‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 250 sur 379 · XX. — Mon oncle se fait capucin · texte numérisé non relu

XX. — Mon oncle se fait capucin

La surprise dissipée, la joie calmée, il fallut parler raison, n Eh bien, monsieur, dit Vernier à mon oncle, quel parti allez-vous prendre? — Ma foi, je n'en sais rien. — Si vous m'aviez confié votre démêlé avec le recruteur, ce qui s'est passé entre vous et le ministre, je vous aurais donné des conseils, je vous aurais soustrait aux recherches, et on aurait peut-être trouvé des protecteurs faits pour arranger celte affaire. — Je l'ai arrangée tout seul. — I\Iais pensez donc il ce que vous dites. Vous avez résisté aux ordres du roi... — Pourquoi en donne-t-il de semblables? — Vous avez tué votre beaupère... — C'était un vieux coquin. — Et vingt autres... — Qui n avaient que faire de se mêler de cela. — Et savez-vous oii tout cela mène ? — Je ne m'en inquiète guère. — A être rompu vif. »

Un homme courageux brave la mort les armes à la main; mais l'idée de la roue est faiic pour glacer les plus déterminés, et Thomas pâlit aux derniers mots de Vernier. Celui-ci profita de l'impression qu'il venait de ]irodiiire. 11 peignit ce supplice avec des couleurs si fortes et si vraies, que la constance de mon oncle l'abandonna tout .i fait. Ce n'est plus cet lionime terrible qui deux heures avant faisait tout trembler; c'est un faible enfant aussi incapable de se déterminer que de résister à l'impulsion «lu'on voudra lui donner.

Vernier lui représenta que le maitre, dont l'hôtel avait servi de théâtre a la guerre, savait qu'il avait de l'argent, qu'il ne manquerait pas de chercher un dédommagement aux perles énormes qn'il venait d'essuyer; qu'à cet effet il donnerait à la police tous les renseignements nécessaires, qu'il indiquerait tous les parents et les amis qui pourraient donner retraite au dévastateur de sa maison , et qu'en conséquence il lui était impossible de garder mon oncle chez lui. Mon oncle, assis sur ses talons, les coudes sur ses genoux et le menton sur ses deui mains, écoulait tout et ne répondait plus. Vernier proposa différents moyens que mon oncle n'admit ni ne rejeta. Vernier le laissa à ses réflexions, et discuta avec sa jolie femme les avantages et le» inconvénients des différents partis qui s'offraient à son imagination.

11 voulait envoyer Thomas en Hollande, à Dantzirk , à Saint- Domingue, 011 son argent, qu'il avait heureusement exporté de l'hôtel, lui donnerait des moyens d'existence, et oii le souvenir de ses fautes passées le rendrait peut-être économe et laborieux. Suzanne, qui avait autant de jugement que de gentillesse , prévoyait que toutes les autorités se ligneraient contre son frère , qu'il serait proscrit partout, que partout ses manières et son langage le feraient remarquer, et qu'il serait arrêté avant que d'être aux frontières. Elle conclut qu'il fallait le cacher pendant la vivacité des premières recherches, sauf à se déterminer ensuite selon les circonstances.

Vernier se rendit à l'avis de sa femme, et il ne resta plus qu'une difficulté : c'était de savoir ou on le cacherait. Le jpèrc Vernier et le vieux sergent étaient des amis sûrs; mais ils avaient paru à l'Iiôlel, et leur coiidcscendaiice pouvait les compromettre et hâter la perte de 1 bornas.

Le grand sérieux avec lequel les jeunes époftx cherchaient des moyens rassurants ajouta au découragement du vainqueur, désespéré de l'être. Le jour commençait à poindre, et déjà il croyait voir entrer chez sa .sa'ur ceux qui avaient échappé à sa furie; il voyait plus loin un cachot noir et infect, la mine rébarbative des juges, et au fond du tableau, la redoutable barre de 1er. Celte effrayante perspective rendit quelque ressort à son imagination éteinte ; il s'occupa enfin de lui, et nomma d'une voix faible sa marraine de la rue Jean-Saint- IJeiiis, celle qui lui donnait dans son enfance des pommes de terre qu'il ne mangeait pas toujours.

