‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 246 sur 379 · XV. — Mon oncle va à la comédie · texte numérisé non relu

XV. — Mon oncle va à la comédie

« Ah cil, mesdames, puisque vous êtes si bénévoles, vous prendrez un verre de punch. — Ah , monsieur I... — Il est doux ; il n'y a que deux tiers de rhum. » Et Thomas versait, et ces dames, qui, pardécence , ne buvaient pas d'eau-de-vie , s'étaient armées chacune d'un verre a pied, et allendaient respectueusement que Fanny levât les yeux sur elles pour la saluer, rhomas, étranger au céicmonial , continuait de boire en examinant l'intérieur des paquets. H y trouva ce qu'avait demande milady. C'était beaucoup ; mais cela ne lui suffisait pas. U retournait tout, et cherchait l'habit galouué qu'on lui avait

MON OiNCLE THOMAS.

aussi promis pour le soir, et qu'il Qrill»it J'niclnsser depuis (|u'il avait renoncé ii \.< f,inl,ii!.ic Je »e nojer. La coiiUn lire , viilanl Min verre, et s'essiijanl les lèvres tlii revers de la main, lui dit qu'elle avait erii remplir ses intentions en servant niilady la première , et que, d'apri-s le peu de temps ([u'on avait eu ; il n'avait été possible ((ue de faufiler son liabil. H .le le mettrai faufili'... — Kt oii irei-vous ? dit Fannj. — A la comédie. — (Juellc idée ! — Je veui^faire connaiswnee avec le capitaine Sa'iorJ. — Mais, monsieur, reprend la couturière... — Quoi ? — 1-c collet n'est p.is monté. — J'irai sans collet.

— Vous savei que je ne suis pas cliapelière, cl... — J'irai sans chapeau. Vous vous montrez noire amie , allez me clu relier 1 baliit Ici qu'il est, et ne vous inquiétez |)as du reste. « La couturière balançait... a Hé, sacredicu! je vous en prie. • Le moyen de résister à cette manière de prier! La couturière pari pour aller clicrcber l'iiabil.

• Nous ne crou'Z pas, monsieur, lui dit r.niny, (|ue je vous accompagne dans le costume ([rolcsque (|iic vous allez prendre. — .■\imez-vous inieuv celui-ci , mil.idyi' — Ni l'un ni l'aulre, en vérité. D'ailleurs j'ai un violent mal de Icte , et vous permettrez (|ue je reste ici. — Qu'appelez-vous permctlrel Ordonnez aujourd liui, demain, dans cent ans. Thomas est et ne doit être que votre très-humble serviteur. J'irai seul ii la comédie , et je vais vous faire monter une rôtie au vin, avec la bij;aradc, la cannelle, la muscaile... — Non , non .j'écrirai; cela vaudra mieui. — J'en doute. Je n'ai jamais ouï dire qu'une écriloire yuérit le mal de tète. Au reste , ce sera comme il vous plaira. »

La couturière, qui demeurait a deui pas , arrive avec l'habit tant désiré. Mon oncle arrache ses jjuenilles, ouvre la croisée, et les jette dans la rue. Par respect pour milady, il passe sur le carré, il enfourche la culotte à jarretières d'or, et il n'a pas de boucles à jarretières. Il boulonne les cotés sur ses bas noirs drapés, et avec la manche de sa eliemise bleue il essuie ses gros souliers ferrés. Il endosse la veste, qu'il boulonne de la ceinture au menton, pour cacher ladite chemise. H a ciilin l'habit sur le corps. Il gagne le milieu de la salle, il se promène , il se pavane . il s'arrête devant une glace. Le col de la chemise dépassait le haut de l'habit ; il prend ))ar le bas un rideau de tafTelas jonquille , le déchire d'un bout à l'autre, l'ait du morceau cinq ou six tours qui lui masquent le menton et la moitié des joues , ce qui est très-joli aujourd hui , ce qui était et qui sera toujours ridicule, quand les hommes ne voudront pas gàlcr les formes que leur a données la nature.

