure du souper approchait, il faudrait lever le voile , se déclarer, et le dénoùment ne promettait rien d'avantageux.
Pendant que Thomas se consulte, il entend la voii de milord; sa frayeur redouble; il sort de la salle pour se réfugier n'importe oii. 11 passe à tâtons dans une oflice, de l'oHice dans un cabinet, el du cabinet dans une chambre. De chambre en chambre il arrive dans une basse-cour, de la basse-cour il gagne une vacherie. Dans un coin était un tas de paille, et mon oncle se blottit au milieu des gerbes en attendant les événements.
La vachère, grosse fille réjouie et rebondie, avail po ir amant un robuste palefrenier, à qui elle donnait des rendez-vous sur le tas de paille même ou mon oncle était caché : on n'a pas toujours ses aises dans ce monde. L'amant empressé était déjà arrivé , et attendait avec impatience. Aux premiers pas de mon oncle, le cœur lui battit d'ai.,e; mais quand il enlendit i hoinas qui se prenait les jambes dans les licous des vaches, et qui renversait les pelles et les fourches, il jugea, avec beaucoup de sagacité, que ce ne pouvait être sa chère Mary, qui connaissait trop bien les êtres pour se fourvoyer ainsi. H craignit d'être découvert, et s'était tapi sous les bottes, lorsque mon oncle se plaça directement sur lui. Le palefrenier ne concevait pas ce que voulait 'i faire la celui ou celle qui demeurait immobile comme lui, et qui | commi' lui paraissait retenir son haleine.
La fille de basse-cour, qu'amour pressail aussi, arrive sur la pointe du [lied , vient droit au las de iiaille , trouve sous une main la jambe du p.ilefrenier, sous l'autre un jupon de tallélas. Elle ne doute pas que milady ne passe une fantaisie avec son amant ; elle enrage, mais elle se tait et se retire, parce que dans ces sortes de cas les explica- . tion> sont au moins inutiles, el qu'iuléneurenienl elle ne pouvait se dissimuler que madame ne méritât la préférence à tous égards.
MON ONi'I.E THOMAS.
Lf pMli'fri'iiifi. I'dli|;iié de porter mon omle, el nu pouvant ri'sislei plu» lun|;(fiiips il lu i;ùiie horrilile ijit'il éprouve, et il l'iiicerlitude c|iii le lourineiite, veut eoiiiiiiitre eiiliii l'iniiiioliile el Uieiturne uiiluiul ijui lui brise les lueiiibres. il dégage un bnisdoueeiiieiil, bien doureineiit ; il avance la luaiii, et le nioelleu» des étolVes le frappe ii son tour. Coiniue le drôle ne uiaii>|uait |Mis de bonne opinion de liii-ini^ine, il •e persuade ipie milady est sensible a son niérile. i|u'elle a dreouverl ses rendez-vous, el qu'elle veut prendre un luoinenl la plaee de la vaclière. Il a|;it d'après celle persuasion, il talonne, il l'ourra|;e ; la culolle de peau du trompette dérai>|;e toules ses idées. Il parla|;e la frayeur qu'il a inspirée à mon oncle, il lait un etlorl violent, il se tire de dessous les bottes; il roule d'un côté, l'Iiomas de l'autre, tous deux se relèvent el se sauvent, le palefrenier par la porte qu'il connaissait, Tbomas |iar une croisée qui se trouve devant lui. I^e déserteur «inte dans un pntai;er, >;a{;ne un mur i;ariii de trrillai;es, et grimpe le plus lestement qu'il peut. Le jardinier s'iinayine qu'on vient voler ses rlioux; il sorte de sa hutte, suivi de deux chiens, et • raie d'un fusil; il court du côté oii mon oniile , en montant, brisait le lreilla|;e sous ses pieds; il ajuste , il lAche son coup à l'inslunt même oii Thomas venait de se laisser couler de l'autre côté.
les ijarçons jardiniers, les palefreniers accourent à l'explosion. I.c jardinier soutient qu'il a tué le voleur, et qu'il l'a vu tomber. On le cherche, on ne trouve personne; on conclut qu'il n'est que blessé, et qu'il s'est traîné dans les asperi;es ou dans les articliants. Les recherclies continuent, el mon onde, débarrassé pour la seconde fois, court k travers les champs, el cherche h regagner son cbetnin.
Cependant le désordre se communiquait du potager au grenier i foin, où Mary avait joint son palefrenier, el oii elle s'cxpli(|uait ;ivec les pieds et avec les ongles. Du grenier à foin, le tumulte commençait à s'insinuer dans le château. IMilord avait fait sa tournée, il était rentré, on avait servi , et milady ne se trouvait jias. Ses fciuuics la cherchent dans sa chambre à coucher, dans sa bibliolhè(iue, dans son cabinet de toilette; on l'appelle à grands cris, les doinesliqncs se rassemblent, boulevcrsciil inutilement la inaLson et les jardins; l'alarme devient générale. On descend les lanternes dans les puits, dans les privés; on soude deux étangs : milord se désole, ou en fait semblant.
On sonne à tout rompre à la principale porte d'entrée. On court : c'est un carrosse, c'est la livrée de la dame d'Oxford chez qui milady a passé la soirée; c'est milady elle-même qui descend de très-mauvaise humeur, qui gronde son mari stupéfait, qui rudoie son cocher qu'elle a fait chercher dans la ville une partie de la nuit; c'est le malheureux cocher qui jure qu'il l'a ramenée, c'est milord qui l'atteste, ce sont SCS femmes qui le confiruieiit, c'est milady qui croit qu'on est d'accord- pour se moquer d'elle , qui souûlelte ses femmes , qui renverse la table, et qui va s'enfermer chez elle.
-Après un peu de réflexion, milord vit clairement qu'il y avait du qui[>roquo, et qu'il était certain qu'on avait amené deux dames tout à fait diflerentes. Comme il s'expliquait d'une manière très-lumineuse, il se fit aisément comprendre à ses gens. Ceux-ci, persuadés que milady était étrangère au hourvari qui venait d'éclater, rapprochèrent ' les époques. Les uns racontèrent l'incident de la vacherie, les autres, l'escalade du mur du potager, el milord, toujours conséquent, jugea que la dame qu'avait amenée son cocher avait eu de forles raisons de disparaître subilement. Mais pourquoi était-elle montée dans son carrosse .' pourquoi s'était-elle laissé conduire chez lui? C'est à quoi milord rêva jusqu'au jour, et ce qu'il ne put jamais pénétrer, parce que mon oncle, qui pouvait seul l'instruire, se soucia fort peu de lui donner de ses nouvelles.
Cependant le cher Tbomas approchait du village oii il devait prendre la diligence. Son voile chiffonné, son jupon déchiré, sa robe couverte de 'pl.ître et de boue , le replongèrent dans de nouvelles anxiétés. Comment se présentera la voilure daiif ce grotesque équipage? Comment se procurer des babils d'homme sans se faire moquer de soi, el piquer la curiosité, qui pourrait avoi" d^ suites funestes ? 11 maudit la terreur panique qui avait fait disparaître Dick et sa valise , el il marchait toujours en cherchant quelque expédient que son cerveau fatigué lui refusa longtemps.
Déjà il voyait le clocher du village dont l'aurore naissante dorait la> flèche, déjà il entendait le bêlement des agneaux, le mugissement des bêles à cornes, déjà le pavé résonnait au loin sous les roues pesantes des rouliers; il était jour enfin, et mon oncle aperçut plus distinctement encore le délabrement ridicule de ses vêtements. Il se pressa de s'en dépouiller, les jeta dans un fossé, el poursuivit sa route, ne possédant au monde que sa culotte de peau, ses bas, ses souliers, el la petite bourse de Fanny.
Il entra dans le villag'- s'Ve et défait, comme on l'est après une nuit pénible passée sans bou>:^ 'ans manger. L'ne bonne femme, qui l'apcrrut la première, s'écria qu ^, V'avait volé; mon oncle saisit cette idée, et dit aussitôt comme la bonne "mine. Les b.idands de l'endroit, car il y en a partout, se rassemblère. autour de lui , il fallut leur faire une histoire, et il la '"t si naturelle. • "ni, qu'on le conduisit chez le juge de paix, qui reçuv »« — ^ '■•"n. v ' qui -uit ses walchmen en roule après des voleufs qui n'existaient pa».