Vernier, qui aimait beaucoup mon oncle, mais qui tenait singulièrement aux douceurs dont il jouissait près de sa petite femme, Vernier, dont l'inquiétude augmentait à chaque instant, saisit aussitôt celte idée. Mon oncle avait tncore le bonnet blanc, le tablier et le couteau à gaine. Suzanne lui couvre le visage de poudre, lui met une tourtière sous le bras, l'embrasse , et respire enfin en liberté en le voyant de sa fenêtre marcher vers un asile sûr et s'éloigner de son paisible domicile.

La mère Madeleine vivait encore. Ellc*|itait vieille et piailleuse , mais bonne diablesse au fond. Elle avait déjà ouvert sa boutique et étalé aux amateurs une falourde et trois choux, lorsque Vernier et mon oncle l'abordèrent. Elle pleura quand elle sut que ce grand jeune homme était sou filleul; elle ouvrit ses yeux éraillés quand on lui demanda un coin de son grenier; elle rit quand il lui rtit un double louis dans la main.

Pour empêcher dame Madeleine de parler du filleul aux commères du voisinage, il fallait nécessairement la mettre dans la confidence, ^ ernier lui parla de manière à s'assurer de sa discrétion, et il la quitta persuadée qu'un mot pouvait faire rompre mon oncle, et que le bon nieu la punirait tôt ou tard de l'avoir dit.

Madeleine logeait en effet dans un petit grenier, qu'il fallait que Thomas partageât avec elle; mais d'après sou indifférence pour les femmes et l'âge beaucoup plus que canonique de la marraine , il ne pouvait rien résulter du voisinage. Les méchants esprits n'auraient même pu en médire.

Dans le courant de la journée, Vernier porta petit à petit dans le galetas ce qui pouvait en rendre le séjour supportable, un peu de vin, un peu d'eau-de-vie, un peu de tabac. A chaque voyage, il renouvelait à Madeleine l'injonction de se taire, et à l'hoinas celle de ne pas sortir du taudis. Quand l'ordre des journées y fut à peu près établi, il cessa d'y venir, de peur de se faire remarquer.

Cependant le combat de mon oncle faisait un bruit de tous les diables; on eu parla même à la cour. Le ministre était furieux de son évasion; le lieutenant de police, du mépris de son autorité; le maréc'lial de Biron , de la mort de ses gardes-françaises; le Cliâtelet, de ne pas tenir le délinquant; les colporteurs, de ne pouvoir crier sou arrêt de mort; maître Samson, de ne pouvoir faire son office.

Ainsi que l'avait pensé Suzanne, le signalement de Thomas fut envoyé à tous les jirocureurs du roi, à toutes les maréchaussées, à tous les commissaires de la marine , à tous les commandants de place, à tous les pousse-culs, à tous les gouverneurs des colonies, à tous les ambassadeurs près les puissances étrangères, et même à nos consuls en Barbarie. Le roi, qui ne se mêlait jamais de ses affaires, et qui atlachait une grande importance à' celle-ci , parce qu'on lui avait monté la tète, le roi de France, parbleu, jura , la main non pas sur l'Evangile , mais sur le sein de madame de Pompadour, qu'il aurait raison de Thomas.

