‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 253 sur 379 · XXIV. — Suite du succès · texte numérisé non relu

XXIV. — Suite du succès

Un grand homme, quel qu'il soit, ne pense pas à tout, et voilà en quoi il ressemble aux sots, que la ressemblance dédommage. Mon oncle n'avuit pas pensé (ju'à peu de dislance de Tercère sont les îles Saint-.^Ucbel, Flores, du Pic, et cœ(era; que ces îles, sans être trèspourvucs «Je troupes, pouvaient rassembler en un jour et mettre en mer assez -le nionde pour lui donner du ûl à retordre. Il ne savait pas que le* vaisseaux anglais vont eoinniunémeut faire de l'eau à Saiiit-.^licbel ; il n'avait pas prévu dav.intagc que sa triple décharge, dont les sujets de Sa .Majesté Britannique n'honorent jamais personne, ne manquerait pas de donner l'éveil. Très-heureusement on avait mis la ville d'Angra dans l'impossibilité de seconder les ennemis extérieurs.

L'armée -le mon oncle étant augmentée d'un tiers, il était tout simple d'augmenter aussi le nombre de ses vaisseaux. 11 trouva dans le port deux pirogues qu'il confisqua encore à son profit. Indépendamment d*; l'avantage de monter sans frais et de pouvoir ainsi employer utilement tout son monde, ce genre de bâtiment lui convenait slngiilièreD>ent pour les entreprises qui exigent de l'adresse et des précautions Ils sont propres surtout ii des surprises : vous en jugerez quand je vous aurai dit ce que c'est qu'une pirogue.

C'est une demi-galère, longue de quatre-vingt-dix pieds, et large de seize à dix-huit vers le milieu. Elle iiorte ordinairement cent vingt hommes, et nage a voiles, et à trente-six, quarante, et quarantequatre avirons, (^iiaud le vent est contraire ou qu'on craint d'être aperçu de l'ennemi , on couche les deux inàts sur des chandeliers ou fourches de fer plantées au milieu du bâtiment. 11 ne tire que deux pieds d'eau , ce qui permet de longer les côtes, et même de tirer la pirogue à terre si l'on est poursuivi trop vivement.

Comme la valeur des nouveaux engagés n'était pas éprouvée encore, mon oncle les incorgiora par tiers dans ses vieilles bandes ; et il commit une autre imprudence , ce fut de procéder dans le port même d'Angra ii cette organisation, qu'un pouvait faire en pleine mer, avec plus de tcmp». à la vérité, mais sans le moindre inconvénient. Cette opération prit une partie de la nuit, et (juaud on voulut appareiller on fut frappé de la vue de deux fanaux (|iii parurent à trèspeu de distance du port, (^n prit les lunettes de nuit, et ou reconnut aux signaux des vaisseaux eiiiieiiiis. On ^c repentit alors d'avoir encloué la batterie de la redoute; on proposa d'y monter du canon de nos frégates, et nous étions en état de soutenir un siège long et meurtrier; mais on observa que l'opiniâtrelé même dr la défense ne servirait qu'à nous attirer de nouveaux eniicniis sur les bras, et que l'issue ne pouvait être que funeste. L'ne garnison égorgée, une ville pillée, des maisons brûlce», des reli;,ieuses violées, des oreilles coupées, c'était plus qu'il n'en fallait pour autoriser des représailles qui ne nous promettaient rien d'amusant. .Mou oncle ne changea donc rien k ses premières dispositions. Il se contenta de mettre tous ses Vaisseaux en travers pour défendre l'entrée du port si on essayait de la forcer. >ous passâmes le reste de la nuit son., les armes, et Thomas attendit le jour pour voir à qui il avait alTaire et savoir a quoi se de terminer.

Le soleil parut enfin, et nous vîmes, avec une forte inquiétude deux vaisseaux anglais de soixante-quatorze, et cinq pirogues portugaises. Le cas était épineux. Mon oncle assembla son conseil de guerre, et demanda ce qu'on croyait devoir faire. Les uns voulaient parlementer, et tâcher de surpiciulre un des deux vaisseaux pendant la conférence ; d'autres voulaimt qu'on proposât de rendre le butin fait à'J'ercèrc, à coiulilion qu'on nous laisserait la liberté de sortir du jiort et de gagner la haute mer; pour moi, je pensais que nous serions trop heureux qu'on voulût bien nous recevoir prisonniers de guerre, et nous traiter en conséquence. .Mon oncle rompit brusquement la séance en disant que le premier avis serait bon s'il était praticable, et, in elïet, on ne parlemente pas avec une Hotte. On fait venir le chef à son bord, et les bâtiments restent bloqués jusqu'à l'acceptation ou le rejet de la capitulation proposée. Mon oncle ajouta que la seconile proposition était indigne de braves gens. « J'aime mieux, poursuit-il, rendre l'âme (pie le butin que nous avons fait. Que chacun se rende à son poste et se préparc à parlementer à coups de fusil. Je ne me dissimule pas le péril ; mais redoutez l'i(;iiominie et la misère ; redoutez les traitements barbares que vous réservent les ennemis, et

pour y échapper combattons. Du courage et un feu d'enfer, f ; je

ne connais , je ne veux connaître que cela. « Aussitôt , le rhum circule à pleins brocs, les cœurs se raniment, et on sort du port d'Angra, résigné à tous les événements.