.Mon oncle ne lut pas plutôt débarrassé du jui;i' de pai\, qu'il pensa au plus pressé. Il »e rendit à l'auberge oU relayait la diligence, il mangea au coin du feu la tranelie de TDwt-b.i-f', i\ but la mesure de slruiiyhcr. L'hôtelier lui abandonna pour ka guinée une redingote et un chapeau jussables; M. .lelTris prit sa place dans la voiture, et il se crut il la fin de ses épreuves lorsqu'il roula sur le praiid chemin de Londres : le ciel en avait aulreiuent ordonné. '
Il arriva le soir dans la capitale, excédé de fatigue, et ayant plus d'envie de dormir que d'aller voir le père Thompsun. 11 avail d'ailleurs son pclil amour-propre, et il él.iit bien .lise de s'arranger déceiunient avant que de si' présenter dev.inl lui. Il se rendit ilonc à une taverne de modeste apparenee, soup.i de bon appétit, cl nioiita à une chamlire a deux lits, dont l'uii lui . tait destiné. L'autre élait pour un scrg'cnl d'infanterie (|ue sa mauvaise étoile avail amené d.ins la même auberge, et (|ui coiiiineneail a se déshabiller. Deux voyageurs, coinniensaui d'un niéliie apparlement , ne se couchent pas sans se saluer, et cette première politesse eiig'age nécessaireiiieiil la conversation. On parle volontiers de ce qui Halle, ou de ce (|ui intéresse le plus, et ces messieurs, en se déculottant, raisonnaient combats et tactique comme s'ils eussent été des //• uaiiarle.
Le sergent élait une espèce d'original qui, à l'entendre, av.iil fait des choses incroyables, et mou oncle, ii ipii ses hauts lails élaienl indilVérenls, l'écoulail sans répondre, et commeiiçait a bâiller. Mais le sergent s'avisa de mettre les Anglais au-dessus des Humains, elles l' lançais au-dessous des troupes du roi de Portugal, qui ne valent pas mieux que les soldats du curé de Liège, ou que les faquins qui monlaieiit la garde avec des parasols à la porte du \atican. Mon oncle' secoua vivement les oreilles, cl cependant il se possédait encore. Son caractère bouillant l'emporla sur toute espèce de considération , lorsque le sergent en éleignant la ehandelle se vanla, entre autres exploits, d'avoir lui seul fait fuir à Cullodm tout un piquet de troupes françaises. 11 élait de la prudence de se taire, mais inuii oncle, poussé à bout , riposla au sergent par un Tu en a$ menli forlemenl prononcé, et il ajouta : • Les Français se sont battus comme des diables a Culloden , cl si les monlagnards iio|# eussent secondés , nous forcions le duc de Cumberland et son armée à se jeter dans la Ne&s. — Nous
eussent secondés! nous forcions !.... Tu es donc un Français, toi !
— Oui, f..., et je m'en fais honneur. — Je t'arrête de par te nu. — El moi, je le cogne. • Et mon oncle, déjà hors du lit, avail été chercher le sergent dans le sien; il le tenait aux cheveux d'une main et le frappait de l'autre où il pouvait l'attraper. Imprudent, mauvaise tête ! que de sottises tu feras encore !
Le sergent se défendait vigoureusement, et, au bruit des tables et des chaises renversées, le cabarelier et son aide de cuisine accourent et s'informent de la ciiuse du tumulte. Le sergent, qui était dans toute sa force, tenait alors mon pauvre oncle sous lui, elil l'aurait assommé, si on ne le lui eût ôlé des mains. Le sergent le dénonça au cabarelier comme un ]xirtisan des Stuarls, el il ordonna au marmiton d'aller chercher un coiistable. Le cabareicr, que Thomas intéressait, essaya de fléchir le sergent. Celui-ci, outré des coups qu'il avait reçus, ne voulu rien entendre. Il menaça l'hôtelier de le dénoncer lui-même si son garçon n'obéissait à l'instanl. Il fallut céder, et le sergent impitoyable tint mon oncle en respect avec la pointe de son sabre jusqu'à ce que le conslable arrivât.
Le courage ne pouvait rien dans celte conjoncture : pas de pelles, point de pincelles, rien à jeter à la tête du sergent. Mon oncle, outré de rage, se rongeait les poings en marchant à grands pas dans la chambre; il s'arrachait les cheveux , se frappait le crâne contre les murs, et n'en était pas plus avancé. Le conslable arriva avec deux vatchmen. iMon oncle, interrogé, avoua qu'il était des troupes françaises faites prisonnières à Inverness. Il se garda bien de parler du régiment anglais dans le<iuel il avait servi, de ses camarades qu'il avait échinés, et de sa désertion II dit que, depuis la défaite du prince Kdouard, il avait erré en Ecosse el en Angleterre, cherchant toujours pour repasser en France une occasion qui ne s'était jamais pré.senlée.
Le conslable le fit habiller, le mit dans un fiacre , et le conduisit à la prison de Nextgale. Il y passa la reste de la nuit sur la paille, à maudire sa destinée, ou plutôt sa fatale imprudence.
Le lendemain, un commissaire des guerres vint prendre de lui dis renseignements qui devaient constater la vérité de sa déclaration, <l il lut décidé qu'il irail partager le sort de ses compatrioles pris a ("iilloden ou ailleurs. K.n conséquence on l'agrégea à l'équipage d'un navire marchand qu'un petit corsaire anglais avait pris et conduit dans la Tamise; on leur attacha à tous les mains derrière le dos, cl leur escorte leur fit prendre le chemin d Yarinoulh.
Les grandes infortunes sont laites pour les grands hommes, et si l'on considère Régulus, Jugurtha, Mithridale, César, Pompée, (.'aton, se donnant la mort ou la recevant de leurs ennemis; si, parmi les modernes, on s'arrête à Havard, à IVemours, à Turenne, à Charles XII, à Hellille, à Dampierre, à Marceau, tués après des victoires ou au sein de la victoire même, on avouera que le lameux Ihouias devait s'af- Iccler peu d'un revers qui lui bissait au moins l'espérance. Aussi prit-il galamment son jiarti dès la fin de la première journée.
MON ONCLE THOMAS
XIII. — Qui paraîtra incroyable, et qui l'est moins que la surprise de Crémone.
On rit, on chante, on lioit en prison comme ailleurs, qu.ind on a de l'.irijent. Le roussel de mon oncle l'iait passalilcmciit fourni. 11 faisait rfijulièremcnt ses (piatre repas, et comme il aimait la société, il rci;alait de temps en leiiips trois ou quatre amis (|n'il avait choisis parmi ce qu'il j avait de plus brave et de plus crapuleux dans l'espèce de bagne où il était enlermé.
— J'aime une fille charmante, dit Sajmour au vieux ministre; mais mon père, ivre d'or et de grandeurs, me la refusera...
Avec les dispositions heureuses qu'il avait rorin-s de la nature, ces messieurs lui lirent faire du cliciiiin en jieu de temps. Ce fut d'eux qu'il apprit que la morale est inutile, la relijjion un préjugé, la probité une duperie. La conséquence de cette première donnée est que les hommes n'ont rien en propre, que la terre est ii tous, et que tous ont un droit égal à ce qu'elle produit. iMalheureusemcnt , il ne pouvait mettre en pratique à Yarmouth ces principes sublimes; mais ils i;ermaient dans son âme, ils j fructifiaient, et il n'attendait que le moment qui le rendrait à hii-mème pour sortir tout ii fait de la classe commune.
Cependant on ne va pas très-loin avec sept ou huit guinées, quand on vit bien et qu'on se permet de traiter. Mon oncle, qui n'avait jamais possédé un pareil trésor, l'avait cru inépuisable, et comme il est dur de renoncera un certain bien-être, il jirit de l'humeur quand il fut a sa dernière couronne. 11 devint brutal et querelleur quand il se vit réduit au pain, aux fèves et à l'eau du roi Georges. Mais il avait pris sur ses camarades un ascendant qu'il avait dû d'.ibord à sa petite opulence, et qu'avaient augmenté et -outenu une figure martiale, un caractère énergique et un esprit capable de conceptions hardies. Ses compagnons de malheur avaient pris insensiblement l'h.ibitiide de lui céder en tout; ils lui pardonnaient ses brusqueries, et ils étaient disposés il suivre l'impulsion qu'il plairait à Thoiuas de leur donner. Il était chef de parti sans le savoir, et sans autre droit que celui
... qu'un esprit vaste et ferme en ses desseins A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.
Il soupirait pour la liberté, sans avoir imaginé encore que la force ou radre>se put la lui rendre. Dis murs élevés, des portes solides, des geôliers actifs et une garde militaire ne lui prrmetlaicnt pas de se livrer a un espoir chimérique. Son imagination iiiéme ne s y était jamais arrêtée, et peiiilant cinq ii six mois il avait trompé l'eiiniii qu'amène l'oisiveté en apprenant il tirer des armes d'un maître ii qui il enseignait a jouer du flageolet.
Ln événement, tres-faible en lui-même, ami na une étrange révolution dans les prisons d'Varniouth. Les guichjtiers avaient apporté U piUuce du jour, et le roi Georges, ou le gcôLer eu chef, avait jugé
à propos de retrancher la livre de beurre qui assaisonnait ordinairement tiois boisseaux de fèves dures et noires. Un prisonnier se permit quelques observations assez fortes, auxquelles l'homme de garde qui acconipagnait la chaudière répondit par un coup de bourrade qui jeta le raisonneur îi la renverse. C'était justement un des chenapans que mon oncle avait pris en afl'ection.