Thomas bravait de son grenier les rois , les ministres et les agents subalternes. Couché la nuit sur la paille, fumant le jour, quand il était seul, buvant avec Madeleine, quand elle pouviiit quitter la boutique ; perdant insensiblement les impressions sinistres qui l'avaient d'abord agité , il ne faisait des vœux que pour obtenir de Vernier un supplément de liquides proportionné à son estomac et à ses habitudes. Vernier , qui n'était pas très-sûr du beau-frère quand il était de sangfroid , résistait à ses instances ; il lui refusait même de l'argent , et Thomas, que la soif rendait industrieux, imagina de déterminer Madeleine à mettre son casaquin des dimanches au Mont-de-Piélé , « afin, disait-il , que je puisse boire , puisqu'il ne me reste que ce plaisir-là. >i II était bien sûr que Vernier finirait par payer l'écot, et Madeleine, qui aimait à siroter, trouva aussi sou compte à complaire au filleul.

Il but donc, le cher filleul, et si bien qu'il sentit un violent désir de humer le grand air et d'exercer ses jambes engourdies. Madeleine, à qui le vin avait donné de l'esprit , lui parla à peu près comme l'avait fait la gouvernante des Savoyards , à une époque moins grave ^ il la vérité. Il avait répondu à Madeleine qu'il aimait autant être enfermé à Bicêtre que dans son galetas; qu'il aimait autant être rompu une heure eu public que de l'être toute sa vie dans une mansarde , où il ne pouvait se tenir debout. 11 enfila l'escalier, et Madeleine, dont l'esprit ne pouvait le suivre, et dont le corps aviné était devenu immobile , le regarda aller en poussant un profond soupir. 1 Les Champs-Elysées sont à deux pas de la rue Jean-Saiut-Denis. C'était uu dimanche, il faisait beau; ciltc jiromeu.idc devait être couverte de monde , et ce fut celle qUi. mon oncle choisit , d'après le proverbe : Plus on est de fous , plus on rit.

M()^ OiNCI.K 1 lit) M AS.

Il M'avait pas fait (loiittniirs, qu'une pente irrt'sislible l'cntraina (lu côli- (les ciIVs, cl il se tiouva nez à nei avec \ ernicr et Suz.iiine, qui se réi;alaicnl CDiijujiakiiieiit do la liouleille de Idèie et de la douzaine d'ccliaudcs.

A son aspeil, Suzanni jeta un eii peieant; \ ei nier demeura pe- Irilié. Tlionias prit un tabouret, s'assit, vida la luiuleille d'un trait, et demanda un bol de pnneli. Suzanne prclendail (|u'il n'avait (|ue trop bu; \ ernier prctciidil ((u'il fallait l'aeliever, le niellre dans un l'iaere, et le porter ebcz lui. l.e bol fut servi; mais, cette l'ois, la pr(''vojan(e de Vernier se trouva en défaut. Tliomas, après avoir bii le puiicli ii peu près ii lui seul, se leva, et alla se perdre dans la foule (J'iin i)as ferme et assurt'.

On ne voit |>iis avec indifl'('rence un frère, un bienfaiteur, chercher de i;aietc de C(eur des daiii;(rs dont on a pris tant de |)eine à le (jaranlir. ')n ne pense pa-i s;ins efl'roi auv suites (pie peut avoir sa folle imprudence, et au dcsiionneur qui doit en rejaillir sur une famille innocente. Les pauvres jeunes ,i;cns ne fermèrent pas l'oeil de la nnil ; ils se parlèrent peu, et ils pensèrent, chacun de son côté, à ce qu'on |iourrait faire pour contenir un lionime t\\n voulait alisoliimciil être rompu.

Suzanne se lève de j;rand matin , et sans s'ouvrir ii son mari, (|ui n'i'tait pas dévot , elle fut consulter son confesseur, en qui sa mère, de pieuse mémoire, lui avait toujours dit qu'elle devait avoir une confiance sans bornes.