La frégate la Liberté marchait entre l'Hirondelle et le Phénix, et une pirogue était à clia(|ue aile. Nous formions une ligne serrée, et ijous paraissions présenter à l'enncini un combat réglé, oii la supériorité de son artillerie lui assurait l'avantage. Les Anglais imitèrent notre manœuvre. Les deux vaisseaux se serrèrent, les pirogues portugaises s'étendirent circulairemcnt sur les côtés, pour qu'aucun de nous ne pût éch.ipper. Chacun gardait son feu et attendait le moment. Nous avançâmes ainsi jusqu'à demi-portée du canon, sans que de part ni d'autre on eût brûlé une amorce.

Tout à coup mon oncle cluiuge de direction. Il présente l'avant, et cingle droit entre les deux vaisseaux anglais. Le Phéiiix et l'Hirondelle font le même mouvement pour passer en dehors, l'un à droite, l'autre à gauche des deux bâtiments ennemis, et nos pirogues s'accolent chacune à un nantais, dont l'élévation les garantissait de l'artillerie.

Les Anglais jugèrent notre dessein, et ils ne purent s'y opposer parce que nous avions le vent. Ils se rapprochèrent davantage , espérant nous couler tous les trois. Nous avions toutes nos voiles dehors; notre monde était disposé sur les deux côtés de la Liberté. Pas un homme aux canons; tout était sur les ponts, sur les gaillards, dans les hunes, le fusil à la main, et deux forts pistolets à la ceinture. Mon oncle, au pied de son grand mât, encourageait ses gens, et leur recommandait de tirer juste.

Nous passâmes enfin , et nous essuyâmes , de bâbord à tribord, deux décharges terribles qui emportèrent notre beaupré et notre mât de misaine. Nous reçûmes cinq boulets à l'eau ; mais notre mousqueterie joua si vivement et avec tant de bonheur ; les équipages de l'Hirotidetle et du Phénix nous secondèrent si bien, en longeant les flancs extérieurs des deux vaisseaux ennemis, que leurs ponts furent en un instant jonchés de morts. Nous les avions dépassés d'une portée de mousquet, qu'ils n'avaient fait aucun mouvement pour nous suivre. Nous étions cependant dans un état déplorable. L'Hirondelle avait perdu son grand mât; le Phénix avait ses manœuvres hachées; deux cents de nos gens étaient tués ou hors de combat; mais les Anglais avaient perdu la moitié de leur monde. Notre intrépidité les avait découragés, notre bonheur ht le reste.

Nous vîmes les deux vaisseaux entrer dans le port d'Angra. Les pirogues portugaises n'avaient pris aucune part au combat, et s'y étaient réfugiées les premières. Alaîtres alors de la route que nous voudrions tenir, nous tournâmes vers les Antilles, et nous avançâmes lentement, en réparant de notre mieux nos gréements et la carcasse de la Liberté. On travailla pendant trente-six heures à pomper sur cette frégate leau qui nous gagnait sensiblement. Nous eu eûmes jusqu'à trente-deux pouces dans la cale. Nos religieuses y étaient descendues, et ]iiiaient Uieu de les soustraire, par une prompte noyade, aux plaisirs illicites qui leur étaient réservés. Leur ferveur ne lit ni chaud ni froiil. Les trous des boulets furent enfin bouchés, et dès le troisième jour nous voguâmes avec assez de facilité.

(Jiiand ceux (pii se portaient bien furent rassurés sur leur existence, on s'occupa des blessés. Mon oncle n'avait pas de chirurgien à son bord, parce qu'il l'avait oublié, ou parce qu'il se croyait invulnérable. C'est moi qui, (e Pharmacien français à la main, exerçais la nudecine comme tant d'autres aux dépens de qui il appartenait. Ku réi ompense, les nantais avaient deux jeunes gens qui coupaient trèsjoliment un bras et une jambe. Ils coupèrent tant , et je médicamentai si bien nos blessés, qu'il n'en guérit aucun. Ils laissèrent leur part à des camarades qui les regretièrent peu, qui oublièrent promptement les dangers qu'ils avaient courus, et on ne pensa plus qu'à- se divertir. Nos nonnetles furent fêtées amplement, et trouvèrent fort bon ce qui leur causait tant d'clïroi. Elles se plaignaient seulement de la (juaiitité , et on leur répondait : Abondance de bien ne nuit pas ; ce qui n'est pas toujours vrai.

