‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 252 sur 379 · XXII. — Je deviens aussi un petit héros · texte numérisé non relu

XXII. — Je deviens aussi un petit héros

Mon oncle dînait chez nous pour la dernière fois. II avait reçu son argent, et il partait le lendemain. Lorsqu'il entra, mon père était à ses affaires, et ma mère à la cuisine. Thomas me parlait de ses grandes vues avec cet enthousiasme que donne le pressentiment des succès. En réoulant, ma figure s'animait, mon sang bouillonnait, et dans un moment dont je ne fus pas m;iître, je tirai son grand sabre. Il cessa de parler, me regarda lixcment, et me tàta le pouls : n Tu es né pour la guerre, reprit-il , et non pour moisir dans un cabinet. N'es-tu pas honteux de te battre à coups de plume pour un peu de mauvais papier, tandis qu'il ne faut qu'une campagne pour t'enrichiret te rendre fameux? Il est temps de' quitter les jupons de ta mère. Envoie au diable l'écritoire et l'écriture, et prends-moi un sabre et une paire de pistolets : voilà ce qui sied à un jeune homme. Mais une écritoire, corbleu ! une écritoire! fi donc! »

Cette ouverture était trop de mon goût pour que je n'j^ répondisse pas comme mon oncle le désirait. 11 fut arrêté entre nous que je serais aussi un grand homme ; qu'il me ferait inscrire sur son passeport, que j'irais le joindre à la diligence, que nous partirions ensemble, et que nous aurions grand soin pendant la journée de ne pas nous laisser pénétrer par mon père, qui n'eût pas manqué de mettre obstacle à ma célébrité.

Quand je ne fus plus soutenu par la présence de mou oncle, je sentis des remords. J'allais quitter en fugitif de bons parents, qui ne respiraient que pour moi; je les livrais à de continuelles inquiétudes; si j'étais tué, ce qui ne me paraissait pas impossible, ils finiraient leur carrière dans la douleur et l'abandon. Mais aussi, si je me distinguais, si je parvenais aux premiers grades, si ma réputation et mes richesses embellissaient leurs derniers jours, combien ils s'applaudiraient que je ne les eusse pas consultés ! Cette considération l'emporta sur les autres , et cela devait être : elle s'accordait avec mon penchant. Je passai une partie de la nuit à écrire à mon père une lettre bien tendre, bien respectueuse, que je laissai sur ma table, et je m'amusai à bâtir des châteaux en Espagne jasqu'au lever du soleil dont mon impatience hâtait le retour.

Je me levai, je sortis sans bruit. Je joignis mon oncle à l'heure indiquée, et nous montâmes dans la diligence. Nos compagnons de route regardaient Thomas avec un étonnement mêlé de terreur, personne .ne parlait Thomas seul faisait les frais de la conversation. Il interrogeait tout le monde d'un ton tranchant, on ne lui répondait que oui ou non prononcés d'un air de déférence. Il se jetait ensuite dans la politique , il débitait là-dessus toutes les billevesées qui lui passaient par la lête, et plus il disait d'extravagances plus on lui témoignait d'égards : on le prenait pour un agent du gouvernement.

Nous arrivâmes à Calais le troisième jour, et nous nous établîmes chez ÎM. Meurice, qui tient une auberge très-jolie, très-propre, qui est plein de complaisance pour les voyageurs, qui les sert bien, et ne les rançonne pas.

( iomme, pendant la guerre, personne à Calais n'a rien à faire, pas même du h;ireng, on s'y promène sur une grande place, où on gobe à la fois les nouvelles et les trente-deux aires de vent. L'arrivée de mon oncle, dont les goutteux du pays se rappelaient les premières aventures, fit sur cette place autant de bruit que la bise, et les armateurs, les constructeurs, les matelots et les curieux vinrent en foule nous faire des propositions. IMon oncle leur répondit qu'il savait arranj;er ses afl'.iircs lui-même, et qu'il les priait de le laisser tranquille.

Dès l'après-dinéc , il s'occupa de son armement. Il me mena sur le port. Pendant que j'admirais la mer, que je voyais pour la première fois, que je faisais sur l'instabilité de l'onde des réflexions que je me gardais bien de communiquer à mon oncle, il courait partout et eianiinait tout, depuis le lony-pont jusqu'à la porlektte. «J'ai notre affaire, » me dit-il. C'était une longue barque, mince, légère.

MON ONCLE THOMAS

tiiilli'f V"'"' l'< coorsf. «"t ilii'is l.iili""ll<" soixaiilf lioiiimes ponviiionl tenir .Irlioul <t soirés. Mon oiulo parla, mari liiiula , jura, aclifla ft paya la liarquc. Il y fil mettre un mit, une voile et des avirons, et il pensa à faire son t''(^iiipaj;e.

Comme mie dévoie est diftieile sur le clioix d'un direeteur, une prude sur celui d'un amant, un pelit-niaitre sur (cliii d'un tailleur, un prot('i;o sur eeUii il'une plaie, un ai;ic.l<ur sur le poids îles louis, tel iiioii onile oliservait , seriiliit, i|i|in li:.it les sujets qu'il se proposait d'associer à sa i;loire. Il courait les caliarcls avec un sac de 1200 francs dans son cliapcau, il faisait hoire, il donnait de l'ar|;cnl, il enrôlait ceux qui lui convenaient, et il n'enrôlait que des jeunes gens. Il ne voulait pas d'hommes mariés, parce qu'il prélciulait qu'on

Le père Vcrnier.

se bat mal quand on pense à sa femme et à ses enfants, et je crois qu'il avait raison. 11 refusait encore les jeunes i;rns qui avaient quelque aisance, parce que l'aisance, disait-il, fait tenir à la vie. et qu'au contraire un gueui, à qui elle est à charge, l'evpose volontiers, et il avait encore raison.

Avec sa façon de voir, il n'avait trouvé que vingt hommes, et cela ne suflfisait point ; mais, avec son génie inventif, il se mit bientôt au complet. Il embaucha quarante soldats des plus braves de la ijariiison, à qui il persuada que le suivre ce n'était pas déserter : en elïet, servir sur terre, scr\ir sur mer, c'est toujours servir Cependant, comme les chefs auraient fort bien pu n'être pas de cet avis, on prit une petiie précaution pour tromper leur vigilance. On convint que le jour du départ ces soldats sortiraient de la ville , sous le prétexte d'aller manger del cren bouli ' au petit Courgain, qu'ils fileraient de là vers la rivage de la mer, où on les prendrait à bord.

Il fut question ensuite de trouver un capitaine qui voulût bien se borner i» com^nander la manœuvre, pendant que mon onde dirigerait les opérations. (Chacun a son petit amour-propre, et aucun des capitaines de Calais ne voulait servir en sous-ordre. M. ^leurice, toujours obligeant, nous lira d'embarras. Il nous amena un certain Miini-Diibor, qui n'était pas capitaine, qui n'était pas non plus simple matelot, qui savait le métier à fond , qui était brave, qui buvait sec , qui |iaraiisait digne à tous égards de seconder mon oncle, et qui consentit à n'être que l'instrument de sa gloire moyennant vingt louis comptants et quatre parts de matelot dans les prises.

11 ne restait plus qu'à s'occuper des munitions de guerre et de bouche, et ces deux articles furent bientôt réglés. Comme on trouve à bord des vaisseaux anglais des canons, des fusils, de la poudre, des boulets et des balles, mon oncle jugea inutile de se munir de tout cela. Soixante bouts de fleuret bien atVilés , et de vingt pouces de longueur, moulés de manches de bois , composèrent tout notre arsenal. Comme les vaisseaux anglais sont encore abondamment pourvus de vivres, les emplettes en ce genre se bornèrent à un baril d'eau-

' Excellent loilage qu'on ne sait préparer qu'à Calais. On en vient manger de Londres , de Pétersbourg et de Pékin.

de-vie de soixante pintes et n un sac de soixnnie livres de biscuit. Le bàliinent de iiiiiii oncle, tout éipiipé el prêt à mettre en mer, lui revenait à i|uali'c mille francs.

