XVIII. — Mon oncle trouve un ami
En rentrant à l'hôtel , le marquis fut étonné de voir encore de la lumière chez lui. Il lui semblait que sa sceur devait être couchée depuis longtemps, à moins pourlaiil qu'il ne fut malade, ou qu'il ne lui fût arrivé quelque chose d'extraordinaire. 11 s'imagina d'abord que le souper avait aussi opé ré sur Vcrnier, el qu'elle cherchait a .anticiper sur les droits du niariagv , .< auquel cas, disait mon oncle, je n'ai rien à objecter, pourvu loi tefois que cola plaise à Suzoïi , ce qui m'étonnerail un peu, el ce qu'il faut savoir; car enfin, ajoutail-il en montant sur la pointe du pied, qu'importe qu'ils coiniiieiuenl huit jours plus tôt ou huit jours jilns lard, puisque absolunicnl ils veulent voir ce que c'est, • U ouvrit bieu doucement la première porte ; il écoula à
MON ONCLE THOMAS
cellf lie l<i socoiule cli.inibre, et il oiilomlil (]iroii discutait assez vivemeiil. Il |ir. t.i l'oreille, et recoiiiml la viii\ de Holiin.
■^I. Koiiiii n'était il pas pas devenu aimiuiein de Suianne? Ne clierchait-il pas ù insinuer i|ue son futur était un petit sot, dont elle ne ferait jamais rien ? Ne prétendait-il |ias être inlininient plus aiinalde ? Ne eroyait-il pas le prouver en prenant eerlaiiies liliertésque Suzanne réprimait autant i|ue possilile ' Knlm, quand mon oncle coinnienia k écouter, ne lui offrait-il pas crûment de la mettre sur le grand pied avec l'argent même de son frère, qu'il menait, disait-il, par le nex ?
A peine l'eiprcssion injurieuse csl-elle làrlu'e, que voilà Thomas qui ouvre la porte, qui eiupoi|;ne les pincettes, (|ui tondie sur M. lîobin , qui le fait sauter sur la laide, de la talile sur les eliaises, des cliai>es sur le lit, et du lit par terre, où il se met à genoux et demande giAce; voilà la sensiWle .Suz;inne qui intercède pour lui ; voila monsieur le comte qui s'est réveillé en sursaut , qui passe sa robe tie clianibre, et qui monte les escaliers ijualre à quatre. i (Juoi, monsieur le marquis, allei-vous pfclier encore ? — Non, monsieur, je (liasse; u et mon oncle entre dans le détail des griefs qu'il a contre Uobiu , et Roliin se tait, et Su/on tremble, et le comte rit.
Thomas, que rien no diran(;eait de son objet principal, ordonna à Robin, dès que le comte fut sorti, de mettre bas l'habit de velours, et Robin obéit. Mon oncle fouilla dans les poches, et Uobin protesta que les ciiu]uanle louis qui s'y trouvaient étaient le fruit de ses épargnes, et mon oncle les mit dans sa cassette, et IXobin insista, et mon oncle jura que s'il ajoutait un mot, il allait le porter chez le Tommissaire du quartier, dont il devait être connu, et Kobin (ris- •onna depuis les pieds jusqu'à la tète, et n>on oncle lui tit ses derniers adieui avec uu coup de pied au cii. , qui le ]ioussa jusqu'à l'escaiier.
» Allons, Suzanne, couche-toi ; tu as besoin de te reposer. — Et vous, mon frère ? — Je vais me mettre dans le lit destiné à ce drôle.
— Mais vous serez mal. — Cela ne te regarde pas. — Mais si... — Si tu raisonnes, je vais coucher sur ce sofa. - lionsoir donc , mou frère.
