‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 247 sur 379 · XVI. — Mon oncle part de Dunkerqne · texte numérisé non relu

XVI. — Mon oncle part de Dunkerqne

Il était onze heures du soir, et Fanny n'avait pas compté les moments. Elle avait écrit, écrit... écrit... c'était toujours la même clioie; mais se lasse-t-on de dire j aime ii qui ne se lasse pas de l'entendre ?

A onze heures cependant certaine fatigue dans les doigts, sa bougie qui finissait, et un bruit assez fort sur l'escalier, lui firent remarquer la longue absence de mon oncle, et la déterminèrent à tirer le cordon de la sonnette.

Lue fille monte, et après elle l'inexorable tailleur, (jui venait reprendre le reste des effets livrés. Après le tailleur, jiarait l'usurier, à qui on a dit que mon oncle est tué , et qui tremble pour son argent. Après l'usurier, entre le maître d'auberge, qui croit aussi Thomas mort, qui sait que Fauiiy n'a rien .1 prétendre dans sa succession, et qui vient l'inviter à chercher un autre i;ile.

Le tailleur, Flamand renforcé, dein^inde brutalement ce que sa femme a apporté. Fanny ne répond rien; elle passe derrière ses rideaux, se déshabille, reprend ses misérables habits, revient, fait un paquet du reste, le présente au tailleur en lui adressant un coup d'œil suppliant et douloureux. Le tailleur la fixe; elle est belle, la douleur l'embellit encore; l'extrême modération ajoute à ses charmes. Elle lient toujours le paquet; elle a le bras étendu, le tailleur ne pense pas à avancer le sien. 111a regarde; il ne peut que la regarder. Lne larme de Fauny achève sa victoire. " Mais vraiment, nie payerez-vous ? — Je ne sais pas, monsieur. — (^ue vous me payiez ou non, je ne vous laisserai pas nue. (lardez tout cela, et que j'emporte le plaisir d'une bonne action. » Il sort.

L'usurier prend le ton pstelin, familier à ces messieurs ;.il apprend à Fanny l'accident arrivé a mon oncle; il exprime ses craintes sur les suites que peut avoir pour lui celte mort prématurée. A cette nouvelle inattendue, la jeune femme vctsv des larmes en abondance. Elle avait démêlé les qualités de mon oncle sous une enveloppe grossière et ridicule; elle tenait à lui par ces qualités mêmes et par h reconnaissance; sa mort la laissait seule sur une terre étrangère.

sans appui , sans ressource». Il fallait huit jours au moins pour recevoir des nouvelles de .Scymciur, et il était inceitain qu'il put la tirer de sa triste situation. (Jue de r.iisons (pii jiistihaieiit ses larmes ' Elle eut C(|Hiidaiit la f()r<e de répomlre a l'usurier qu'elle avait disposé de ses fonds, qu'elle en él.tit bien fichée; iii.iis cpie les héritiers de mon oncle ne poiiriaient se ilispenser il'aequilUi une dette avouée par lui , et que plus taril elle espirail trouver les iiiojeiis de le dé- (loiiiiii.iger. Il n'y avait rien a ri<|iliquer a cela : ce ii'éuit pas Fanny qui devait. L'usurier se retira donc assez poliment, et c'est ce qu'il pouvait faire de mieux.

Restait le maitre d'aiihenje , qui avait décidément pris son jurti, et que rien ne put abattre; les prières, les larmes de la jeune dame ne |iriiduisirent aucun elVet. Il lui notifia qu'elle eut à sortir a l'iiistaiit mèiiie de sa maison. « Et ou irai-je , à l'heure (|u'il est? — l'arbleu, 011 vous voudrez; que m'importe, a moi ! — Me voilà donc en proie il ce que la misère entraine de maux et d'huiiiiliatioiis ! — .Allons, allonis, point de phrases. > Et il la poussait par les épaules; et Fanny, le visage c.iché dans ses deux mains, se relirait en sanglotant, lorsque le commissaire de la iiiariue parut.

Le chirurgien-major de l'iiôpilal lui avait fait part des hauts faits de la Giberne, et il venait oft'rir ses services à mil.idy. Il fut révolté de la dureté du maître d'auberge, et l'élat touchant de la jeune infortunée ne lui permit plus de consulter son intérêt, qu'il mettait toujours avant sl's plaisirs. 11 lui offrit son bras, la conduisit au Cha/jeau-ltdWje , ordonna qu'on ne la laissât manquer de rien, et répondit de sa dépense. Il la laissa rassurée sur son sort actuel, sur la vie de son ami 'l'Iionias, et il fut rejoindre une société brillante avec qui il soiijiait sur la place d'armes.

Le cœur plein des cliariiies de iiiilady, là tête exaltée par ses malheurs, par la douceur inaltérable qu'elle y opposait, il peignit en traits de feu la posiliuii de cette feiiiine intéressante, dont on n'avait parlé encore que (romiiie d'une aventurière. Tout ce qui est extraordinaire saisit, frappe, entraîne; eu un instant les esprits se tournèrent en sa laveur, et on passa subiteineiit de l'indifférence, ou peut-être

C'était un usurier qui savait que les marias aiment l'argent frai*, et le payent aussi cher qu'on veut.

du mépris, a l'intérêt le plus vif. Dès le lendemain, des femmes de la première distinction allèrent voir Fanny ; leur maison, leur table, leur garde-robe , Itur bourse même, elles ofl'rirent tout. Fanny ne demanda que leur protection; elle obtînt leur amitié, et fut dès ce moment la merveille du jour. On la vantait, on la recherchait , on se l'arrachait.

Ce calme doux, cette satisfaction intérieure que font naître des préférences, des caresses qu'on ne doit i|irà soi , ne l'empêiliaienl point de s'occuper de mon oncle. Elle allait le voir; elle le recoinniandaît aux chirurgiens, aux infirmiers; elle le consola quand il put l'entendre, et elle répondait a celles qui lui observaient que ces démarches n'étaient point dans les usages de France, que la recon-

MON ONCLE THOMAS

uaissaiice est de tous les pays, et qu'elle ne pouvait trop faire pour un jeune lioninie à inii elle devait l'espiTaiiee de ruvoir son cher Seyniour, et tous les scrvires qu'il avait pu lui rendre.

(Juand on sut qu'il ttail jeune . et ce qui vaut mieux, joli ijarçon, on s'intéressa aussi vivement ii lui. Ces dames ne l'allaieiit pas voir. Elles tenaient rii;oureuseriiinl aus bienséances, et la plupart des jolies lemiues ne tiennent ijuère qu'il cela ; mais on lui envoyait des i;elées . des biscuits, des ronliiures, du vin de liqueur , du liuije fin. Un demanda, et on obtint qu'il fût mis et traité dans une cliambrc à part.

Cependant le commissaire , dont le eœur et la tète se refroidissaient par degrés, se souvint qu'il avait répondu de la dépense de Faiiny, cl vous le savez, il tinait à l'esp'ce : à i|uelqtie cliose malheur est bon. 11 ne trouva pas de moyen plu^ lionm'lc piiur dé(;a(;er sa parole que de mittre mon oncle en état de payer lui-même. 11 pressa donc l'amirauté de vendre la prise ani-laiseï et la vente fut enfin arrêtée et fivée il un jour très-procliain.

Uevenons au jeune Seymour, q\ir nous avons laissé il Oxford, livré il ce que le désespoir a d'afl'rcux. Séparé de l'anny, qui seule lui fais;iit aimer la vie, il voulut au moins se rapprocher de quelqu'un à qui il pût en parler, et avec qui il jiùt confondre ses regrets et ses larmes. Il était retourné à Londres, et tous les jours il voyait le bon pi-re Thompson, l.e vieux lord Siymour et le ministre employaient tour il tour les caresses et l'aiitorilé pour le ployer il leurs vues. H se montrait iiirbranlable a leurs sollicilations; il opposait le respect à leurs nienac s . et le soir, il se rendait à pied il une taverne éloignée oii l'attendait le bon père.

l'ii jour. Seymour arrive à son ordinaire. Il trouve Thompson se promenant ii ijrands pas ifans la chambre; il se frottait les mains, sou visage rayonnait de joie : « Klle est retrouvée ! elle est retrouvée ! » s'écria-t-il dès <|u'il vit le jeune lord, et il lui jeta les bras au cou, et il l'inonda de ses larmes. 11 avait reçu le malin la lettre de sa fille. Il la tira de son sein, la baisa et la donna à lire ii l'impatient et tendre Seymour : vous en savez le contenu.