Mon onclP avait ilcssciii île Rapner Saiiil-l)oiiiiii(;iic ou lit Marliniqiic, afin d'y inottre sfs vaisseaux i-u cari-iu', ft d'y faire rafraioliir ses i'iiuip.i;;rs ; mais riiomiiic jiroiinse , et Dieu dispose, dit le proverbe. Un petit navire eliarryt' de sucre , «pie nous primes ii soixante lieues des Antilles, déran|;ea ce jirojel. I.e e.ipilaine nous apprit que tout était en comhuslion dans les iles françaises; «lue les lialiil.itions étaient détruites ; que les noirs et les hl mes s'y é|;orf;e.iient. Il était fort éij.il à nuin oncle que les iiii;res fussent liliresou esel.i\es, et «[u'ils rendissent ou non a leurs maîtres le mal qu'ils en avaient reçu ; mais il voulait quelipu'S semaines de repos, et il n'en pouvait attendre ditns des lieux oii il faudrait néeessairement épouser un des deux partis. 11 résolut donc d'aller à Saini- 1 honias, oit il se proposait de jouir de tous les avantages de la neutralité.

('ette ile, une des dernières au nord des \ntilles, a]iparlient aux Danois, Son terrain sablonneux est )ieii propre à la culture , elle ne doit son opulence qu'à un port excellent , (pii jieut contenir cinquante pros vaisseaux. 11 est très-frcqiienté par les corsaires, qui , pour éviter les droits exorbitants qu'on exii;e d'eux dans les ctahlissemeiits anj;lais et français, viennent y vendre leurs mareliandises. 11 sert aussi d'asile , en temps de ijinire , a tous les bàtiiiients marchands ; il est enfin l'entrepôt d'tiiie foule d'cclianjjes qu'on ne peut faire ailleurs avec autant de bénéfice et de facilité.

l-'indiscrétion d'un des matelots pris à bord du petit sucrier clian- (jea encore une partie de ce plan, ("et bomme parla d'une flotte de trente voiles qui devait sortir au premier jour de l'ort-Huyal de la Jamaïque, sous l'escorte de quatre vaisseaux de ligne et de deux frégates. Tout le monde connaît la richesse des cargaisons de la compagnie de» Indes anj;laises. (belles de la Jamaïque sont composées d'indipo, de sucre, de café, de cochenille, et des denrées les plus précieuses d'Amérique. Il n'en fallait pas tant pour allumer la cupidité de mou ODclc et de ses gens; mais, comment attaquer des forces aussi siipérirures ? Les vaisseaux de la compagnie .seuls, du port de huit cents tonneaux, et de quarante à cinquante pièces de canon, étaient plus qu« suffisants pour écraser notre Houille. I,a ruse pouvait réussir, et c'«t il quoi mon oncle se ilétermina. Il mit nos trois vaisseaux en sil-elé dans le port de Saiiit-1 honias ; il laissa le soin des alYaires j;énè'ales à un conseil d'administration , composé de Duhoc tout seul ; il "oe recommanda particulièrement ses diamants; il mit sur nos deux pi'ogues des vivres, trois cents hommes choisis et bien armés, et il pavlit en nous disant que s'il ne reparaissait pas dans quinze jours, noHS pouvions le croire tué , et agir en conséquence.

Je n'étais pas fâché de faire trêve à mes exploits ; nos gens en étaient plus aises encore. 11 fallut rendre, en pays neutre, la liberté à nos religieuses; mais cela coula peu : elles rechignaient toujours, et puis on «n était las. On se jeta à corps perdu dans les négresses et dans les cabarets. Une partie du butin fait à Tercère circula [larnii les Danois ; mai£ tout le monde était frais, gaillard, dispos et prêt à rentrer en danse.

Pour moi, qui préfère le blanc au noir, et qui ne trouve aucun plaisir à laisser ma raison au fond d'une bouteille, j'avais distingué la petite sœur Léonore, brunededix-buit ans, aux formes séduisantes, d'une figure angélique, et d'un caractère excellent. Elle avait subi le sort commun, et je ne pouvais lui en faire un crime : Lucrèce ellemême y eût passé. Je n'avais pas même osé essajer de la soustraire à ces attentats multipliés : le règlement était formel , et , à la moiiulre altercation entre l'équipage et moi , mon oncle l'eût fait noyer impitoyablement. Je souÂ'rais beaucoup ; mais je tenais it sa conservation. Enfin , je lui fis, à Saint-Thomas , des propositions qu'elle écouta favorablement. Elle n'avait jamais aimé ; mes mœurs douces la déterminèrent. Je m'assurai, par serment, qu'on m'en laisserait la propriété absolue, et je la pris comme on prend tous les jours une veuve de plusieurs maris.