— Bonsoir, ma petite. Ah! combien N ernier gagne-t-il par jour avec ses écritures? — Mais, trois livres, quatre francs. — .le lui en donnerai douze, et vous resterez avec moi jusqu'à ce que je sois ruiné. Il ne me trompera pas, il ne me volera pas , lui ; il me donnera de bons conseils que je ne suivrai point ; mais il n'y aura pas de sa faute; et quelque chose qui m'arrive, je ne m'en prendrai qu'à moi. »
Eu effet, le lendemain Veruier s'installa à l'hôtel , et tel est l'ascendant de la probité, qu'il disait franchement ce qu'il pensait à mon oncle, sans qu'il s'en fâchât jamais. Il lui représenta d'abord qu'il était ridicule de s'èlre fait marquis, et Thomas répondit qu'il s'en prît au garçon d'auberge, ^ernie^ ajoutait qu'il était plus déraisonnable encore d'afficher un luic qu'il ne pouvait soutenir longtemps, et 1 bornas répliquait que c'était le seul moyen qu'il eût de se faire valoir. Vernier terminait ses observations en disant qu'avec ce que possédait encore mon oncle, il pouvait apprendre et suivre une profession lucrative qui lui assurerait un avenir heureui, et mon oncle lui protestait qu'il n'était point de métier qui valiit celui de corsaire ; qu'il savait celui-là à fond, et qu'il pouvait facilemcnls'enrichir et se ruiner une fois tous les ans, ce qui était infiniment préférable à une vie sédentaire et uniforme.
Vernier gatpia pourtant sur lui qu'il congédierait an de ses domestiques; qu'il quitterait l'appartement de cent écus par mois, et qu'il mangerait à six francs par tète, ce qui fut exécuté à la grande satisfaction de Suzanne ; mais ses caresses et les sages réflcNions de \ ernier ne purent délerminerThomas à se défaire de son carrosse, de ses habits brodés et de ses bijoux. Il courait tous' les coins de Paris pour le plaisir de courir, et il recommandait cipressément à son cocher d'avoir toujours une roue au milieu du ruisseau. « On m'a assez é;;laboussé , disait-il ; il est juste que j'éclabousse à mon tour. »
On le voyait le même jour visiter le château de ^ ersailles, oîi on ne prenait pas garde à lui ; la machine de Marly, à laquelle il u'entendait rien ; manger une matelote à la Grenouillère ; se promener aux Tuileries; bâiller dans les salles de la bibliothèque du roi et dans ses cabinets d'histoire naturelle ; présenter la main à toutes les femmes en montant et en descendant les escaliers; s'enfermer dans un méchant cabaret pour y fumer une ou deux pipes ; dîner comme s'il n'eût pas déjeuné ; dormir au spectacle, et s'enivrer le soir en famille, « parce que, disait-il, je fais toute la journée le marquis pour les autres, et il t st juste que j'aie au moins la soirée à moi. »
Au bout de huit jours, il s'ennuya tout à fait de son marquisat. Il n'osait pas en convenir. Vernier le voyait aisément, et il espérait devoir au dégoût ce qu'on avait refusé à ses rédexioiis. Suzanne et lui se concertaient là-dessus, et lorsque Thomas les croyait tout à leurs amours, c'est de lui seul qu'ils s'occupaient, a II faut essayer quelque chose de nouveau , dit le marquis au (u:ur beau-frère. Ce fripon de Robin m'a parlé de l'hôtel d'.Viigleterre ; prenons de. '••rgeiit, et voyons si le jeu m'amusera, u Vernier lui repiésenla que rien de ce qu'avait proposé Robin ne pouv^iit être bon ni raisonnable ; que le jeu est une passion basse qui cnfl.imiue la tète et dessèche le cœur; qu'un honnête homme qui a la l.iiblesse de fréquenter ces sortes de maisons, rougirait d'y être recouuu « Persoune ne m'y recon-
naîtra , et puis je ne suis pas fier, moi ; je ne rougis de rien. Allons jouer , je le veux, u
I.'assembli c était brillante. . Tu voi» bien ((n'il y a beaucoup d'honnêtes gens ici. — Vous les connaitrez tout a l'heure. — \ oin-tu ce» piles d'or en face du ban(|uier ? — Ivlle» sont la pjur uiuorcer l<s dupes. — IMonsicur le marquis, dit un homme galuniié ù mon oncle, prètez-moi un louis, je n'ai pas encore dîné. — IVoU s^ik-tu que je suis marquis? — Peut-on se tromper à votre iiiise, a votre bonne mine , h votre figure ilislinguée ? Prêtez-moi un luiiis ; je vous le reinittrai demain. — Kii voilà deux, mon bon ami ; va dîner, et bon appétit. — (uiinaissez-vous cet hojinète homme-la? reprit Vernier. — Non ; mais c'est un aimable garçon, qui m'a dit de jolies choses, et (|ui n'a pas dîné. — Il n'y a que cela de vrai dans ce qu'il vous a dit. (J'est un escroc qui a vu que vous n'êtes pas au courant, cl qiii va se moquer de vous en mangeant voire argent. — Tu me contredis d.iiis tout ce que je fais. — Vous me l'avez permis. — .Mais tu abuses de la permission: " Vernier se tut.
