XXV. — KtjMissomciU à Tlle <!e rcriiaikl
Pendant qu'on vendait nos marciiondises ii Siiint-Tliomai , moins cher qu'en Lurope sans doute, mais «.vec célérité et au eoniptant, je disais ( mon onele, sur i|ui je n'avais pas autant d'useendant i|ue mon ])ère, mais qui ni't'eoulait parluis, (|ue les cinq cent mille francs qu'il possédait devaient sullire uu\ voiui d'un liuinnie ilu cinquante ans; qu'en y ajoutant le produit de la vente de la Lilierlé, bien réparée et ulHiudunjnieni pourvue de tout, il se trouverait un des riebcs purliculiers de Irauce. J'avais birn mes raison.s pour lui parler ainsi. J'étais possesseur d'environ eiiiquanle mille francs; je m'attaeliais tous les ioiir« dav.uitaije à la petite sceur l.éonora, et l'umour éteial lu {;oùt des aventures.
.Mon oncle, qui n'ét.iil pas amoureux, opposait à mes raisonnements, j qu'on ua i|ci'uiie veine avec la fortune, et qu'il fallait l;i pousser qudiul elle se présentait. Il assurait que sa veine, ii lui, ne faisait que I commencer. Il ne visait il rien moins qu'il sept ou biiit millions, et voila commei.i il comptait en disposer : < C^omme je bois et que je ; iali|;ue beaucoup, il ne me reste guère que dix ans à vivre. Je dépenserai cinq cent mille francs par au, et je mourrai à la fin de la diiième année, sans soucis et sans rugrets. Tu ajouteras le fond de mon coffre-fort à ce qui se trouvera 4*ns le tien, et... — Mais, mon oncle, SI vous vivet quinze ans encore! — Cela ne se peut pas. — Alaia si cela arrive ? — Quand je n'aurai plus d'argent, je me brûlerai la cervelle. — t^iiel raisonnement insensé! — Mais, je crois, le diable me lirùle , que ce ]>etit drôle-là veut faire le docteur comme sou père ! (Ju'ou se taise, morbleu! — Encore un mot, par grâce! — Allons, voyons ce mot. — Vous ne vous souciez pas de retourner en France? — (Von. L'air de ce pays-U ne vaut rien à ceux qui ont de l'argent. — \ ous ne voulez pas non plus aborder aux colonies françaises?— >'on Je ne me soucie pas de me battre pour des mots. — Les établissements anglais, espagnols, portugais et hollandais nous sont fermés : vous n'avez de port libre que celui de Saiiil-Tbomas, et vous n'y reviendrez pas trois fois. — Pourquoi cela, monsieur? — Parce que le mal que vous avez fait et que vous allez faire encore aux nations ennemies les liguera toutes contre vous. — 1 ant mieux. — Tant pis. Des llottes formidables vous attendront quand vous croirez entrer ici, ou vous y bloqueront quand vous y serez. JN'e serait-il pas plus simple, puisque vous êtes possédé du démon des combats, de vous établir dans quelque ile, de vous y fortifier, et d'y vivre, dans les tem|)s lie crise, avec les magasins que vous aurez formés? — Tu as raison, pardieu ! Tu me rappelles un rêve que je lis la veille d'un certain jour oii j'allai demander au ministre de la marine le commandement d'un vaisseau qu'il me refusa : tu n'étais pas au monde alors. Je lii'iiuaginais être roi, et pendant les trente ans que j'ai vécu comme une taupe, enterré dans une caimciniére, rien n'était en effet plus songe qui' ce songe-là. Je peux le réaliser aujourd'hui. Je me ferai roi de mon ile. (,>u'en dis-tu ? — Un moment, mon oncle; il faudra changer le mot. — H soune pourtant bien. — ftlais il blesse furieusement l'oreille de nos Français. — 11 est vrai qu'il a vieilli, et ces gens-là aiment beaucoup la nouveauté. Comment m'appellerni-je donc ? — Mais je ne sais pas trop... — Protecteur? — C'est usé comme le nnpier-monnaie. — Dictateur ? — On dit que Robespierre prétend l'être, et je ne veux pas ressembler à cet bommelà : il ne doit un moment de célébrité qu'à la stupeur des Parisiens et à la nullité absolue de ses collègues. — Grand gouvernant? — Fi donc! ça n'a pas d'harmonie. — Grand régulateur? — Oui, celui-là remplit assez bien la bouche Voyous à présent quelle île je réijulariserai.»