Pendant que mon oncle faisait sa toilette , Fanny continuait avec douceur ses observations, et mon oncle ne r. pondait jias, buvait toujours et copieusement. 11 n'était pas ivre; mais il se trouvait au point où l'on veut fortement, et oii l'on est sourd aui remontrances. Il refusa même obstinément de se laver le visage et les mains, parce qu'il voulait, disait-il, conserver au moins ces marques glorieuses de ses eiploils. H descend, il prend une tille servante pour le conduire. En le voyant ainsi fagoté , elle part d'un éclat de rire. Mon oncle lui allonge un coup de pied au cul si bien conditionné que les larmes succèdent aux ris, et il la fait marcher devant lui.

Ils arrivent à la porte du spectacle. Mon oncle entre comme un trait. On l'arrèle , et on lui demande sou billet : il ne sait ce qu'on veut lui dire L'ambassadrice d'Kspagne, qu'il avait quelquefois conduite il l'Opéra ou ailleurs , entrait partout sans payer, parce que partout elle avait des loges à l'année, et mon oncle croyait fermement que les comédiens jouaient la comédie pour rien, ce qui est assez généralement vrai aujourd'hui.

Mais aussi pourquoi vingt tliéàtres h Paris , tandis qu'il y en avait cinq lorsque la population était plus nombreuse et l'argent plus commun.' l'ourquoi tels ou tels théâtres sont-ils en faillite régulièrement deux fois chaque année, si ce n'est parce qu'il y en a deux tiers de trop? Pourquoi n'abroge-t-on pas une loi qui paraît favoriser l'industrie, et qui perd tol.ilcnienl l'art en ôtant à ceux qui le cultivent leurs moyens d'existence? l'ourquoi de prétendus artistes ne reprendraient-ils pas l'art mécanique qui les faisait vivre honnêtement , au lieu de faire des dettes et d'inspirer le dégoût ? Pourquoi la classe laborieuse continuerait-elle à se démoraliser devant des tréteaux, si pourtant du côté du moral il reste quelque chose à perdre? Pourquoi le petit nombre de gens aisés et occupés ne se concentrerait-il pas a la République , ë l'Opéra, aux Italiens et à Feydeau ? Les vrais artistes attachés a ces théâtres vivraient, sinon dans l'opulence, du moins dans

une aisance indispensable il la culture des arts. Pourquoi

Pourquoi ? Hé , allez vous promener. On ferait vingt volumes du chapitre des pourquoi.

Mon oncle n'avait pas de billet ; il demande oii cela se trouve; on lui montre le bureau, il passe la main à la chatière : « (^>uelle place veut monsieur? — Une première , morbleu ! — La voilà : Irenle sous.

— (Comment, trente sous! — Vous n'avez donc pas lu l'affiche? — Je ne sais pas lire. .Mon billet, et, foi de corsaire, je payerai demain.

— Pas de crédit ici, monsieur. — Hé , mille tonnerres, voilà bien des simagrées. V a-t-il un orfèvre sur cette place ? — Oui , monsieur, a deux pas , la troisii^mc porte à gauche. » Et voilà Thomas parti.

Il entre, il arrive, il trouve le bourgeois : " Dites donc, papa, coupez-moi pour trente sous de galon, et comptez-moi ma somme. • L'orfèvre, étonné, regarde et ne répond pas. Mou oncle, impatienté.

arrache tout le galon d'un devfint de son haliit, qui ne tient, vous le savez , (|u'au prcniicr lil. . l'inissons , vieux reitre. Je n'ai pas de temps à perdre iii. l)iinn('/.-nioi la valiur de ce bout de dorure. i L'orfcvre donne donzi' francs de ce qui en valait quarante, et mon oncle, enchanté, revient au bureau , prend sou billet d'une main , sa miuinaie de l'autre, moule fier c(nnme un paon, et «e campe au balcon avec un sérieux iiuperturbable.