Mon oncle regarda (|uelque temps, suivit les coups et comprit bientôt la marche du jeu. Il tira quelques louis, perdit, gagna, reperdit encore. Sa tête se monta par degrés ; il joua l'or à poignées , et vida ses poches en un instant. •< Va me chercher de l'argent , dit-il à V ernier. • \ ernier .sortit et ne revint pas. Mon oncle, f.itiijiié d'attendre, se promenait en long et en large ; il frappait du pied , il tempêtait ; chacun étiil occupé, on ne 1 écoulait pas. In garçon de •hanibre faisait la ronde, des cartes à marquer à la main et des épingles sur la manche ; il frappa sur l'épaule de Thomas : « Vous avez perdu votre argent? — Kn as-tu à me prêter? — Oui, si vous avez des gages. — Parbleu! ma montre, ma bague, ma boîte d'or. — Venez par ici, a et monsieur de la chambre fait passer mon oncle dans uu petit cabinet.
Thomas tire sa montre et sa bague. Il cherche en vain sa tabatière : on la lui a volée. U fait un carillon infern.il ; il jure qu'il va fouiller dans toutes les poches, et que, s'il ne retrouve pas sa tabatière, il se payera sur la banque. Il allait le faire comme il le disait ; mais la porte par où il est entré dans le cabinet est fermée, et le garijon e^t disparu. 11 veut enfoncer cette porte; elle est en chêne, et de trois pouces d'épaisseur. Aux coups redoublés de mon on< le, un petit guichet grillé s'ouvre, et un autre monsieur lui dit tlegmatiquement : • Les tapageurs n'entrent point ici. — Eh! f... les voleurs y entrent bien. — Ou moins, ils ne dérangent pas la partie. " Le guichet se referme ; mon oncle recommence à jurer, et comme il voit (|iic cela ne le mène à rien, il reprend sa montre et sa bague, descend un escalier dérobé qu'il rencontre devant lui ; chirihe et retrouve celui pir où il est d'abord entré. Il monte , il frappe , ilécidé à ravoir sa tabatière à quelque prix que ce soit. Encore une porte de chêne, encore un guichet, encore mèiue barani;ue du flegmatique monsieur. Mon oncle sort en se donnant des soufllets ; il monte dans son carrosse, cl arrive chez lui violet de colère et blasphémant à faire écrouler l'hôiel.