« Je pars demain pour Hambourg, dit le jeune lord en pleurant de joie il son tour. Je vais rejoindre, consoler, aimer la triste Fanny ; mais, mou père, je suis mineur encore, et je ne saurais abuser de la générosité d'un jeune homme il qui je n'ai rendu qu'un service bien ordinaire. • Thompson comptait sur le cœur, sur la probité de Seymour. Cependant il n'avait osé se flatlcr qu'il porlilt l'attachement jusqu'à s'expatrier pour se réunir à sa fille. Il pressa son gendre sur sqp sein. « J'ai mille livres sterling en argent coniplant, lui dit-il. — C'est assez, donnez les-moi. Je vous laisserai des lettres pour les fermiers de ma mère; vous les leur ferez parvenir quand je serai sur le continent. J'en obtiendrai des avances , et je vous rembourserai. — Nun, milord, non, mon fils, vous ne me rendrez rien. C'est la dot de Fanny. Allez, et soyez heureux autant que vous méritez de l'être. »

Toutes les dispositions furent faites dans la soirée et dans la nuit. Seymour, pour écarter tout soup^on, rentra d'assez bonne heure; mais le vieux Dick courait d'un côté, le père Thompson d'un autre. Au point du jour, le jeune homme se déroba de l'hôtel , se rendit sur le bord de la Tamise, et monta sur un vaisseau hambourgeois qui partait a la marée suivante. Ke bon père resta avec lui jusqu'au moment si désiré et si craint à la fois. Les adieux furent déchirants: Thompson était vieux; il ne comptait plus revoir son gendre ni sa fille. « Du moins, dit-il, quand le vaisseau fut sous voiles et qu'il fallut en sortir, du moins je laisse ce dépôt entre les mains d'un honnèle homme, et le ciel protège les gens de bien. •

Le peu de temps qu'on avait mis aux préparatifs du voyage n'avait pas permis de penser à tout : on avait oublié l'arlicle essentiel. Seymour ne pouvait entrer en France sans un passe-port du cabinet de Versailles, il s'expO'aità être vu et traité comme un espion du gouvernement anglais. 11 en fit la réflexion, quand son cœur, un peu reposé, permit ii sa tète d'agir. Il sentit le danger auquel il allait s'txposer, et il ne vit d'autre moyen de l'éviter que d'écrire ii Fanny de venir le joindre ii Hambourg. Ce moyen entraînait des inconvénients épouvantables, des longueurs, de l'ennui; et puis une femme jeune, belle, dont la santé pouvait être altérée par le malheur, entreprendre seule ce voyage !... Seymour ne savait à quoi se déterminer.

Quand il eut perdu de vue les cAtcs d'Angleterre, il se confia à son capitaine, qui n'était pas amoureux cl qui voyait les choses de sangfroid. (Contre tant de traverses imaginaires, il indiqua un parti trèssimple : c'était de prendre la poste a Hambourg, et de courir jour et nuiljusqu'ii Fumes, dernière place des Etats autrichiens, en Brabant. Cette ville n'est qu'à quatre lieues de Duiikerqiie; en deux heures, Fanny pouvait y joindre son époux, et ils iraient de là... oii ils voudraient.

C'était la douzième journée depuis que la jeune lady avait écrit, et elle ne ri'ccvait point de nouvelles. Le jour où sa lettre était parvenue à sou père avait élé employé à tant de choses, qu'on n'avait pas trouvé le moment de répondre. Thompson avait écrit le lendemain du départ de milord ; mais la malle do Hambourg avait été retenue par le vent contraire.

Fanny se désolait et ne prévoyait que des malheurs : son père

mort , .sou époux inconstant ou victime de l'autorité paternelle... Elle pleurait auprès du lit de mon oncle, parce qu'elle pleurait là plus litireinent qu'ailleurs, lorsqu'on vint lui dire qu'une femme de campagne demandait ii lui parler.

La guerre avec l'.^utriche avait rompu les communications entre Furncs et Dunkerque. Les femmes seules allaient et venaient librement. Seymour s'était arrêté à rextrème frontière, entre les deux villes, et il avait mis dans sa chaise de poste une paysanne, qui devait en descendre à cent pas de la barrière, entrer à Dunkerque avec un jianier d'œufs à son bras, et remettre un billet et un paquet à l'aimable et sensible épouse.

Fanny descend avec assez d'indifférence pour voir ce qu'on lui veut. Elle reçoit le billet; elle ouvre, elle lit... Son œil s'anime, ses joues se colorent, et ses mains s'élèvent vers le ciel. Elle remonte, embrasse mon oncle étonné, laisse sur sa table de nuit le paquet que lui a remis la villageoise; elle redescend, elle court, elle vole, elle aperçoit la chaise de son époux ; elle redouble de vitesse, elle s'élance, elle monte, les chevaux partent... elle est dans les bras de Seymour.

Les malheurs passif ne sont plus qu'un vain songe, dont le souvenir s'évanouit aux premiers rayons du soleil. Nos jeunes gens puisent une nouvelle vie au sein de la paix et du bonheur.

Mon oncle n'avait rien compris à la précipitation , au silence, au délire de Fanny. Il était resté assis sur son lit, il réfléchissait à tout cela... autant que Thomas pouvait réfléchir, et il conclut qu'elle était devenue folle.

« Allons, dit-il, on vend demain mon vaisseau; je payerai à la pauvre femme une pension dans quelque coin : voilà le dernier service que je puisse lui rendre. »

Après ce raisonnement, qui prouvait, sinon sa pénétration, du moins son bon cœur, il prend le paquet qui était sur sa table de nuit; il l'examine dans tous les sens; il rompt le cachet... c'est de l'or. Il compte... précisément la somme qu'il a donnée à milady, et qu'elle a envoyée à Seymour. « D'oii diable lui vient cet argent-lii ? Auraitelle fait quelque folie avec ce commissaire, ou avec... Fi donc, fi donc, Thomas! Point de semblables idées... Mais d'oit diable lui vient cet argent?

Il appelle son infirmier : « Tiens, voilà une guinée, cours toute la ville; trouve-moi milady, et amène-la-moi ici. Je suis choqué qu'elle emprunte à tout autre que moi. Ne suis-je pas son plus ancien ami? »

L'infirmier trotte sans .s'arrêter; il va dans les meilleures maisons; il se met tout en eau pour gagner sa guinée, et il ne peut rien apprendre de relatif à milady : elle était sortie de la ville par le chemin le plus court, et sans prendre congé de personne. De sa disparition, et des recherches de l'infirmier, vini-ent les inductions les plus absurdes. Le commissaire de la marine l'avait cachée dans sa petite maison de Hosenthal, selon les unes; Us autres voulaient que le bourgmestre l'eût retirée dans sa brasserie, et mille autres sotlises du même genre; mais il faut que les femmes parlent, et la plupart de celles-ci parlaient avec connaissance de cause de la petite maison du commissaire et des sacs de houblon du bourgmestre.

<i Allons, dit Thomas, ouï le rapport de son infirmier, j'ai deviné juste; elle est devenue folle, et elle est allée se noyer. Que Dieu lui fasse paix et miséricorde, si toutefois il y en a un, comme le prétend ma mère. >

Il passa la plus grande partie de la journée en commentaires et en regrets sur la fin tragique de Fanny, et il en revenait toujours à ce diable d'argent. Il voyait clairement qu'elle avait voulu payer ses dettes avant que de mourir; mais il ne concevait pas comment elle avait acquis cet or. Une lettre qu'on lui apporta sur le soir termina ses inquiétudes, et son infirmier, qui était devenu son factotum et son secrétaire, l'instruisit du conlenu.

C'était le jeune Seymour qui le remerciait, avec la chaleur du sentiment, de ce qu'il avait fait pour sa femme, et qui lui racontait en deux pages ce que vous venez de lire en douze. Ce n'est pas ma faute; n'est pas concis qui veut.