On coiiiiiienca par rire beaucoup à (;alai8 de ces préparatifs, et quanil ou fut l.is de rire , on finit par muriiiiirer. I.es gens qui ont la

manie de se mêler de tout ri présiiiliTent au co inilant de la place

qu'il était de son devoir d'eiiipêclicr la jeunesse calésienne de suivre un fou à la boucherie. Ilienlôt toute la ville fit r/ioru.i, à l'exception des vingl jeunes gens , que mon oncle tenait toujours entre deux vins ou inire deux bii'res, et qui ne diiiilaieiit de rien.

Cependant le citoyen comniandant se crut obligé de céder à ce» clameurs générales, et il vint voir mou oncle, (^e n'est pas qu'il s'embarrassât beaucoup de ce quj deviendrait celte brillante jeunesse; mais on est bien aise de complaire à ses concitoyens. Aux premiers mois du commandant, mon oncle tira d'une moitié de mouchoir bleu un papier dont il n'avait pas encore parlé. • Tiens, frère et ami , dit-il à l'olVieier, voilà de quoi te casser le nez. • (Tétait un ordre en bonne forme, à toutes les autorités civiles et militaires, de laisser le ciloyen Thomas, sans-culotte éprouvé, mailre absolu de diriger ses entreprises contre les enucinis de l'I'.tat, et de lui fournira sa première réquisition les secours de tout genre dont il aurait besoin, et ce à peine de destitution pour les contrevenants, et signé liuhespierre.

Mon oncle ne s'était pas fait lire ce papier, et il n'en connaissait que le contenu en général. Le commandant avait prétendu le mener, et ce fut lui qui mena le comniandant. Il nie fit écrire les noms des quarante soldats que nous avions embauchés, el il rr(/ui7 qu'ils lui fussent envoyés à l'instant. L'ollieier salua profondément le protégé du citoyen Kobespierre, et sortit. In quart (l'heure après, les quarante braves entrèrent. Thomas les établit à discrélioii chez M. .Meurice, cl il ne fui plus q'ie^iiuu de cren buuli.

Les deux époux.

Je n'aurais pas été fâché que le commandant fût parvenu à di'jouer les projets de mon omle. il me paraissait dillieile, aulanl que dangereux, d'attaquer el de piendre des vaisse.iiix avec des bouts de fleuret. Je crois même que je n'aurais pas éle lâché de rester à terre tout à feil : l'approche du moment critique avait singulièrement aflaibli ma passion pour la gloire. Mais comment déclarer cela à mon oncle! Le neveu de Thomas avoir peiirl 11 était homme à me faire sauter la tête d'un conpde pistolet, et j'aimais autant courir le risipie de le recevoir de la main d'un .\nglais.

Depuis huit jours que nous étions à Calais, mon oncle allait régulièrement matin et soir cx.iminer du rempart les bâiimenis anglais qui croisaient à la rade, pour enlever au passage deux pauvres corsaires qu'on éipiipail dans le porl. Jiisqii'..lors il n'avait découvert avec sa longue-vuf que quelques culter'i, quelques sloops de dix à douze canons, et il retournait a son auberge avec humeur. Ce jour-là , c'était un vendredi matin , les bâtiments légers étaient disparus et rem-

MON ONCLE THOMAS

j>lac<!s |>ar une frt'ffalo ilf trente ciinons. Mon oncle lit un saut , se frotti les iiiuins, ni'cinlirassa et nie passa su lunette : • l.li hien , qu'en ilis-iu? — Superlie vaisseau, mon oncle! — 11 est à nous. Allons il bord. »

Je treiulilais de tous mes luenilires. Ileiiteusenient la joie Irès-aclive Je Tliumas ne l'ii peiinil pis de s'en iipcri rvoir. Il court, il requiert le tanihour du posic du ll.ivrc de le suivre; il pircouil les rues au son de la caisse, et ordonne il ses enrôles de se rassenililer ii l'instant cliei M. MeHiice. Il ouvre le i;arde-inan!;cr; il porte sur la table de la cuisine un paie d'Amiens, une iliiidc ilc l'rri|;ueu\ , un quarlierde veau rôti cl un froiuaije de llolliinde. 11 lire de la broclic un ijigot et si\ poulets; de dessus les fourneaux, un haricot de mouton et dou/e pii;eons en coiiipolc. Il fait mouler de la cave une feuillette de bordeaux et un panier de cinquante bouteilles de cbampiij;iic. On met le couteau ilans les viandi's, on dresse la feuillette , on la défonce, on y p.iiise ii plein verre, on fait sauter les bouclions de cliampi!;ne, on fait sauter les bouteilles vides, on altaipie les pleines , on boit , on n)nni;e tout en riant, en cliunlant, en jur.int, en );aml>adant.

Pour le doserf, Tlioiiias f.iit apporter un cliaudroii dans lecjuel il verse vinRt pintes d'eau-dc-vie ; il y mêle deux livres de poudre à canon , qu'il délaye avec ses mains noires et déclurnées. On avale ce breuvage infernal, on s'en barbouille la fii;ure aux cris de : I (ce la ri'inil'liijtie ! les tètes se vulciinhvnt ; mon oncle saisit le moment, il paye, prend le reste de son ari;ciit, et on part bras dessus, bras desso is . pour aller souli'iiir l'iionneur iln pavillon français.

J'avais remarcpié avec étonnement que mon oncle ne buvait pas, ou qu'il buvait peu. Je remarcpiai avec pins d'élonnenient eniore qu'il paraissant calme et réfléchi. Je iui;e.ii dès lors (pi'il avait lesqualilcs nécessaires pour bien commander. Pour moi , qui avais senti le besoin de nie uo/ciin/scr comme les lutres, je m'étais donné le coup i/(' /■'ii/ii7, et je me crus diijne alors de marcher sur les traces du grand homme.

Fdiichoti-la-Pousfièrc, la femme liu ])ort la plus laide et la pliis connue , nous suivait en tournant ses petits yeux et eu faisant dan-cr ses ]T;rosses mamelles : « Hé, mé Diu ! monsieur Thomas , oii qu'ons allez? — Guerroyer, f — Kst-ce qu'ous ne voyez pon c'te frênaie? — Je vais la prendre. — S'embar(|uer un viiulcrdi! — Je m'en f... — Oiis serez coulé bas, monsieur Thomas. — Je m'en f... laisse-moi tranquille, et va au iliable ! •

INous descendons dans notr, barque , la voile est tendue , les rames secondent le vent , nous sortons du port à la vue des habitants étonnés, qui de la jetée nous disent le dernier adieu. Nous étions debout , pressés, pouvant à peine résister au roulis, et portant chacun notrt' fleuret à la ceinture. .Mimi Duboc tenait la barre du gouvernail, mon oncle était à l'avant, presque nu, le corps et la figure couverts de j)oil, la tète chargée d'un énorme bonnet de peau d'ourson, l'air terrible, et le porte-voix ii la main.

Quand nous eftmes dépassé le Fort-Rouge , Thomas fit carguer la voile et donna l'ordre. • On va nous héler de la frégate , je répondr.ii. Nous essuierons le feu des batteries de bâbord ; on nous manquiri. Pendant qu'on rechargera, ou que la frégate virera pour nous envoyer sa volée de tribord, mous aborderons, nous entrerons par les sabords; VOUS poignarderez tout. Mon neveu, Duboc et moi, nous courrons à la sainti-liarln' , et nous verrons après. Allons, f..., hisse la voile , cl en av. ml? — Kn avant 1 » répétàmcs-nous tous h la fois. El au bout d'un quart d'heure nous nous trouvâmes à la portée du canon.