(.'e confesseur, le révérend père Esprit Je Tinchebrai , capucin indijjnc ' de la rue Saint-llonoré, jouissait de la plus haute considération auprès du scie, et , sans doute , il la mirilait. Il ne s'informait jamais de ce que les peliles filles faisaient (piand elles étaient seules; il ne demandait pas même aux petites fcnuncs .si /lur.v iiuirif lie somaienl fiax le Um i/rain sur la /uiv rc. Il était un des flamlicauv de l'ordre, lisant couramment son bréviaire, sachant à merveille que /i(jnis veut dire du pain , viiiuiii du vin, D'jus Dieu, et c'est tout ce (|u'il faut savoir pour opérer une consécration. C'était, en outre, un théoloijien crj;oté, ((ui embarrassait les plus subtils par la manière adroite dont il se rendait iniutelliijible . et quant .à rélo(iuein'e de la chaire, personne ne pouvait lui en remontrer, témoin ce sermon fameuv qu'il composa pour les capucines de la place Vendcime, <jui fit tant de bruit dans le temps, et dont, peut-être, vous ne connaissez pas seulement l'exorde, que je vais vous transcrire, pour vous donner une idée du tout.

1 Tant et tant de fois vous m'avez demandé, illustres amazones, que je vinsse dans votre bénin couvent, flanqué de toutes parts de bastions et de guérites, comme une Sion ine\pu;;nable, pour alimenter vos âmes virgintlcs du pain doucereux de la parole évaui;éllque, qu'enfin je suh venu, fai vu, j'ai vaincu. Je suis venu comballie, avec le ;;laive spirituel , les satrapes infernaux et le père frauduleux du mensonge; j'ai vu l'excellence de vos esprits , qui découvrent le talon des pensées les plus sublimes avant qu'elles aient montré le nez, et j'ai vaincu ma modestie, qui m'empêchait de paraître devant le parlement voilé de vos révérences cloîtrées. Puissé-je surgir, sans naufrage, au port désiré de vos flamboyantes approbations!

» Avant d'entrer en matière, faisons un petit compliment à Marie, l'étoile poussinière du ciel, le protocole de toutes perfections, cet océan de grâce, cette vertu sainte et lloltante sur la mer du monde, dont le Saint- r.sprit fut le pilote, et l'ange Gabriel le garde-marine, quand il lui dit : Are, Maria. »

l.e reste du discours est au moins de la même force , et les talents du père Esprit ne se bornaient pas à la prédication. 11 était auteur de deui ouvrages dont nous ne pouvons trop recommander la méditation aux fidèles : la Tabatière de la grâce, pour faire et ernuer vers le Sauveur, et la Seringue spirituelle, pour l'âme constipée en dévotion.

Le révérend père n'eut pas plut(jt entendu le récit de sa péiiilenle, que, touché de ses anxiétés, il forma le projet d'attirer à Dieu un péclieur enfoncé dans la senline du vice. 11 dit à Suzanne, dans son style séraphique, qu'il ne m'appartient pas de vouloir imiter, qu'aucune des actions de mon oncle ne portant l'empreinte de la bassesse, et n'étant que l'effet des passions, il ne fallait |)cut-être pour en faire un second saint Augustin, que lui mettre sous les yeux des exemples salutaires; que puisqu'il avait la force reipiise pour porter la sainte besace, il se chargeait de le faire admettre au noviciat; que la règle lui défendant de sortir de l'année, et nul profane n'ayant le droit de souiller de ses perquisitions l'intérieur d'un monastère , ily serait en sûreté; que si au bout de l'an le bienheureux saint KraïK^ois lui refusait ses grâces, il serait le niaitre de rentrer dans le monde, qui l'aurait peut-être oublié; «m'enfin, pour peu qu'il eût de raison, il sentirait que, quand on est brouillé avec le roi et la justice , il ne reste d'asile que dans les bras de Dieu.