Quand Thomas sut que Fanny était réunie à Seymour, qu'ils avaient à leur disposition une somme assez considérable, et qu'ils attendaient d'Angleterre des remises plus fortes encore, il sauta de son lit, et dansa par la chambre, en chantant et en battant la mesure sur ses fesses. Il rit, il déraisonna pendant deux heures, et quand il fut las de rire , de bavarder , de danser et de chanter, il se recoucha et' s'occupa sérieusement de lui. Il pensa qu'un homme possesseur de quatre mille francs ne devait pas coucher à l'hôpital comme un grcdin; il fit venir un fiacre, et ordonna qu'on le conduisît au Chapeau-Kouge, dont le maître lui avait, disait-il, gagné le cœur par ses procédés honnêtes envers milady.

Son premier soin fut de demander l'état de ce qu'elle devait : Seymour avait fait payer l'aubergiste. 11 envoya chercher la couturière et la lingère: elles étaient également soldées. « Quel diable d'homme! il ne m'a pas laissé la moindre jouissance. Ah çà ' ma mie, dit-il à la couturière, j'espère au moins que j'aurai mon habit, puisqu'il est payé avec le reste. Le voilà, monsieur, dit la couturière en dénouant une toile verte. — A la bonne heure : j'aime qu'on aille droit en affaires. i>

Le mari avait eu du temps pour coudre et parfaire ce brillant et

MON ONCLE THOMAJ5.

malenconlri'ii\ luliil. 11 l'avait prndu d;<us m liaiitii|iiL>, e«|iér*nl le vendre a <|ueli|iii' coimulicn; mais coinuu' its iiie&bifun>, •iiii>i qiir li's «uleurs, soiil tmijours ItruuilU's aver l'ari;eiil i-nin|iUiiit, et que le stiil mot credil doiiiuil dos cris|Mlions un l.iillt'ur. l'iubit i'l«il reslt' peiidii dans la boulii|ue, et c'est ce qni lit que nioii umle le retrouva.

£n('lianlé des événements de la joiirme, e( najant |iluii à penser qu'à lui, riionias se lit apporter un bouillon, coupé il'une bouleillc deviu de llordeaui; il lit bassiner son lit avec du sucre; il «e coucha, et ronfla bientôt du sommeil des simples un des justes.

Le lendemain, el c'était le grand jour, vers les dix beures du milin, Thomas envoya cbercber son carrosse, et se rendit sur le port pour être présent il la levée des scellés et savoir ii peu prés a quoi monterait sa )>etite fortune. Si blessure n'était pas l'ermee encore; son clururijien. très-exact depuis qu'il était sorti de l'bôpilal el dans nue |usse â payer de bons honoraires, son cbiruruieii avait improiivë celfé démarche. Ce que femme veut. Dieu le veut, dit le proNerbc. Ce que voulait mon oncle, tout l'Olympe le voulait. Il avait répondu que personne comme lui ne pouvait juger de l'état de sa santé; qu'il se trouvait bien, el qu'il voulait être à la vente. Le cliirur|;ien savait déjà qu'on ne !;a!;nait rien à le contredire; peut-être en le laissant partir comptait-il intérieurement sur une rechute, et quelle moisson si cela durait seulement si\ mois! Un chirurgien a réputation prend doute sous par visite à Uunkerque, et deui visites par jour, (H-ndant cent quatre-\iii|;l-deui jours el demi , voyez oit cela mené.

Les camarades de mon om le étaient, pour la première fois, sortis de leur côté du cabaret a bière, lis y avaient passé quinie jours à lable ou sous la table, étrangers à tout ce qui se |>assait hors de la bienheureuse enceinte. Ils ignoraient l'accident arrivé ii leur chef, et son habit galonné, et sa p;ileur, et les bandes qui lui serraient le corps, donnèrent lieu à des eiplications, à des félicitations qui se prolongèrent jusqu'à l'arrivée de messieurs de l'amirauté. Un entra dans le vaisseau et on procéda à la vente au comptant de cinq mille pièces de toiles très-belles, très-bien conservées, et du bâtiment qui n'était pas très-mauvais.

Pendant cette vente, qui dura deux jours, et à laquelle mon oncle assista constamment dans son carrosse, il prit tant de bouillons coupés, et ses camarades tant de genièvre, qu'ils ne surent ni les uns ni les autres ce qu'on avait fait. Ils n'en crurent pas moins avoir veillé de très-près à leurs intérêts : c'est ainsi que voient la plupart des hommes.

Alaigré la négligence des propriétaires, l'intidélité du garde des scellés, la rapacité de l'huissier-priscur, les frais de procès-verbaui et de vacations des juges de l'amirauté, et le gaspillage de tous, mou oncle eut pour sa part quarante-deux mille livres, qui lui furent délivrées sur sa décharge par-ilevant notaire, moins le montant du billet fait au proht de l'usurier, que celui-ci avait eu gr.'îud soin de faire solder, et qui le fut, sans relleiion sur l'énormité de l'intérêt, parce qu'oii chacun fait ses affaires , on ne conteste jamais.

Comme rien, après la nature et la jeunesse, n'inQue autant sur une guérison totale qu'une somme bien rondelette, et d'heureuses dispositions à s'en servir, mon oncle, après huit jours de propriété, se trouva asseï fort pour congédier son chirurgien et sa garde, et après avoir complété sa garde-robe, s'être coiffé du chapeau à plumet, avoir ceint l'cpée à monture d'argent, il se disposa à sortir pour aller faire l'agréable à la parade.

M. de tjhaulieu avait pressenti que l'époque de son rétablissement serait celle de quelque nouvelle sottise. Ses exploits h V.irmouth étaient publiés par tous les journaux , et il avait débuté à Dunkcrque à peu près comme en pays ennemi. Il y avait tout à craindre d'un pareil hôte, et tout à gagner à se défaire de lui; mais on doit des méoagements à un brave quel qu'il soit, et le moyen le plus sûr de faire rester celui-ci, c'était de lui ordonner de partir.

M. de Chanlieu, instruit à la minute de ses actions, et même de ses projets, qu'il ne dissimulait jamais, se rendit au Chapeau-Rouge, au moment oii Thomas allait sortir de sa chambre. Il le félicita sur son retour à la santé, sur ses riche>ses, sur âa bonne mine, sur son air martial, sur la manière généreuse dont il en avait usé envers miladv: il flatta, il caressa tour à tour tous les genres de vanité; vieux moyen, mais qui réussit toujours près du plus sol, comme avec le plus spirituel. Kh! tous les hommes ne vivent-ils pas d'encens? Il n'y a pas jusqu'à ma cuisinière Pierrette qui ne sourie quand je lui dis qu'elle m'a fait une bonne sauce.

^ ous sentez que mon oncle, flatté de la visite d'un maréchal de camp, cordon rouge, plus flatté encore des choses obligeantes qu'on lui adressait, était disposé à recevoir favorablement toute espèce de proposition. L'adroit commandant se garda bien d'en faire aucune: il se contenta d'insinuer qu'il él.iit étonnant qu'un homme comme mon oncle perdit son temps dans une petite ville; qu'il était fait pour briller à Paris, y faire valoir ses services, et en obtenir la récompense.

Il n'en fallait pas davantage pour allumer l'imagination de Thomas. Il achète à l'instant même une i baise et une malle. Il met dans l'une SCS effets, il monte dans l'autre après avoir garni les coffre> et les poches de son argent, d'une boulei le de rliuiii^ et d'une paire de pistolets à deux coups, et le voilà sur la route de Saint-Oiuer, savourant par avance l'importance du rôle qu'il va jouer à Paris.

Il a de quoi vivre tranquille et heureux, el il chprrhe ce qui die 4 jamais tout cela. Il est igiiordiii et inepte, et il prétend à tout. Pauvre Ihoiuas! il ne sait pas que le mérite même preiwre sa chute par son élévation. Que de Thomas dans ce monde !

XVM. — lloo oncle tranche du grand seigneur.

Il allait jour et nuit; il payait tes guidei comme un prince, et en treiile-sii heures il fut reii.lu à la porte .Saiiit-Manin. Là «on pomil- Ion lui demanda oij il descnidait. • Ou tu voudras, pourvu que je SOIS au mieux. . Les maitres d'hôtel» garnis donnenl pour hoir,- à ceux qui leur procurent certaines pratique»; le postillon de mou oncle se trouvait bien d'en mener a l'hiitel ( i range- batelière , el bonne ou inauv.iise, ce fui à celle auberge (jue iiinii oncle descendit', lleuri'iisement pour lui, et mallieureusement pour sa bourse, elle était digne d'un duc el |iair.