Les Anglais avaient braqué leurs lunettes sur nous, et nous laissaient approcher. Il y avait si peu d'apparence que soixante hommes sans armes osassent attaquer un bâtiment de cette force, que peutêtre ils nous prir( nt d'abord pour une biri|uc de cartel. Cependant ils étaient sur leurs g.irdes , et nous apercevions dislinctemenl les eanonniersà leurs pièces. « (Jui vire! nous crie un oHicier anglais. — Franc! répoml riiomas d'une voix de stentor. — Que voulez-vous? — Nou-. prendre. • A l'inslanl la volée de bâbord part, et ne nous manque pas, comme se l'était persuadé mon oncle. Le mât, la voile et une partie de l'avant sont emportés; neuf hommes coupés en deux, et un boiibt de sept nous a percés a l'eau. « A bord, Dniioc ! à bord de l'.Vngl.iis ! » criait mon oncle, et il bonch:iil le trou du boulet avec une jambe qui se trouva sons sa main, et nous jetions les morts à la mer, et nous vidions l'eau avec nos bonnets.

La frégate était en panne, elle avait peu de voiles dehors, la manoeuvre n'était p.s facile. Cependant nous avancions à force de rauies, cl elle voulut virer de bord pour faire feu de ses autres batteries. Duboc lit la même manœuvre, et se tint constamment à bâbord de l'ennemi. .Ses caiionniers rechargeaient il la hâte; mais UuUs étions déjà ii denii-portce de pistolet. >ous essuyâmes encore une décharge de mmi^queterie qui nous tua trois hommes et en blessa six légèrement. iSous nous trouvâmes alors sous la courbe du vaisseau, par conséqueni hors d'atteinte, et nous sautâmes .i l'abordage. Thomas entra le premier par un sabord , et reçut un coup de hache d'armes qui lui ab.ittil le nez et la moitié d'une joue : il n'en fut que plus terrible. Il renversait tout avec son poignard ; Duboc faisait des merveilles , et tout en jouant de mon fleuret , je les suivais de trèsprêt, car je ae savait pat oii était la sainte-barbe.

Elle n'était gardée que par quatre hommos, qui n'avaient, selon l'usage , qu'un sabre il la main. Ils demandèrent la vie. Le sang de Thomas coulait ; il les poignarda tous les quatre. Nos gens avaient 6alaiir les enirc-ponis, et II se crni mailre du vaisseau : il était loin de son compte. On n'avait tue i|ue les canonniers, (|uelques charpentiers , le cuisinier et le chirurgien, car on tuait tout ce qui se prétait. 11 restait sur le pont et dans les mananivres cent cinquante hommes au moins. Ils avaient lermc les écoulilles sur nous, et paraissaient se disposer ii faire voile jiour l'Angleterre. Nous nous trouvions prisonniers sous les ponts, au sein même de la victoire. Thomas , enragé de ce contre-temps, cria au capitaine anglais qu'il voulait parlementer. On parli'iiienla , comme on le peut à travers des jdanihesde trois pouces. « Apprends, chien d'Anglais, dit mon oncle, que des gens comme nous ne se laissent pas mener en prison. Je te donne ein(i minutes pour mettre bas les armes. Si tu refuses, je mets le feu aux poudres, et nous sautons ensemble. » 1,'Anglais, aussi brave que mon oncle, lui cria à son tour qu'il s'en f...tail. Thomas, exaspéré par celte réponse, enfonça à coups de hache la porte lie la sainte-barbe , défonça un baril de pou'lrc , et courut prendre nue mèche aux bal te ries.

Notre héroïsme, ii nous subalternes, n'était p.is tout ,i l'ait si vigoureux que le sien. Nous trouvions qu'il n'y avail pas de com|vlraison entre les désagréments de la prison et les inconvénients du saut (|ii'il voulait nous faire faire. Moi, je n'osais rien dire; mais nos gens se jetèrent sur lui, lui arrachèrent la mèche, et l'un d'eux fut la jeter à l'extrémité de l'entrepont. Thomas ne se connaissait ])lus; il les traita de lâches, et tomba sur eux à grands coups do lleuret. 11 en avait tué deux, et continuait de manière à pouvoir dans peu de moments sauter en liberté. On le saisit, on le désarma, el on le lia fortement à la tige du grand mât. J'avais l'air de le défendre, et je recommandais tout bas à nos gens de bien serrer les lueuds : je me sentais pour le saut une aversion de tous les diables. A présent ([ue je pense de sang-froid à la fureur de mon oncle, je ne conçois point comment elle ne l'a pas suffoque, ou comment ses blasphèmes n'ont pis fait abîmer le vaisseau.

La confusion , le bruit , inséparables de pareils événements , n'avaient pas permis d'entendre les cris de quelques malheureux renfermés dans la cale. Duboc crut, le premier, distinguer quelques mots; il prêta l'oreille. On lui parla français, et il ouvrit aussitôt, (^'étaient quinze de nos compatriotes qui avaient entendu la contestation de mon oncle avec son équipage, et que la peur de sauter avait rendus blêmes comme desclercs au sortir du carême.

Ils nous racontèrent qu'ils étaient partis du Havre avec soixantetrois mille livres ècus pour aller prendre à Hambourg un chargement de blé. C'était le bon temps oii on nous distribuait pntriotiqwment deux onces de pain de fèves ou de chènevis par jour qu il fallait attendre à la porte du boulanger depuis onze heures du soir jusqu'à sept heures du matin : c'était de l'ordure bien achetée. Le farinier du Havre avail été pris la veille par la frégate ; les Anglais avaient fait passera leur bord les hommes et les espèces, et avaient coulé le bâtiment, qui n'était bon qu'il les embarrasser dans leur croisière. A la vérité, les négociants du Havre auraient pu ne pas hasarder leur métal, et prendre des lettres de change sur Hambourg; mais comment faire connaître aux espions du citoyen Robespierre qu'on avait soixante-trois mille livri's <>(■«.«, sans s'exposer à perdre soixante-trois mille têtes, si on les avait eues?

Pendant qu'ils nous faisaient ce récit, qui ne nous intéressait guèrci un autre incident renouvela mes terreurs. On avait jeté sans réflexion la mèche qu'on avait ôtée à mon oncle sur des fagots soufrés qu'on lance allumés dans les manœuvres de l'ennemi pour faciliter les abordages, t^ne fumée épaisse et jaune remplit font ii coup l'enlre-pont , et la flamme se manifesta à la jiroue du bâtiment. Il était facile encore de rétiiiidre; mais il fallait de l'eau, et comment en puiser sans se mettre .a découvert et recevoir d'en haut des coups de fusil il bout portant ? Nous étions tous dans la désolation , et je vis Thomas sourire.

Nous délibérions en désordre, et une autre scène se jouait sur le pont. Dès que les Anglais se virent envelo|qiés par la fumée qui sortait des sabords, ils ne doutèrent plus que mon oncle n'eût exécuté eu partie la menace qu'il leur avail faite. Ils n'aimaient pas la grillade plus que nous; ils frémirent ii leur tour, et sommèrent brusquement leur capitaine de se rendre. Le monsieur s'eniêta aussi, et on lit en haut ce que nous avions fait en bas : on lia le capitaine anglais, on ouvrit les écoulilles, et on nous cria qu'on se rendait.

Nous étions bien sûrs que mon oncle, que le hasard rendait vainqueur, ne penserait plus à faire le saut périlleux.

