‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 249 sur 379 · XIX. — Catastrophe · texte numérisé non relu

XIX. — Catastrophe

Lonison devait en vouloir à mon oncle, qui l'avait brusquée, dédaiijnée, claquée, quittée, et qui. pis est, ne l'avait pas payée. Robin avait sur le cœur les coups de iiincitte et le regret de n'avoir pas aidé son marquis a se ruiner jusciu'au bout. La vengeance est le plaisir des âmes viles, dit-on : je crois que c'est aussi une jouissance pour beaucoup de prétendus honnêtes gens. Q)uoi qu'il en soit, ces deux fripons s'élaicnt rapprochés par le besoin de nuire, et ils avaient arrangé leur plan. A force de courses et de peines Robin avait déterré je ne sais oii le recruteur, qui ne recrutait plus, avec qui Louison, dans les jours de sa gloire, trompait l'ambassadeur d'Espagne. L'oflicicr, jieu délicat sur le choix des moyens, entra aussitôt dans les vues de madame d'.Vrmence.

Il s'agissait d'atlraper à Thomas une somme assez considérable qui devait se partager loyalement entre les associés. De toutes les manières de punir un homme, il n'en est pas de plus agréable pour ceux qui infligent la peine que de le mettre à coniribution.

I.'orticier, instruit par Louison et Robin de la force du corps et de la violence <lu caractère de l'homme à qui il allait avoir affaire, prit les précautions usitées par ceux (|ui cherchent l'éclat de l'uniforme sans avoir les qualités qiii rendent digue de le porter. Celui-ci mit une main de papier entre sa chemise et sa veste; des pistolets en poche et l'épéc au côté , il entra bravement où était mon oncle, en observant cependant de ne pas trop s'éloigner de la porte , afin d'être toujours à portée de battre en retraite.

Thomas, comme je vous le disais, nouait son dernier paquet et ne s'occupait [ws de ce qui se passait derrière lui. Tout à coup il entend un homme qui tousse en grossissant son organe. Il se retourne et voit un quidam le chapeau sur l'oreille, le sourcil froncé, le jarret droit tendu, le corps effacé, une main sur la garde de son épée et l'autre sur la crosse d'une arme à feu qui sortait du gousset de la culotte. •< A qui en veut cet original? dit mon oncle. — 'Vous ne me reconnaissez pas, luron? — Ma foi, si je t'ai connu, je ne crois pas avoir eu une fameuse connaissance. — Vous ne remettez pas l'officier gui vous a engagé chez madame d'Armcncc? — Lh bien! après? — Depuis six ans vous avez constamment servi; depuis un an vous êles porté sur les contrôles du régiment. Je sais, moi , que vous avez déserté à reiinemi et porté les armes contre la Krance. Cependant je veux bien voin dispenser d'èlre pendu et môme de rejoindre le régiment qui est .i l'ondichéry, moyennant 9,0(10 francs que vous allez me compter. Voilii, monsieur Thomas, ce que je voulais vous dire. — VoiKi ce que je te réponds : J'ai servi qui j'ai voulu et tant que cela m'a plu ; je me torche ce que tu sai> bien de les contrôles; fais-en autant de mon engagement, il n'est bon qu'à cela, et tu le sais bien. On ne pend que des coquins de ton espèce. Je n'irai point à Pondichérv; je ne le ilonnerai pas un son , cl comme lu m'as volé un louis au moins sur un mauvais habit et un vieux sabre rouille, tu vas me le rendre à l'inslant même, sinon je ferme la porte et nous allons nous peigner comme deux jolis garçons. »

Le recruteur était venu pour escroquer de l'argent et non pour se battre. Déjà il regardait derrière lui; ce jarrel droit, si bien tendu , eommenrail n trembloter; cet œil menaçant avait perdu sa vivacité;

cet organe arrondi était devenu grêle et chevrotant. « Allons, dit

mon oncle, le louis, ou choisis les armes, el dépêche-loi Parle,

maraud, ou je pisse dans le bassinet de tes pistolets, et je fais mieux dans le fourreau de ton épée. « Mon oncle, en terminant sa harangue, avait tiré ses armes de scspaquels; sa flamberge nue et ses doubles canons étaient étalés sur une tiiblc; il était derrière, et attendait que le recruteur décidiU ce qu'il préférait, de se faire crever le ventre ou de se le faire brûler : il 'n'avait qu'un mot à dire.