Dubourg, le capitaine de l'Hirondelle, se dégoûta encore des négresses, et se maria publiquement ii une Anglaise, qui avait eu aussi, mais très-volontairement, un très-grand nombre de maris. Ce qu'il lui dit en sortmt du temple mérite d'être rapporté. « Je ne demande pas compte du passé, vous n'étiez pas à moi ; mais si vous me manquez à r.tvenir, celui-ci (eu frappant sur le canon de son fusilj ne vous manquera pas. u

Onze jours s'étaient écoulés depuis le départ de mon oncle. Le douzième, deux vaisseaux anglais vinrent amarrer ii côté des nôtres. Amis et ennemis vivent à Saint-Thomas en assez bonne iiilelligeiice, parce que le gouvernement sait faire respecter sa neutralilé. >ious étions fort insouciants sur le compte de ces nouveaux voisins, et nous continuions ii fumer et à rire, lorsque nous vîmes sortir de ces bàtimi lits mon onde et tous ses gens. ■( Bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! nous cria-t-il; deui millions, au moins! > Ce fut la son bonjour.

Aussitôt les cris de joie s'élèvent de toutes parts. On court, ou s'empresse , c'est ii qui embrassera le premier le général Thomas On l'enlève, on le porte au cabaret, on lait servir un magnifiipie festin, on boit , on s'enivre, et Thomas, en faisant raison à tous, raconte les détails de sou expédition.

Il était parti avec un vent frais ; il ax'ait laissé à sa droite l'île des Crabes , et courait trois lieues a l'heure ii la vue de Porto-Rico. Le

lendemain , il se trouva ii une lieue de Suons , petite ile au sud des possessions espagnoles .le Saint Duiiiingue. 11 eoniplait arriver il la fin du jour il la hauteur de la partie franç.ise de cette île; mais une escadrille espagnole qui croisait eoiitiniielleiiient dans ce» parages pour intercepter les coiitnbandiers se montra tout ii eiiiip derrière lui, à la pointe de ri'.spad.i , et lui donna la chasse. l'Iioiiias n'était pas en force, et la victoire ne lui aurait pas valu une piastre. H força donc de xoili's et de iMiiies ; mais l'iiineiiii i;a|;nail con^iilérnlileinenl snr lui, et il ne lui resta d'autre ressource que dc.se jeter sur la côte espagnole même.

Couvert par l'île de Saona , il entra dans la rivière de Oiiibo , l>loya ses voiles , baissa ses mâts, tira ses pirogues dans des niangles, plantes marines assez élevées qui croissent en alioiidance aux deux côtés de l'eniboucliiire de cette rivière. Il en fit arr.icher une certaine (|uanli'c, dont il couvrit les pirogues et les homines (|ui les montaient, et ou .ittenditcn silence, et en enrageant, qu'il fût nuit pour se remettre en mer.

On avait passé ainsi une partie de la journée, lors(|u'uiie des vedettes qu'on avait placées ibiiis l'eau et les inangles jiis(|u'au cou, se replia, et dit avoir vu une pirogue qui venait de s'arrêter pour parler a un honiiiie à cheval, et ipii paraissait descendre la rivière. Thomas fil rentrer ses vedettes à bord, jeta à l'eau les niangles ([ui les couvraient, et que le soleil avait déjà desséchées; il en arracha de fraîches, se renfonça avec son monde dans ses pirogues, et continua d'observer le plus ]irofond silence.

11 était à présumer que le bâtiment espagnol jiasscrait debout, et mon oncle n'avait nulle envie de l'inquiéter, l'as du tout, celte chienne de pirogue aborda ii viii(;t jias au-dessus des niitres; l'équipage la tira à terre, et se couvrit de mangles à son tour. Tlioinas , qui se trouvait par hasard le plus près de l'ennemi, examinait tout à travers sa feiiillée, et ne savait que penser de cette manœuvre. On parlait haut; mais il ne savait pas un mot d'espagnol. Un grand vaurien de moine renégat ipril avait tiré des prisons de l'inquisition de Tercère, et à qui il avait laissé les oreilles en faveur de son apostasie, se glissa fi côté de lui et lui servit d'interprète.

a S'ils entrent dans cette rivière , disait un Espagnol , il est impossible qu'ils nous découvrent. — Il est fort heureux, conlinuail un autre , qu'ils aient été vus par notre flottille. — Et plus heureux encore qu'elle ait détaché un canot pour en donner avis. Par saint Jacques, reprit un troisième, tout cela n'était rien, si on eut à l'instant expédié des courriers pour les rivières voisines. — 11 était temps que celui-ci nous joi;;nit ; une heure plus tard , et nous étions en pleine mer. — Oii nous aurions peut-être été rencontrés par ces enragés-là. — Je le crois. Aussi le parti le plus sage est d'attendre ici la nuit. Alors nous remonterons la rivière , et pour ne rien donner au hasard, j'enverrai l'or à Samana.