Suzanne tombait d'accord de tout cela. .Mais comment proposer à un homme comme 'l'homas de se faire capucin? Il eût été plus facile de lui persuader d'aller attaquer seul et prendre Gibraltar. Sa révérence répliqua que le Uieu des miséricordes autorisait quelque-

' Les capucins prennent humblement la qualité d'iniJignM, comme les papes s'intitulent sertiieurs lies serrileun de Dieu. Ces Ji?rii(furj-/à étaient souverains ; «l les inditjntt ont confessé des rois, et par conséquent gouverné des royaumes.

fois une sainte violence. • Cumpelle intrare, » dit le l'&alinistc : Forcez-le d'entrer. (,»u'il eiilic donc, et je me charge du reste.

Suzanne rendit compte a \ ernicr de sa conversation avec le pire l'.sprit, et \ ernier trouva son idée excellente. Il n'entrait pas dans ses projels de mettre son beaii-fière dans un c'oitre pour hériter de son vivant; il était même persuadé ipie jamais il ne prononcerait son vœux; mais ne fit lin ipie le dérober aux recherches pendant queh|ueii mois, c'était gagner beaucoup. I.a difliculté se bornait a savoir comnient on forcerait Tliomas d'entrer.

NCriiier était sage, prudent, mais il n'avait pas l'esprit inventif, Suzanne, modeste, candide, était temme pourtant, et vive ce sexe Jioiir les expédients I Elle ne ditipie deux mots, et \ ernicr court eliei ciiii| ou six apothi( aires. Il r.ipporlc six i;raiiis d'opium ; les fait dissoudre dans deux bouteilles de bon lionlciiix. Il en met une dans chaque poche, et va rendre visite au beau-frere. Il lui fait une légère réprimande sur son escapade de la veille; il lui propo-,e de faire venir .à (liner. 'l'honias accepte, on se metii table. \ ernicr se ménage, Thomas se livre; l'opium fait son elVet. In fiacre attendait à la porte; on y eoiiclie mon oncle, on part, on arrive aux Capucins. On descend le iieopliNle; on le déshabille, on lui coupe les cheveux, on le passe dans la robe de bure, on le ceint du faïueiix cordon, on lui chausse les sandales, on le porte dans une cellule écartée, on l'cnferine it deux verrous, et on se retire.

Les vapeurs de l'opium se dissipent. Thomas étend les bras, il ouvre les yeux. l'ii prie-Dieu en chêne, un grand crucifix d'érable, une 'te (le mort frappent ses premiers regards; il se met sur son séant Sa robe, son cordon, ses sandales, sa têle rasée, ajoutent à son étonnenicnl. II saute de son grabat, eiiipoi;;iie le dieu de bois, et frappe a grands coups à la porte. La porte s'ouvre : vingt religieux, un cierge allumé à la main, entrent en silence, environnent Thomas interdit, et psalmodient un .Miserere. On lui présente la tête de mort, on la lui fait baiser; on le remet sur son lit, on le couvre du drap mortuaire, et on psalmodie un De profundis. L'imagination de Thomas se frappe; il regarde avec des yeux égarés, il écoute sans rien erttendre. Le père gardien l'engage, en nasillant, à se recommander au Très-Haut; il lui annonce que depuis huit jours il est condamné, et que la léthargie dont il sort vient de l'elTct terrible qu'a produit sur lui Vaudition de son jugement. Thomas proteste avec bonhomie (pi'il ne se souvient de rien de tout cela. Preuve nouvelle de la violence du choc, il ce qu'assure Sa Kévércnce, et elle ajoute qu'il sera exécuté dans la journée, il moins qu il n'accepte la condition à laquelle le roi, dans sa clémence, a attaché sa grâce : c'est de se faire capucin, et d'édifier le monde, après l'avoir scandalisé par ses excès; et on a tellement compté sur sa vocation , qu'on a répondu de lui au roi , et qu'on l'a revêtu d'avance du saint habit de l'ordre. « Allonsdonc, dit Thomas en soupirant, soyons capucin, puisqu'il le faut; mais, sacredieu! je ne croyais pas finir par là. »

Les pères indignes se recrutaient déjà difficilement, et le fils du moindre bourgeois eût rougi de s'agréger à un corps sale, juiant et ignare. En conséquence, le serviteur des serviteurs avait accordé aux capucins, dans sa sollicitude paternelle, un bref qui dispensait des épreuves du noviciat les sujets dont la ferveur ne pourrait supporter un an d'attente. fJomnie la réponse de mon oncle annonçait une ferveur extraordinaire, le père Esiirit lui proposa de se faire l'application du bref, et à l'instant même le père gardien reçut les vœux de Thomas, sous le nom de frère Ange, de Paris.