II Sacrcdicii! s'écria-t-il en français, il faut que nous soyons bien bêtes pour nous laisser traiter ainsi par une vingtaine d'hommes, parce qu'ils ont des fusils, l'rcnons les clefs de ces marauds-lii, sortons. La garde fera feu; mais elle n'en tuera que vingt. Les autres prendront fusils et carlouches, et seront hors la ville avant que la garnison ait le temps de se mettre sous les armes. On gagnera le bord de la mer, on se jettera dans cinq ou six bateaux pêcheurs, et on fera voile pour la France. Allons, amis, à moi! » Et il prend au collet le soldat qui a terrassé son camarade, et il le désarme, et les autres fouillent les guichetiers, et les clefs sont enlevées, et les portes ouvertes.
Mon oncle, en sa qualité de chef, sort le premier; les autres se précipitent après lui. La garde se range à la hâte ; les Français essuient la décharge : dix-huit tombent, Thomas n'est pas touché. Il s'arme, il charge en marchant, ses compagnons l'imitent, et les voilii sortis de l'enceinte, ayant vingt coups prêts à tirer.
Us marchent précipitamment, mais en bon ordre. Us ne connaissent pas la ville, et au détour d'une rue ils tombent sur un poste (le trente hommes qui avaient eu le temps de se mettre en détense. En un inslanl la baïonnette a décidé l'alTaire. Les Anglais sont culbutés; l'un d'eux est pris. Thomas le force à lui servir de guide, et lui ordonne de le conduire vers la mer.
Le soldat, troublé, ou capable d'une ruse de guerre, obéit; mais il fait sortir les Français par la porte du port, et les met sous une redoute qui en défend l'entrée. Thomas, furieux, lui casse les reins d'un coup de fusil, et au même instant la batterie du port tire il cartouches, et jette quarante de ces braves sur le pavé. La générale bat dans la ville; déjà les com])agnies se forment et marchent. 1 liomas va être pris entre deux feux. 11 n'espère pas de quartier : un prodige seul peut le sauver; il imagine et exécute à la fois.
Panny va de sa chambre à la chambre de son père; elle le presse, elle passe sa cravate, lui donne sa canne, son chapeau...
La redoute qui protège le fort n'est défendue du côté de terre que par un cpaulemcnt, et n'est gardée que par quarante hommes. 'Ihomas profite du moment ou les canonniers rechargent leurs pièces; il court droit au fort. Il y pénètre i. travers la fusillade; il égorge a garde; il force les portes d'un magasin d'armes, et il arme le reste de
sou monde. ,. t,
Il ne perd pas une minute, et fait toutes ses dispositions. 11 range ses soldiits d'infanterie le long du parapet; il met ses artilleurs aux pièces- il les fait pointer sur la ville. Ses matelots apportent ce qu ils trouveiit de charbon et de grils pour faire rougir des boulets.
Paris. Typ. Henri Pion ' rue Garancièrc , 8.
MON ONCLE THOMAS
l.c vice-amiral ei li- coloiirl avaii'iil autre chose il faire que de «'occuper lie sept il liuit tu>arils. Il falUiit di truire le i;ros des iiisur(;c«, siiuf à se Illettré ensuite à hi rcclierclic ilc ceux i|ui .luraieul l'cliiippi'. Il restait à peine une lieiire de jour; il itait essentiel d'en profifKT, et ce fut ce (|ui sauva mou oncle.
La nuit vint, l.rs luallicureui, eicWi's de fatigue et de faim , «e levèrent, inanijcrcut du houblon, et reprirent quelques forces. Ils tinrent ensuite conseil, et tous étaient d'avis diflVrriil>. I)n se cuiitredit, on s'aij'rit, on reprocha à mon oncle la tciiii'ritc d'une entreprise qu'on lie regardait plus que comme une folie. Tel est le sort de ce qu'on appelle un grand homme. Le succès seul le justifie ;
Hais, au moindre revers funeste, Le masque tombe, l'homme reste, El lo héros s'évanouit.
Il fallait pourUnt se â^cider à quelque chose. Se rendre k Yar-
moutli , c'était le moyen le plu s sûr d'être pendu prompteincnt ; se cacher et piller la nuit, cela ne pouvait durer longtemps. ( )n se détermina à retourner à la côte, il chercher un bateau et s'embarquer, dût-on crever ili' faim en route.
\ oilii donc le général sans armée et ses compagnons redeveniis ses égaut, allant de rochers en rochers; tiitonnant , ne trouvant rien, et jurant en proportion de leur mauvaise humeur. Ils arrivent à un petit village bâti sur le bord de la mer. Les habitants, laboureurs et pécheurs, selon les saisons, avaient leurs bateaux attachés devant leurs portes, et dormaient tranquillement, les uns avec leurs femmes, et 1rs autres tout seuls.
I,es bateaux étaient arrêtés ]iar des chaînes de fer qui s'enfilaient les unes dans les autres, et dont la dernière faisait, autour d'un poteatt cl(;vé, plusieurs tours terminés par uu fort cadenas.
On ne brise pas cela avec les mains, et on n'avait jias uîènie un couteau. Il n'y avait d'autre parti que d'rirrachcr la pièce de bois. iMes sqil lurons poussent, tirent, s'arjitent, se démènent; le bruit qu'ils font réveillent les matins du village ; ils jboient devant les portes ou dans les maisons. Les habitants s'inquiètent et se lèvent. Le shérif du lieu , qui procédait ii la fabrication d'un petit magistrat, s'arrête, au grand mécontentement de madame la shérive; prend sa perruque, son long bàlon blanc, et la chemise en avant, et pour cause, il sort pour s'iiiforuier de la cause du vacarme qui l'a dérangé de ses fonctions maritales.
Pendant qu'on s'interroge, qu'on se répond, qu'on allume les lanternes, qu'on se met en état de se présenter plus décemment, le poteau a cédé au\ efforts soutenus de mes aventuriers ; ils ont démêlé les chaînes, ils se sont emparés du meilleur bateau et poussé les autres h la dérive pour qu'on ne coure pas après eux.
La mer était houleuse, et il n'était pas possible de gagner le large dans un aussi frêle bateau, que la moindre lame devait emplir ou renverser. Il fallut ramer en loii>;eant la côte, et liicher de repasser devaiit le port d'Varmouth pour entrer dans la Manche. Les ténèbres favon-
o^ ,..v~^, «.. .V v«.^...v, „.. »..> ..c ... ..<w,..„, ....... .-.. saieiit les fugitifs; ils avaient du courage, de l.-i force, et ils espéraient
l'on va. Les uns se précipitent dans la nier; d'autres vont se jeter sur avoir dépassé le port avant que le jour permit il la garde du fort de
les baïonnettes des milices anglaises: quelques-uns se dispersent dans les signaler. Si le vent tombait, ils se proposaient de seloi.gner de U
' • côte, et ils comptaient rencontrer quelque bâtiment français qui les
prendrait ii son bord.
Le succès cependant ne répondait point i» leurs efforts. D'abord ils avancèrent peu; bientôt le bateau demeura immobile. Ils s'aperçurent enfin qu'ils rétrogradaient. Ils ne savaient à quoi attribuer ce prodige, et ils se donnaient au diable pour en démêler la cause; elle éuit très-simple : ils étaient pré* du golfe de Boston; la mer montait, et
Opendant le régiment de Midicsex s'avançait , croyant n'avoir ii réduire que trois .eiils prisonniers sans armes. On est étonné de les voir maîtres du fort. Le lolonel déploie sa colonne sur les quais, et combine un plan d'attaipic avec son état-major. Pendant qu il délibère, le général Thoinas engage l'affaire ii coups de canon, et son infanterie fait uu feu roulant qui met le désordre dans les rangs. I es Français, encouragés, redoublent d'efforts et de prestesse. Les ennemis se cachent derrière les maisons, l.c colonel et ses otïiciers majors, restés seuls, tombent enfin d'accord sur un point : c'est qu'il faut se retirer.
Dcja 'l'homas se croit victorieuv ; déjri le pavillon rouge est abattu et remplace par un pavillon français que mon oncle a f.iit avec le devant de sa chemise. Le charbon est allumé, les boulets rougissent, et nos Français ne doutent pas qu'en mettant le feu ii quelques maisons d'^armollth ils n'obtiennent des provisions et un bâtiment pour p.isser en France, (l'est à cela que se borne leui- ambition.
Mais un général de seize ans ne peut pas tout prévoir.
L'attention et les efforts de Thomas sedirigeaient contre la ville, et il ne s'apercevait pas que le vice-amiral coinmandant la marine, vieux renard sachant à fond son métier , se disposait à le ch iiilïer de près.