» — Ah! coquins, vous avez de l'or! dit tout bas mon oncle; il n'ira point à Samana. « Rien n'était plus aisé que de réduire ces ICspagnols a force ouverte. Il n'était pas même probable qu'en les attaquant brusquement, ils opposassent de la résistance; mais il pouvait s'en échapper un certain nombre qui se répan irait de tous côtés et qui donnerait ralarme. La flottille pouvait ne s'être pas éloignée de la côle, et alors on se' trouverait entre deux feux. Il fallait donc pour avoir l'or sans s'exposer inconsidérément surprendre et détruire jusqu'au dernier des ennemis.

Mon oncle était trop près des Espagnols pour que l'équipage de sa pirogue put faire le moindre mouvement sans être vu ou entendu. Son second bâtiment était à trente pas au-dessous. Il passa à l'autre bord du sien , se dégagea doucement d'entre ses branchages, se lais=a glisser a terre, et se traina sur les mains elles genoux, caché par les mangles qui l'environnaient.

Les Espagnols avaient aussi placé une sentinelle sur le bord de l'eau, et comme on ne voit pas tout à travers les feuilles, mon oncle ne se doutait de rien. Il n'était pas à dix pas de sa pirogue, qu'un chien vint tourner autour de lui, le nez au vent et la queue en trompette. Thomas alors soupçonna quelque chose, et reimemi le plus dangereux pour le moincit, c'était le chien, qui pouvait aboyer, lleureuscmeiit pour mon oncle, il ne sentait ui le nègre marron, ni l'habitant originaire de l'Amérique, que les chiens espagnols chassent coinine les nôtres le sanglier ou le cerf. Il présenta à celui-ci un morceau de biscuit, l'animal s'approcha. Thomas le saisit par le cou, et l'étrangla sans qu'il pût jeter un cri.

Il était clair que la voie que le chien avait tracée dans les mangles le mènerait droit à la vedette. Il suivit cette route en agitant les branches à droite et à gauche, pour imiter le niouveiuent de la queue du chien. Bienlôt il distingua les deux jambes de l Espagnol , qui était assis son fusil à son côté. Thomas se détourna alors ]iour le prendre par derrière, et le saisissant aux cheveux, il l'assomma sur la place avec le pommeau de son pistolet.

Après cette expédition , il jiarvint à sa seconde pirogue. Il en fit descendre l'équipage avec précaution et dans le plus grand silence. Toujours courbé sous les mangles, on se coula lentement et avec ordre sur le haut du rivage, on fila derrière les rochers, et on remonta à cinquante pas au-dessus des Espagnols, qui comptaient sur

MON ONCLF': THOMAS.

la vigil;iiK-o «le leur scnlincllc, et mii conliniuiiont de causer assez librcmeiil.

Des rt'l1e\ioiis liés-siiiiplcs avaieul ilt'ciilé le plan d'allaiiuc de mon oncle. Il iivailjii];é que s'il élail vu de l'enneiiii, les liij.nds reinonteraieul iuCallIdili iiienl la rivière , et il av.iit voulu leur couper la retraite. Si, contre loiile appareme , ils l'usaient vers la mer, ils lomliaieiit dans les mains de eeu\ (|iii étaient duus sa prumièie piro>;ue, et il était dilVreiie qu'il en édiappàt aucun.

Un obstacle iniprc\uet impossible à pnvoir arrt^la mon oncle net. La nature du lerr.iin n'clait plus la iiu'-nic. Il lallail m.ircber vini;t pas a découvert avant (]uc de redescendre dans les manj;U'S, et des babils rouges, blancs et verts devaient Irapper l'ivil le moins allcntif. Il lit faire balte a son monde ; il rétrograda avec trente des plus viijoureus,

Ouand Thomos ne parlait pas baluilles avec le vieux sergent , û parlait vins avec le buvelier.

retourna pln^ bas encore que le lieu d'où il était parti, fit arracber une quantité considérable de plantes , en lit faire trente fa;;ols qu'on apporta a l'endroit oii les autres attendaient. On délia les bottes, ou les étendit, on en forma une espice de baie que quinze bommes de front portaient devant eux, et qui masquait la totalité de la troupe.