L'habit galonné, le chapeau à plumet, el sept nu huit saes pleins d'or el d'argent, valurent d'abord à mon onile la plus haute considération. • (^)uel appartement veut monsieur le marquis? — Le plus beau. — yuel souper? — Le meilleur. • Ou l'iiitrodiiit à un premier de cent ccus par mois, el on le serl à un louis par repas.

Heslail à reuiplir avant que de se coucher une formalité sur laquelle iiiou oncle ne comptait pa», La |H)lice de Paris a la manie de vouloir connaitrc tous ceux qui arrivent, et. selon riisage, le premier garçon se présente le registre à la main. • .Monsieur le marquis veutil bien écrire son nom ? Je n'écris jamais. — J'écrirai pour lui s'il

l'ordonne. — A la bonne heure. — (,)uel nom, s'il vous plail?

Ihomas. — Mais le nom de famille... • Ici mon oncle est tris-enibarraise; il se mord les lèvres un moment... • Lh ! parbleu, Thomas marquis de la Thomassière. Ah... à propos d'écrire... tu m'auras uiî honiuie intelligent qui me serve à la fois de valet de chambre et de secrétaire. Je n'aime pas à me mèlirde mes affaires, cela me fatigue la tète. — J'ai ce qu il vous faut, monsieur le marquis.

• .MIons. dit mon oncle en se couchant, me voilà marquis sans m'en douter. J'en soutiendrai la dignité du mieux qu'il me s<'ra possible. Après tout, je ne serai pas le premier faquin qu'on aura respecté pour son argent. »

Le lendemain d assez bonne heure on lui présente un jeune homme bien tourné, d'une figure agréable, d'un caractère franc et imi. Il plut d'abord a mon oncle : • Combien veux-tu gagner? — Ce' qu'il vous plaira, monsieur le marquis. — Voila comme j'aime qu'on me réponde. Rcsic avec moi, et tu seras content. • Le jeune homme faiî uni- profonde révérence. « Avance un fauteuil, et vi ns l'asseoir près de mon lit... plus près que cela... plus près encore... point de respect, je l'eu dispense... Bon... écoute, à présent. Je ne suis marquis que de la façon du garçon d'auberge. Je suis un pauvre diablf qui ai rossé les Anglais el qui veux manger agréablement ma part de cinq mille pièces de toile que je leur ai prises; mais puis(|ue je me trouve anobli sans m'en douter, je resterai noble, et je continuerai à m'appeler M. de la Thomassière pour les autres. Pour toi, je serai toujours Tliomas, parce qu'il me faut uii camarade , et j'aime autant que tu le sois qu'un autre. \ oila un article rcglé. l„)uant à la manière de jouer mon rôle de marquis et de me divertir, je ferai ce que lu me conseilleras, parce que je t'avoue que je n'y entends 'rien. Allons, parle a ton tour. •

Le jeune homme était le fils d'un huissier de Ponioise qui avait vole son père, qui s'était engage, qui avait déserté, qui s'était fait mauvais comédien, ensuite plus mauvais auteur, puis rat-de-cave puis maître à danser, puis espion de police, et qui. pour dernière ressource, cherchait des dupes de tous côtés. Il était entré chez mon oncle avec l'intention de lui voler son argent et de disparaître. Sa franchise lui gagna le cœur, et il se borna à l'intention, très-honnête pour lui, de l'aider à expédier promptement son magot. Voilà de la probité pour un fripon. Il a la parole.

« Puisque monsieur le marquis me permet... — Thomas, je te dis,

— Puisque monsieur Thomas... — Thomas tout court. Puisque

Thomas veut bien s'en rapporter à moi... — A la bonne heure. Je

lui ferai observer que le titre de son camarade qu'il me donne ni'au-

torisant à l'accompagner partout .. — C'est comme je l'entends.

Il lui faut un domestique pour faire l'appartement, soigner son linfe,

le coiffer, l'habiller el répondre en notre absence. — Bien. Plus,

un petit laquais joliment habillé pour les commissions du matin et monter derrière le carrosse. — Bien. — Un carrosse de remise au mois. — Bien. — l'ne maîtresse. — Je n'aime pas les femmes. — Il faut avoir l'air de les aimer el d'en avoir besoin; c'est le bon ton, — Kt ça coùle-t-il cher une maîtresse? — Mais... pour trente louis par mois je vous aurai une femme que vous pourrez avouer. — \ oilà de l'argent bicit mal employé, el jusque-l.i je ne trouve rien de bien divertissant. Voyons enfin 'comment tu m'amuseras, car il faut que ta m'amuses.

• Le malin nous allons dans votre carrosse aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne. ÎNous nous promenons une heure à pied... — Ah! — Nous déjeunons... — Oui, avec un jambonneau ou une côle de bœuf. — iNous revenons chex vous ; vous faites la grande toilette...

MON ONCLE THOMAS

— C'est fatigiiiit cela. — Et nous allons à l'iiôtcl d'Aii|;lelerre... — Quoi faire? — Jouer jusqu'il l'Iieuro du diiier. — .\li! oui, au pandvur. par exemple, .iiix pflits piK/ut'/s. — Vi doue! au crefis, au jiharaoti, au (ii')i(i' (7 quarante. — Je ne sais pas ccsjeu\-l.i, — Je vous les apprendrai. C'est une science très-utile, et si, par hasard, on se ruine, on a la ressource de se faire bancpiier. et de ruiner les autres a son tour. — Je n'entends pas trop ce c|ue tu dis là... Aprtîs le jeu, voyons? — Nous venons nous mettre à table... — Et nous dînons bien, — Après diner, le spectacle; après le spectacle, vous allez souper et coucher chez madame. — Madame <iui? — Votre maîtresse. — Ah ! il faut que je couche avec elle? — Sans cela elle croirait que vous la méprisez. — (^)u'impoilc, pourvu que je la paye? — Mais alors elle vous donnerait un ridicule dans le monde. Elle insinuerait que les .'Vnijlais vous ont privé... vous savez bien? — Non, mais c'est égal. Allons, je coucherai avec madame pour éviter le ridicule. Et le lendemain? — Variété de plaisirs. Versailles, Eonlaincbleau , Saint- Cloud, vous ofl'riront des jouissaïues nouvelles. — El de bonnes auberges?— Excellentes. .\h' j'oubliais... — Qu'est-ce que c'est? — ^ ous ne pouvez vous montrer deux jours de suite avec votre habit galonné. — Il est tout neuf. — Il sent la proxince. Il vous f.iut deux robes de chambre ici, et deux chez madame; quatre déshabillés du matin; cinq ou six babils complets, brodés en argent ou en soie; une montre à repétition avec une poignée de breloques; un solitaire au petit doigt; une boite d'or... — Je ne prise pas, je fume. — Vous y mettrez du café en poudre; mais il faut la boite d'or. — Sur le dessus un portrait de femme, que vous ne connaitrez pas, que vous aurez acheté rue Saint llonoré, et qui sera entouré de brillants. — Ah çà , du train dont tu y vas, je n'aurai pas d'argent pour six mois. — Je ne vous propose pourtant que l'exact nécessaire. Que diriez-vous si je vous parlais d'un hôtel, de chevaux anglais, d'une meute, de piqueurs, d'une petite maison, d'une... — Hé, je t'enverrais au diable. — Vous voyez que je suis modéré, et si vous voulez paraître a la cour... — Si je le veux? je le crois. Ne faut-il pas que je demande le commandement d'un vaisseau de ligne? — En ce cas, je ne puis rien rabattre.