.''ion habit dégalonné d'un côlé , la doublure faufilée, qui au moindre mouvement faisait le soulUel avec le dessus, ses eheveui noirs, gras et mêlés , sa ligure barbouillée , ses mains crasseuses qu'il étendait sur le bord de sa loge, pour <|u'on \il bien la riclle^se de ses parements, tout cela excitait le rire général elles hiiéesdu parterre, toujours plus insolent ou plus juste que le reste des spectateurs. Mon onde, persuadé, et cela était vrai, que personne n'était mis aussi richement que lui, ne s'imagin.i point qu'il put être l'objet de ce tintamarre. Il n'eût pas manqué de sauter dans le parterre cl de cogner nos Flamands , qui , pour être aussi railleurs que d'autres, ne laissent point parloisde faire rire partout ailleurs qu'en Flandre.

On coiumenca l'ouverture de l Aiiuiui\'ux de ijuinic un». La musique a vieilli; mais le poëme est diclé par les grâces, qui sont toujours jeunes. Mon oncle , qui n'avait rien de commun avec les grâces ni avec l'espril, s'ennuya di'S la seconde scène, el lâcha un vigoureux coup de sifflet. ,1 bas /i' si//lnir'. cria le parterre, qui veut avoir seul le droit de siffler, el qui applaudit par habitude à Uuiiker(|ue l'Anioureux Je quinze ans, parce qu'il est du bon Ion de faire partout ce qu'on fait à Paris.

Mou oncle, révolté de l'apostrophe , se lève brusquement, tourne soji postérieur vers l'assemblée , prend sous chai|ue main un pan de son habit, et recommence à sllllcr du haut et du bas. Les Fl.imands', qui ne diffèrent des autres hommes que par lesgoùlset les habitudes, mais qui sont lrè>-homnies d'ailleurs, à ce (|ii'assurent leurs lemmes et ceux qui peuvent dciuèlcr leurs qualités sous des formes qui ne sont pas toujours heureuses , les Flamands furent indignés de la double explosion ; ils sorlirciit en foule et marchèrent droit au balcon. Mon oncle, que rien n'intiinidait, arracha une banquette, et jura qu'il assommerait le premier (|ui l'approcbcrail.

La ville était commandée alors par M. de Chaulieu, bon offlcier, homme aimable et gcnérabMnenl aimé. Il sortit de sa loge, prévint la tragédie qui allait commencer, calma les esprits irrités, passa au foyer, et envoya chercher mon oncle par son capitaine des portes. 'Thomas répondit qu'il n'avait rien à démêler avec le commandant; qu'il était au spectacle pour son argent , et qu'il avait acheté à la ]iorte le droit de siffler et d'applaudir. Le capitaine des portes appuya son invitation de la présence de six grenadiers d'Auvergne, qu'il fit entrer au balcon la baïonnette basse. Mon oncle répliqua que le régiment d'.Vuvergne n'assassinait personne ; qu'il verrait le soir les six grenadiers, l'épée à la main, si cela les amusait; mais qu'il ne sortirait point qu'il n'eût vu le capitaine Sabord.

La (iiberne, caporal à deux chevrons et commandant de la troupe, releva sa moustache : « Veux-tu sortir? dit-il à mon oncle. — >on,

f , répondit fièrement Thomas. — Feu ! répondit la Giberne. » ,\

ce mot, les femmes s'enveloppent dans leur capuchon, ou dans le ridinq-coat de leur altt'iilif. Un grand nombre de ces dames .îe sauvent dans les corridors. Une d'elles, froissée contre un mur, accouche sur la place; deux autres, sur les e.scaliers. Les mari:., les amants, les frères, les cousins, les nouveau-nés, les accouchées , tous crient à la fois; on se plaint, on jure en français, en flamand. La salle de spectacle de Dunkeniue ressemble à la fois à la lourde Babel et à l'arche de JN'oé.

La Giberne , qui ne connaissait que sa consigne , avait répété le fatal commandement. Ses grenadiers, très-braves gens , répugnaient à tuer de sang-froid un homme aussi brave qu'eux. .M. de Chaulieu avait eu le temps d'accourir. Il entra au balcon, et sans employer d'autre arme que son esprit conciliant, auquel on n'opposait rien, il détermina mon oncle à sortir el à le suivre.