Ce n'était pas précisément ainsi que la chose avait été arrangée entre Suzanne et son confesseur; mais on n'a qu'un moment pour ramener la brebis égarée, et quand il .s'ofl're, il faut le saisir, yuel est le chrétien attaché à l'honneur de la religion qui condamnerait cette fraude pieuse?

On caressa beaucoup le frère Ange; on le flatta, on le fit bien manger et bien boire; on le laissa jurer le reste de la journée, et le lendemain, à l'issue des matines, on le mit en route, avec un compagnon, le hàton à la main, le capuchon sur les yeux, et la robe retroussée sur les côtés avec des bretelles de cuir.

Vernier, curieux d'apprendre le résultat du stratagème, avait fait semblant d'écouter une messe, pour se glisser de l'église chez le gardien. Il apprend que son beau-frère se rend au couvent d'Arras, sous la conduite d'un père pieux et adroit, 't que la famille peut ilisposer des biens de celui qui vient de mourii au monde, après, toutefois, avoir fait une aunnjne au couvent. A quoi eussent servi les représentations de \ ernier ? Thomas était encapucinatllé, et, comme l'observa très-spirituellement Pilate, de patibulaire mémoire, ce qui est dit, est dit.

Robin avait appris à Thomas à faire le marquis; le père Séraphin aiiprenaitau frère Ange à faire le capucin. Le long de la grande route, il le faisait parler du nez; il lui montrait les roulements d'yeux, les révérences avec les mains croisées sur la poitrine; il lui enseignait l'usage du chapelet; il lui répelait plusieurs mots mystiques, qui ont la ve"rtu d'arracher aux paysans la miche de pain, le quartier de lard, et, quelquefois, la poularde fine; enfin, quand on rencontrait une cha pelle, le père Séraphin y disait une messe blanche, c'est-a-dire une messe pour rire, et la faisait servir par le frère Ange, auquel il soufflait les répons.

MON ONCLE THOMAS

Le frère Ange s'impatientait , bâillait , tri'|)ii;nait , et île temps en temps s'i'oriait : •• Hé! va te faire f..., pire Séraphin! et le pire Séraphin ne fai>ail pas semblant de l'entendre.

On logeait dans loiiles les ca/mcinifres de la roule, et les pères indignes, prévenus par l'acolyte de mon oncle de la bizarrerie de son caractère, et de la nécessité de l'amadouer encore, le fêtaient à l'envi, l'abreuvaient ii gogo, et priaient pour qu'il pcrsévc ràt dans le clicmin de la grâce.

Mais, il Arras, les choses changèrent tout k fait. Le père Séraphin avait étudié à fond le nouveau frère, et il conseilla au gardien de prendre d'abord sur lui un empire absolu, s'il voulait l'enipcchcr de compromettre la diiinité de ri}rJrf. Le gardien, profond observateur, s'aperçut dans la journée m(^me que le père Séraphin ne l'avait pas trompé, i-i ipii' le frère Ange n'^ivaildu capucin que l'habit. Il essaya d'abord la voie des remontrances, dont le frère Ange se moqua complètement.