— .\ la vérité, quand on a mangé son dernier louis, il est indiflérent d'avoir joui six mois ou six ans, comme il est égal , le jour qu'on meurt, d'avoir vécu cent ans, ou de n'en avoir vécu que trente. — D'ailleurs, quand on veut se ruiner, il est avantageux de le faire dans fa jeunesse. — Oui, on a le temps de recommencer sa fortune. Définitivement je crois que tu as raison. Allons, prends de l'or dans tes poches, et vois à arranger tout cela... Ah! encore un mot. 11 faut penser à tout avant que de se ruiner. Tu iras dans la rue des Prêtres ; tu demanderas madame Uiboulard, la femme du sergent du guet , et tu me l'amèneras. — Et que voulez-vous faire de cette femme-là ? — Ecoute, mon ami, je ne suis pas lier, quoique je sois marquis. Je t'avoue tout naturellement que cette femme-là est ma mère, et je veux lui faire du bien pendant que j'ai de l'argent. — Mais, monsieur, il n'est pas du bon ton d'avouer de tels parents. — Comment t'appellestu? — Robin, pour vous servir. — Eh bien, monsieur Robin, quand il vous arrivera de me donuerde semblables conseils, je vous f... par la fenêtre. — Pardon, monsieur, point d'humeur pour une bagatelle. Je vais vous chercher madame Riboulard, puisque vous le voulez ainsi. »

Robin sort. Mon oncle se fait apporter des pipes et du tabac haché, un saucisson «t du vin blanc. Il mange, il fume, il boit pendant trois heures consécutives, et, ne sachant plus que faire, il se plante devant une croisée ouverte, et il silQe tous les airs anglais et français qui lui passent par la tête.

Un jeune seigneur qui logeait au-dessous, et qui avait la fibre irascible, se trouva incommodé du sifflement prolongé de mon oncle, et l'envoya prier poliment de se taire. Mon oncle ne répondit rien au valet de chambre, ne se tourna seulement pas de son côté, leva les épaules, et continua de siffler.

" Apporte-moi mon cor, Germain, dit le jeune seigneur, que j'en donne à tout assourdir, et que je couvre cet ennuyeux silileur. o Germain ouvre aussitôt une croisée, présente 1 instrument qui résonne aussitôt, et d'un faux à faire fuir tous les chats du quarlier. Mon oncle se hâte de se retirer; il se sauve dans son salon, dans son boudoir, dans son arrière cabinet; il ferme toutes les portes sur lui, et le son aigu et discordant du cor le suit et le fatigue partout. Vingt fois il est sur le point d'aller étriller le corneur, et vingt fois il est retenu par la crainte de coiiiprometlre sa noblesse en se comportant comme un goujat. Il tire toutes les sonnettes, et sonne à tout casser. Trois ou quatre garçons arrivent : • Allez dire à cet homme qui corne ici-dessous qu'il me rompt la tête , et que je lui conseille de finir, » Les g irçons rendent le message sous des formes plus honnêtes ; .M. le comte leur répond flegmatiquement : • Chacun est maître chez soi, • et il se remet a corner-

Mon onde savait qu'uii Biarqiiis doit repousser l'injure par l'épée, mais il avait ouï dire aussi qu'il mettait les'riciirs de son côté en ri- I ostant a un trait piquant par un trait d'esprit : il en imagina un à sa manière. Il ordonna qu'on fit montera l'instant trois porteurs d'eau : • \oi.à trois livres, mes amis, laissez-moi vos seaux ; vous reviendrez dans uni heure. > H passe dans son antichambre, prend le manche d'un long housaoir, attache a un bout la corde de sa malle, à l'extrémilé

de la corde une épingle noire pliée en deux, et à la pointe de 1 épingle le reste de son saucisson. Il ville les six seaux par la chambre, s'assied sur son lit, et y reste avec un sérieux imperturbable, son manche de hoiissoir à la main.

M. le comte cornait toujours. Bientôt l'eau filtra à travers le plafond, quelques gouttes qui lui lombèrciit sur la tète, poiicliée à blanc, lui filent quitter son cor, et attirèrent son attention. Il voit celte pluie artificielle devenir plus forte, se convertir en orage. Au bout de cinq minutes c'est la cascade de Saint-Cloud. Le comte, étourdi de cette inoiiilatioii subite , ramassait avec Germain ses plus beaux babils, ()ii'oii avait mis à l'air sur des fauteuils. Trempé jusqu'à la peau , il prenait à la hâte une veste d'une façon, une culotte d'une autre; sur sa tète un chapeau à plumet, sous un bras l'épée d'acier d'Angleterre, sous l'autre la robe de chambre à fleurs d'argent , et il courait de pièce en pièce pour soustraire ses effets au torrent qui s'étendait partout. Furiciii, et ne sachant plus que faire, il prit le parti de jeter tout par les fenêtres, et monta chez mon oncle pour apprendre la cause de cet étrange événement.

11 le trouve dans la même position : « Il est bien extraordinaire, , monsieur le marquis, bien inconcevable qu'un homme de qualité se permette... — Monsieur, chacun est maître chez soi. Vous donnez du cor; moi, je pêche...

" — Monsieur le marquis, reprit le maître de l'hôtel, que Germain venait d'avertir, on est maître chez soi, mais à certaine condition. Je ne vous ai pas donné le droit de pêche dans mes domaines, et vous voudrez bien n'y plus pêcher à l'avenir. Prenez la peine de descendre et voyez dans quel état vous avez mis mes meubles. «

C'était comme s'il eût parlé à un mur. IMon oncle, l'œil constamment fixé sur sa ligne, n'avait ])as l'air de s'apercevoir qu'il y eût quelipi'un avec lui. Tout à coup la corde de celte ligne est entraînée rapidement dans différents coins de la clianibre : Thomas, étonné, tire et enlève... quoi ? une aiosc, un saumon, une carpe ? c'est un rat d'eau qui s'est trouve pris dans un des seaux , et que l'odeur du saucisson a attiré. A la vue de l'animal, le rire prend à mon oncle; il se communique au comte, au maître d'auberge, à Germain. On ne boude plus , ou ne s'en veut plus. On convient gaiement que le comte renoncera à son cor, Thomas à la pèche, et qu'il payera le dégât, s'il s'en trouve après que les meubles seront secs.

Celte historiette courut tout l'hôtel. Elle passa dans les hôtels voisins, sur le boulevard, au Marais, au faubourg Saint-Jacques. La Gazette de France, toujours remplie de présentations, de deuils de cour, et d'autres choses aussi importantes, ne dédaigna point de la recueillir. Ou la chanta sur le Pont-Neuf, dans les carrefours (le théâtre du Vaudeville n'existait point encore). Enfin, pendant vingtquatre heures, tout Paris ne s'occupa que de mon oncle.

Le calme était à peine rétabli, que M. Robin parut, suivi d'un cortège nombreux. Il voulait paraître laisser à mon oncle le plaisir du choix, qu'il était bien sûr de diriger à son gré, et il s'était arrangé d'avance avec les vendeurs, qui lui abandonnaient un profit honnête. C'étaient des tailleurs, des bijoutiers, des laquais, des loueurs de carrosses, des marchands de dentelles, chargés de mille choses précieuses, et enfin une petite fille de quinze ans environ, très-déguenillée, et pourtant très-jolie, que Robin avait eu beaucoup de peine à trouver. Rien que mon oncle n'aimât pas les femmes, il remarqua d'abord celle-ci : le sexe ne perd jamais entièrement ses droits, et il demanda ce que c'était. « C'est votre soeur, lui dit Robin à l'oreille. — Ma sœur! reprend mon oncle tout haut, je ne savais pas que j'en eusse une; mais puisque cela est ainsi, qu'on donne un fauteuil à ma sœur. Vous autres, qui venez ici me gagner ou m'attraper mon argent, vous resterez debout, et dans le respect. •

Il s'entretint longtemps avec mademoiselle Suzanne, qu'il ne connaissait pas, parce que Rosalie l'avait mise au monde à la campagne; parce qu'on l'avait laissée trois ans en nourrice; parce qu'elle en avait passé quatre autres à l'hôpital d'Etampes, oii sa nourrice, qu'on ne payait pas, l'avait enfin placée; parce que lui, Thomas, était sorti très-jeune des foyers maternels; enfin, parce que la petite, dont madame Riboulard ne voulait pas faire une llufalie, était passée de l'hôpital chez une couturière, à qui le vieux ladre ne voulait rien donner, et envers qui, par celte raison, ou avait engagé Suzanne a douze années de travail gratuit Elle apprit à son frère le marquis la mort de madame leur mère, la prise de possession du mobilier et de l'argent comptant par Riboulard, et sa noniiualion à la tutelle de sa fille, qui, par cette autre raison, manquait de tout, et s'en retournait avec une paire de soufllels quand elle allait demander un écu. « Suzanne, lui dit mon oncle, retourne chez ta couturière. Dis-lui que M. de la Thomassière veut lui parler à l'instant, et qu'elle ait à te suivre. Va, mon enfant, tu seras contente de moi.