On le détacha avec des marques de respect, et on lui demanda pardon d'avoir voulu le sauver malgré lui. Il avait autre chose ii faire que de répondre il des compliments. Il ordonna aux Anglais de descendre l'un après I aulre, et de déposer leurs fusils a ses pieds. A mesure qu'ils obéissaient, nos gens s'armaient. Duboc faisait iirendre aux prisonniers des seaux et des mop<<. En cinq minutes, il ne resla plus de traces de feu , cl les Anglais allèrent dans la cale remplacer ceux que nous avions délivrés; un clou chasse l'autre. Ce fut alors que,

MON ONCLE THOMAS

passant de riiiqiiit'Iiuli' à l'i-xcès de la joie, nous ninnlAmes sur ce pont où nous ne devions p^inillrc que pour y recevoir îles fers.

l.c premier soin de mon onele lut de eoiiper les cordes qui retenaient le capitaine aiii;liiis. Il lui serra la main, el lui lit prendre un verre de rliuiu : € Tu es un liomiiie, toi, el j'ainii' les l>ra\e-i ijeiis. Prends la chaloupé, (pialrc de les uialelols, el relouriie en An|;lcterre. J'espère ijue nous luius renconlierons (|iicl(|'ie jour à forri s éjjales, el sacredieii, nous aurons le plaisir de brûler quelques amorces ensemble. •

Après le ilèpart du capitaine, I )uboc mil le cap sur Oilais. Nous en liions « loijjnés de dcu\ licHies au moins , el nous ne restions pins que Irenle-neuf en èlat d'ai;ir. I.es (|uiii/.e (pie nous avions délivrés faisaieni un tolalde cinquanle-qnalre liommes. Il en fallait cenl vin|;l au moins pour le seul service des b.illerics, et nous avions plus de cent prisonniers à (jarder. Mon oncle sentit bien que ce n'élail pas le nionieni de l'aire ie];cnlil,el il fil laisser le pavillon l>rilanni(|uc, pour ne pas attirer sur nous les croiseurs aiii;l.iis qui élaicnt dans la (\lanche. S'il aimait ii se battre, il aimait bien autant à yarder ce qu'il avait pris.

Peiulant que nous marchions à pleines voiles, Thomas fit apporter sur le i>onl la caisse aux soixante-trois mille livres, pour éviter, disait-il, renlrcmise du juge de paix, l'n effet les vinj;t-quutre lieures n'étaient pas révolues depuis que le vaisseau norm.iml avait clé pris |iar la frênaie, et les premii rs ]iropriétaires étaient foiulés à réclamer leurs fcuids. .l'en fis l'observation, moi, homme île loi, el pour prévenir tomes difficultés , il fut résolu qu'en arrix'ant à Calais j'écrirais au nom lie mon oncle au citoyen lîobespierrc que des gens qui ne savent pas nianijcr du pain de fèves et de cbènevis sont infailliblement des aristocrates, et que leur argent était partagé entre les bons saiisculoilesqui ravaient repris aux Ani;|ais.

En conséquence, chaque liomuie recul comptant quinze cents francs fn belles espèces sonnaules. Uuboc en palpa six mille , et moi en qualité d'écrivain et d« conseil privé du capitaine, les trois mille qui reslaicnt. Nos quinze Noriuauds, qui ne s'étaient point battus, cureni pour leur part la permission de se faire tuer avec nous a la première Occasion, et mon oncle , d'un désintéressement tout particulier, se conlenta pour la sienne de la frégate tout équipée el pourvue de vivres pour trois mois : ce qui ne valait guère que cin<i cenl mille livres. On nnirmura un peu ; mais il répondit que son vaisseau serait toujoursouverl aux braves qui voudraient voguer avec lui il la fortune, cl il proposa de se brûler la cervelle sur l'heure avec ceui à qui ses arrangements ne conxieudraient pas. Un matelot, un soldat qui gagne quinze cents livres en deux heures n'y regarde |)as de si près. Tout le monde se tut, el nous mouillâmes sous le canon du Fort-Rouge, le pavillon anglais renversé , et le tricolore flottant glorieusement à la vue du port. La jetée était couverte de ces mêmes habilanls qui quatre heures axant nous traitaient d'insensés. Les chapeaux étaient en l'air; on nous saluait, on nous tendait les bras : voilà les hommes! toujours tournes au soleil levant.

' Grandes tentatives.

Duboc fit les signaux d'usage pour faire arriver les lamaneurs. Mon oncle mit ses prisonniers dans les barques, il y descendit avec moi et l'élite de son monde; il ne laissa pour veiller sur le bàlimenl que Duboc et les quinze matelots, qui, n'ayant rien partagé, auraient pu jaser sur l'irrégularité de la confiscation el du partage. Nous finies notre entrée triomphante aux acclamations générales. Fanchon-la- Poussière nous en)brassa. M. Meurice nous embrassa, de jolies dames nous embrassèrent; c'était ii qui nous embrasserait. Nous reçûmes les l'élicitalions des aulorilés consliluécs, de la garnison, des aftiliés aux jacobins et dos comédiens, ou soi-disant tels, les unes en prose, les autres en mauvais vers. Le juge de paix témoigna quelque envie d'aller inventorier notre ])rise. Mon oncle lui dil sèchement qu'il ne lui croyait pas le pied marin , qu'il pourrait tomber ii l'eau , el qu'il lui conseillait de renoncer à la fantaisie de faire le juge en pleine mer. L'homme de plume se tint pour bien averti.

En réjouissance de sa victoire , Thomas ordonna les apprêts d'une fête magnifique. Deux cents couverts sur la place, servis par ïL Meurice; un amphithéâtre pour un orchestre conduit par M. Senlis , un bal, non paré, dirigé par >L Venirouillac; tout le monde admis, indistinctement, à sauter sur le pavé, à boire et à manger une partie des huit mille livres que mon oncle portait dans sa ceinture; el si nos convives ne furent pas composés de la meilleure compagnie de Calais , c'était au moins la plus sautante et la mieux mangeante. Il en coûta mille écus k mon oncle, mais celte prodigalité apparente favorisait de vastes projets dont il s'occupait déjà; et le soir même il enrôla cinquante soldats et vingt-deux matelots, dont les soeurs et les maîtresses se seraient, je crois, enrôlées aussi : mais Thomas n'était pas amateur.

Le lendemaiu il fit imprimer par M. Mauri des affiches dont il me dicta la minute dans son style ordinaire, et dont il m'ordonna d'aller tapisser les murs de Dunkerque et de Boulogne. C'était une invitation a la belle jeunesse de se joindre au fameux Thomas, extermina-

teur des Anglaif e( des moines. Tel fut le titre qu'il prit dès Ion», el que la posiérilé, loujourii juste, lui conservera sans doute.

Sa grande répulalion, ses écus lâché» ii propos, et l'espoir d'une fortune brillanle, me proiMirèrenl beaucoup plus de monde que je n'en voulais. Eiilide aux inslruilioii» de iiioii oncle, je ne pris que des hommes éprouvés, célihalaircseï d.iiis l,i misère jusqu'aux oreilles. En moins de dix jours, nous eùiiii's une eidii'cliun précieuse des pliM graiuls vauriens du pays, composée de cenl matelots, de cent einrpiaiile canonniers de terre ou de marine, et de cenl cinquante fusiliers. C'était beaucoup trop pour une frégate de trente canons, mais mon oncle avait une façon de combattre qui éclaircissait diablement les rangs.

Pendant que je lui organisais une armée, il s'occupait des moyens de la l.iire exister, et de la vêlir à peu de frais. Comme il n'avait plus il'argenl, il mit eu réc|uisilioii les lits, les garde-manrjers et les caves des meilleures maisons, parce qu'il voulait que ses hommes fussent bliii. Comme ils étaient déguenillés, il mit en ré(|uisilion tous les draps qui se trouvi'rent dans la ville. Il requit tous les inanehons el loiiles les peaux di' mademoiselle Leeat pour faire îles bonnets, toiilis le^ toiles de iM. brullé pour faire des chemises, el tous le» cuirs de M. Diipiiis pour faire des souliers. Comme le citoyen Uobespierre avail persuadé ii ses égaux qu'ils étaient trop heureux de doiinir ce (|ii'ils avaienl, et ce qu'ils n'avaient pas, à ceux qui se battaient (lour

; lui, les réquisitions de mon oncle n'éprouvèrent pas la moindre contr.ulii lion.