J'ouvre l'Histoire générale des Voyages. Je cherche, je compulse, j'examine, je réfléchis. Voilà l'agent de plume arbitre du royaume qu'on va fonder et émule d'Idoménée, fondateur de Saleiite; de Oidon, fondatrice de Carthage; de Uomulus, de Théodore de Corse, et de tous les fondateurs qui n'ont dCi leur réputation qu aux succès de leur postérité, le trouve beaucoup d'iles désertes dans les flvymudff ; plus encore parmi celles de Bo/ia»;ia; j'en trouvais même entre la Jam./fque et Saint- Domingue , entre S.iinl-Domingue et Porto-Rico; mais tout cela est situé sur le retour ordinaire d'Amérique en Europe, et je voulais nicher mon oncle dans un coin du globe oii il faillit le venir chercher de très-loin, et faire par conséquent des frais d'armement considér.ibli'S qu'on ne renouvelle pas tous les jours. Je voulais encore une situation telle, que les e tmemis ne pussent trouver dans les environs de secours d'aucun g.-iire, et qu'il» s'en retournassent, après avoir brillé leur poudrée' mangé la moitié de leur biscuit, ou qu'ils lini?senl par se manger eux-mêmes. Les iles de la mer du ^ud me parurent réunir tous cr , avantages, et après avoir balancé entre celles des Amis, de la Société et de Fernatidés, je me décidai pour la dernière, moins éloignée que les autres , à la vérité, mais plus convenable sous tous les rajiports, paice qu'elle est placée à deux cents lieues du Chili, et à une distance considérable du centre du commerce de l'Amérique.
L'ile de l'ernandcs appartient aiu Anglais, k ce qu'ils disent, et iU
n'y ont pas plus do droit que sur cinquunie autres où ils n'ont point d'établissement, et oii ils n'enlemlent pas (|ue personne s'établisse : Bcmblables en cela au chien du jardinier (|iii garde les choux dont il ne mange pas. Cette ile est très-petite; elle convenait donc à un trèspetit roi et à une très-petite population. Le terrain en est très mauvais, lié! que faisait cela à de très-hoiinétes gens qui ne complaieiit y vivre que de l'industrie d'uutrui ? Elle n'a qu'une rivière. Il ne la fallait pas si large pour contenir nos vaisseaux. Elle est partout bordée de rochers; elle en est plus facile à défendre. 11 fut donc résolu que mon onde serait grand régiilalcur de l'île de Fernandès.
Comme il fallait couvrir rambition du nouveau potentat de motifs d'titililé générale, je passai deux jours à composer un discours raisonné qui aur.iit fait bomieur même à Gerbier. Deux autres jours, je nie cassai la tête pour le faire entrer dans celle de mon oncle; mais il avait la mémoire ingrate et le débit d'un président d'assemblée pitpulacière. Semblable aux souverains du plus haut jiarage, il prit le parti d'expliquer ses vues par l'organe de son chancelier. Je lus, et je lus bien; je fis valoir ma marchaudise, et à la fin de ma péroraison tout le monde cria : A Fernandès'. à Fernamlesl
La petite sœur Lcouore était enchantée de cet arrangement. 11 était clair que lorsque nous aurions pris une certaine assiette, la partie des écritures s'étendrait, qu'il ne serait plus question pour moi de voyages; ((ue jt: toucherais également mes parts sans être exposé aux vicissitudes de l'onde et de la fortune. C'était charmant pour la petite sœur et pour moi. Notre bonheur commun ne (louvait être traversé que par un siège; mais celui de Troie a duré dix ans, celui de Candie autant, et dans dix ans on a le temps de se retourner. D'ailleurs on a bien levé le siège de IMalte en litiS, et celui de Gibraltar en mS Pourquoi ne lèverait-on pas aussi celui de l'île de Fernandès ?
Il n'y avait plus qu'une difficulté , c'était de faire approuver à mon oncle notre association, Dubourg était dans le même embarras. Embarquer nos femmes sans prévenir le général , c'était les exjioser : il pouvait leur faire un mauvais parti eu mer. Les cacher à bord était impossible : on ne met pas une femme dans sa poche. Le plus court était de s'expliquer avant le départ, et il n'y avait plus de temps à perdre : nos vaisseaux allaient appareiller.