» Ah ! monsieur, reprit un jeune homme de vingt ans à peu près, elle ne vous a pas tout dit. Sa maîtresse ne lui apprend presque rien, la traite comme une servante et la laisse mourir de faim. — Cela est-il vrai, Suzanne? — Mon frère, je n'osais vous le dire. — Reste ici , et que ta couturière aille au diable. — Mais je suis engagée... — (^)u'elle vienne te réclamer, et je lui ferai voir le cas que je fais de pareils engagements'. Mais, dis-moi un peu, quel est ce gentil jeune homme qui vient de prendre ton parti ? — C'est mon amoureux, mon

MON ONCLE THOMAS

frère— Ah' c'est Ion iiiiioiireiii? Pour le mari.ici-, ou pour inilromcnl? — ^ous nous marierons des que nous le pourrons; nous en avons

grande envie parée i|ue nous sommes bien sa|;es

' l'A en attendant?...

— 11 me nourrit en partie de ses épargnes. — Diable! c'est donc un honnCle i;arion ? — Oli I oui, bien lionnèle. — Kt ijuc l'ait-il f — 11 est écrivain publie soiis le eliarnier îles Innocents. — C'est un état, ça! Approche, luron. On dit que tu veux être mon beau-frère? —

Ali! monsieur, si j'osais — Veui-tu être mou beau-frère* —

S'il m'était permis d'aspirer... — (Jui ou non, veux-tu être mon beau-frère ? — lié , sans doute , monsieur... — Touclie là, c'est une afl'aire finie. — Mais mon père, mais le sien.... — (Qu'est que c'est, qu'est-ce que c'est? Sont-ce vos pères qui se uiarienl? c'est vous ; c'est moi qui paye la dot, et qui consens. (Jue ces pères-là s'ailent promener. Robin, va-t'en cbc7. lUboulard. Dis-lui que je suis revenu d'Aniilelerre, et que j'ai onze pouces de plus que quand je l'ai si bien étrillé. Dis-lui que je lui pardonne le mal qu'il nous a fait à Suzanne et à moi, à condition qu'il le remettra à rinslant ee qui revient à la future du bien de sa mère ; sinon, que j'irai lui rendre visite. Tu diras à l'autre père que je donne quatre mille francs à son l'ils pour faire barbouiller sa boutique à neuf et établir sa marmite, et tu leur enjoindras à tous deiu de ne plus se mêler de cette alTaire-là . — Mais, monsieur, vous oubliez... — (Juoi :' — Que voilà di\ personnes qui atlenilent. — Traite avec eux, qu'ils fournissent, (laye , et qu'ils me laissent en repos. Dis donc, beau-frère, eommeni t'appelles-tu ? — Il s'appelle Veriiier. C'est 1111 joli nom , n'e>t-ce pas, mon frère? — \ ernier, voilà vin|;tcinq louis. Va aclicter quelque ebo>e à ta l'eniuie, car elle est à prendre avec des pincettes, et ne faites pas de sottises en route. Vous reviendrez tous deux dîner avec moi. » Et la petite Suzanne prend le bras de son amoureux, et ils s'en vont riant, s'embrassant, sautant et chantant.

.Mon oncle resté seul, et f:i(ii;ué des belles clioscs qu'il avait conçues et dites, s'humecta la lioucbe d'une seconde bouteille de vin blanc et d'un petit pain d'une livre. 11 prit cnsuilc son épée et son chapeau à plumet, et fut se promener deux heures sur le boulevard. Malgré son air hétéroclite, les femmes le regardaient eu dessous; les hommes souriaient de sa tournure, et les carrosses se rangeaient, parce qu'il avait pris le milieu du pavé, et qu'il ne se détournait jamais, en dépit des gare, gare donc ! mille fois répétés.

En rentrant à l'hôtel, il trouva dans la cour un homme de trèsmince apparence, et qui allciulait là, parce que son extérieur lui avait fait interdire l'enuée des appartements. Il avait de mauvais souliers, des bas crottés, un habit noir complet, usé et jauni par les ans, une perruque à boudins, qui paraissait faite avec du chiendent, et la moitié d'un chapeau sous le bras. 11 aborda, avec vingt révérences, mon oncle, qui lui demanda briisqucmeni ce qu'il voulait. ■ Je suis le père Veruier... — Qu'est-ce que cela me fait, à moi? — Qui viens... — T'opposcr au mariage? — V donner mon cons: utement; vous remercier et... — Chercher le présent de noces? TiOns, voilà vingt écus, va thabiller, el que je ne te revoie plus : mi jceur n'épouse que son mari. »

Le bonliomme s'en allait en essuyant une larme arrachée par ce propos humiliant. Mon oncle lui \it passer un vieux mouchoirà tabac sur ses yeux éraillés, et il sentit certaine émotion... • Habit noir, reviens ici. Après tout, tu vas être le beau-père de Suzanne. J'ai eu tort de te rudoyer, et je l'eu demande pardon. Allons, entre, brave homme, et tu te mettras à table -ivec nous. Ah! te voilà, Robin. Eh bien, que l'a dil le vieux Riboulard? — Il m'a remisée papier. — Lis-moi cela. »

C'était le consentement, en bonne forme, du sergent, qu'il ne donnait pourtant que sous la condition expresse qu'il jouirait, sa vie durant, des biens de feu sa femme, et qui n'oflVait en dot à Suzanne que ses bénédiclions. • Ab\ le vieux coquin! il l'a échappé il y a cinq ou six ans; maij je vois ipi'il faut en finir, et je vais l'expédier. — Mais, monsieur... reprend Robin. — Le faire périr sous le bâton. — 'J'uer de sang-froid... — Je suis en colère. — Un vieillard sans défense! — Hé, que n'a-t-il trente ans de moins! — Vous, vainqueur sur la terre el sur l'onde, vous, souiller votre gloire par une telle action !

— Tu te moques de moi! où serait l'avanta ;e de la force, si on n'en abusait pas selon ses passions, ou son intérêt ? — Les voies juridiques, continue le père Vernier, sont plus sûres et plus douces. — Es - tu procureur, toi? — Je ne suis que clerc d'huissier, monsieur; mais j'entends les affaires. — Puisque tu les entends, termine-moi celle-ci dans les vingt-quatre Seines. — Ah! monsieur, que demandez-vous là:' Il faut présenter re(|ucte pour obtenir pcrniissioii d'assigner; délivrer assi!;oalion pour la prochaine audience; voir remettre sa cause deux ou trois loi., au moins: recevoir signification d'appel, après avoir gagné en première instance, et plaider enfin au parlement. — Jus(|u'à la mort de Riboulard, n'est-ce pas? Allons, allons, je vais terminer ce procès-là dans un tour de main. — Mais songez donc, monsieur, que c'est le père de votre sœur! — Pourquoi un Riboulard est-il père? — Mais, monsieur... — Plus de raisons, monsieur Robin. Donne-moi le manche de ma ligne h jiècher, et partons.

Il partait en effet, armé d'un b.ilou de huit pieds, quand la petite sœur rentra a\ '.c son amoureux. Elle était si jolie avec son bonnet rond el son rii''in rose, son déshabillé de cirsakas et ses petits sou-

liers jonquille, que mou oiiile s'arrêta un instant pour la rei;ardcr. Ce n'était point la nature embellie par l'art; c'éLiil la nature dégagée des mauvaises lierlies qui rétoiin'eiil, et parée de sa projire beauté. Suzanne, mise au fait en ilein mots par Robin, adressa a Thomas des choses si tendres et si perMiasives; elle pleura de si bonne (-race; elle l'embrassa si à propos , que mon oncle jeta le manihe de î>a li|'uc à trente pas, ordonna qu'on servit, et su mit a table avec tout ton monde.

On y régla les préparatifs du mariage, qui , avec une dispense de bans, ne pouvait se t.iiie que dans dix jiiiirs, au grand m< rnnli'iitenienl de mon oncle : il aurait voulu terminer le soir même. INe pouvant mieux faire, il arrêta que Suzanne, qui n'avait plus d'asile, logerait à l'hôtel ; que le jeune N'ernicr y inangerait jus<|u'a son mariage, et son père quand on l'invilerail. (Jii mangea bien, on but mieux, on rit, on eh.inta. .Suzanne parla, au hasard, de l'Opéra, qu'elle n'avait jamais vu, et elle en parla avec enthousiasine. Rien de si beau que ce qu'on ne coiinait pas, et Thomas, qui s'attachait véritablement à la petite personne, lui promit de l'y mener le soir même , et .Suzanne de se frotter les menottes, en riant, sous sa serviette , et Vernier de lui dire à l'oreille qu'il prendrait un parterre.