Il avait fait amarrer sous le fort les vaisseaux dont les manœuvres n'étaient pas en état, et le canon de mon oncle ne pouvant plonger perpendiculairement, ils se trouvaient horsd'atteinte. Il avait fait conduire au milieu du port deux frégates de cinquante canons, dont les hunes étaient chargées d'hommes armés de |>ierriers et d'espingoles, qui, portant la balle plus loin que le fusil, devaient faire taire la mousquetcrie de la redoute. Derrière lesfrégatesétaien! deux galiotesii bombes destinées à écraser ou à disperser ceux qu'on ne pourrait ajuster du haut des jiiincs. D'un autre côté , le régiment de .^lidlesex , qui ne pouvait se battre ii découvert devant vingt pièces en batterie, faisait des coupures derrière les maisons, etsc retranchait avec des charrettes et de gros meubles pour repousser les sorties s'il prenait a mon oncle la fantaisie d'eu tenter.
Tout cela se disposait avec ordre ctdiligence,etle général Thomas touchait à sa ruine totale lorsqu'il se croyait sur du plus brillant succès.
Les boulets étaient rouges; les canonniers commençaient ii les faire rouler dans les pjrccs; plusieurs étaient dcj.i tombés sur les édifices d'Yarmoiilh, quand un carillon d'enfer fait tourner mes héros français du côté de la mer. Les pierriers des hunes, les batteries des frégates, les mortiers des galiotes, tout fait feu U la fois; les balles et les bombes plcuvent dans la redonlc. Le plus grand nombre est tué ou mutilé avant qu'on puisse retourner les canons et les pointer contre le port. Le sang coule, il ruisselle, et les plus hardis pâlissent. Thomas, l'intrépide Thomas, perd lui-même la tramontane; il ])rononce le cri fatal : Sauve qui peut! cri qui déshonore un général fait, et qu'on peut pardonner à un commandant de hasard âgé de seize ans. .•\ii reste, que vous pardonniez ou non, il n'en sera ni plus ni moins. \ ce cri le désordre est porté ii son comble. On jette les armes, on se presse, on se culbute, on sort de la redoute, on fuit sans savoir où
Le colonel de mon oncle Thomas en Angleterre.
les rues et sont tués à coups de fusil. Mon oncle, après avoir erré à l'aventure, se trouve sur le bord de la rivière qui se jette dans le port au nord de la ville. Huit de ses ennarailes l'ont suivi machinalement; siv .s.ichaiit nager passent avec lui ii l'autre bord. Ils courent, ils filent le long de la côte en tirant sur ^\llr.^lcd Ils ajierçoivent ii peu de distance des champs du houblon; ils se courbent, ils se traînent sur les genoux et les mains; ils y entrent sans être aperçus.
les llols, qui ilo toutes p;iits se l'cimlssaient et se pri'ci|>it:iieiit vers l'ciuboucliiire ilii ijoU'e, <iitr.ÉÎii:iienl le batoim. Hors d'haleine et découragés, ils alMiidoniicrent les avirons et se livrèrent à la merci des flots.
Ricntùl ils se trouvèrent à l'entrée du golfe , dans lequel les courants les portèrent avec rapidité. Ils allaient reloueher cette terre qu'ils avaient tant d'intérêt de fuir , et leur perle paraissait inévitable. 'Un hasard inespéré les sauv.i.
Cnc ehaloupe i mal et à voile lrians;ulaire sortait de Hoslon , vent arrière. <^>ualre rameurs secondaient le vent et balaient la mareliC, nial|;ré l'impéluosilé de la marée contr.iire. I.e bateau de nos Français , sans (;ouvernail, sans maïuvuvres, emporté à l'aventure, allait se croiser avec la cbaloupe, ou jieut èlre l'acerocber, et la violence du cboe devait submeri;er le plus petit <les deux kUimeiils. L'amour de la vie se ré%cille dans le cceur de l'bomme le plus malbeureux à l'aspect d'un danger imminent. Nos avcnluriors reprirent leurs rames pour éviter l.i cbaloupe; mais ils n'avaient parmi eux (|ue trois matelots. Les autres, i\m pouvaient les aider d.iiis toute autre circonstance, leur nuisaient dans celle-ci, et rendirent inutiles leuradresse et leurs efforts. Des contre-leinps . ou des coups (l'aviron contraires à la manœuvre que voulaicnl l'.iiie les trois matelots, mirent le bateau en travers. I.'.ivant de la cbaloupe lui donn i d.ins le flanc cl le fil aussitôt chavirer. .\ l'instant où le bateau est totalement incliné, oii la mer y entre avec abon.lance, mes sept aventuriers, par un mouvement machinal et prompt comme la pensée, saisissent le bordage de la chaloupe et sautent dedans, sans autre inlenliou que d'échapper à la nier. Les rameurs lournent le dos au but vers leipiel ils se dirigent. Les Anglais qui conduisaient la cli.iloupc n'avaient donc pas vu le bateau qui'venait d être englouti. Kigurez-vous leur élonnemcnl, lorsqu'ils voient au milieu d'eux sept l'raiiçais qui semblent tomber du ciel. La frayeur s'empare d'eux , ils tombent à genoux et demandent la vie. Nos Français, qui allaient la leur demander, reprennent courage et profitent de l'occasion que la fortune leur présente. Us confisquent la cbaloupe à leur profit; et après s'être assurés que les quatre Anglais sont sans armes comme eux , ils leur ordonnent de conlinuer la manœuvre. Les trois matelots français travailleur avec eux, les autres veillent sur les prisonniers.
Quel changement de situation! cinq minutes avant, tout était désespéré, el maintenant nos aventuriers sont maîtres d'une grande chaloupe bien gréée, bien conduite , et qui peut, en trente-six heures, les mènera la côte d<' France. Mon oncle, ravi, enchante, oubliait que deouis seize heures il n'avail eu pour se restaurer qu'un peu de houblon, qui n'est pas Irès-reslaurant. Il allait chantant d'un bout de la cbaloupe a l'autre, portant sur l'épaule, eu guise de fusil, un mauvais aviron, dont il se proposait de casser les reins au premier Aoi;lais qui ne ramerait pas comme il faut.
En allant et venant, lorsque Thomas fut las de chanter, et que le silence (pii régnait sur la plaine liquide ne fut plus interrompu que par le bruit mesuré des rames, il crut entendre quelques gcniissemcnU partir de dessous un abri formé, ii l'arrière de la chaloupe , avec un morceau de toile soutenu sur deux bâtons croisés. Il s'approche ; il se baisse , il allonge le bras : c'est une femme qui pleure... Ce n'est rien pour mon oncle ; mais auprès d'elle est un sac , et près du sac un petit baril. () surcroit de bonheur ! Le sac esl rempli de pain frais , et le baril contient du rhum d'excellente (juallté. Tliomas jure, rit et saute d'aise; il distribue des vivres ii ses compagnons, leur fait boire un grand coup, mais rien qu'un, parce qu'il est essentiel de conserver sa tête, et il va remettre le petit baril auprès de la femme, qui continue à se lamenter et à gémir.
« Qu'est-ce donc, demanda-t-il à un matelot anglais, (|ue cette guenon qui pliure là-bas au bout? — C'est une malheureuse que nous conduisions » Itotany-Uay. — Vous allie» en Améri(|uc dans une chaloupe? — Kous allions joindre notre vaisseau, qui esl mouillé à une demi-lieue de l'cnlréedii golfe. — Ah ! vous avez un vai.sseau... et qu'est-ce que c'est que ce vaisscau-li» ? — C'est un bAlimenl de trois cenls tonneaux, chargé de toiles pour les colonies. — Ah, diable I armé en guerre? — Non. — Et de combien d'hommes? — Dix II n'en reste doue que six ii bord... Mes amis, l'appétit vient en manijeaiit; il fjut prendre ce vaisseau-là. — Il faul le prendre, répèlent les six autres. — .Nous le vendrons à DiinUerquc, poursuit mon oncle. Nous le vendrons... — Jusqu'à la quille, et nous nous divertirons tant que nous aurons de l'argent. — Bravo, Thomas! bravo, mon ami !
• — ■ Ah çà , coquin, reprit mon oncle en s'adressanl au matelot an(;lais, si tu nous as dil vrai, on recotinailra la chaloupe, et on nous laissera aborder sans dilhcultc; alors nous le prouverons que nous sommes de bons cnfuiils. Si , au contraire , tu nous as menti, si Ion capitaine brùlc seulciueiit une amorce, nous vous jetons tous quatre a la met. •
Le pauvre Anglais jura ses grands dieux qu'il avait dit l'exacte vérité. .Mon oncle lui fil boire un coup, et on mit le cap sur le vaisseau qu'on voulait enlever. Quand on en lui a la portée du mousquel , nu lia fortement les quatre -Anilaisa leurs b.iiics , et on aborda comme on l'uvail prévu. Mon oncle el trois autres sautèrent après les mancKuvres cl grimpèrent sur le lillac comme des écureuils. Deux
hommes faisaient le quart et fumaient tranquillement leur pipe en attendant leur cbaloupe. Avant qu'ils pussent se reconnaître, avant même qu'ils cu.ssent jeté un cri, mon oncle et un de ses camarades avaient empoigné le premier; deux autres avaient saisi le second et les avaient envoyés avec les incrlans et les marsouins.