Si les Espagnols avaient été ii découvert , ils auraient sans doute remarqué cette verdure qui semblait marcber; mais enveloppés euxmêmes de brancbages , et environnés d'objets de la même couleur, qui tous se fondaient ensemble dans réloi:;nemcnt, ils ne pouvaient s'apercevoir du stratagème sans une evtrème attention, qu'ils n'auraient d'ailleurs donnée qu'à ce qui se passait au-dessous d'eux : ils n'attendaient pas d'ennemis au-dessus.

Mon oncle et les siens descendirent donc ainsi jusqu'au bord de la rivière, et il fallut de nouveau avancer sur les mains et les genoux. Plus on approchait des Espagnols, plus on avait d'ardeur, et plus aussi on prenait de précautions. On se traînait sur le ventre ; a peine osait-on écarter les mangics; on retenait son baleine , on s'arrêtait, on prêtait l'oreille, on avançait encore , ou était trempé de sueur, excédé de fatigue, haletant de soif. I.a plupart avaient les genoux elles mains décliirés; mais il y avait de l'or il dix pas, et on ne sentait ni la douleur ni le bei'oin.

I.a pirogue fut enfin enveloppée de toutes parts, sans que les Espagnols pussent avoir le mciindrc soupçon : ils dormaient. I.e signal convenu était un coup de sifflet (|ue devait donner mon oncle. Quand il croit ses gens en mesure, le coup de silllet part. Tous se lèvent .i la fois, les branchages sont arrachés, les poignards jouent, le sang ruisselle, tout meurt, et l'or est conquis.

C'étaient des lingots pour la valeur dp trois cent mille francs qu'on portait ii Samaiia. Depuis que les Espagnols étaient en guerre avec la France, ils n'expédiaient plus de ijalions du continent. L'or s'embarquait par parties sur de petites barques qui échappaient aisément aux corsaires. Ou le rassemblait ii Samana, ;i Porto-Uico, à l'ile Je Cuba, et on attendait le départ de la flotte de la Jamaïque jiour -€ faire convoyer en Europe.

Celui que mon oncle venait de gagner fut porté à son bord; les cadavres des Espag'nols luniil recouverts de mangles, et les Français ne |)ensèrent plus qu'à s'éloi,i;ner. Le jour était à son déclin ; ils remirent leurs pirogues à flot, et bissèrent leurs voiles. Ils sortirent de la rivière de Quibo à l'entrée de la nuit, ainsi qu'ils l'avaient projeté, mais avec des richesses qu'ils n'attendaient pas, et ils avaient vengé , sans le savoir, le sang indien sacrifié par flots à la soif de ce métal.

Pour éviter l'escadrille espagnole, qui probablement cherchait mou oncle sur la direction qu'il avait paru suivre, il jugea à propos de retourner à la pointe de l'Espada. 11 repassa devant Porto-Rico, et longea l'ile de Saint-Domingue par Samana, le port Plata , le cap i'" lançais et l'ile de la Tortue; enfin il arriva, sans faire de rencontres fâcheuses, à la pointe du cap de Mayesi, la partie de Cuba la plus voisine de Saint-Domingue, oii la flotte de la Jamaïque devait uécessairemeiil passer. Le bras de mer qui sépare les deux îles est large d'environ vingt lieues ; mais les Anglais, ennemis de la France, alliés alors de l'Espagne , je ne sais pas pourquoi, devaient s'éloigner, dans le passage de ce détroit, de l'ile de Saint-Domingue , el se rapprocher de celle de Cuba.

Pour ne pas se faire de querelles avec les insulaires espagnols, mon oncle avait arboré leur pavillon en se rangeant sous ce cap de Jlayesi. Tenant la mer le jour, pour observer ce qui se passait dans le canal, revenant la nuit dormir en paix sous une côte escarpée, il attendit que la fortune, dont il était l'enfant gâté, je ne sais pas encore pourquoi, le comblât de i;ouvclles laveurs.

Le sixième jour, celle flotte, si ardemment attendue, parut comme une forêt qui couvrait l'Océan. Les quatre vaisseaux de ligne marchaiciil sur la droite pour défendre le convoi du côté de Saint-Domingue; une fréi;atc faisait l'avanl-garde , et la seconde se tenait à l'arrière pour veiller sur les bâtiments qui, plus pesamment chargés, ou moins bons voiliers que les autres, auraient peine à suivre le corps de la flotte. Mon oncle ciiigl i droit au milieu des ennemis , comme s'il fût parti de Cuba pour Porto - Rico. Quand il approcha du

Le père Séraphin apprenait au frcre Ange à faire le capucin : le long de la roule, il lui enseignjit à palier du nez.

centre de ces châteaux flottants, dont le moindre avait vingt pieds de bord au-dessus de ses pirogues, il fut hélé selon l'usage. Le moine renégat répondit qu'ils étaient espagnols, et qu'ils allaient charger du coton à Porto-Uico. On leur demanda pourquoi leurs équipages cUiientsi nombreux? Le moine répondit que c'était pour se défendre contre des corsaires français qui avaient pillé les Portugais et les Espagnols de Sainl-Domirtgue, el qui s'étaienl , disait-on, retirés a la

Tortue. ■ „. x „

L'officier qui commandait le convoi avait en effet rencontré 1 escadrille espagnole qui avait donné la (basse à mon oncle. Il en avait appris les détails du coup de main de Quibo, et comme il laissait peu de forces maritimes daus les possessions anglaises, il crut de l'intérêt

Pans. Tjp, llonri IMon ' luo (jarancicrc , 8.