Il lui parla avec une raison si jiersuasive, la sévérité qu'il fut contraint de déployer était tempérée par tant d'amabilité , que le grossier, l'indomptable Thomas convint qu'il avait eu tort, demanda excuse au commandant, qui lui pardonna en faveur de ses exploits maritimes, et qui lui conseilla de retourner de suite à son auberge. C'est ce qu'allait faire mon oncle sans une nouvelle scène qui se préparait , qu'il ne prévoyait pas, ni vous non plus.

Le mari de la couturière était absent lorsque sa femme vint prendre l'habit pour le porter à Thomas; il était rentré lorsqu'elle rentra à son tour, el il trouva très-mauvais qu'elle eût livré sans argent pour dixhuit cents francs d'effets. Sa femme eut beau lui représenter que le capitaine Thomas avait voulu absolument aller à la comédie, el qu'on ne pouvait rien refuser à milady, le tailleur, qui avait une mauvaise tète, ou qui peut-être avait pris lui-même les marchandises à crédit, sortit pour aller au spectacle recevoir de l'argent ou reprendre l'habit. Milady avait reçu des robes pour cinq a six ccaU

' Je peins ici les Flamands tels qu'ils étaient il y a qiarinlo ou cinquante ans. Il est aujourd'hui peu de villes aussi brillantes et d'une société aussi »gr«abl« que DuDkerquc , au petit accent pré» qui perce de temps ea temps.

MON ONCLE THOMAS

franc»; ainsi le drap ôrarlatr, Icsalin lilani' , le |;aloii à l.i buili'i^OjJiie dtaiont l'ojei principal, et il n'est pas clunnaut que le tailleur s'occupât d'abord de celui-ci.

I.e calme était à peu près rétabli au spectacle. M. de Cliaulieit avait (ont prévu , ou il avait cru luul prévoir, et on atlciulait la euntinuation de /'.(»i<jureu.r de ijninze uns. Il est dilVicile de peindre les passions, cl de n'en pas ressentir les efl'ets. La jeune actrice qui jouait Lindor éprouvait des besoins secrets. Klle était !or|;uée ilepiiis longtemps par un jeune Flamand dont les joncs rosées cl l'einbnniioiiil faisaient plaisir à voir, l ne mère cruelle, on pltilot avare, em|ièeliail les jeunes jjens de s'approcher. Leurs soupirs battaient l'air, el leur unique jouissance liait de se voir de quaianle pas.

Dès les premiers moments du tuiniille, la maman avait perdu coii- Ddiss;ince : les vieilles l'cmmes veulent toujours se rendre inléressiintes, diront les médisanis. On ne prenait |ias !;arde a celle-ci, et beurcuseiiieiit pour son amour-propre elle était évanouie /uu( ((e 6on. Le jeune l)unker(|uois, bien tendre, était par conséquent bien timide. Cepend.inl une voi\ inlérieure lui disait : « S.iule sur le théâtre, preinis M. Lindor sous le bras. H résistera; insiste, il cédera; conduis-le alors... où tu pourras. »

Eo face de la maison d'Arabclla Tbompson était une auberge, et c'est là que mes coquins se logèrent.

Mon petit Flamand avait obéi à la lettre à la voix intérieure, et au moment oii toutes les oreilles s'ouvraient, où tous les yeux se fixaient sur la scène , M. le baron ou M. le marquis... ma loi , je ne sais pas trop lequel... l'un des. deux vint annoncer avec les trois révérences d'usage qu'on ne pourrait continuer, parce que iVL Lindor, qui devait jouer aussi, dans la seconde pièce, mademoiselle Toineltc, était luorle OU dis|>arue.