Armés chacun d'un levier du cabestan, ils descendent dans l'entre- Jiont el en assomment trois autres qui dormaient dans leurs hamacs, et qui passent, sans s'en douter, du sommeil à la mort. Après cette expédition , qui assurait la victoire, nos gens entrent dans la chambre du capitaine.
Il tenait un verre de puncli , que venait de lui verser son mousse. A l'aspect de quatre inconnus, armés de leviers teints de sang, le verre lui tombe des mains. Il n'a pas la force de se lever de son fauteuil , et demande dune voix tremblante ce que cela signifie. « Uien, lui répond mon oncle, une bagatelle. Ton vaisseau a changé de maîtres, el tu vas descendre dans la cale jusipi'à nouvel ordre. » Le capitaine marche sans répliquer un mot, saule sans se faire prier sur les ballots de toile , et on ferme les écoulillcs par-dessus lui.
Ceux qui élaient restés dans la clurloupe montèrent alors à bord avec les quatre Anglais, que sept hommes |iouvaient aisément contenir, et à qui, ]iar cette raison, on ne fit aucun mal. Mon oncle, rétabli par ce coup de maître dans l'estime de ses compagnons, fut aussitôt proclamé capitaine.
Il ordonna d'abord de mettre le vaisseau sous voiles et de cingler vers Dunkerquc. Deux ou trois de ses camarades ne voulaient pas qu'on perdit la ehaloupe, qui valait son prix; mais mon oncle jugea qu'il ne fallait pas s'amuser à la bagatelle ; que pour conserver le vaisseau , il n'y avait pas de temps à perdre, et il en fallait pour hisser la chaloupe sur le lillac. On se rendit à ces raisons, et un des siens dénouait les amarres qui retenaient l'esquif... Thomas, à qui une bonne action n'a jamais rien coulé , tant qu'elle n'a pas blessé ses intérêts, Thomas arrêta cet homme, et fit une réflexion qui fut généralement approuvée : « A propos, dit-il, et celle pleureuse qui est restée làdedans ? il esl inutile de l'exposer à se noyer; il faut la mettre dans un coin de l'entre-pout, nous la mènerons en France. Si elle sait un métier, elle travaillera; si elle n'en a point, et quelle soit jolie, elle fera comme tant d'autres. «
Deux hommes descendirent donc dans la chaloupe, prirent cette femme et la mirent à bord. Elle s'évanouit dès qu'elle fut sur le vaisseau, et mon oncle, ennemi des petits soins, et plus encore de l'embarras, la ht descendre dans un des hamacs. Les porteurs, aussi peu galants que Thomas , la jetèrenl au hasard auprès d'un des Anglais qu'ils avaient assommés , et revinrent faire le service.
Le jour commençait à paraître; les côtes de France se montraient dans I éloigneraent , et le faîte de la tour de Dunkerque semblait sortir du sein des eaux. On courait trois lieues à l'heure, avec un vent de côté qui enflait toutes les voiles; les matelots anglais, sans défense et sans ressources, secondaient fraucliemeiit nos flibustiers. Deux heures au plus encore, et ils seront dans le port.
Le capitaine Thomas, très-mauvais marin, mais officier très-actif , avait l'œil à tout. En examinant le dehors du navire, il s'aperçut qu'un des sabords de la cale était entr'ouvert. Il soupçonna celui qu'il avait dépouillé de son grade cl de son vaisseau de chercher à se jeter à la nage, ou de tenter à introduire l'eau de la mer dans le bàliment , et d'envoyer à fond les vainqueurs et les vaincus. Comme sa présence n'était pas de première nécessité sur le lillac, il descendit pour s'assurer de la vérité. Heureusement le pauvre capitaine ne pensait qu'à déplorer la perte de sa lortune, car un incident assez extraordinaire lui eût laissé la liberté de faire ce qu'il aurait voulu.
En traversant l'culre-pont, mon oncle passa près du hamac, où l'on avait déposé la pleureuse, et lui trouva une partie du visage baignée dans la cervelle du malheureux auquel on l'avait accolée. Mon oncle, qui avait comme un autre une façon d honnêteté, .jeta le défunt en bas du hamac, et se mil en devoir de débarbouiller avec la couverture l'infortunée dont I évanouissement durait encore. En frottant, en essuyant, il regardait, il s'arrêtait, il essuyait encore; il s'étonnait, il croyait reconnaître... « Sacrcdieu ! c'est elle! c'est elle! » s'écria-t-il enfin. Et il l'enlève et il la porte dans la chambre du capilaine. Il la mel sur le lit , il lorce toutes les armoires. Il trouve du linge blanc et des cordiaux; il en f,.it avaler quelques goutles, il en fiolle les tempes , il lave le joli visage avec de l'eau el du vinaigre ; il a enfin la salisfdClion de rendre les sens à celle pour qui il donnerait sa vie. (I C'est vous, madame!... c'est vous !... Hé! par quel diable de hasard alliez-vous à Botany-Iiay, seule, efdans cet équipage ? Qu'avezvous fait de niilord Seymour? » El sans écouler ce que lui répond;iit Faiiny , il se repentait, il s'accusait, il se désespérait de l'avoir laissée si longtemps sans secours.
La jeune dame , également étonnée de retrouver Thomas, ne parlait d'abord, comme lui, qu'en mois entrecoupés et sans liaison. Ils se remirent insensiblement, la conversat'on prit un tour raisonnable, el lorsque Faniiy sut qu'elle n'était plus ,.ii pouvoir des Anglais, elle jeta un cri de joie et s'évanouit une seconde fois.
Thomas craignit qu'elle ne (ùt morte, el il perdit la tête tout à
fait. « Venez! venez courez! A moi! criait-il de la porte de la
chambre. Qu'on ne la touche pas! disait-il à ceux qui descendaient à
MON ONCLE THOMAS
IS
lu liàlc. (Ju'oii mo iloiiiio de reau-ile-vir , du rliiiiii , tout ce qu'il y a Je plus flirt; ui.iiNcpi'on ne la louelu' pas : ji' voudrais pouvoir ue pas la touelier luoi-uièiue. (•'•■*' '» feuiiue l.i plus jolie, la plus respeetalde, la [iltis biei faisante di-i aies oritauuiipies. Ma part di! prise, mon »uloriti', mou bras luon sanj;, tout est ii elle. • Kt il était à j;enoui devant son lit, il il lui haisait les pieds, et il lui entr'ouvruil lu îiouclie avec une cuillère d'argent , et il j versait un peu de rlium, cl il prenait le bas de sa robe, et il le portail sur son ecriir.
Ses eaïuarades le croyaient l'on, et II en avait tout i< fait l'air. F.itrfme en tout, TlioiiMSiie pouvait rien faire eoinnie un autre. L'eicès de son aeitalion ne 1 empi^elia pourtant pas de rélléeliir que si elle n't't.iit pas morte l'air lerail peut-être plus d'efl'ct que le rliuiii. Il ouvrit les fenêtres de la cliaiubre; il eu approelia le fauteuil ilii «apitainc; il enveloppa avec respect dans une pièce de voile les j.niibes et le corps de Fanny , sur laquelle il se croyait iiidi(;ne de porter la main, et il l'assit dans le fauteuil, la tète appuyée sur son épaule, qu'il avait couverte d une serviette blaiiclie*
llieiitùt une léi;ère teinte rose perça à travers la pâleur; la respiration devint scusiiile, les yeux se rouvrirent, et un souris obli|;eanl fut la rccoiupense des soins de Tliomas. Les esprits se remirent tout il l'ail, et cet évanouissement, causé par une joie immodérée, fut le dernier accident qu'éprouva cette intéressante victime. Nousallct juger de ce qu'elle avait dû souffrir.
Les dciii pauvres léinoins à son niariapc avaient reçu de .Seyinoiir une );ralilication qui les avait fait exister peiulaiit quelipie temps. 11 n'est i)as d'Iiabilude qui se eoiitracle aussi aisément et dont on se défasse avec plus de ])eiiie que c<lle de l'aisance. L'un de ces ffiicux vit avec elïroi les privations qu'allait lui imposer encore le défaut d'argent, et il résolut de se soustraire une seconde fois à la misère. Il était clair que le jeune lord s'était marié à l'insu de ses parents; il était donc certain qu'il avait fait un inaria|;e disproporlionné; il était donc évident que le service le plus essentiel qu'on pût rendre à son père c'était de l'en instruire, et il n'était pas douteux qu il ne payât ciièremenl un tel avis. C'était souiller le chaud et le froid, c'était crier Vive te roi! Vive la l.iijuo! iMais tant de (jeiis foui tous les jours ce métier-là sans qu'on s'en étonne, que la conduite du mendiant ne paraîtra pas du tout extraordinaire.