M.iis comme il n'y a que deux marchands de drap ii Calais, et qu'ils ne sont pas infiniment fournis, mon oncle fut obligé de donner .'■ ses ilill'érenls corps des uniformes dilTérents. Il mit ses canonniers en blanc, ses uialelols en ro-.e , et ses fusiliers en citron. Pour lui, il se

\ fil habiller d'une carmnyn'i'e noire complète , parsemée de têtes de mort blanches, et d'os en sautoir; avec cela, une moustache qui lireuail des bajoues cl qui montait jusqu'il l'œil, un large emplâtre noir qui lui couvrait le nez el l'autre moitié de la figure, et il lie ressemblait pas mal au devant d'autel d'une messe de requiem.

Pendant que les tailleurs, les cordonniers, les fourreurs, les lingères travaillaient pour le grand ré(iuisileiir, M. Lavaqiierie lui fai- Siiit, à coups de hache, une ligure de la Liberté, qui lui ressemblait parfaitement, car la liberté d'alors n'était pas belle; et une jolie, mais Irès-jolie marchande de modes lui brodait, sur un superbe pavillon. Egalité, Fraternité, en caractères de quatorze pouces. Elle avait senti quelque répugnance à travailler pour mon oncle, mais elle s'était bien gardée d'en rien laisser paraiire, parce qu'elle craignait qu'apies

; avoir requis son taffetas, il ne la mit elle-même en réquisition, et fr.inilicmenl en sa place je n'y aurais pas manqué.

<^)u,in(l tout fut prêt, mon oncle me fil écrire et porter ii tous ses fournisseurs des bons- payables par le receveur du district, qui p.iya ou ne paya point. Il assembla sa troupe en grand costume: il lui fit une harangue, dans laquelle il s'embrouilla, cl oij personne ne com-

I prit rien, ni lui non plus; mais sa péroraison fil un effet du diable. Il gesticula, il hurla, il fit tournoyer son sabre sur sa lêle, et il répéta trente ou quarante fois la kfirielte de ses gros jurons, qui valaient mieux que les meilleures phrases. On se mil en marche, on défila

I devant les habilanls, enchantés, malgré leur patriotisme, d'être débarrassés de nous el de nos réquisitions; on prit le pavillon chez iiiaclemoiselle Roubier, qui le présenta d'une main limide. Pour n'être pas requise, elle était restée en bonnet de nuit, el n'en était pas moins jolie.

On enleva tous les rubans qui se trouvèrent chez madame Hede, on en chamarra la statue de la Liberté, on la porta, en chantant la Marseillaise, ;i bord d'une chaloupe; l'armée s'embarqua dans vingt autres, et on vogua vers la frégate. Les charpentiers détachèrent et jetèrent ii l'eau une Diane fort bien faite, et on jucha en sa place la Liberté, qui, dès ce moment, donna son nom à la frégate.

Ceux qui nous avaienl amenés marquèrent la plus grande envie de faire à bord l'inauguration de la nouvelle sainte, mais mon oncle ne connaissait plus les gens dont il n'avait plus besoin : il fit déployer les voiles, et renvoya les Calésiens ii Calais.

Un enragé, qui en commande cinq cents, a des précautions à prendre , si toutefois il en est de rassurantes' contre de pareils hommes. ■Mon oncle fit ce qu'il put pour assurer l'iiixiolabilité de sa personne et l'exactitude du service. 11 procéda d'abord aux promotions.

« Nous sommes tous libres et égaux, mais vous m'obéirez, dit-il, parce que je le veux ainsi.» Il se nomma donc général des troupes |irésenles et i< venir ; il nomma Duboc amiral des vaisseaux pris cl il prendre, et moi agent général de plume de la (lotte el de l'armée de terre, ('es premières nominations passèrent sans difficulie. Mon oncle voulut nommer aussi les ofliciers subalternes, l'équipage jeta les hauts cris, et prétendit, à l'instar des troupes de la république, choisir ses capitaines, ses lieutenants, ses sergents et ses caporaux, loiit ne va pas toujours au eré d'un conimandanl, et le plus opiniâtre, quand il esl seul de son avis, est obligé de céder. Mon oncle céda donc, et l'équipage fil des choix assez mauvais, selon l'usage; mais 1 bornas trouva sur-le-champ un moyen qui remédiait à cela... Voyez l'article 3 du règ'cnien' qui suit.

Les olljcicrs reçus, les escouades formées , et les postes assignés, le

MON ONCLE THOMAS

serment (l'oliii>saiicc , le sermeiil de vaincre ou mourir, le serment de ne rien drlourncr du butin, tous les serments possibles qui ne coûtent rien il des briijands, et (|ue parfois les i;i'ns liiuides prêtent assez l'aeilenient , lurent inoIVris ii haute et inlilli;;ilile voix, et on s'oeeupa de la eonlection d'un rèi;lement en vini;t articles, que j'écrivis sur le bas du beaupré, à mesure que le i;énie rréatetir de mon oncle les enfantait. Les voici tels qu'ils sortirent de son cerveau, à quelques mots pri-s, que jeju|;eai convenable de rectifier.

1" Le i;énéral Thomas a seul le droit d'iniaijiner et d'ordonner les expéditions.

2" Le conseil de jjuerre, comitosé de l'amiral, de l'agent de plume et des capitaines, a le droit de représentation ; mais le général Jhomas n'en fera toujours c|u'à sa tète.

:l° Le j;énéral cassera tous les officiers qui feront mal leur devoir, et il nommera à leur place.

4" (Juiconque refusera d'obéir, ou portera la main sur un de ses supérieurs, sera fusillt^ aussitùl. Hors du service, les injures sont tolérées.

S° (^luiconque, au cri de Branle-bas, ne se rendra pas à son poste, sera fusillé.

0" (Quiconque reculera an feu, ou à l'arme blanche, sera abandonné sur la ])rochaino cote , avec un jupon au derrière et une quenouille au côté.

7" .'Mais comme la loi doit également récompenser et punir, celui qui sautera le premier ii l'abordai;!' aura double |)arl.

Sof^elui (|ui arrachera le pavillon ennemi aura triple part.

9° Celui qui tuera le commandant ennemi aura quadruple part.

lO" L'amiral aura le cinquantième net dans toutes les prises.

M" L'aijent de plume aura le centième.

13° Le général ne veut rien pour lui, mais il prélèvera ce qu'il jugera nécessaire à l'entretien des vaisseaux etauv frais des entreprises.

Pour l'exécution îles six précédents articles, le butin sera fidèlement déposé par chacun au pied du grand mât.

13" Les blessés curaliles seront soignés et traités aux frais de l'équipage. Les blessés .i mort seront jetés à l'eau.

14" tt comme il est dû une indemnité aux estropiés, on recevra, savoir : pour deux jambes emportées, mille écus.

là" Pour lis lieux bras, six mille francs.

16" Pour la Ictc, rien.

t'i" <^)iianil les prisonniers seront en trop grand nombre, et le vaisseau trop loin des côtes, ils seront décimés, et sur dix on en jettera neuf il la mer.

IS" Il faut penser à tout, fjiiand, parmi les prisonniers, il se trouvera une femme qui conviendra ii l'équipage, on s'arrangera à l'amiable avec elle, et par tour.

19" Si elle accorde des préférences injurieuses aux autres brav, s, il leur sera permis de violer.