En servant la messe, il faisait des mines au célébrant, qui se tournait au Diiiiiinus vobiscuin; aui vêpres, il chantait le verset quand on entonnait l'antienne; il dérobait au réfectoire les rations de vin qu'il pouvait attraper; il manqu.iil à toutes les révérences; il jurait toujours par-ci par-là , et (|uaiid on l'envoyait il la quête pour vinj;tqiiatre heures, il restait huit jours dehors, parce qu'il n'aimait pas le couvent, et les paysans le choyaient, parce <|u'il était luron, et ([u'il ne cajolait pas leurs femmes; aussi rentrait-il ii la capucinicre chargé de denrées de toute espèce. Souvent la besace ne sufl'isait pas , et il se faisait alor.s pompeusciiuiit précéder de deux ou trois iines qui ployaient sous le faii, et qu'il chassait devant lui avec une grâce toute particulière.

Ces récolles abondantes adoucissaient l'acrimonie des humeurs des bons pères. On ne pouvait, sans outrager la Providence, sévir contre I organe dont Dieu se servait |>our faire pleuvoir sa manne; on ne pouvait non plus tolérer absolument les déportements du frère. Pour tout concilier, on lui infligeait de> pénitences douces, comme de l'envoyer il genouv, les bras en croix, au milieu du jardin, pendant que les autres dînaient, et frère Ange allait faire diète au cabaret, avec l'argent que Vcruier lui envoyait , quand il en avait besoin, et les bons pères n'avaient pas l'air de s'en apercevoir.

Un événement remarquable, un très-grand événement, un événement de la plus haute importance précipita la perte du frère Ange : le père provincial de la province d'Artois était mort, et il était question de lui donner un successeur.

Déjii les gros bonnets de l'ordre se rassemblaient de trente lieues à la ronde; déjii le jour de la tenue du chapitre était fixé, la salle des élections préparée, les intrigues, les cabales en activité.

Mais, mon très-cher frère et très-patient lecteur, ces intrigues, ces cabales ne ressemblent pas à celles des gens du monde , qui sollicitent ouvertement et qui cherchent ii nuire à leurs rivaux. Ici, le hasard, ou plutôt la sainte Providence décide seule en faveur du candidat, et c'est cette Providence avec qui on cherchait à s'entendre.

Tâchons de nous entendre nous-mêmes, et expliquons, dans toute son étendue, le mode d'élection que mon pauvre oncle ne connaissait pas plus que vous, et dont il eut le malheur de rire. Peut-être, hélas! rirez-vous vous-même, quand je vous dirai que tout tenait à un pou... Oui, monsieur ou madame, peut-être bien mademoiselle, tout tenait ii un pou qui s'appelle le pouséraphique.

La cloche a sonné. Tous les pères sont rassemblés autour d'une grande tible couverte de papier blanc. Les frères, qui n'ont droit à aucune dignité, sont humblement rangés en cercle derrière les Révérences. On chante le Vent Creator. On s'assied.

Chaque père tire un peigne de sa manche; chacun se peigne la barbe sur la table; une nuée de poux couvre le papier.

Aussitôt toutes les lunettes sont braquées; ou cherche, on examine, on conteste, on commente longuement, gravement, et quand le pou le plus gros, le plus gras, le plus appétissant est tiré de la multitude, et proclamé jiuu siraphique , les autres, soigneusement enveloppés dans le papier, sont brûlés dans l'encensoir, et la fumée de leur graisse offerte en holocauste au Seigneur.

Celui dont la barbe a eu l'honneur de produire et d'élever le saint pou, est nommé pruvéJtteur , ou, si vous l'aimez mieux, président du chapitre; et somme il est de la faible humanité de courir après les grandeurs, aucun père ne s'était peigné depuis le commencement de la maladie du provincial indigne; aucun ne s'était même gratté, et, au contraire, chacun avait soigné, alimenté, engraissé les insectes aimables a qui il pouvait devoir la prééminence d'un moment : première cabale.