« Sacredieu, monsieur Vernier, ce n'est pas ainsi qu'on se conduit Vous me laissez là comme une bouteille vide, au lieu de m'apporler de l'argent ! — Vous l'auriez perdu , monsieur. — Eh ! n'est-il pas à moi, monsieur? — Sans difficulté , monsieur. Vous pouvez le jeter par la fenêtre; mais je ne dois pas vous y aider. • La réponse froide de Vernier faisait impression. Tantôt TLomas le regardait d'un air assez tranquille, l'instant d'après sa figure s'animait de nouveau; il rougissait, il pâlissait alternativement... Enfin il se jeta dans ses bras: « Oui, saciebleu, tu es un brave garçon; je l'ai dît et je le répète, tu seras toujours mon ami. •
Lu calme profond succéda à la tempête. Suzanne mêlait à la conversation quelques mois inspirés par l'intérêt le plus vrai; mou oncle, sur qui Vernier prenait toujours |Jus d'empire, l'écoutaîl avec nue sorte de délérencc. Il était debout, ses mains dans ses poches, et il en tira un papier qu'il ne connaissait pas : « Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il à Vernier. Vernier lut : Quand on ne prend i)as de tabac , on n'a pas besoin de lal'alière. • Je crois que mon voleur se moque encore de moi. — Bien d'autres .s'en moqueront, monsieur: c'est toujours ce qui arrive à ceux qui répandent sans di.scernem-ut. — S.iis-tu, Vernier, que je ne me suis pas amusé là du tout? — Je le crois. — J'avais un volcan dans la tête. Tiens, me voilà revenu des filles et du jeu, et toutes réflexions f«ites, il n'est qu'un plaisir vrai; c'est celui de la table. — Eh bien, monsieur, soupons. — Tope. »
Après le souper, mon oncle alluma sa pipe d'or et fut faire un tour à sa cassette. Il comptait ses espèces en fumant ; elles dimiiiu lient d'une manière sensible, et de temps en temps il branlait la tête, a Après tout , dit-il , l'argent est f.,it pour rouler. A moi, Vernier. Tu te maries demain, et je te réponds que je ne ferai jias de sottises de la journée; je vous la donne tout entière. Voilà Ic^ quatre mille livres que je t'ai promises , à toi, et eu voilà quatre mille autres pour Suzanne. — Je ne les prendrai pas, mon-.ieur. — Pourquoi cela, monsieur ? — Parce qu'avec la moitié de cette somme el une honnête iiuluslrie nous pouvons vivre eommoilcmcnt. — Et moi, monsieur, je veuv faire du bien à ma sœur. — Elle pense comme moi, monsieur. — l!li ! où diable avci-vous appris a penser comme cela? Savez-vous ijue vous êtes des gens rares? Ecoule. Suzou, je pouvais
jouer une seroiule, ime troisième fois, et sans les conseils ilu lieau-
frère, je r.iurais fait sans doute. Os
coquins-l.i m'auraient ijaffui?
l>ien au delà do ce ipie je l'oIVre, et je place si hiiii cet arijenl ! iSe nie refuse pas, ma bonne [lelile, ne fais pas de peine à ton frère 'l'Iiomas. Suzanne et \ ernier se difeinlaient encore. Prenez, leur cria mon oncle, ou je retourne à l'hotcl irAn|;lclerre; et puis, mes amis, un soldat n'est pas toujours heureux, .l'aurai peut-être besoin de \ous, et vous m'aiderez à votre tour. » Ces dernières raisons l'emporti'rent sur la délicatesse de N'ernicr. Sa future et lui embrassèrent tend'-enicnt mon oncle, qui s'occupa aussitôt du festin de noces.
Mon oncltf Thomas reçoit la couturière avec une vive salisfactiou.
il voulait ([u'il fût superbe , qu'il y eût quatre services, qu'on dînât aux bougies , qu'on eût un orchestre à ranlich.iiiilirr , et que, faute d'amis et de connaissances , ce qui revient au même aujourd'hui , on invitât les premiers qu'on rencontrerait dans la rue. Après le dîner, il voulait un b.il , un bulïct magniliqucuienl garni; il voulait... que ne voulait-il pas.' Vernier déclara que cet étalage lui par.iissait inutile et déplacé , et prouverait seulement sa vanité à des convives qui, ne le connaissant jioint, ne rendraient pas justice à son cœur. Thomas soutint qu'il ne pouvait marier sa sœur sans pompe , et il protesta qu'il n'en démordrait point. ^ ernier lui promit d'ordonner tout dès le matin.