MON ONCLE THOMAS

du roninierce de dt'triiire en passant un ennemi qui pouvait se fortifier eliaque jour. Il fil sij;nal à la fréi;ate de l'arrière de si- porter sur la Tortue, île elierilicr , de conili.iltre les corsaires, et de rejoindre dans la jjranile nier le convoi, qui ne niarcliuit pas, à beaucoup près, comme un liàtiment li''!;er.

Cette réponse dureiu-j;at, faite au liasard, servit sini;ulièrcment mon ourle. Si cette frégate eiit conservé sa position, il lui ei"lt été impos^ilde de rien entreprendre. Son éloii;iiemeiit lui rendit l'espérance. Cependant, il ne pouvait rien tenter que la nuit : celte (luantité de voiles marelie à la vérité a une certaine distance; mais elles ne se perdent pas de vue, et sont toujours à portée de se secourir.

Il f.illail un prétexte a mon oncle pour passer le reste du jour au centre des Anglais , et il n'en avait pas. Il ralentit donc sa marche; il se laissa ga|;ner par la ((ueue <lu convoi , et, au risiiue de se faire cliavirer, il embarrassa les mâts de ses deux pirottues dans les beauprés de deu\ des derniers vaisseaux de la compagnie. Les pilotes anglais, en riant de la maladresse des prétendus Espagnols, cliangèrent la barre du gouvernail, et, malgré cette attention dictée par rbiimanité, les mais des pirogues furent emporlés net:

c'était tout ce qu'on désirait.

Aussitôt on quitte les aviroi.s, et on se jiorte, en foule, «vec l'enipressenient de gens intérc ses à réparer le dommage; on se pres,se, ou s'embarrasse; ou fait tomber une partie des rames à la nier ; on rattache un mât; on l'attache mal; on le démonte pour le remonter encore. On gagne du temps, la iiuil approche, et après deux heures employées à mettre les pirogues hors d'état de se mouvoir, on a réussi au ])oint dV voir véritablement besoin de secours. La loyauté et la valeur sont inséparables. Les Anglais jettent d'eux- mêmes des cordes pour amarrer les pirogues, et les remorquer jusqu'à la sortie du canal de Saint-Domingue.

Déjà la nuit est close. Mon oncle distribue dans touies les poches les lingots pris à Quibo, et il fait percer ses pirogues p r le fond. L'eau entre en abondance. >t INous périssons! crie le renégat; le choc que nos bàiinients ont reçu eu a disjoint toutes les parties. >> Aussitôt les Anglais tirent les pirogues sous leur bord; nos aventuriers sautent après les manœuvres, avec les cris et le désordre de gens qui paraissaient trembler pour leur vie. Les Anglais, de bonne foi, leur prêtent la main; les pirogues coulent bas ; mais cent cinquante Français sont sur chacun des ponts ennemis, et, bien supérieurs en nombre, ils s'emparent des deux vaisseaux sans répandre une goutte de sang.

Les.Vnglais, ni personne, n'auraient imaginé que trois cents hommes, montés sur deux misérables barques, osassent attaquer une flotte qui portait cinq mille matelols ou soldats, et quinze cents pièces d'artillerie. Le genre des barques, d'ailleurs, avait ajouté à leur sécurité : les Espagnols et les Portugais sont les seuls qui se servent de pirogues. .'\ussi, quand on leur mit le pistolet sur la gorge, leur surprise fut telle, qu'ils ne pensèrent pas à se défendre.

Le premier soin de mon oncle , après avoir mis ses Anglais aux fers, fut de carguerscs voiles pour rester en place, et donner au gros de la flotte, le temps de s'éloi,<[ner. Il passa la nuit ainsi , et au point du jour ne voyant plus d'ennemis, il prit la route la plus droite pour Saint-Thomas , fier de deux prises qui assuraient douze mille francs au moins au dernier de ses gens.

iMon oncle avait des signaux à lui , inintelligibles même pour la marine républicaine. De .son côté, il n'entendait rien à ceux des Anglais, et il ne se doutait pas de la desliiialion de la trégatc qui s'était délachée de la flotte. Cependant il fallait qu il repassât devant la Tortue, et à la hauteur de celle ile il rencontra cette frégate , qui , n'ayant pu joindre les corsaires Irançais , faisait force de voiles pour rejoindre

son convoi. Mou oncle n'avait pas la moindre envie de jierdre le temps à brûler de la poudre : il lallul pourlaiil eu passer par là.