L'oOicier, en balbutiant, en Irembl.inl, reculait toujours vers la porte. Il la sentit ciiliu derrière lui, et retrouvant de l'agilité en s'éloignant du danger, il ht une voile, saisit la clef, lira la porte, et la tenant entrebâillée : " .le l'opiirendrai ce soir comment on traile les déserteurs (|ui se mellcnl en révolte ouverte contre leurs ollicicrs. » l'.t en deux sauts il est en bas de l'escalier. « Je t'apprendrai, moi,

lui cria mon oncle par la fenêtre, comment on arrange un plat b

de ton espèce el la canaille qui lui ressemble. Je devais coucher chez le beau-frère, mais, sacrebleu ! je ne reculerai pas d'une semelle. Je vous altends tous de pied ferme, et, si vous avez un peu d'àme, nous verrons beau jeu. » ^

Le recruteur fut trouver M. Agobcrt, chef suprême de la clique, qui ne servit jamais dans aucun corps, qui portait l'uniforme de lous, et qui obtint la croix de Saint-Louis pour s'gtre promené trente ans sur le ([uai de la Ferraille. .^I. Agobcrt, toujours fort aise de gagner un homme à l'Etat, prononça que mon oncle, en raison de son âge, ne pouvait être considéré comme déserteur; mais que, puisqu'il avait dix-sept ans, il fallait, de gré ou de force, lui faire ratifier son eng.Hgement, à moins qu'il n'aimât mieux payer la somme demandée, sur laquelle Louison el l'iobin, étrangers au service du roi, ne devaient avoir aucune prétention , et qui serait partagée entre lui Agobertet l'oflicier recruteur.

En consc(iucnce de ce nouvel arrangement, par lequel deux fripons en volaient deux autres, M. Agobert commanda pour le soir une escouade du guet. Par une fatalité singulière, M. Riboulard était de service ce jour-là. Il reçut l'ordre d'enlever mort ou vif mon oncle et sa caisse. Quelle journée pour Riboulard! il allait être à l'abri des incursions de Thomas, qui pouvait, d'un moment à l'autre, venir, ainsi qu'il l'avait promis, terminer le procès intenté sur la succession de Rosalie. Il comptait bien en outre se payer par ses mains du sou poLir livre au moins de la somme confisquée.

Pendant que Riboulard arrangeait avec ses gens un plan d'attaque ; qu'ils cherchaient les moyens de se saisir du proscrit sans exposer leurs personnes, qu'ils dérouillaient les batteries de leurs fusils, qu'ils aiguisaient sur le pavé le bout de leurs baïonnettes, qu'ils garnissaient leurs gibernes de cartouches, et qu'enfin ils mettaient des pierres neuves à leurs armes , le lieutenant de police agissait de son côté contre mon oncle. Il avait reçu une lettre du ministre de la marine, qui le priait de mettre à Bicêtre un homme sans aveu .qui xitait venu l'insulter jusque dans son cabinet. L'ëpître se terminait par le nom et l'adresse du coupable.

Le lieutenant de police, jaloux de complaire au ministre, avait expédié l'ordre, et l'inspecteur qui en était chargé ayant appris que Thomas était homme à échiner tous les mouchards de Paris, avait jugé à propos de prendre main-forte, il vint aussi commander Riboulard, car il faut que vous sachiez que le guet était aux ordres de tout le monde.

Appuyé de celte seconde autorité, bien plus respectable que la première, Riboulard était rayonnant de joie. Il ne doutait pas du succès : il avait vingt-cinq braves, dont quatre avaient servi dans les troupes du p^ipe, et trois dans celles de l'abbé de Stavelot.