11 se rendit à l'bôtel du vieux lord Seymour, dont l'entrée lui fut interdite : un mallieureiix de cette espèce n'approche pas d'un viceroi d'Irlande. Celui-ci , poussé par la famine, supportait avec constance les rebulïades des valets et revenait tous les jours à la char(;e; il aborda enhn inilord au moment oii il montait en carrosse. Il s étendit sur son respect et son attachement pour la famille des Seymour; il s'apitoya sur le sort des pères qui ont des enfants indignes d'eux; il déclara enfin au vice-roi que son lils était marié à la fille de Robert Tlioinpson, marchand de la Cité.
Il aurait parlé deux heures encore que milord n'ei'it pensé à l'interrompre, ('e qu'il venait d'apprendre l'avait frappé à l'endroit sensible. Furieux et accablé en même temps, il rentra à l'hôtel, se renferma dans son cabinet, et laissa à sa misère le coquin qui ne pouvait plus lui être utile : ces drôles- là devraient toujours se faire payer d'avance.
Ce n'était pas le mariage de Seymour qui excitait la colère du vieux lord. Le défaut de formes légales le rassurait entièrement ; mais il était indigné que son fils eût pensé à une alliance qui lui semblait une des monstruosités impossibles à concevoir. L'audace de Thompson lui paraissait plus révoltante encore. Il aurait iloiiné la moitié de sa forlune pour se venger d'une manière éclalantc du bonhomme et de sa famille. Cependant comme en Angleterre, oii on nous assure qu'on n'est pas libre, le roi lui-même ne peut attenter à la sûreté d'un citoyen, milord, après avoir exhalé sa fureur, fut contraint de chercher des moyens doux qui le conduisissent au but (ju il se proposait : c'était de détacher son fils d'une femme qui n'aurait dû cire pour lui que l'objet d'un simple amusement.
Il fil chercher le père Thompson, qu'on trouv.i facilement, et il le manda chez lui. Thompson se présenta avec la simplicité des mœurs antiques et la confiance que donne une sévère probité. Il écouta d'un front calme les reproches de milord, qui l'accusait d'avoir donné les mains à ce qu'il a; pelait la lionlc des Seymour; mais il s'indigna de la proposilion que lui fit ce seigneur de recevoir dix mille guinces pour faire passer sa fille sur le continent. Il répondit avec fermeté que le mariage s'était fait à son insu; qu'il avait blâmé le premier l'imprudence des jeunes époux, mais que jamais il ne trafiquerait de l'honneur de sa fill ■. Milord chassa durement l'homme qui venait de se montrer digne de son estime, et il se rendit chez milord (^hatham.
Celui-ci apprît avec peine la nouvelle d'un engagement qui, bien que frivole en apparence, pouvait renverser le projet d'établissement concerté entre le vieux Sejmour et lui. Encore un n et le jeune boinnie devait jouir du bien de sa mère, et la droiti.re de ses principes était assez connue de inilord (^lialhani pour lui faire craindre qu'il ne ratifiât son mariage à sa majorité, (Tétait ce qu'il fallait prévenir; maisquci biais employer? Milord (jhatbam était revêtu de toute l'aiilorilé que pciil avoir un ministre anglais; mais < elle autorité est re»lreinte par la loi, ei on ue peut sans danger franchir les limites qu'elle a posées La nation eutière avait les yeux sur lui; sa conduite
était sévèrement scrutée. Les journaux du parti de l'opposition relevaienl se» moindre laules, lui en allriliiiaienl (|iieli|uefois <|u'il n'avait pas eommises, et il n'usait ni iiniiir le» presses ni faire déporter le» jonrnalisles, même en »c servant de ces grand» mot» dont nu abuie encore ailleur» à l'année quand on veut pri'iidre quelqu'un avec des apparences légales; mots usés qui n'uQl plut de sens et qui n'en imposenl ipTanx iinliériles.
Les seule» ressources que put et que voiiliil employer le miniitre furent la dissimulation , la ruse et l'adresse. Il convint avec le vieux Seyinour qu'il resterait quelque temps d.ins une inaction alisnliir pour délriiire la défiance qu'avait inspirée .i Thompson «on entrevue avec inilord; qu'ensuite on allacherait des gens atïulés et adroits* tnui le» pas lie Fanny; qu'<ni lui tendrait des pièges; qu'on Tentrainerait à des démarche» hasardées qui la perdraient dans l'esprit de Seyinour. Si cela ne réussissait pas, on l'allirerail a quelque eiiilroit écarté; on In ferait enlever par quelques-uns de ce» malheureux nrAls à tout tenter pour un peu d'or, et à qui on ne laisse pas connaître l.i main qui les fait agir. On l'embarquerait; on la descendrait en Norx^ége ou en Suéde; on la vendrait aux direcleiira des mine» de cuivre, qai Teinpldirraienl au service des ouvriers : enfin on arr.inger.iit pour le jeune Seymour Thistoirc d'une prétendue infidélité, moyen de roman connu, mais qui produit toujours son effet sur un cerveau de vingt ans.
Oès le moi» suivant on mit en œuvre plusieurs de ces espions insinuants et porteurs de ce genre de physionomie qui inspire d'abord la confiance. Ils se faufilèrent chez les voisins deTlioinjson et n'en apprirent rien de relatif à Fanny , si ce n'est que depuis un an à peu près elle vivait chez une lanle à llarford. Le nom et l'adresse de la tante connus, les mouchards partirent pour cette ville.
Arabclla Thompson était une fille vieille et infirme. Fn conséquence, en sortant du lit, elle.se mettait dans son fauteuil à roulettes et se faisait poussera sa croisée, oii elle passait la journée à prendre du thé et à regarder les passants. En face de sa maison était une auberge, et c'est là que mes coquins se logèreiil. Ils ébauchèrent d'abord la connaissance d'un travers de la rue i Tautre |iar des révérenres qu'Arabclla rendait avec beaiicou]! d'exacliliide. Le lendemain on prit lu liberté de lui souhaiter le bonjour; on hasarda quelques mots honnêtes auxquels la vieille répondit par un sourire qu'elle s'efforça de rendre agréable, et qui ne fut qu'une assez laide grimace. Le troisième jour. Marris, le plus jeune et le plus insinuant de la bande , se présenta chez elle.
Il s'annonça comme un marchand qui allait à la foire de Cambridge, et qui ne voulait pas quitter llarford sans lui faire des compliments de son frère, avec qui il était en relation de commerce. Il l'entretint de sa famille en homme (|ui av.iit pris à Londres tous les renseignements imajjinables; il parla peu de Fanny. sur laquelle il ne savait rien ; mais il en dit assez pour mettre Arabella sur la voie. Une fille vieille et infirme reçoit rarement des visites; une fille vieille et infirme aime passionnément à parler, c'est le seul plaisir qui lui reste; aussi Arabella s'en donna pour la veille, le jour et lendemain. Elle raconta beaucoup plus longuement que moi les amours de sa nièce, son mariage, son départ de Londres... Harris savait tout cela. Elle entra dans le détail de son voyage et de son séjour auprès d'elle; de la voiture et des chevaux qui l'avaient conduite a Oxford... Cela commençait à devenir intéressant. Elle s'étendit sur la vie douce qu'elle comptait y mener auprès de son mari, logée sous le même toit, et trompant tous les yeux sous des habits d'homme, qu'elle portail avec
une grâce toute particulière C'était ce (|u'on voulait savoir. Elle
fit Ténuméralion de ses fracs, de ses gilets; elle ne fit grâce de rien, pas même d'une cravate; enfin elle crut faire un acte (Te discrétion marquée en taisant le nom de l'époux, qui pourtant, disait-elle, était le fils d'un des plus grands seigneurs des trois royaumes.
Harris, enchanté de sa découverte, quitta la tante comme on quitte ordinairement les vieilles dont on n'hérilc pas, c'cst-à dire sans beaucoup de cérémonies. 11 retourna à son auberge, fit venir des chevaux de poste ; mes drôles remontèrent dans hur chaise, retournèrent à Londres, et rendirent compte à milord (.'halham du succès de leur mission.