Dès le matin, mon oncle mit tout ce qu'il avait de plus beau, et Suzanne aussi : c'était le déshabillé de cirsakas. « Comment , beaufrère, lu n'as pas fait faire une robe à ta femme! — Voilà, monsieur, la plus belle parure d'une mariée quand elle est digne de la porter. • Kt il montrait à 'l'Iiomas la fleur blanche attachée derrière le bonnet de Suzon. • Mais cet lioninie-lâ est d'une opiniâtreté... ma scrur se marier mise comme une «oulurièrc! — Mais vous savez qu'elle l'est, monsieur. — Et ce qui me fait enrager, c'est qu'il a toujours raison. Ah çà , j'espère au moins (pie lu quitteras la redingote gri~e, et que tu prendras cet liab l que je n'ai pas mis encore. — I\on, monsieur. — Kt pouripioi cela, monsieur? — ,)e ne mettrai pa^ aujourd'liiii un habit que je n'oserais pas porter diniaiii. — Allez au di.ible, l'un et l'aiilrr , et mariez-vous comme vous l'entendrez, n
Alors arrive le pcre \ ernier, qui s'était lialiillé assez proprement à la friperie avec l'argent de mon oncle. Il était accoiupagiié d'un vieux sergent de marine et du premier g;irçoii de la buvette du Cli.itclet. Mon onde demanda ce que voulaient les deux derniers On lui répondit (pi'il fallait des témoins, et qu'on avait invité d'anciens amis de la famille. Il prit la main au sergent, et lui demanda s'il avait fait
la guerre » Treize campagnes, répondit celui-ci. — Sur terre? Et
sur mer. — Tu es mon liunime. Tu le mellras à table ii côté de moi, et nous parlerons métier. •
On partit pour l'église, niuii oncle, sa scptir, le père Vernier et le sergent, dans le remise; le fiilur et le garçon biiveiicr dans un fiacre. Sur la route et pendant la messe on commeuça l'histoire des campa- Ci>e>. Le sergent était nu biavc homme j il (.onlail cliaudmieut , et
mon oncle l'i coulait avec plaisir. Il l'interrompit cependant au moment du canjunijo. L'air satisfait et modeste des époux, ce que cette cérémonie a d'auguste (piand elle consacre les désirs du cœur, l'exhortation simple et louchante du prêtre , remuèrent le cœur de Thomas. Il surprit nue larme qu'il se hâta d'essuyer eu détournant la têle^ : il eût été au désespoir que son sergent le vît pleurer.
En remontant en carrosse , il commença à son tour le récit de ses exploits, il continua en descendant, il liiiil jiendant le déjeuner, et alors les dissertations sur l'art militaire ; les fautes des généraux révélées; des projets sûrs pour améliorer notre marine, pour abaisser l'Anglelcrrc ; des réflexions sur la manie des gens en place de donner tout à l'iiitrigiie et de négliger le mérite, occupèrent tellement le seigciit el mon oncle que l'heure du diner vint sans qu'ils s'en fussent aperçus. On leur annonça qu'ils étaient servis.
En entrant dans la salle .i manger, Thomas fit une mine à faire trembler tout un équipage anglais. La table ordinaire, six couverts, un potage el deux entrées! Vernier s'attendait à l'explosion : elle fut terrible En homme habile, il lui laissa un libre cours, el ne répliqua pas nu mol. .■ f,^»ue piéUiidicz-voiis, monsieur? quand mon oncle eut lini. Honorer votre sœur? elle trouve tout dans votre amitié. Vous amuser? je vous ai procuré la compagnie d'un homme qui ne vous a pas permis encore de compter les moments. Faire un bon repas? vous aurez le double de ce (ju'il nous fallait. Jouir enfin de vous-même? c'est avec de vrais amis qu'on retrouve son cœur, et non au milieu d'une loiile d'inconnus qui nous eût également gênés. Vous voyez , monsieur, (|ue j'ai rempli tous vos vœux, el je vous ai ménagé cent louis, ,1e ne vois pas qu'il y ail là de quoi vous mettre en colère. • Mon oncle lira le sergent à l'écart : « Ne va pas croire au moins que cet liomnic-là me mène. Je suis le maître, corbleu! el je le serai toujours ; mais je suis juste , et quand il n'a pas tort, il faut bien que je lui cède. Allons, enfants, à table. »
Mon oncle, charme de la visile de M. (le Ch.iulieii, était disposé à recevoir favorablement toute espèce de proposilion.