2(1" Si, cnlin, elle excite des différends dans le vaisseau, on la noiera pour en finir.

Ce joli petit code , propre à nous faire tous pendre , si nous tombions au pouvoir de quelque peuple civilisé que ce fût, causa un enthousiasme général, et la joie fut portée à son comble quand mon oncle eut déclaré qu'il allait faire voile pour l'Amérique. « Chacun, dit-il, travaille pour son compte parliculier en ayant l'air de ne s'occuper que des autres. Nous ferons ouvertement ce qu'on fait ailleurs sous le manteau de la fourberie. Soyons indépendants; pillons toutes les nations, puisque toutes les nations >ont liguées contre la nôtre; pillons encore quand la paix sera faite; pillons, frères et amis, jusqu'à ce que nous soyons tous gorgés d'or. » Jugez combien ce discours devait plaire à des hommes grossiers, pleins d'ardeur, à qui de fortes passionsdonnaient des désirs effrénés, qui ne s'effrayaient ui des dangers, ni des hasards, ni des travaux, lorsqu'ils voyaient pour issue la fortune ou la mort, et qui ne connaissaient que deux extrêmes, l'opulence et la misi're! .l'avoue que j'étais quelquefois honteux de me trouver en pareille compagnie; mais le sort en était jeté.

Nous rencontrâmes vers Cherbourg deux corsaires nantais de dixhuit et de vingt canons. On se parla selon l'usage, et nous ne pensions à rien, lorsque mon oncle invita les capitaines à venir ii son bord. Il leur fit d'abord servir des ndraichissements , il leur lit voir notre bâtiment dans tous les détails, il leur fit passer la troupe in revue, il fi thriller l'argent déjà pris sur les .\nglais, il fit sonner plus liant encore des espérancesqui n'étaient pas tout à fait chimériques; enfin, il déclara qu'il ne concevait pas comment d'honnêtes gens comme eux se battaient pour enrichir des armateurs qui recueillaient et dissipaient dans la mollesse les fruits de leurs exploits Les capitaines convenaient de cette vérité. Ils ))araissaient envier le sort de mon oncle, mais ils ne se décidaient ii rien. Le punch, adroitement employé, fut le négociateur qui termina l'affaire.

Les capitaines étaient rendus; mais cela ne suffisait pas. Ils ne pouxaient rien que de rassenliiiient de leurs équipages, et la majorité n'est pas disposée partout au vol et au briganil.ige Ils retournèrent sur leur bord , ils vantèrent la bravoure, rintelligence, les forces et la sagesse des projets de Thomas; ils s'étcndirrnt sur les avantages qu'il y aurait ii faire avec lui cause commune , ils appuyèrent sur la facilité d'échapper aux poursuites dans des parages oii la métropole

ne pouvait pas même calmer la guerre civile qui dévorait nos colonies. Il n'était pas nécessaire de se mettre en fr.iis d'éloquence avec des gens dignes à tous égards du titre de corsaires, et qui ne denian- I daieiit pas mieux que de se laisser persuader. Ln une demi-heure le tr.iité lut conclu, et mon oncle se trouva chef d'uue escadre de trois vaisseaux neufs, bons voiliers, qui )iortaient soixante-huit pièces d'artillerie et mille homiiies en état de faire tête à une armée.

Le pavillon amiral arboré sur ta Liberlt', nous sortîmes de la IMamlie, et nous marrliàiiies de conserve jusqu'à la hauteur de Lisbonne, toujours sous pavillon anglais, pour éviter avec les coalisés des affaires meurtrières et inutiles : yn des principes de mon oncle était qu'il ne faut jamais se battre oii il n'y a que des coups à gagner.

ICii entrant dans le grand Océan , nous essuyâmes une bourrasque , dont je ferais une tempête horrible si je voulais, et que je vous décrirais tout comme un autre; mais vous savez |);r cœur toutes les tempêtes possibles, et je vous dirai simplement que le Phénix et il/ironileÙe , nos deux vaisseaux nantais, se trouvèrent tellement écartés, que mon oncle ordonna de faire voile vers les Acores , rendez-vous convenu en cas d'événement.

Ces îles appartiennent au Portugal, devenu province d'Angleterre, et avec qui, par conséquent, nous étions en guerre aussi. Il n'était pas prudent d'en approcher de trop près; mais mon oncle, persuadé que les Portugais d'aujourd'hui sont les cadets indignes des Portugais d'Albuquerque, osa mouiller à demi-portée du canon de Tercère, la plus considérable de ces îles, où le gouverneur général fait sa résidence. Duboe et lui parlaient fort bien anglais. Ils eurent l'effronterie de descendre à terre, après avoir pris des uniformes de marine anglaise et les papiers de l'ex-capitaine, qui étaient restés dans les armoires. Je fis ce que je pus pour détourner mon oncle de ce dessein : « Tais-toi, morveux, me dit-il. Si tu continues ainsi, tu ne feras jamais rien de grand, et pour l'honneur île la famille, je serai obligé de te lâcher dans quelque île déserte , oii tu ne feras la guerre qu'aux tortues et aux pigeons ramiers, n II était homme à le faire connue il le disait. Je ne répliquai point , et je l'abandonnai à sa bonne on mauvaise fortune. Ils entrèrent à Angra, capitale de l'ile, en faisant les agréables. Les factionnaires ]iorlèrent les armes à l'uniforme anglais, et le sergent, commandant le poste, se chargea de conduire CCS messieurs chez le gouverneur. C'était un bon homme que ce gouverneur, .i qui on axait donné le commandement des Acores, comme on donnait autrefois en France nu bénéfice simple ou une compagnie d'invalides. Tout le monde sait que ces emplois n'obligeaient à rien qu'à en manger les émoluments, ce qui n'est pas difficile, et le gouvernement des Acores, assez négligées par la cour de Lisbonne, parce que leur proximité de l'Europe les garantit de toute insulte, pouvait être considéré comme une honorable retraite.

La figure du seigneur Almagrida, le gouverneur en question, se dérida à la vue de deux des protecteurs du Portugal. Cependant , comme un homme en place ne doit pas se livrer inconsidérément, les papiers furent scrupuleusement examinés, et à la suite de l'examen, les prétendus officiers anglais furent comblés de caresses. Une bagali'lle avait pourtant embarrassé M. Almagrida : c'est que la commission du roi Georges ordonnait au capitaine llunter de passer trois mois en croisière dans la jManche, et il y a un peu loin de la Manche aux Acores. Mon oncle répondit à cette observation que la tempête, qu'on avait sentie à Tercère, soufflait nord-nord-est, depuis six semaines, dans le pas de Calais; que, malgré l'habileté de ses manœuvres., ses vaisseaux avaient cédé à l'impulsion du vent; qu'il avait été forcé de se jeter dans la grande mer à la vue d'une flotte de cent soixante vaisseaux de guerre français sortis du port de Saint- Valéry , et qu'il rendait grâce à la tourmente qui lui procurait l'honneur de la connaissance du seigneur Almagrida, dont la réputation s'étend au delà des tropiques.

Quand mon oncle parla de cent soixante vaisseaux de ligne sortis de Saillt-^ alery, d'oii il ne sort que des pêcheurs, Duboe donna un grand coup de talon sur un cor aij;u et calleux que portait le narrateur depuis vingt ans. riioiiias fit un saut de trente pouces de haut; Almagrida lui apiirocha un fauteuil, et ignorant en géographie, ignorant en marine, ignorant même en tactique , mais grand connaisseur en chocolat, grand amateur de pain bénit, grand partisan des dominicains, du rosaire, de la sainte inquisition et du roi d'Angleterre , il écouta , la bouche béante et d'un air d'admiration , toutes les niaiseries qu'il plut à mon oncle de lui débiter.