Won oncle, qui ne manquait pas d'uuc espèce de jugement, avait conclu des dernières paroles du recruteur qu'il devait s'attendre à quelque algarade pour le soir, et il se sentait l'imagination chatouillée. • Il y a longtemps, disait-il, que je ne me suis battu. Il est bon de se tenir en hideine , et ch.'»ti<r des fripons est un exercice utile autant qu'honorable. Si pourtant je suis tué... eh bien, je serai dispensé d'apprendre à lire et ii faire des bas; ainsi, de toutes façons, je ne peux que gagner ii me battre. »

Ses premières mesures eurent pour objet de se soustraire aux sollicitations de 'Vernier, qui n'eût pas manqué de le contrecarrer dans celle circonstiince. 11 jiria donc son hôte de lui dire, s'il se présentai!, que monsieur le marquis était sorti avec le reste de ses effets, el qu'il n'avait pas reparu à l'hôtel. Il aiouta que son intention était d'y coucher encore cette nuit, pour des raisons particulières, et il proi;éda de suite à des dispositions dignes de Mariborough, celui qu'on a cru avilir par la plus slupide des chansons, qui n'a fait tort qu'à ceux qui l'oiil chantée.

L'argent est le nerf de la guerre. Mon oncle avait encore trentesix francs dans sa poche. C'est plus qu'il n'en fallait pour se mettre en défense. La première chose à faire, quand on est menacé d'un siège, c'est de fournir la place de munitions de guerre el e bouche : deux pains de six livres, quatre langues fourrées, douze bouteilles de vin, deux livres de poudre, trois livres de balles, des ]iierres à feu, un tournevis, un lire-bourre, un vilebre(iuin , sont achetés et classés dans le salon. La seconde chose à faire, quand la place est avitaillée, c'est d'en défendre les approches : mon onele traîne sur les marches

MON ONCLE THOMAS

SI

sii|uiiiiirfs lie l'csciilicr un socit'liiirc el un Imlïft ipi'il pl.ice iii iiiaiiièi'c lie tlii'V.iu\ ilo Irisf. Il pwcf avec son \ ilcliieiiuin pliisivtirs trous il m porlu cl'i'nlrt'r, t'I se niiha];c l^•^; iiiojcnii île lalrc feu sur les ass;iill>nls sans se iléeouvrir eneore. H Iciine celle porle et la bari'ieade avec son liois de lil. Il I vc un îles euneau» de sa salle h nian|;er, sur la li|jiie (|ui nienail droit à son salon. Il enterre les deux tiers de sa poudre bien bourrée dans une boite « tlié. Il en l'ait une trainie ipii va du salon à sa mine. Il rerliari;e la boite de fer-blanc du earreau qu'il a enlevé; le carreau de i|uatre pairi'S île elienets qu'il trouve dans ses dilVérenles pièces. Il place des boni.'ies allumées dans tous ses bras de cbeniinée , et après avoir tout prévu pourl.i défense, il pense au niojeii de retraite. Il ouvre une croisée de sou arrière-cabinet qui donnait sur le jardin; il noue ses draps enseuilile, atlacbe l'un ile.'> bouts au montant ilii diàssis, et envoie le reste llotler dehors au i;ré du vent. Descendu dans le jarilin , 'l'Iiomas ne serait plus embarrassé : les murs étaient treillages, et il avait appris en se sauvant de cbez inilord son colonel à grimper el à sauter comme un écureuil.

Ces préparatifs ne s'ël|ient pas faits sans un certain bruit; mais depuis que mon oncle s'était |irèté aux vues économiques de Vernier, il n'avait plus personne au-ilrtsus de lui. Le premier, qu'il avait occupé , était encore vide; M. le comte était à l't )péra ; (îermain chez sa maîtresse, et le maître de l'hôtel, comme chacun le sait, H son lo- (jeiuenl à cent cinquante pas du corps de loi;is.

Il était alors dix heures du soir, et mon oncle n'ayant plus rien h faire se mit ii table, et soupa avec la plus {grande tranquillité, un pistolet à droile et l'autre a ijaiiche de son assiette.

Il en était à sa troisième bouteille, lorsqu'il entendit frapper doucement il la ])orle cochère : il était bon qu'il eût l'oicille ii tout. La léi;èreté du coup, à onze heures et demie, le lui rendit suspect. Il mit habit bas, rcUoussa les manches de sa chemise jusqu'aux épaules, prit un pistolet de chaque main, el fut coller sou nez aux mcurtrièrts qu'il avait faites ii la porte de la salle ii niani;er.'