Tout ce qu'avait prédit "Vernier arriva. Quand Thomas ne parlait
pas hiilaille, il parlait vins avec le bnvelier; quand il n'avait rien à dire , il regardait sa sœur, el s'applaudissait inléricuiemeni de son ouvrage. En mangeant connue un ogre , en buvant comme un trou, il écoutail les deux Vernier, qui avaient des connaissances, et qui avaient donné à la conversation un tour amusant cl instructif. « Ma foi , s'écria-t-il tout d'un coup, je crois que le bonheur est au milieu des honiiêles gens. — Et surloul aupri'S d'une épouse aimable, reprit le jeune lionime en embrassant la sienne. — Ali! par exemple , tu ne me prendras pas pir là. — Vous ne croyez donc pas , mon frère , qu'il y ail des femmes aimanles el sages ? — Je n'en ai encore trouvé que deux (]ue je respecte infiniment, niilady cl loi; mais je suis jeune, el j'en pourrai rencontrer une troisième... — Que vous épouserez, mon frère? — Non, le diable m'emporte. Ne me parlez pas de ce méticr-là. »
Mon oncle rumina toute la unit aux scènes douces qui avaient
Piiri.s. "t\\f llD.'ui Pion' lue ijar.i nicie .
MON ONCLE THOMAS
reiii|ili sa jouiiuo. « Si ce cliieu de yuri-ou <r.iiil)cri;t' ne s't'lait pas iii!;éré(le me créer iiiari|iiis , disait-il en se tournant et en se retournant dans son lit , je vivrais paisiblement comme ces (;ens-la , et je m'enivrerais sans craindre de (jàter mes liabils. \ ivre paisiblement ! rcprenail-il l'instant d'après , je crois le repos aussi ennvijenv «nie mon mari|uisat. l'jrlei-moi d'un vaisseau (|u'on coinmamle, i|u'on diriije à son jjré sur l'immensité de l'Océan- d'une place ([u'un prend, d'une ijarnison (ju'on passe au l'il ilc l'epée , d'une ville <iu'(in pille, qu'un brûle; d'une île oii ou transporte son butin et ses esclaves, ou on s'établit, oii on se fait roi... Ali eii ! i|uuiul je serai roi , qu'est-ce que je lerai ? La ijnerrc à mes voisins. Je les détruirai, je les soumettrai... Kt quand j'aurai tout soumis? Je me battrai avec les sangliers cl avec les loups... lit (piand il n'y aura plus de sanjjliers et de loups ? Quand il n'y en aura plus?... Ob ! alors je conunencerai à être vieux, et je u'aurai plus besoin que de ma bouteille. \ oilà (|ui est décide : aujourd'hui même je dcmaude uu vaisseau au ministre de la marine, n
Kt voilà mon oncle , fatigué d'être marquis, qui veut se faire roi , et qui ne voit au bout de la perspective que sa bouteille qu'il tenait déjà , et qu'il était le maitrc de ne pas quitter Que de gens ont fait de c<s rêveslà c|ui n'ont abouti à rieu !
Combien d'autrcii , après avoir été tout, sont retombés à côté de leur bouteille !
Combien attendei>t la culbute , et ne savent oii ils tomberont!
Verniercombatt^itdetout son pouvoir ce nouveau projet de mon oncle. Il épuisa ce qu'il avait d'éloquence à peindre les avantages d'une vie obscure et aisée. Aux douceurs du lien conjuijal et d'une utile activité, Thomas opposait ses brillantes et san(;lantes chimères, et aux raisonnements les plus convaincants, son opiniâtreté. Pour dernière ressource, Yernier fit l'énumération des difficultés insurmontables qui s'opposaient aux vues de M. le marquis.
Il fallait faire des preuves rijjoureuses pour être admis dans la marine royale, ou ne donnait un vaisseau qu'à un oflicier consommé, et il était aussi impossible à mon oncle de prouver sa noblesse que la plus simple connaissance en marine.