Après les exp'ications i>réliminaires , vinrent les cpanchements, les élans d'amitié, les confidences réciproques, Irès-sincères de la part du Porlugais. Il offrit à mon oncle des rafraîchissements et du bétail, qui furent acceptés sans façon , portés à bord et reçus par ceux de nos matelots de Calais et de Houlogne qui baragouinaient un peu d'Anglais, et qui trompèrent aisément des Portugais, qui ne connaissaient que le God dam, qu'on leur répétait à tort et à travers.

Le seigneur Almagrida fit aux olVuicrs anglais l'honneur de les prier à dîner; madame la gouvernante leur fit l'honneur de leur jir. seiitcr sa main à baiser; mademoiselle Almagrida leur fit l'honneur de jouer des castagnettes; ils eurent l'homicur de boire et de manger de tout, et à la fin de tous ces honneurs, mon oncle renvoya Duboe à bord , après lui avoir fait sa leçon.

MON ONCLE THOMAS

ei

A l'issiu' ilu ilîiior, Tlioinas proposa au i;oiiveriicur un pi-lil tour tlo proiiu'iiailf il.iiis sa \illi- (rAiii;ra, parci' <|Uf, ilisail-il , l'i'M'roice lui l'Iail iiidi.-ipcus.ililc pour la ili|;c.stiou ; mais parci' <|u'au fait il t'tait bioii aise de rcionuaitro lo fort ot If fuilik" de la pl.ici'. Le vieux seigneur portu;;ais, (pii eùl été au désespoir (pi'uu ulVieier de marine an;;laise eût une iiidij',eslion il Au(;ra, lui fit faire troi^ ou (|iiatre fois le tour des remparts. Des forlilieatioiis démantelées , une ijariiisoii île einq eeiils linmiiies, à (|ui di\ ans île séjour avaient donné le dmil <le bourgeoisie, et ipii vivaient très-liourijeoiseiuenl, un arsenal a peu près vide, mais un l>oii fort défendu par une batterie formidable, voilit ee ipie vil mon oncle.

On ne se promi'iie pas sans eauser, et Aliua|;rida s'arrêtait à eliaquc instant , et evptiquiiil dans tous leurs détails les projets <|u'll avait formés pour mettre sa jilaee sur un pied respectable. Ici il ilevait élever un bastion , là une redoute, plus loin une demi-lune, et les bras ne lui mauqueraicnl pas, parce qu'il avait ciiu] cents prisonniers franrais. L'amiral Aelson les avait déposés à Percére, lorsqu'il reçut i'ortire de se rendre en dili[;eiice dans la 'Méditerranée, et il est tout simple que des prisonniers i;a|;iienl le pain qu'on leur donne. La difficulté était de garnir d'artillerie les ouvrages qu'on allait élever, et en tirer du Portnijal, et convertir le Grand Turc, étaient aussi aisés l'un que l'autre.

(^)uel trait de lumière que cette ouverture, pour un liomuic qui tirait parti île tout ! Mon oncle ofl'rit avec einpr<!ssenient et cordialité au seiijueur Almaijrida ilouze pii'cesde canon et deux cents mousquets qu'il avait prisa bord d'un corsaire français, qu'il avait coulé bas, parce qu'il l'embarrassait. ^L Miuaijrida ]urut comblé de celle olïre, et mou oncle n'en remit l'evéculion (jue jusqu'à l'arrivée de deiiv vaisseauv ijui composaient le reste de sa flottille, (jue le dernier coup de vent avait séparés de lui, cl qui portaient le cadeau dont il comptait faire liommaije à la couronne de l'ortugul. La vérité, c'est que maître Tliomas voulait rassembler toutes ses forces avant que de rien entreprendre.

L'Ùirundelle et le Phénix furent deux jours sans paraître , et Thomas fut héberijé et loi;c au gouvernement. On le régala le premier jour d'une graiid'messc, chantée par le père inquisiteur; d'une evcommunication fulminée contre les Français qui font la guerre au i)ape; d'un sermon d'une heure et demie, et d'une procession pour attirer la bénédiction du ciel sur les armes portugaises. Aux talents que vous reconnaissez déjà à mou oncle, il en réunit un dont vous ne l'auriez pas cru capable , celui de prendre l'esprit du moment. Il so mit à genoux à l'élévation, il n'arracha point de la chaire le bon moine qui l'excommuniait, il ne dormit point pendant la prédication, et il suivit sans rire et sans jurer le bon Dieu qu'on promena dans tous les recoins de la ville; mais il se promettait intérieurement de prendre sa revanche de l'ennui auquel il voulait bien se soumettre, et surtout d'apprendre à vivre au père inquisiteur.

le lendemain, il y eut gala au gouvernement. Madame la gou\'ernante y parut décorée d'une garniture de diamants, que son ccusin, vice-roi du Brésil, lui avait envoyée. Mon oncle, placé à i.ôlé d'elle, ne s'aperçut puisqu'elle était vieille, borgne et boiteuse; il ne vit que ses bijoux, qu'il convoitait avec ardeur. La dame fit honneur à ses charmes du feu qu'elle remarqua dans les yeux de sou convive. 11 lui manquait à la vérité la moitié du visage : il n'était pas très-poli; mais il était très-vigoureux, et madame Almagrida ne trouvait pas quand elle voulait l'occasion de tromper sou époux. Celle-ci lui parut précieuse , et elle crut devoir encourager la timidité de l'officier anglais. Elle lui appliqua cinq à six coups de genou des plus énergiques, que Thomas lui rendit très-exactement; elle se iilaignit de l'excessive chaleur, elle se leva de table, regarda teiidreminl mon oncle de l'ceil qui lui restait, et sortit. Thomas s'éclipsa à son tour : il ne voulait pas perdre de vue la garniture de diamants. Le seigneur Almagrida parlait du jugement dernier avec le père inquisiteur; la signora, sa fille, écoutait un jeune dominicain qui lui expliquait le mjstère de l'immaculée conception; les autres n'avaient pas d'intérêt à voir ce qui se passait, et mon oncle arriva au cabinet de toilette de madame la gouvernante sans que personne eût remarqué sa disparition.

Madame avait déjà détaché une partie de ses diamants, qui faisaient un très-bel effet à table, mais qui devaient être très-incoiumodes à un certain jeu que vous connaissez bien. Mon oncle l'aida à se débarrasser de la pièce d'estomac, et la serra avec le reste dans u::e armoire qu'il remarqua parfaitement. Madame continua à se plairulie de la chaleur, et Thomas lui coupa ses lacets; madame prétendit qu'un niaringouin lui piquait le dos, et 'l'homas eu le cherchant par devant et par derrière découvrit des ruines qui auraient fait reculer un amateur déterminé; mais je vous l'ai dit, il avait l'esprit du moment, et il baisa tendrement ces reliques en pensant à la bienheuieuse armoire. Déjà madame comptait sur son dessert; le cœur lui batlait, son œil unique mourait, et elle se laissait aller sur sa chaire longue, lorsqu'on appela le capitaine llunter de tous les coins de la maison. Le capitaine enchanté de se voir tiré d'affaire laissa madame à son désordre et à ses regrets. 11 entra dans la salle à manger, où il trouva l'amiral Duboc , qui venait lui annoncer qu'on avait signalé le Phénix et / Uirondelle.

Aussitôt mou oncle prit congé de monsieur le gouverneur; il le

remereia des marques d'amitié dont il l'avait comblé, il l'engigea i se délier des corsaires fiançais qui, disait-on, eroi»;iient dan» ce» parages, et ils se sépaiirenl les meilleurs amis du monde.

Thomas revint à bord, atlemlil nos deux nantais, assembla tous le» oOViers, convint avec eux de la marche et des détails de» opérations, et les trois bâtiments entrèrent dans le port après avoir salué de trois décharges d'artillerie le roi de l'ortiigal et l'ami Almagrida.