Il ne s'était pas trompé : c'était M. Kiboulard et sa suite, qui, habitués il opérer ii la sourdine et ne voulant pas donner l'éveil, avaient frappé de m.cnièrc ii n'être entendus que du portier, et de ceux qui avaient intérêt il tout entendre. A peine la porle fut-elle entr'ouverte, que le détachement se glissa dans la cour, et i\L Kiboulard ordonna, de par le roi, au concierge étonné de le conduire à l'appartement de BL de la Thomassière.

Au nom de Louis le liien-Aiiné, on ne savait qu'obéir. Le portier, le bonnet sous le bras et la lanterne à la main, marche en avant des viuijt-ciiiq braves, lin traversant la cour, Kiboulard voit k travers les jalousies trente bougies allumées. 11 s'imagine (pie mon oncle a rassemblé aussi un corps d'armée, el quelque envie qu'il ait de se débarrasser de lui pour jamais, l'amour de lui-même parle plus haut que son animosité. Arrivé au bas de l'escalier, il invite le caporal ii prendre la tête de la colonne, parce qu'il voulait, disait-il, coiileiiir les fuyards, s'il pouvait s'en rencontrer dans un corps aussi distingué. Le caporal, qui a déjii pris la queue du détachement, observe qu'il est à son poste, et qu'il ne lui conviendrait pas de marcher avant son commandant. « Je vous en prie, monsieur, disait Kiboulard, je connais votre capacité. — Je n'en ferai rien, monsieur, répondait le caporal; la place d'honneur vous appartient.» Kt mon oncle, l'oreille au trou, entendait le colloque et riait dans sa barbe.

Kiboulard ne pouvant persuader le sous-commandant, se fortifia d'un trait copieux île bonne eau-de-vie, qu'il portait toujours eu poche dans les grandes occasions. Il s'arrêta un moment pour donner aux spiritueux le temps de faire leur efl'et, et quand il se sentit la tètj' brouillée et exaltée ii la fois par le rogomme et la soif du butin, il poussa devant lui le jwrtier, qui ne se souci. >it pas de se mêler de cette aft'aire, et qu'il faisait avancer en lui piquant les fesses avec le bout de sa hallebarde.

Uéjii on a monté la moitié des degrés; déjii Riboulard, toujours placé en serre-file derrière le malheureux concierge, a prêté vingt fois l'oreille, et ii peu près rassuré par le profond silence qui rignc dans l'appartement, il oublie ses soixante-huit ans, et il ne pense plus qu'aux richesses qu'il croit conquérir sans danger, et dont il rendra compte... comme il lui plaira.

Sa sécurité est augmmtée encore par l'aspect des gros meubles qui obstruent l'escalier. 11 ose penser que mon oncle a peur, et il ordonne d'un ton ferme ii ses gens de jeter par-dessus la rampe le secrétaire et le buffet. A peine a-t-oii ])orté la main sur les chevaux de frise de Thomas, que (|ualre coups de leu partent ensemble. L'innocent portier a la cuisse cassée; un soldat du guet est tué sur la place; Kiboulard, que l'explosion inattendue a subitement rff'j/nV, se renverse sur le soldat qui le suit, celui-ci sur un autre, el tous roulent pêle-mêle jusqu'au bas des degrés.

Le bruit des pistolets, c ui des fusils qui s'entre-choquent, les cris du portier blessé, ceux des soldats qui cherchent à se tirer de dessous leurs camarades, jettent l'alarme dans l'hôtel. Le maître, persuadé que tout le guet rassemblé ne forcerait pas mon oncle, et qu'il mettrait plutôt le feu il la maison que de se rendre, court au poste le plus voisin des gardes-françaises. Les locataires se mettent à leurs croisées, tous descendent dans la cour. On s'informe, on s'agite, on

consulte. Kiboulard, sans eliapeau et sans perruque, monte sur un banc, et evliorte les assistants ii prêter main-forte a l'eiéiulian des ordres du roi. A celle invitation , les assistants retournent chacun chez soi. 'l'Iiomas a rechargé ses armes, bu trois couiis, allumé su pipe, et il a repris sou poste.