La frégate reconnut biinlôl les deux bàlimcnts de la Jamaïque, et ne concevant rien à l.i route qu'elle leur voyait tenir, elle s'approcha de très-près. Mon oncle l'aN'crtit par une volée de canon que l'indigo et la cochenille avaient chan{;é de maitrc. L'anglais riposta bravement, et mon oncle lit signal de le nieltre entre deux feui et de l'aborder. On se canonna lon|;leiiips avant que de pouvoir jeter les grappini. Les deux prises de mon oncle étiiciil percées pour ipiaraule canons, et n'en portaient (|iic trente ; mais iioln- .irlilleric était bien supérieure à celle de la fréi;atc , et quoique assez, mal servie, parce (pie pres(|ue tous nos canonnicrs étaient restés à Saint- riuinias , on se battait de si près, que la plupart de nos boulets porlaienl dans le corps du bâtilueiit ennemi. Il clail aussi fort en hommes que nos deux vaisseaux, et il se défendait en désespéré; mais un tjers de sou éipiipage éuit employé au canon, ce qui donnait encore à notre mousipierie un avantage réel. L'anglais perlait beaucoup de monde ; ses manceuvres étaient endommagées , et il ne pensait pas à se rendre. (Cependant son feu faiblissait, et 1 bornas, l'opiniâtre Thomas , écumant de fureur, fit un dernier elVort pour aborder, et il réussit. Il sauta le premier abord, la hache au poing, et courut au i apitaine, qui, d'un front calme, attendait la mort à son posle. 1 allait frapper... Ouelle fut sa surprise! il reconnut ee même oBieier qu'il avait pris à la vue de (Valais, à qui il avait rendu la liberté , et dont le nom et les papiers l'avaient aidé à surprendre Angra.

Aussitôt il lui fait un rempart de son corps, et il ordonne à ses gens, enragés il'uiie aussi longue résistance , mais toujours doci es à sa voix, de cesser le carnage.

Hunier est vaincu une seconde fois ; mais il a succombé en héros, et sa défaite môme l'honore.

Il ne pouvait s'empêcher d'êire sensible aux procédés de mon oncle. Cependant l'humeur inséparable d'un événement aussi triste, une sorte d'orgueil national, qui n'abandonne jamais les Anglais , lui arrachèrent des propos piquants. Il donna à entendre que Thomas ne devait la victoire qu'à la supériorité de ses forces.

« llccommenrons , lui dit fièrement celui-ci. Je vous donne ma parole d'honneur qu'un seul de mes vaisseaux combattra, et que je n'y mettrai pas plus de monde qu'il ne vous en reste. — Vous venez de me sauver la vie, lui répondit Hnnter en s'adoucissant, et je serais un lâche d'attenter à I la vôtre. — Allez donc, vous êtes libre une seconde fois. Prenez avec j vous les Anglais que je tiens prisonniers; réparez votre frégate, et

retrouvez-moi un jour où vous ne me devrez rien. ; » J'aime beaucoup cet bonime-là, ajouta mon oncle en se tournant vers les siens. 11 se bat aussi bien que moi ; mais il n'est pas heureux, u

Il faut vous faire faire connaissance avec ce capitaine Hunter. Trente ans, la beauté d'Adonis, la force d'Hercule, la valeur, l'expérience de Ruyter, de Duguay-Trouin, et une fortune constante, quand il n'avait pas affaire à mon oncle, lui avaient valu l'estime de sa nation, qui ne la prodigue point, et le cœur et la main d'une femme charmante, qui s'était mariée à peu près comme Seymour et Fauny. INous y reviendrons, je vous le pioniels. ^

De la Tortue à Saint-Thomas, il n'arriva rien qui méritât 1 attention d'un auditoire aussi respectable que celui devant lequel parlait mon oncle. Aussi abrégea-t-il son récit, qui fut suivi d'applaudissements, dont la vivacité alla jusqu'à la frénésie. Dans le premier enthousiasme, on le pria, on le supplia de garder l'or qu'il avait pris a Quibo. H accepta tout bêtement, en s'engageant a ne rien prendre pour les frais de sa première expédition. Je le crois bien, parbleu :

C'était un chenapan de cinq pieds dix pouces, taillé eti Hercule, portant un grand sabre.

MON ONCLF, THOMAS.

nou5 uviuiis (le quoi Irnir la nier trois mois, sans compter les provisious de t; lierre et de boueliu pribcsia bord des deui vaij^eaut aoglais.

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