D'ailleurs, les grands de ce temps-la donnaient tout à la faveur ou à l'intrigue; mon oncle était inconnu,
et incapable de faire sa cour. Il l'était moins encore d'employer cette patience , cette adresse qui tenaient lieu , dans ce temps-là , de talents et de probité. Venii«r conclut enfin que, loin d'accueillir sa demande, le ministre le preuilrait pour un visionnaire, et le congédierait peut-être avec mépris, l'iqué de ce dernier mot et fatigué de la longueur du sermon, mou oncle lui répliqua sèchement qu'il n'entendait rien à la partie militaire, et il lui conseilla d'aller écrire ses lettres et placets. Yernier le remercia de ce qu'il voulait bien le rendre à lui-même; il l'assura qu'il le trouverait toujours prêt à lui marquer sa reconnaissance, et jamais à apjirouver des folies. Il jirit sa femme sous le bras, embrassa l'officier de marine royale, qui s'y prêta d'assez mauvaise grâce, et partit en le priant de ne point oublier qu'on doit des ménagements aux gens en place, lors même qu'on croit avoir à se plaindre d'eux.
Mon oncle partit aussi de sou côté, paré comme une c/i(isse et poudré à blanc. Son laquais, à qui il avait fait endosser l'habit rouge galonné, se crut aussitôt un personnage, se rengorgea derrière le carrosse, regarda les piétons avec dédain, et dit avec insolence au suisse du ministre que M. le marquis voulait voir monseigneur. Comme un valet impertinent ne peut appartenir qu'à un maître de la plus haute importance , le suisse laissa passer, quoiqu'il ne fût pas l'heure oii monseigneur donnait audience. Monseigneur, qui vit un inconnu brodé de la tite aui pieds traverser sa cour, suivi d'un la-
Mon oncle Thomas pèche h la ligne.
quais doré comme nii calice, le prit pour le gouverneur de quelque île sous le veut; il s'avança jusqu'à la porte de son cabinet, rendit à mon oncle une de ses révéïeiues, et lui lit avancer un sii|;e.
Bien (pie Tliomas fut présomptueux et hardi , uu tête-a-tête avec le substitut du roi, les niar(|ues de considération (|u il en recevait, rembarrassi'rent cependant jus(|u'a un certain point. Le ministre le l'u.i et semblait l'inviter à parler. Tliomas perdit contenance, et ne sonna mot : il ne savait par on lommencer. Son air gauche et neuf l'onlirnia monseigneur dans l'opinion qu'il avait d'abord conçue de mon oncle. Il crut devoir inellre à son aise un lioiiime étranger aux usaj'cs, et habitué à vivre avec des nègres. Il lit donc le premier pas. « A qui, monsieur, ai-je riionneur de parler? — Au marquis de la 1 homassicre. — .Vu marquis?... — De la Ihomassière, je vous dis. — Je ne connais point voire maison. — Hôtel Grange-liatelière. — l'iaitil, monsieur? — l''.les-vous sourd, monseigneur? — Non, monsieur, et... — Je vous ai dit mou nom et ma demeure; voilà (pii est fini —
Savez-vousàqui vous parlez ?
— Comment! ii'êtes-vous |ias le ministre de la marine?
— Vous paraissez l'oublier.
— Je ne vous entends pas, monseigneur. — Tant pis pour vous, monsieur. Au fait: que voulez-vous? — Dn vaisseau de cent canons. — A commander? — Parbleu!
— Monsieur est donc dans la marine? — Oh! que de questions! > Et mon oncle, qui s'est parfaitement rerAis, raconte son évasion d'Yarmouth et les hauts faits que vous avez lus. Le ministre, qui dès le commencement de la narration voit à quel homme il a affaire, prend tout à coup un air froid et distrait, écoute à peine le narrateur, et joue avec soa épagneul. « Savez -vous, monseigneur, qu'un homme comme moi mérite votre attention, et que lorsqu'il vous parle vous pourriez laisser votre chien de côte? — Savez-vous, mon ami, que l'argent que vous avez gagné est fort au-dessus de ce que vouspouviez prétendre; que vous n'avez rien à attendre du roi ; qu'il ne convient pas de déranger ses ministres pour leur débiter des fadaises , et que je vous conseille de vous retirer doucement, très-douccnicnt, si vous voulez que j'oublie votre impertinence. — Si vous voulez que j'oublie la vôtre, je vous conseille, moi... — Faquin, taisez-vous, et sortez. — Ni l'un ni l'autre. — Ah ! c'est
trop fort. » Le ministre appelle et fait mettre mon oncle dehors par dix ou douze valets qui ne lui donnent pas le temps de se reconnaître, qui le portent dans sa voiture et qui le consignent à la porte.