Vernier, le bon Vernier, très-inqiiiet de ne pas voir son beaufrère rentré à minuit, s'arrache péniblement des bras de sa tuuilre .Suzanne. Il arrive ii l'hôtel; il trouve tout ouveri, il avance; il «i»prend de Kiiioiilard même la cause de ce tumulte ; il voit le portier l'ioanl provisoirement sur un tas de fumier, ii côté de lui le soldat mort,' et il s'éloig'iie en pleurant sur un forcené dont la perte lui parait' inévitable.

Alors douze gardes françaises entrent dans la cour au pas redoublé. Leur l'omiii.inilant demande ii Kiboiil.ird l'exhibiliuii de son ordre. Kiboulard exhibe celui de la police. Le ganle-framaise répond (pie les faits de police ne le concernent point, et il fait taire un a droite u sa troupe. Kiboulard court après lui, lui raconte prulivement l'entrevue de mon oncle et du ministre, et lui fait observer que l'ordre est donné ii la réquisition de monseigneur le ministre de la marine, ce qui rend ce lait iom|iétciit de toutes les trou|ies de France. Le garde-fiançaise fait faire un à uauchc ii la sienne, et la met en bataille.

11 s'avance ensuite sous les croisées de mon oncle, et le somme fièrement d'ouvrir ses portes, s'il ne veut s'exposer ii être fusillé sur la place. Au lieu de la porte, Thomas ouvre une croisée, coiffe l'orateur du contenu d'un pot... très-amplement fourni, et se retire lestement. " Plus de (piartier! » s'écrie le militaire outré de rage. Garde à vous'.... En jouet... Ji'ul... > lit voilii les vitres criblées de balles, cl deux glaces magnifiques en cannelle. » Par file à ijauche, en avant, marihr! » reprend le garde-française, et if moule lescalier avec intrépidité. iMon oncle lait une seconde décharge. Irois soldats aux gardes tonihent; les autres sautent par-dessus le secrétaire el le buffet. Ils frappent ii grands coups de crosse sur la première porte, et Thomas n'a pas eu le temps de recharger.

Des qu'il voit sa porte ébranlée et près de céder, il se retire dans son salon, et, armé d'une pince rouge, il attend, avec son sang'-froid ordinaire, le moment de faire jouer sa mine, el ce moment n'a que la durée d'un éclair ; ii peine un passage est ouvert cl les gardes-françaises se précipitent la baïonnette en avant.

Riboulard, qui s'est persuadé que mon oncle doit infailliblement succomber, que l'alV.iire est finie, el qu'il ne reste qu'il mettre la main sur le colïre-fort, Kiboulard s'est coulé, sur les coudes et les genoux, entre les jambes des gardes-françaises, par qui il craint d'être prévenu ; il a pris la tète du détachement; il se dispose ii inventorier, à son profit, les effets de Thomas, pendant que les autres vont l'expédier; il cherche de l'a'il les armoires. Mon oncle le reconnaît : « A toi, vieux coquin! • lui crie-t-il, el il met le feu ii la traînée. Les chenets volent; ils brisent les hoiunies el les meubles, la pinte, son chambranle et une partie du mur, s'écroulent sur les assaillants. Kiboulard, qui enjambait la mine ii l'instant de l'explosion, est perpendiculairement coupé eu deux, depuis le scrotum jusiiu'à VoccipuI ; tous les gardes-françaises sont blessés grièvement, el Tliomas recharge ses pistolets en coutiuuaul de fumer sa pipe.

Cependant ce vacarme épou\antable attirait de toutes paris une foule de curieux, et de patrouilles du guet, el de troupes réglées. Celles du guet voulaient entour. r la maison, pour que le coupable

ne pût s'évader, et conseillaient aux autres de reco iincer l'assiint.

Les gardes suisses et françaises demandaient des éihilles pour monter il toutes les croisées ii la fois, bien sûrs de prendre ainsi ou de tuer uu homme qui ne pouriail faire face.de tous les cotés. On court au dépôt pour les incendies, et M. le comte , qui ajirès le spectacle, a élé souper chez certaine feiuiiie de robe, dont le mari est en vacances, rentre avec son grisou Germain.