L'affaire était eugae.ée, et il n'y avait plus moyen de reculer. Il t.illail pour réussir dn courage, et on n'en manquait pas; il fallait y joiiiilre beaucoup d'adresse etd'aeeiird. La moindre |;aucherie dévoil.iit nos aventurier-; la batterie portugaise les coulait bas presque à bout portant, et le d.iuger de l'entreprise les rendit souples et soumis au moindre commaiidemeiil.

On débarqua de t' Hinnutille douze pièces de fort calibre, une certaine quantité de gargousses, de boulets et de mitraille; deux cenH hommes, les poches pleines de cartouches, descendirent, portant chacun un fusil; deux cents autres, armés de poignards cachés, devaient suivre en désordre avec l'air seulement de la curiosité.

Dès que M. Almagrida eut aperçu ces premières dispositions des croisées de la salle ou il faisait la sieste, il envoya poliment à mon oncle cinquante Portugais pour traîner le canon. Les affûts de marine ne sont pas très-roulants, et monsieur le gouverneur n'entendait | as que ses bons amis les Anglais se fatiguassent en lui rendant un bon office.

Les Portugais eurent la bonté de tirer eui-mèmes les pièces. En avant marchaient mon oncle et l'amiral Duboc; derrière les deux ceuls fusiliers; enfin les curieux aux poignards se répandirent dans toutes les rues en gagnant vers les différentes portes de la ville. Trente de ces messieurs entrèrent avec un air bête dans la redoute même ipu commandait le port.

Ils demandèrent d'un ton de bonhomie la permission de jouir du point de vue, qui, en effet, est superbe, et celte permission leur fut accordée avec plus de bonhomie encore.

Cependant le cortège s'avançait vers la grande place, oii est situé l'arsenal. L'ami .Mmagrida ne prévoyait pas que mon oncle mettrait autant de pompe à une chose aussi simple; mais, incapable de demeurer en reste d'honnêtetés envers les sujets de Sa Majesté Britannique, il lit battre la générale, et mit en bataille sur la place toute sa troupe que Thomas croyait surprendre dans ses casernes. De toutes les politesses d' Almagrida , celle-ci fui la seule qui lui déplût. 11 regardait Duboc d'un air qui voulait dire : Qu'est-ce que tout ceci va devenir?

En effet, sa position était critique. Il se trouvait, à la vérité, au cœur de la place avec deux cents hommes bien armés; mais il allait avoir en tète cinq cents Porlugais qui pouvaient diablement l'embarrasser pour peu ((u'ils voulussent se défendre. 11 résolut aussitôt de les étonner et de les battre avant qu'ils pussent se reconnaître.

Peiicant que sa troupe défilait et se mettait en bataille, le drapeau porlugais se courbait devant le pavillon britannique, les tambours battaient aux champs, Almagrida s'avançait d'un air amical, la sécurité était entière : « (iarde à vousl En joue, feu! » cric mon oncle. Les canons, les mousquets, tout part de trente pas. Chacun a ajuste son homme; la moitié des Portugais tombe; la baionnelle disperse le reste. Ils jettenl leurs armes, ils fuient, et vont se faire poignarder jiar les curieux, à qui la majestueuse lenteur de la marche a donifé le temps de se mettre en mesure. Au bruit de la décharge générale, ceux qui s'étaient introduits dans la redoute expédient les cànonniers sans défense et euclouent les canons. Almagrida est arrêté par mon oncle lui-même, qui, eu reconnaissance de la manière noble dont il exerçait rhospiialitc, se contente de le faire garder aux arrêts chez lui.

C'est beaucoup pour la gloire que de prendre une ville sans perdre un seul homme, mais ce n'est rien pour la fortune, et c'est de ce dernier .irticle qu'on s'occupa sérieusement pendant quatre heures consécutives. Les Porlugais ne prévoyant aucun péril, n'avaient caché ni leur or, ni leurs bijoux, cl la récolte fut aussi abondante qu'on pouvait l'espérer d'une île qui ne produit que du blé, du viu et du bétail; mais qui vend ses denrées fort cher aux Antilles qui en manquent. Les palais, les maisons, les couvents, les sacristies, les huttes même, furent scrupuleusement visités, et ou n'y laissa que le linge, les meubles et les batteries de cuisine, dont on n'avait que faire. Les objets précieux furent portés, amoncelés sur la grande place, et confiés aux soins d'une garde de cinquante hommes. Tout se passa avec un ordre étonnant de la part des corsaires. On ne brûla que vingtdeux maisons, cl encore fut-ce parce qu'il fallait d'abord occuper les Porlugais; on ne viola que quinze tilles, parce que les autres se prêtèrent de bonne grâce; on ne tua plus personne, parce que c'était inutile; mais mon oncle, incapable de manquer à son vœu, se fit amener le père iiuiuisileur et dix-huit dominicains, à qui il coupa les oreilles avec beaucoup de dextérité. Il garda le prieur pour en faire son cuisinier; il donna le procureur a Duboc; il les envoya à bord avec dixneuf religieuses toutes neuves, qu'il avait fait mettre à part pour l'usage de ceux qui n'avaient pas participé à la fête; enfin, il renvoya les autres au couvent chanter des grand'messes et excommunier les Français tant que bon leur semblerait.

MON ONGLE THOMAS

QiKind ces |)rcniicrs soins fiiroiil rcni|ilis ot qu'on put s'occuper des autres, on délivra avec appareil les prisonniers que l'ami Alniajjrida comptait employer à la construction de ses épauleuienls et de sa demi-lune; on força les prisons de l'inquisiliou et celles de la justice séculii're; on proposa ù cinq cent cin(pianle lioinme» rendus au (frand air de courir la fortune et la i;loire de leurs libérateurs en se soumeltint aui rèj;leineuts de la société. Le plus yrand nombre s'y décida avec joie; la minorité n'osa pas dire non, et ils furent à l'instant ai;réf;és au corps et armés avec les fusils des l'orlU(;ais.

(.'ouime il n'était pas prudent de séjourner louijlenips à Agra, ou embarqua avec précipitation un deiMi-niillion en linijols, vaisselle, or | monnayé, diamants et marchandises. Diilwc fut cliarijé de surveiller ropér.ilion , et mon oncle, qui n'oulili.iit rien, alla faire une dernière visite a l'ami Alma(;rida. 11 eu reçut des reproches sanijlants qu'il n'écouta point, et il fut droit à certaine armoiro ipu' vo\is n'avez probablement pas oubliée non plus. Les bijouv étaient disparus, ui.iis mon oncle pria si poliment madame la gouvernante de lui faire l'honneur de lui dire ce qu'ils étaient devenus; il ajouta, d'une manière si engageante, qu'il serait au désespoir d'avoir l'honneur de lui donner la torture pour la faire parler, ([u'clle lui présenta l'écrin tant désiré les larmes .un yeux et les (juatic membres a[;ités d'un tremblement épouv.inlab!c. Thomas le vida, ijarnil ses poches, l'intérieur de son pantalon et de sa chemise , et en rentrant à son bord il déclara que la flottille étant abondamment pourvue de tout, il ne réclamait rien du butin, et il me fit cacher, sous une planche que je levai adroitement dans sa chambre, les bijoux de madame ,\l mai; rida, qui valaient au moins deux cent mille frai. es. Le trait n'était pas honnête, et je le lui dis : • \ a, me ri pondit-il, les bénéfices doivent être en proportion du grade et de la capacité. Ton Alexandre, dont tu me parles tant, partai;cait-il avec ses soldats les royaumes qu'il volait? Je trompe les miens, parce que je n'en suis |ias sur, et je Jie vois pas d'autre différence de ton grand homme à moi. »

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