« Mais, monsieur, reprit Robin, dont les jilansse trouvaient dérangés, madame doit aller aux Italiens. — Qu'elle vienne à l'Opéra. — Quelle dame? poursuivit .Suamne. — C'est une femme de louage que Robin m'a procurée, (|ue je paye fort cher, et qui s'imagine que je courrai après elle. Qu'elle gagne son argent, et qu'elle trotte. — Mais, monsieur, dit encore Robin... — Voyons, finiras-tu ? — Mademoiselle, toute jolie qu'elle est , ne peut se montrer aux premières loges en déshabillé. — Pourquoi cela ? n'est-elle pas ma sa-ur ? ii'aiira-t-elle l)as payé sa place? ne scrai-jepas avec elle? qui oserait lui dire quelque chose? — Mademoiselle, interrompit le jeune Nernier, n'est pas riche; ses habits sont simples, mais propres, et on ne doit rougir que de se mettre aii-ilessus de son état. — liravo! beau-frère, tu es un garçon de bon sens, et je vois que je serai toujours ton ami. Allons, Robin le bavard, du calé, des liqueurs, de l'cau-de-vic, mes pipes el du tabac. »

Pendant que mon oncle digérait en fumant, que le père Vernier dormait sur la table, et que les jeunes gens causaient dans l'embrasure d'une croisée, les fournisseurs arrivèrent à la file. Dans six heures de temps, on avait procuré à mon oncle tout ce qui donne l'extérieur d'un hoinnie d'importance , et<|iiand il eut sur le corps son habit de drap d'argent brodé en or sur toutes les tailles, il ressembla à bien d'autres, dont tout le mérite est dans leur couverture.

L'ensemble des emplettes montait à 10,000 francs environ, sur lesquels le modeste Robin ne gagnait guère que cinquante louis. Mon oncle, en se faisant lire les articles, se récriait sur les prix de quelques-uns; mais son faclotuin, versé dans la connaissance du cœur humain , lui ferma la bouche par une galanterie à laquelle Thomas ne s'attendait pas. Il lui présenta une pipe en or, dans un étui plaide galuchat vert, sur lequel était un camée, fait a la hâte , représentant le château forcé par mon oncle, et , dans l'éloignenieiit , un vaisseau après lequel il courait dans sa chaloupe. Monsieur le marquis jeta les bras au cou de Robin, l'embrassa très-cordialement, et ne marchanda plus.

Mon oncle, enchanté de sa pipe d'or, l'emplit et la vida deux fois, ajirès quoi il présenta à .Suzanne son poignet couvert d'un gant blanc; de l'autre main , il soulevait la basque gauche de son habit d'argent, et il traversa la cour avec sa sœur, en se doiinaiil tous les grands airs que sa mémoire put lui fournir; enfin, il lui donna la droite dans son carrosse, et ordonna emphatiquement à son cocher de toucher à rOjiéra.

Robin, qui pensait à tout, avait pris les devants. 11 était allé d'abord prévenir madame que monsieur ne voulait point aller aux Italiens, et que si elle avait envie d'avancer ses alfaires, il fallait , avec un homme comme mon oncle , qu'elle fit les premiers pas. Il était venu, de là, à l'Opéra, louer une loge très-étroite, bien sûr que Suzanne laisserait le devant à son frère le marquis. Son intention était de l'empêcher de se mettre en évidence, el , dans tous les cas, il comptait lui jeter sur les épaules un riche mantelet noir dont il s'était muni. (,)uel homme précieux que ce Robin, s'il eut eu des mœurs et de la probité! Ah! on ne peut pas tout avoir, et, aujourd'hui, on se passe plus aisément de ces bagatelles-là que d'autre chose.

Le remise arrive; le nouveau laquais ouvre la portière; Robin préseule la main au marquis et à sa sœur. Le drôle avait endossé l'habil de velours aux trois cquleurs. « A\\\ ah! monsieur Robin, vous ne vous êtes pas oublié. — Ma foi, monsieur, vous m'avez élevé au rang de votre camarade, el si je suis loin de vous jiar le mérite, j'ai voulu m'en nipprochcr un peu jiar le costume. — .Allons, je te passe l'ha-bit de velours. Marche devant, cl conduis-nous.

>• Quelle diable de loge as-tu jirisc là? — C'est la seule qui resl.it à louer. — Hé! comment veux-tu qu'on voie mon bel habit? — Vous vous mettrez sur le devant. — Et ma sœur, maître faquin? I.a prendstu pour ma servante? Passez là, mademoiselle; vous, monsieur Robin, melte7.-vous derrière, el moi, je vais éulcr nu broderie au balcon. »

Tiobiu se hâta de tirer de sa poche le mantelet noir et le présenta

lltON ÙfiCLE THOMAS.

d'un .lir tout ii fait ;;i-.iri(Mi\. a Je lo icn-"rcie i\e les ntliMilioii'i : mais iiiiiili^iiioisfllc m- mt'llr.i ]i;is cel.i. Los iii.ii..<!aiiv el les niiiiilclcls lU'toiivit'iiiii'iit (|u\iu\ liossus, et je veiu (|uc lu pi'tilc tille paniisso avec tous SOS n\Miilai;os. — (Mais, monsieur... — l'ai»! — l'ormellez... — Paiv' [laix donc! • El Uohin se tut, de peur que mon onelo no donnai un spectaolc dans sa logo avant eolui (pii allait oommeneor.

L'occu|i8tion du parterre qui attend est d'oxamiiier les foMimos. Dts que Suianno, jolie eomnio Ks .uiiours, faite eoniiiie les f;rà<os, parut sur le devant do la loi;o, un murmure ,(;c'ni'ral il'approlialion se lit entendre, l'.lle roui;it et liaissa les vent. On avait loué seiajjréments; on applaudit à sa niode>lie. Toutes les mains partirent il la fois, et pertonue ne s'iipereut qu'elle eAl un bonnet rond el un dosliabillé de cirs.ikas. Los craintes do Uohin se ilissip^ront , et mon oncle, debout BU baleini, crinit .i tur-tèle : ■ l^'est nin sœur, enfants. Pas vrai, qu'elle est jolie ' « iVlalbeureuseinent ces mots heureux se perdirent dans les applaudissements.

1.0 spectacle eomminea. Suzanne, qui n'avait pas d'Idée de l'Opéra, était tout )eui et tout oreilles; mon oncle se parta(;pait entre Aniiide et Suzanne , el on n'ouvrait pas une porte que Robin ne cliircliAt niad.imo. qu'il no découvrait nulle part, et qui pourlimt dev.iit être arrivée. Il l'aperçut enfin aii\ troisii'ines , dans le néi;li[;é le plus an;açant. Il fui joindre mon oncle, cl lui dit qu'il allait le présenter.

Kn montant les dei;rés , en lonijeant les corridors , il instruisit le marquis de la manière dont il fallait aborder madame pour se conformer il l'usajïe. Il lui dicta ]>resque le rompliniont qu'il fallait lui adresser pour olie encore selon l'usage. Mon oncle ne l'écoulait pas, el cbauloucait eu se balançant sur la poiute du pied :

Malgré la bataille Qu'on donne demain ,

Ça, faisons ripaille^ *

Charmante Calin , etc.

Robin, humilié du peu de cas qu'il faisait de ses avis, se pinçait les lèvres. Il mil monsieur .lupris de madame, et se relira.