La maman ne pouvait pas être éternellement évanouie , quoique personne ne la secourût. Elle revint à elle quand Al. le baron ou M. le marquis annonça la disparition de sa tille. Elle s'avança sur la scène, enlaidie et vieillie par les gonflements d'une poiinue desséchée , et par les pleurs qui coulaient de ses jeux éraillés; elle adressa au public un discours pathétique, souvent interrompu par des sanglots; enfin clic déchira avec une sorte de dignité un bonnet qu'elle s'était fait d'un lambeau de la tunique de Zacliarie , plus un mantelel coupé dans un vieux jupon de (Jhimènc, deux rôles que sa fille jouait avec distinction. M. de Chaulieu craignit que ce nouveau genre de ridicule n'occasionnât de nouveaux troubles, et il ordonna définitivement de baisser le rideau.

Mon oncle avait promis de ne pas rentrer au spectacle. Incapable de manquer à sa parole, il se promenait en long et en large, en dehors de la porte battante. Il voulait payer à boire aux grenadiers qui l'avaient épargné, et percer à jour la Oiberne, qui avait ordonné de faire feu sur lui. \ oilà oii en étaient les choses, lorsque le tailleur arriva.

Il se rencontra nez à nez avec mon oncle : « Mon argent, ou mon habit! — Ni l'un ni l'aulre. — Eh bien, des coups. — Tu les recevras.»

El mon oncle jette son tailleur dans un baquet de braise allumée, qui servait à éeliautïer les bouts des doigts de l'homme de confi:in(e qui veillait à l.i ricelte. Le tailleur se relève avec le feu au derrière, mon oncle lui appli(|ue une taloche sur l'oreille, ([ui envoie d'un coté le ch.i|)eau el la ])erru(|ue, et qui jette le propriétaire en traders d'une porte du parterre. Un de ses pieds s'accroelie au seuil ; il chancelle, il tombe, il roule au milieu des spectateurs qui se pressiril pour éviter le feu que le tailleur porte avec lui. L'habit sec d'un huissier, ([ui ne se range pas assez vite, s'enflamme; l'incendie se communi<iuc à la perruque de laine d'un vieux avocat, et de proche eu proche, cl de perruque en toupet, de toupet en perruque, en cinq iiiiuules la superficie du parterre otïre exaclement la ])erspective d'un superbe feu d'artifice chinois. Les mains, les bas(|ues des hahils, les mouchoirs, couvrent, pressent, compriment toutes les chevelures naturelles ou d'emprunt :. vains efforts! Deux cents Uunkerquois vont cire r.isés jusqu'à la racine, et leurs hurlements attestent leur douleur et leurs regrets.

M. de Chauheu, étourdi lui-même de ce nouvel incident, mais conservant toujours une sorte de présence d'esprit, fait amener sur lavant-scène la pomiie qui est toujours prête derrière les coulisses, et le tuyau, habilement dirigé, arrose successivement les chefs brûlés, dépouillés, peli'S , des bons Ounkerquois.

(.ependant le tailleur, oubliant qu'il avait perdu le derrière de so;i 11. bit el les fonds de sa culotte, ne pensa, après l'incendie, qu'à sou g. lion à la bo:iigogne, et il dem.mda justice à i\L le bourgmestre, qui, p.ir cipril d éeoiiomie, laissait sa place de droit à sa femme, et occup^iit (uilinaircnient un coin du parterre. Jaloux comme tous lis cens il|' robe de l'aiitorilé mililaire, il saisit avec empressement l'occasion d'amener un conflil de jiiridiclion. Il s'empara île l'affaire pour tracasser le coinm.indanl, et furieux contre mon oncle, qui était cause que son manteau, sa cravate, sa perruque à trois marteaux étaient en charbons, que sa fig^ure et sa poitrine étaient couvertes de cloches, il commença dans le parterre même à informer criminellement. Il ordonna que riiomas serait constitué prisonnier et son procès fait et parfait, ]iour avoir trompé un honnête ouvrier, interrompu le spectacle, lait accoucher trois femmes, brûlé le cul de son créancier, et jiir suile les meilleures têtes de la ville.

Le bailli, dont la femme avait perdu dans la mêlée son faux chignon, ses fausses dents, ses fausses hanches et ses faux tétons, dor.t les maiichelles à Irois rangs et les falbalas avaient été déchirés, qui s'élait montrée dans .son état naturel, et qui étail humiliée, désolée, disespérée; le bailli s'uuit au bourgmestre, et il fut arrêté entre eux (lue Lhomas serait une victime immolée à tant d'amours-propres blessés.