Le ministre, certain maintenant de ne pas se compromettre, écrivit aussitôt au shérif d'(,)xford :
« Je sais qu'une fille de Londres, travestie en homme, vit dans le libertinage avec les écoliers de l'Université. On m'assure qu'elle s'attache particulièrement au jeune lord Seymour, dont l'opulence est un attrait pour les femmes de cette espèce. Il est du devoir d'un magistrat de faire cesser ces désordres.,
• Cependant, pour ménager les mœurs publiques, vous ne ferez arrêter cette fille que la nuit. Vous la ferez aussitôt conduire à Boston. Le shérif de cette ville recevra mes ordres. »
Et il écrivit à cet autre magistrat :
« On vous amènera d'Oxford une fille dont les excès ont mérité la déportation. Comme clic tient à une faiiiillc honnête, vous la ferei embarquer secrètement sur le premier vaisseau qui partira pour Botan\-Bay , jusque-là vous la tiendrez en prison et au secret. •
Milord Chalham, qui ne voulait pas donner sur lui la moindre prise, se serait bien gardé de faire embarquer Fanny à Londres. Sa famille
M()i\ ONCLK THOMAS.
eftt pu lire iiKlruilo de r.ictc ili' violenrc ronimis envers elle; le bon Tlioinpsoii , (ji-iioraleinoiit ostiinc, t'ùl trouvr (1rs amis rliaiids, et, quoi(|iii' les aii|iarcnoes lussont contre sa lille. Il ci'il rie difticiU' île ne pas se rendre au\ instances, et peut-être au\ clameurs de ceiiv qui eussent pris sa dclensc. (Cachée, au contraire, dans une petite ville dont le port est peu fréquenté , il n'éUiit pas probable que personne la réclamât.
Le sliérif d'Oiford , pour prouver son respect et son dévouement auLOrdresdu ministre, se mit lui-même à la têle de ses constables, et se rendit la nuit à la maison (pi'liabitait Seymour. A l'aspect des marques de sa di|;nité. toutes les portes lui furent ouvertes, et il alla frapper à celles des jeunes épouv , qui ijoùtaient, avec sécurité, des plaisirs purs, toujours nouveauv pour eux.
I.e >ieu\ Oick fut étonné d'eulcudre frapper à cette heure; mais comme il était sans défiance, il se leva tranquilleniont, et demanda ce qu'on voulait. On le somma, au nom ilii roi, d'ouvrir à l'instant même. Dick, certain que son niailrc n'avait rien à so reprocher, crut que le magistrat se trompait d'app.irteincnl. Pour l'en convaincre, il ouvrit, et il commença un discours tendant à dissuader le shérit : on ne l'écouta point.
I)eu\ hommes s'assurèrent de lui; les autres pénétrèrent dans la chambre oii Fanny reposait dans les bras de Seymour. Ils se réveillent en sursaut, et voient leur lit entouré d'(lrani;i'rs. L'effroi glace d'abord la jeune épouse, et une douleur poiijnanto froisse son cœur, quand le >hérif lui ordonne de se lever et de le suivre. Seymour, furieux, fait de vains efforts pour la défendre: il est nu, et sans armes. On le remet ilans son lit; ou emploie la force pour l'y retenir. Il se re|>and en reproches, en imprécalions, dernière et inutile ressource de l'homme désespéré qui n'a pas la faculté d'agir.
()n ouvre les armoires; on oblige Tanny à reprendre les habits de son seie*. On laisse auprès de Seymour et de son valet cinq ou six gardes, pour les empêcher de sortir de la nuit ; on met dans une voiture sa jeune épouse, baignée de larmes et sufl'oquée de sanglots.
Ceux qui la conduisaient la jugeaient d'après la lettre que le shérif avait reçue du ministre. Ils l'accablèrent d'outrages et d opprobres. Propos obscènes, actions libres, procéilés cruels, elle éprouva ce qu'on réserve à ces malheureuses, la houle d'un sexe et le nu piis de l'autre. Klle appelait la mort, elle l'appelait à grands cris, et on insultait à sa douleur, qu'on croyait simulée.
Arrivée à Boston , elle eut quelques moments de relâche. Seule dans une chambre où il n'y avait pour meubles qu'un peu de paille, pour aliments que du pain et de l'eau , du moins ses oreilles jjiires n'éLiient plus blessées des infamies qu'elle avait été Ibrcée d'entendre. Elle n'était plus que malheureuse, et elle avait pour consolateurs sa vertu e: l'espérance.
Mais le lendemain, le sliérif de Boston brisa tout à fait son cœur, aiiéanlit toutes les facultés de son àine, et la jeta dans le dernier désc>poir. Elle apprit qu'on allait la transporter aux colonies ; qu'elle y vivrait avec le rebut de la société; que la fuite lui serait impossible, et qu'il fallait renoncer il Seymour et à l'estime des honnêtes gens. L'excès même de sa douleur lui rendit des forces, et lui donna le courage de se défendre. Elle retrouva une suite d'idées; elle entreprit de désabuser le magistrat ; elle lui conta sa déplorable histoire; elle invoqua sa pitié, elle l'attendrit. Elle crut avoir trous é un protecteur.
Le shérif était liumaiu. La jeunesse, la beauté, l'infortune de Fanny, le touchèrent en effet. 11 la plaignit, il la fil loger et traiter convenablement ; mais ce fut tout ce qu'il osa se pernultie. Comment désobéir au ministre? Pourquoi se faire un ennemi capi al d'un homme aussi puissant que le lord Seymour? Qui répond rail, d'ailleurs, que les efforts qu'on tenterait pour sauver l'intorlunée aur.dent quelques succès? Voila lis réflexions d'un homme du monde, qui n'a pas le cœur gâté, mais que l'inlérèt personnel conduit.
Le vaisseau que nos Français avaient pris finissait son chargement; les marées étaient de midi :"il devait donc sortir de Boston en plein jour. Le shérif voulait épargner à Fanny la honte d'être publiquement conduite à bord, (ie procédé, d'ailleurs, s'accordait avec les vues et l'ordre du ministre. Il convint, en conséquence, avec le capitaine, que son bâtiment mouillerait à l'entrée du golfe; qu'il enverrait sa chaloupe à minuit, et qu'il accorderait à Fanny les adoucissements qui seraient en sou pouvoir.
L'innocente et malheureuse femme s'était évanouie quand ou la livra aux matelots, qu'on l'éloigiia de cette terre , oii elle laissait son bonheur et sa vie. La vivacité de l'air, les sels dont il est chargé sur la mer, l'avaient fait revenir, et l'avaient rendue au sentiment de son affreuse situation. Elle avait pleuré, gémi, jusqu'au moment oii on aborda le vaisseau. Elle s'était évanouie encore lorsqu'on l'y transporta; enfin l'espérance l'avait ranimée, quand elle s'était vue délivrée par un jeune homme qui lui avait des obligations, et les premiers procédés de 'l'homas la rendirent presque à la certitude de revoir son cher Seymour.
Vous allez me demander comment Fanny a su ce qui avait préparé
et amené son arrestation, .le vous répondrai que c'est ce que mon
oncle a oublié de me dire. Il s'est contenté de me rapporter les faits,
et vous ne serez pas plus exigeant que moi, si vous le voulez bien.
Quoi qu'il en soit, mon oncle, enrage contre le lord Chatliam, le
shérif d'Oxford et les autres, et ne pouvant rien sur eux, jugea trèsconvenable de jiunir au moins le capitaine qui s'était chargé de l'exécution de leurs ordres. Il le fit monter, lui prononça un très-beau discours sur les égards dus à l'innocence et au malheur; il conclut en lui déclarant qu'il allait le faire pendre à sa grande vergue, et il l'avertit que s'il voulait auparavant dire deux mots au Père éternel , il n'avait pas de temps à perdre. Le capilaine, consterné et tremblant, s'excusa sur l'ohéissancc qu'il devait au ministre, n Coquin, reprit mon oncle, le roi, l'empereur, le diable, t'aurait donné de pareils ordres, qu'il fallait l'en moquer, et respecter dans madame la beauté, la vertu, l'amie du capitaine Thomas... Pendu, sans rémission : ne me romps pas la tête davantage. >>
]| allait le faire comme il le disait. Fanny, bonne et aimante, incapable de goûter l'affreux plaisir de la vengeance, Fanny s'opposa de tout sou |)0iivoir à l'exécution d'un jiareil jugement. Elle embrassa la défense du c»)iitaine; clic plaida sa cause avec le charme de la sensibilité, et la gr.'ice que met .'i tout une/emme accomplie. Mon oncle, à demi vaincu, était debout devant elle; il écoulait avec respect, en se grattant l'oicille et en faisant une grimace qui voulait dire : Je ne peu\ rien vous refuser, mais pourtant je ne veiiv point pardonner au capitaine. Elle termina ses irrésolutions. « Thomas mon cher Thomas, mon véritable ami, lui dit-elle, vous ne me refuserez pas la première glace que je vous demande. » Et elle lui prit une main, qu'elle pressa en le regardant avec un sourire si doux!... Thomas, désarmé, étonné et fâché de se trouver sensible , se tourna vers le capitaine : « Baise la poussière de ses pieds, lui dit-il. Vis, puisqu'elle l'ordonne ainsi, et retourne dans ton trou. »
Cependant on approchait du jiort si désiré. Plus d'ennemis, plus d'événements h craindre. La gaieté régnait dans tous les cœurs; la joie se peignait dans tous les yeux. Déjà le vaisseau était sous la protection des forts ; déjà un pilote de Dunkerque était venu prendre la barre du gouvernail. Le bâtiment entre à pleines voiles dans le chenal, il est amarré au quai.