Mon oncle ne savait pas f.iirc de ( oinpiimcnts ; il savait moins encore faire l'amour. Il s'assit tout rondement h côté de madame, qui, pour se donner le temps de voir venir, jouait de la prunelle et de l'éventail. Il lui prit le menton, lui fit lever la tête, et la regarda un moment ; il lui ôta ses gants, ex iniina ses mains, et jeta un coup d'ceil sur sa gorge il peu près découverte. « Noyons la jambe à présont. — Comment, monsieur, le premier mot que vous m'adressez est une insulte! — Je t'insulte, parce que je veuv connaître mes propriétés? Allons , voyons cette jambe. — Mais, monsieur, vous clés d'une grossièreté... — Je me suis engagé à te payer, et pas du tout à être poli ; tu l'es engagée , toi , à le ployer à mes fant.iisies. Je snis assez tontent de ce que j'ai vu, voyons le reste. — Mais quelle horrible manière de faire l'amour ! — Je ne t'aime pas , la fille , el je ne t'aimerai jamais. Je te prends, parce qu'un marquis doit avoir une maîtresse, et je veux savoir ce qie j'ai pris. — "\lais à l'Opéra, dans une loge!... vous êtes d'une pétulance, d'une tyrannie, vous autres seigneurs... • Et madame, qui voulail aftecter un reste de décence, enfila une kyrielle de grands mots dont l'effet lui p.. rut admirable, car mon oncle l'écoulait altcnlivement , et avait cessé de parler et même d'agir.

Ce n'étaient pas ces grands mots qui opéraient sur la raison de Thomas; c'étaient des souvenirs éloignés, des idées confuses , de l'incertitude... Il prit encore madame jiar le menlon, lui fit encore lever la télé , et l'embrassa sur les deux joues. : " Couinienl, c'est loi , ma pauvre Louison? — Je m'appelle d'Armenee , monsieur. — Allons, pas de grimaci'S. Que diable , lu n'as pas oublié tes cordcliers de la rue des Prêtres, ni ton dialili.tiii , ni Ion officier rccriileur, ni les dix éeiis que tu as donnés an fifre qu'il a enrôlé chez loi. » louison fixe mon onric à son tour; elle retrouve les jireuiiers traits de son enfance; elle appl .udit aux changcnicnls heureux que son physique a éprouvés. Exel.imations, reconnaissance, transports, félicitations, tout est prodigué; cela ne finissait point.

• Ah cà , dis moi un peu comment tu es devenu marquis. — Comme toi femme de qualité. — Mais^c'est que tu n'en as que l'extérieur. — Comme toi celui de la décence — Au reste, je suis bien aise de te revoir. — Et moi aus^i , et puisqu'il faut que j'aie une maiiresse, j'aime mieux te voir dans mon garde - meuble qu'une autre. Je te trouvais très-bien autrefois, et tu n'es pas encore très-mal. »

En elTet, Louison n'avait que vingt-six ans; elle était moins jolie , mais plus belle A la vérité, elle devait quoique chose ii l'art ; mais c'était superbe pour un marquis de hasard. Elle était revenue ii cette classe d'hommes , parce que les filles n'ont qu'un moment pour faire fortune; que Louison ne l'avait pas saisi, et qu'elle était trop lioureusc (|ue Robin, qui en était fatigué, lui procurât des passaJci, dont elle partageait lo produit avec lui.

I homas , très-neuf en amour, éprouvait certains mouvements de curiosité. Il n'écoutait plus les iilainles ni le désespoir d'Armido; sa vivacité ne s'accordait pas avec le maintien qu'on exige au théâtre , ni les délais avec son caractère. Il proposa à Louison d'aller prendre l'aifi il ordonna à Robiu en passant de reconduire sa sœur ii l'hùtel,

de la respecter comme un autre lui inème, el il monla avec sa belle dans le premier fiacre qui se trnuva.

Madame d'.^rmenco, qui comptait vraiment avoir un seigneur provincial il idmntr, avait tout disposé pour donner d'elle une certaine idée. Sa cliainbre , la seule qu'ille possédât, éjait frottée à neuf, ses fauteuils battus, ses flanibeauv de cuivre passés au blanc d'Espagne et cliariyés de bougies; sa bunne avait mis le tablier blanc , et le traiteur du coin avait préparé un très-joli souper, qu'on lui avait payé d'avance avec l'argent qu'avait fourni Kobin.

« Sais-tu, dit mon oncle en entrant, que tu n'as pas l'air de la veuve d'un ambassadeur? C'est un taudis (jiie ça. — N'est-il pas vrai, mon ami? mais tu me logeras convenaliloment. - Bdi! — Tu payeras mes dettes? — En vérité ! — Tu m'avanceras six mois? — Compte l;idessus. — l".t je te serai fidèle... — (^otiime à Ion ambassadeur. — Ah! mon ami , mon petit ami, mon bon ami , que penses-lu lii , que me dis-tu l;i? Il y a de ((tioi me faire mourir. — Ce sont tes affaires Allons , ])as de phrases , et fais monter le souper. »

C'étaient des entromets , des fruits, des confitures, des glaces, du vin de liqueur... o Eli! d'Armenee, je ne comuionce jamais par le dessert. — Mais , mon ami , je te sers un ambigu : c'est un souper de seigneur. — Oui ? cli bien! fais-moi souper en matelot. — Quand on soupe trop copiousenient... — Un dort mieux. — Tu comptes donc dormir? — Parbleu, n'est-ce pas pour cela qu'on se couche?

— Tu es bien novice , mon ami. — Je ne te ferai pas le même reproche. » Vous voyez qu'il beaucoup d'autres talents mon oncle joignait quelquefois celui de l'épigramine.

En décrottant un aloyau et une longe de veau qu'il s'était fait monter, en les arrosant fréquemment d'un vieux vin de Bordeaux , en répondant aux agaceries et aux caresses de Louison, la curiosité de mon oncle se eliangea en certaine velléité fortement prononcée , et comme il cédait ;i ses appétits de tous les goures , il se leva brusquement, jeta son habit sur un fauteuil, et dans un tour de main il lut déshabillé. — « Allons, la fille , à moi. Plus vite que cela, ou je déchire robo et jupons. Voyons si la chose vaut les sottises qu'elle fait faire à la plupart des hommes. Est-ce là tout? reprit-il (|uand il eu( fini. — Oui , mon ami. — Ma foi , c'est bien bêle. — Et le plaisir de recommencer?... — Ah! on recommence? — Oui , mou ami. — Recommençons...

— Oh çà , mais c'est toujours la même chose. — Oui, mon ami.

— Et ce sera la même chose dans six mois, dans dix ans? — Oui, mon ami. — En ce cas, restons en oii nous en sommes; me voilà guéri pour la vie. C'est un singulier corps que M. Robin ! ajoutait-il en se rhabillant. \ûus verrez que pour plaire à M. Robin je jouerai au cheval de poste, et que je payerai après avoir eu toule la peine' Cela serait plaisant. — Eh! mon ami, que fais-tu là? — Tu le vois bien.

— Que vas-tu faire? — M'en aller. — Voilà la première fois que j'essuie un pareil affront. — H y a commencement à tout. » Et mon oncle avait pris son chapeau et son épée , et il avait la maiu sur le loquet.

D'Armenee, qui voit sa proie prête à lui échapper, essaye d'abord le désespoir : c'est le cheval de bataille des femmes. Celle-ci cric, elle sanglote, elle s'arraelie les cheveux, elle prend un couteau pour se percer le sein. Thomas la regarde faire, et lui rit au nez. Furieuse, elle redevient Louison ; elle tempête , elle jure, elle prend mon oncle au collet, el proteste qu'il payera le souper el le mois. Mon oncle prétend qu'il a gagné le souper; mais il convient qu'il a promis salaire, el il ajoute qu'il va s'exécutoi . '(Trente louis par mois font bien vingtquatre livres par jour; vingt-quatre livres par jour font bien vingt sous par heure. Or, j'en ai passé deux et demie avec toi, vo là six francs, rends-moi mon reste. » A-t-on jamais payé une fille de pareilles raisons? Louison ne répondit à celles-ci qu'en inipriinanl ses ongles dans les deux joues du persifleur. Le marquis, furieux à son tour, la prit sous son bras, lui ;>ppli(pia vingt ou trcte claques sur les fesses, la jela sur son lit , prit la bonne par une oreille, l'obligea à l'éclaitor poliment jusque dans la rue, et regagna sou liotel à pied, parce qu'à une heure du malin on ne trouve plus de voilures.

Vous conclurez de ceci , si vous daignez réfléchir, que tout homme a sa portion de raison, qui le guide toujours bien quand il veut l'ccoiiler. Mon oncle senlait qu'une fille énerve le corps et dégrade l'âme : un philosophe l'eut dit.

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