La cérémonie préliminaire terminée, on procède ii l'élection. On marque tcriipuleusement le milieu , le juste milieu de la table. On y place avec respect le pou séraphique , qui va manifester les décrets célestes. Tous les pères ont le menton appuyé sur les bords de la table, et la barbe étendue en éventail. On .illcnd dans le silence et le recueillement qu'il plaise au pou de se choisir une relraile. et le prédestiné dont la barbe a recueilli ce trésor est à l'instant iiroiiiu au grade éminent de provincial, t^^ue d'efforts pour l'attirer, ce pou bénévole I L'huile de poisson, le cambouis, et ce qu'il y a de plus odo-

rant, a , dès le matin, humecté , parfumé, graissé les barbes des bons pères ; seconde cabale.

Le nouveau provincial entonne un Te Deum, les subordonnés font chorus, et le tout se termine par un grand dîner, où l'on boit à la santé des bienfaiteurs de l'ordre les vins excellents qu'ils ont envoyés pour la fête.

Dès le commencement des opérations mystiques, frère Ange avait ri de ce rire qui annonce le mépris des choses les plus respectables. On lui avait passé les jurements , le cabaret, l'ivresse , le défaut de soumission; mais rire du pou séra|)hique! c'est ce que capucin n'a j;.ni:iis pardonné, c'est ce qu'il ne pardonnera jamais. Comme la dissimul;ition est une des vertus du cloître , on ne laissa rien percer de l'indignation générale qu'avait excitée le frère Ange.

Il était il peine endormi, qu'il fut réveillé en sursut. On le saisit par les quatre membres, on le lie malgré ses efforts, on le bâillonne ])Our étouffer ses cris; on le prend, on le transporte dans une partie (lu couvent oii il n'a jamais pénétré ; on lève une grande pierre, on lui passe une longue corde sous les bras; on dit sur. lui les prières des agonisants, on le descend dans un trou de soixante |)ieds de profondeur, et on remet la pierre en lui disant : laifc h) pace , c'est-àdire. Allez en paix, à un homme qu'on envoie au diable.

Le frère Chrysostomc fut chargé d'avoir soin de lui, et les soins devaient se borner, tous les jours, i» une demi-livre de pain et une pinte d'eau, jusqu'il ce qu'il plût au Seigneur d';i]ipeler le frère Ange à lui. On écrivit à Vernier qu'il était mort subitement, ce qui était vrai dans un certain sens, appelé par les moines restrirlion mentale.

Cependant Chrysoslome, hypocrite consommé, n'était pa? au fond plus capucin que mon oncle. 11 avait été flibustier, hussard, et la conformité des goûts et des habitudes lui avait donné de l'amitié pour Thomas. H lui fais;iit faire bonne chère, lui fournissait du tabac à fumer, de la paille fraîche de temps en temps, el une robe neuve quand la sienne était usée. 11 ;iurait pu instruire Vernier de la position désagréable de son ami, mais ils n'étaient pas plus savants l'un que l'autre. Il eût fallu que Chrysoslome se confiât ii quelqu'un ; la moindre indiscrétion le perdait lui-même, et il craignait le Vade in pace. Il aurait pu faciliter l'évasion du pauvre captif, mais il eût fallu fuir avec lui, el il se trouvait bien d'être capucin. Il se borna donc ii de bons offices, qui ne pouvaient le compromettre, et à tromper l'ennui du patient, en lui faisant espérer que les bons pères se relâcheraient tôt ou tard. 11 savait, du reste, que les dévots sont persévérants dans la vengeance, comme dans l'ignorance, l'intolérance, l'arrogance , la bombance et la concupiscence.

Laissons mon oncle dans son trou , dont il ne peut sortir sans ma permission. Pour diversifier vos plaisirs allez oublier sa tristesse aux genoux de votre maîtresse , et puisse enfin l'enchanteresse , souriant avec gentillesse à votre noble hardiesse, encourager votre tendresse, passer d'amour à la faiblesse , et perpétuer votre ivresse !

Page 1