C'est partout un événement qu'une prise qui arrive. Les curieux et les oisifs accoururent de tous les coins de la ville, et félicitèrent mon oncle et ses compag'non&> Jusque-là tout allait fort bien. Le capitaine du port, un caporal et quatre hommes de la garde , passèrent à bord, selon l'usage, et se disposèrent à mener les Anglais en prison. Mon oncle trouva cela tout simple; mais ils voulurent aussi y conduire milady. parce qu'elle était Anglaise, et ici mon oncle se récria. Ils insistèrent; il commença à jurer très-énergiquemcnt II couvrit Fanny de son corps; il dit que le roi de France ne faisait point la guerre aux femmes, et qu'on le tuerait avant d'attenter à la liberté de celle-ci. Comme on ne tue,pas, à propos de bottes, un homme qui vient de se signaler, le capitaine du port envoya chercher le commissaire de la marine.
Cet officier était un de ces Français aimables qui honorent la nation. 11 écouta mon oncle avec bienveillance et intérêt. Le premier coup d'ccil de Fanny le rangea de son parti; il ordonna qu'on la laissât libre, et Thomas, en reconnaissance de ce bon office , colla sa figure barbouillée de sang, de fumée et de poudre, à celle du commissaire, qui voulait en vain s'en défendre.
Les officiers de l'amirauté vinrentàleur tour exercer des fonctions, très-lucratives pour eux, et très à charge aux autres. Ils examinèrent les papiers du capitaine, déclarèrent son vaisseau de bonne prise, et pendant qu'ils verbalisaient et qu'ils apposaient les scellés, Thomas, qui ne s'occupait que de Fanny, avait pris son bras; il allait avec elle par les rues, cherchant la meilleure auberge.
Ils arrivèrent à la Conciergerie, dans un équipage qui ne commandait pas la confiance. La jeune dame ne possédait que la robe blanclie qu'on lui avait lait prendre lors de son enlèvement; celte robe était tachée de ^goudron; son bonnet était chiffonné; ses bas et ses souliers pleins de vase. Mon oncle avait un habit percé aux deux coudes, une culotte usée aux deux genoux, les cheveux gras, et un chapeau déchiré. A eux deux ils ne pouvaient disposer d'un écu. Tout cela n'ein]iècha point Thomas de trancher du grand seigneur. Il demanda, d'un ton de maître, la plus belle chambre et le meilleur dîner. L'aubergiste le regarda de la lèie aux pieds, et lui tourna le dos en levant les épaules.
Mon oncle n'a jamais été endurant. Il réitéra l'ordre en élevant le ton, et en menaçant le crâne de l'hôtelier d'un large et lourd couperet (|u'il trouva sous sa main. Celui-ci s'esquiva, et mon oncle monta l'escalier, tenant toujours sa jeune lady sous le bras. Il ouvrit tontes les chambres, choisit en effet la plus belle, et avança un fauteuil à Fanny, au grand étounemeiU d'un gros jn-ébcndier qui occupait l'appartement. Le pro|iriétairc fit à mon oncle les représentations d'usage; mon oncle lui répondit qu'il était troj! heureux que milady voulût bien accepter -sa chambre. Le prébendicr répliqua avec humeur; mon oncle le prit par les épaules, le mit dehors, et lui jeta sur le carre sa valise, sa robe de chambre de damas brun, et des papiers qui étaient sur une table.
Fanny lui fit des observations sur la bizarrerie de ses procédés: il ne l'écoiila point, et se mit en devoir de prévenir ses autres besoins. Il sortit, ferma l.i porte, mit la clef dans sa poche , rit en passant au nez du prébendier, et descendit à la cuisine, oit il inspecta les casse-
MON ONCE THOMAS
rôles (jui liouill()tl:iioiit sur les foiiriieain. le ciiisiiiifr vi'iuiil <li' ii'iitrer. Il ne saviiil lieii de ce ([iii s'étail y.i^^r eiilie le iiiiiilre el mon oncle, et il liouva très-iii.mvais qu'un Inioiinu ili'couvrit ses casseroles les unes a|)rés les autres. !Mmi ouele le laissa dire, et alla son train. Une i liosc l'einliarrassait : il ne connaissait pas les i;onls «le Fanny. Il ne voulait pas ren!;ai;er à ilesciiiilri' , île peur qu'elle ne voulut plus ieuu)nter. Il prit le paili «le lui piiii«'r toutes les casseroles. Il 111 Icii.iit lieux lie «liaipie ni;iin , cl il all.iil les monter. Le ciiisiniei se l.'iclia tout ilc bon, el voulut rcpicuilrc ses fricassées. Mon oncle n'cnteiiil.iit pas peiilie île tcmp^en «'xplications : il lui vida sur la léle une matelote d'ani'.uillcs ; et pendanl que le cuisinier liiirlait et se dcbarhoiiillail, mon oncle, en di'iix ou trois voyages, rani;ea di\ ou douze casseroles autour du fauteuil «le l*"anny. I.a jeune l«-mme ne pouvait tenir à tant d'c\lravai;anccs. l'.lle parla raison; mais p.irler raison il Tliomas, c'était vouloir lilaiuliir ii.i ni'iïre. Il réponil.iit à tous ses raisonnements, qu'il fallait qu une femme coininc elle ilinàt , et dinàt bien.
Klle n'en avait nulle envie. Les eris du cuisinier, les plaintes du prébendier, et le désordre où mon oncle mettait la maison, étaient bien faits pour ôter l'appclil à quelqu'un qui n'a pasdeipioi |)ayerson écot. t^)ueliiucs services que lui eût rendus 'l'homas, elle pensait sérieusement il se séparer de lui, quand un nouveau personna|;e vint dissiper la plus forte de ses inquiétudes.
C'était un usurier ; il y en a partout. Il avait appris que le capitaine aurait au moins trente mille francs pour sa part «le prise, et il venait lui otTrir sa bourse, parce qu'il sa\ait «lue les marins aiment rari;enl frais, et le payent aussi clier qu'on veut.
Il s'annonça à mon oncle, qui lui sourit en le voyant tirer un petit sac plein d'or; qui rcmlirassa lorsqu'il le luiofl'rit, et qui lit i.'aiement sa eroiv au bas d'un elVetde huit mille francs, à solder par riiuis>ierpriseur qui ferait la vente du navire ani^lais. Fanny se permit encore un mot sur l'énorinité des intérêts; 'l'bomas réjjondit qu'il ne pouvait trop acheter une somme dont elle avait le |ilus pressant besoin, el il reconduisit poliment son prêteur jusqu'à la porte de la rue.
Il était à peine remonté, que l'auberfjiste parut, suivi d'un commissaire, qu'il avait été prier de le débarrasser d'un j;ueu\ qui mettait son auberge en combustion. " Le voili», s'écria -t-il en entrant, le voilà ce coquin et sa prélemlue lady... A la ))orle, canailles! — Apprends, maraud , répliqua Thomas, qu'un homme qui a pris un fort, cartonné une ville , enlevé un vaisseau, et surtout sauvé milady, a droit il tes respects, et en voici une dernière preuve à laquelle tu ne résisteras p:is. Il prend le sac par le fond, et arrose le par(|uet de deux cents louis qu'il renferme. Eh bien, reprilThomas, te voilà la bouche ouverte, le chapeau à la main, le dos ployé, cl l'air aussi plat que tu étais insolent tout à l'heure... Allons, renvoie ton commissaire; rajipelle tes filles de chambre, qui sont allées se cacher à la cave ou au grenier. Qu'on mette la table, qu'on serve chaud, et pendant que milady diuera, <|u'on aille lui chercher une couturière et une lini;ère des plus expéilitivcs du pays : il faut que ce soir madame soit mise comme la femme du bourgmestre. " Tout cela fut fait dans un tour de main.
On .ivait mis deux couverts; mon oncle en ôta un. Quelques instances que lui fit milady , il dina à une petite table qu'il plaça en face de la sienne ; mais le respect dont la jeune femme le pénétrait, ne l'empêcha point de festoyer tous les (dais.
Laissons mon oncle et milady à table, et pendant qu'ils se remettent de leurs fatigues, trouvez bon, s'il vousplait, que je reprenne haleine. Reposez-vous vous-même, et je rêverai demain aux nouvelles fadaises qui feront le sujet de ma troisième partie.