o Eh bien, disait Thomas eu retournant chez lui, ce chien de Vernier ne m'a-t-il pas prédit tout ce qui m'arrive? C'est un homme d'une grande capacité que Yernier, et ma foi, c'est lui seul qu'il faut croire. Au diable le ministre, mon marquisat et ma royauté. Je vais me faire bourgeois, c'est plus facile. • .'ivec mon oncle, nue résolution prise était aussitôt exécutée. Il congédie sou valet et le remise; il envoie chercher un fripier et un bijoutier; il leur vend mille écus ce qui lui a coûté 1 0,000 francs; il paye sou hôte, fait venir un fiacre, y porte 14,000 francs qui lui restent, et va diner chez le beau-frère, avec qui il voulait à toute force se raccommoder.
Yernier comptait un peu sur cette visite. 11 avait oublié la manière dure avec laipielle Thomas l'avait éconduit, il le reçut avec cordialité et applaudit sincèrement aux résolutions sensées qu'il ivait prises. Yous pensez bien que l'orgueil blessé ne permit pas à mon oncle de raconter exactement ce qui s'était passé chez le iiiinistre : bien des gens )ilus modestes que mon oncle ne conviendraient pas qu'on les ait mis à la porte. Thomas dit vaguement qu'on avait rejeté sa demande; que ce refus le dégoûtait tout à fait des grandeurs, et, devenu docile par sa disgrâce, il se prêta aveuglement a tout ce que voulut Yernier. Il consentit à prendre des leçons de lecture et d'é-
iO
MON ONCLE THOMAS
criture; il proiiiil qu'il iniil en appreiitissiise chez un innilrc boiiiielier voisin, cl on convint qu'on ariètci'iiit ilans l'ainvs-iliner un logcmiiil coiivcnalilf cl en lion air, e'csl-à-iiire lits-élevé, oii on vivrait ensemble et qu'on payerait en commun. l\ien de tout cela n'était ihi i;oùl de mon oncle, comme vous pouvez le croire. 11 lui venait mille objections ii l'isiuil; mais humilié de la seine du matin, et presque converti ii la raison, il se conlentait de soupirer. 11 se taisait, et Vernieret sa femme se re(;ardaicnt d'un air qui voulait dire: Enfin, nous en fnous qiiet({ue chose.
Le loi;rmenl cUoisi , \ erniery mit aussilût les ouvriers. 11 ne voulait pas qu'il fi'it beau, mais il fallait qu'il fût propre. 11 fallait surtout ne pas peuire de temps avec un homme eoinmi' 'l'iionias, qui a chaque instant pouvait lui échapper. Il nionimanda donc la plus (Srande diliRcnce, et pendant qu'on se mit en devoir de le satisfaire il mena mon oncle << s;i boutique des liinoonls et lui donna une première leion. Tbomas, qui ne se souciait pas d'apprendre cl qui n'osait pas le dire , se |ironictlait de déjioôlcr son maître en marquant une inapliUide qu'il n'avait jKis. Le niaitre. qui le devinait, et qui voulait qu'il apprit, opposait à l'obsliiialion de Thomas une persévérance désespérante. Ils passèrent deux heures à batailler ainsi, et l'écolier, après avoir bâillé soivanle cl quelques fois, prétexta la nécessité d'aller prendre à l'hôtel son iin];e et deux babils fort jiropres qu'il s'était réserves, alin, disait-il, de ne plus retourner là et d'être tout à fait À SCS études. Vernier le laissa partir, bien cerlaiii (ju'il reviendrait cette lois. Il avait confié son aryent à sa sœur, et Thomas, comme un autre, ne pouvait rien faire sans cela.
Il finissait ses jiaciucls lorsqu'il reçut une visite qu'il n'attendait pas et ((ui ne l'inquiéta gui're, quoi(iu'ellc fût faite pour l'alarmer, (Quelle était cette visite? C'esi ce que je ne vous dirai qu'au chapitre silivaut, parce que celui-ci me parait assez long.