Les deux magistrats demandèrent main-forte au commandant. Celui-ci, à qui leurs petites tracasseries les avaient rendus désagréables, se relira avec son élat-major en leur répondant que la partie civile avait ses limiers ordinaires, et que les soldats d'Auvergne n'étaient point des recors.

Pendant que le bourgmestre et le bailli cherchent cinq ou six de leurs gredius, le tailleur ameute trente ou quarante lêles brûlées du parterre. Tous tombent sur Thomas, inébranlable à sa porte, et ri.'.nt du mal qu'il avait fait. L'un tire une manche de l'habit faufilé; l'autre un dexant de veste; un troisième, la moitié de la culotte; un quatrième, le reste, et avant qu'il puisse se reconnaître, mon pauvre oncle, naguère si brillant, se trouve réduit à ses bas drapés, à ses gros souliers et à sa chemise bleue.

C'est peu de chose qu'un héros en chemise. Celui-ci, très-embarrassé de sa personne, avançait, reculait, ballotté par la foule qui sortait de toutes parts. 11 se trouva enfin porté au milieu de la place publique, où bientôt il demeura abandonné à ses réflexions et au vent du nord, qui soulevait alternativement le devant et le derrière de sa chemise.

On le cherchait partout; on passait à peu de distance de lui, sans se douter que ce pauvre matelot, immobile sur un pavé, fût l'homme brillant qui avait causé tant de tumulte. Vous êtes étonné sans doute de l'immobilité de mon oncle : je vais vous en dire le motif. Il attendait de pied ferme monsieur de la Giberne, et la disgrâce qu'il venait d'éprouver avait singulièrement ajouté à l'acrimonie de ses humeurs. -Vu défaut de la Giberne, il se fût battu avec le premier qu'il aurait rencontré.

La salle de spectacle totalement évacuée, le caporal s'en retournait avec son détachement. 11 traversait la place sans penser davantage à , mon oncle. Celui-ci s'avance, le jarret tendu, les épaules hautes, la chemise en l'air, et défie énergiqucment le caporal. La Giberue, trèsdiscipliné, répond froidement qu'il doit reconduire sa troupe à la caserne, et qu'il verra après. Mon oncle suit, s'arrête au coin de la rue du Sud, et dit à son homme : Je t'attends.

En effet, la (jihcrne arrive, cinq minutes après, son sabre au côté, el un autre sous son h.ibit. Il frappe sur l'épaule de son adversaire, sans lui dire un mot; ils marchent sur la même ligne, ils gagnent l'esjilanade, ils se mettent en garde.

Ihomas, Irès-hahile à la pointe, ne connaissait pas l'espadon. Trop loyal pour chercher son avantage, et disputer sur le choix des armes, il attaque avec impétuosité. 11 lève le bras, en menace d'un coup ter-

MON ONCLE THOMAS

rible le crâne chauve de la diberne; la riilicriicse foiul, entre droit, et lui passe son sabre au travers du corps. Mou onde infortune^ lonilx- ; ie caporal le relève, le diarije sur son épaule, le porte à l'bopitai de la marine, le laisse entre les niaius des iiiliriniers, et revient tranquillement se mettre dans son lit.

Voyez un peu à ipioi tiennent les plus hautes destinées. Une ligne plus haut, ou plus bas; une lijjne à droite, une liijne il Raucbe, et le foie, le cuMir, la poitrine ou le poumon était perforé, 'l'iiomas perdait la vie, et vous, la suite de cet onvrarje inimitable. Ouel nialbciir pour la postérité! Uassurez-vous, lecteur, sur le sort de ce i;rand homme; sa blessure n'est pas morlelle, et nous arriverons a la fui du volume, si vous avei le courage de lire jusqu'au bout.

Comnc il ne ronnai.'^.iil pas les çoùls do F.inny. mon oiirlo Tli iii.is prit le parti de lui perler toutes les cas^eroks.

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