Il s'étonne, il s'inronne ii son lour. Il apprend les événements incroyables de la nuit. H était lieutenant des mousquetaires, et les hommes de cour.ige aiment ceux qui leur ressemblent. Le comte se décide aussitôt. 11 entre chez lui, prend un bonnet blanc, une serviette et un couteau ii gaine; il moule chez mon oncle, lui parle dès la première porte pour éviter un (piiproquo , arrive jusqu'à lui, déclare que d.uis dix minutes, vingt échelles vont êtres plantées et sa superbe défense inutile. Il le presse, il le conjure de sauver un brave dont la valeur ne devait être funeste qu'aux ennemis de l'Etat. Tliomas voulait, disait-il, brûler encore quelques amorces avant de penser à ] la retraite, qu'il convenait pourtant avoir préparée. Le comte lui réplique qu'il est beau d'avoir résisté seul ii quarante hoiiiiiies; mais qu'il y en a deux cenls dans la cour, qu'il est encore une sorte d'honneur à leur échapper, cl qu'il n'y a |ias un moment ii |>erdre. Tbo- I mas se rend enlin. Il enionce le bonnet sur ses oreilles, fait un tablier de sa serviette, passe le couteau dans la ceinture, y fourre aussi ses pistolets, marche vers l'arricre-cabinet, et le comte descend chez lui.

, A peine mon oncle est-il accroché ii ses draps, qu'un piquet de soixante hommes défile, et se range dans le jardin. Thomas, toujours maître de sa tête, tire ses quatre coups en l'air, jette ses pislolels dans le cabinet et se laisse glisser à terre. Il courl au commaudaut.

MON ONCLE THOMAS

ij joue la frayrur, il s'appLaulit J't'tif rcliappi' à l.i ilrcliaijji' (lu'il vient irc'ssuyor à bout porl.iiit. H ciii;aj;e la Iroiipc, d'un Ion p.iUlin, à èlre sur ses (jaiiles, parce que l'enraijé i\v. Ui-liaul a encore ([uarante coups ii lirer. lin se |)laii;naut, en se l'élicilaut, en conseillant, il lile le loni; de la lii;ne, il i;a[;iie la cour, lu j;renadier suisse lui allonge un coup de bourrade en lui disant: " Uanclie-toi ilc là, fouli carcotier! pas de pourcliois ici ! » Mou oncle se le tient |iour bien dit; il se retire au milieu des curieux ([u'on tenait sur les derrières; il pousse, il se l'ait jour du côté de la rue ; il se dé|;ai;e de la foule, marche au jietil pasjus(iu'au boulevard, tourne le coin , prend sa course, arrive clicz \ernier,qui croit voir un fantôme, qui le tàle de la tète aux [licds, et qui donne des larmes de joie il cette espèce de résurrection.

Cependant les éclicllcs sont plantées lii-bas, et les grenadiers montent de toutes paris, le fusil en bandoulière et la hache il la main. Les jalousies, les châssis volent en éclats, et les assiéj;eants entrent en foule. Ils eomnienccnt un feu roulant sur les armoires, sur le colTre au bois, sur lesaUôves, sur tout ce que mon oncle peut avoir transformé en citadelle. Us percent de leurs baïonnettes les courtespointes et les matelas; ils courent de chambre en cinnnbre , et portent la destruction avec eux. Ils furètent entin le cabinet : les draps attachés il la fenêtre constatent l'émigration. On se répand dans l'Iiôtel , on fait ouvrir toutes les portes, ou commence des perquisitions rigoureuses, et bientôt on perd de vue l'objet principal. Les Suisses , qui se sont chargés de visiter les caves, s'y enivrent et s'y endorment. Les gardes-françaises houspillent l'hôtelière, les filles d'auberge, les locatrices, qui toutes crient au viol de manière à n'être euleuducs de personne. Les soldats du guet se garnissent les poches. Le temps s'écoule, les corps de garde restent vides, les filous et les amants s'emparent du pavé; enfin le résultat de cette nuit étonnante, c'est qu'a l'exception des morts , des battus et des volés, chacun a eu du plaisir , chacun a fait ses affaires, ce qui arrive parfois dans les petites révolutions ainsi que dans les grandes.

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