Je connaissais mon digne oncle. Le heurter était le moyen le plus sûr de ne pas réussir : j'usai donc d'adresse. Je le conduisis à l'auberge oii j'avais l0;;é ma bonne petite sanir. Elle était plus jolie encore sous les habits mondains que je lui avais donnés; mais mon oncle ne prit pas garde à cela. On ne faisait rien de lui que le verre à la main, et je fis monter quelques bouteilles de madère. Léonore lui versait souvent; elle lui inarqnait du respect et de l'estime; elle avait soin de charger sa pipe; elle lui présentait l'allumette , et Thomas à la fin parut flatté de ses attentions. «Elle a l'air bonne enfant, ta nonnette. — Oui, mon oncle ; ce serait dommage de la laisser ici. - Il faut payer sou passage à Tercère par le premier vaisseau. — Vous voulez donc qu'elle rentre dans son couvent , vous qui détestez les moines? — Tu as raison. Qu'elle reste ici , et qu'elle y vive de l'argent que tu lui laisseras. — Mais mon onele, mon cher onele, quand cet argent sera mangé? — Monsieur le drôle, vous m'avez l'air d'être amoureux. — C'est bii n pardonnable, mon cher oncle. — Fi! l'amour gâte un homme de guerre. — Mais je ne suis que votre homme de plume. — Tu ùs encore raison. Voyons, raisonnons. Si tu embarques cette morveusc-là , elle sera encore plus exjiosée eu mer qu'ici sans le sou , et tu connais le règlement, puisque c'est loi qui l'as f-iit. 1^ Ohl ils m'ont tous promis par serment de la respecter. — Serment d'ivrogne que cela, mon garçon. A la première velléité, ils ne s'en souviendront plus... Ah , sacredieu ! il me vient une idée. — Voyons-la , mon cher oncle. — Achète-moi un demi-quarteron de négresses bien conditionnées , et jette-les à bord. Tu les mettras eu avant de ta Léonore à peu près comme on oppose un paravent au vent de bise, qui se glisse partout — Vous me iiermetlez donc d'emb.irquer ma petite aussi? — 11 le faut bien, coquin, puisque cela vous fait plaisir. »
M. Dubourg s'y prit, lui, d'une tout autre manière. Il déclara brusquement à mon oncle qu'il était marié, et qu'il entendait que sa femme le suivît. « C'est juste, dit Thomas ; mais si nos lurons en ont envie? — Je casserai la tête au jiremier qui l'approchera. — Alors je ferai noyer madame Dubourg. — Je la défendrai , corbleu! — Contre moi ? — Contre le diable! — Monsieur Dubourg ! — Monsieur Thomas! — D'un Ion plus bas, s'il vous plaît. — C'est le mien, sacredieu, et je me moque de quiconque y trouve à dire. » Mou oncle saute sur ses pistolets. Du lion rg siiv les siens. On se jette entre eux, on les sépare. On idolâtrait mon oncle, et on allait faire un mauvais parti à son adversaire. Thomas, incapable de le souffrir, prend liTavcmcnt sa défense; l'adversaire, que rien ne touche , sort eu juraut qu'il n'en fera qu'à sa tète, et qu'il aura raison du général à la première occasion : heureusement madame Dubourg arrangea l'aflaire.
Elle aimait passionnément sou mari le jour des épousailles; mais, fidèle à son goût pour la variété , elle avait offert au bout de la quinzaine son cœur et ses charmes à un jeune commis de la douane. fJn ne part pas pour la Terre de Feu sans se faire de longs et tendres
MON ONCLE THOMAS
et
adieux. (leiu-ci furent tellement prnloii(;('!. ((iie Dubourt;, (jui chcrchiiit niuilaiiii' |ioiir l<i coniliiiie ii lioiil , l;i Miirpril avec- son i-oniniis dani une |iosillon qui ii'oluil |»i!> r(|uiviu|ui'. Ausbi l'iilMc •) ^es proniisseii (|ii'ollf ('lui. Ii'jjère ilaii» les siennes, il lui lU suulcr la cervelle, et vint b'einliii<|uer «vec le plu» ijrand saM|;-(roi(l,
Il est loisible )inr tout pays « un l'poux île tucT sa femme surprise (laif<auU tielidii. On informe pourtant , ne lùtee nue pour s^l^surel■ dti cireonslHuers. I..e fjonverneur pouvait ilone faire arrfter M. Dubourt;; mais il eonn»i>sait tant île cocus eu Aniérii|ue, ainsi qu'eu Europe , qui vivent parfaitement bien avec leurs femmes et li'urs amis, qu'il crut la vivacité du cocu Dulionn; tout a lait parliculiérc aux cocus corsaires. Or, comme les cor^airea ont peu ili' rapporl> avec les eoeus île la lionne socit'tc' , le ([ouvernenr ne eraii;nit pas (pic l'exemple i;a|;uàl. Il se conivulu , pour la forme, de faire l'arhouillcr quelijues carres de papier ipiand nous fûmes eu piciuu uicr.
Duboini; ne pensait plus à son allercaliou avec mou oncle ; mais mon oncle ne l'avait pas oubliée : il clait ilevenu raiicuneux clu'ï les capucins. Dès le second jour de navijjatiou, il trouva que le cipiluiue n'avait pas obéi assez promptement à certains si(;nau\. Ku vertu de l'arlicle .1 du r^[;lement , il le destitua, donna à son second lu commandement de son vaisseau , et le laissa dans une des ilcs Vierijcs, avec son fusil , un quarteron de poudre et une livre de plomb. N "ilà qui vous prouve que piirml les corsaires, ainsi que dans bs Liais civilisés , il ne faut jamais se brouiller avec ses supéricum , fussent-ils liêtes ou la(|uins coiiiiue un Tliomas , un llaour et t.mt ib' i;eu» en place que je nommerai peut-cire.,, quand ils n'y seront plus.
Pour moi , je m'aperçus le troisième jour que mon oncle avait eu raison de me dire que les seruienlsdc notre équipage étaient des sermeuls d'ivroijncs. Ces messieurs se ruèrent sur mes uéijresses, qui heureusement étaient d'une complexion et d'une encolure à tenir tète à une armée. Ma petite sœur dut à cet expédient la plus entière tranquillité. Cependant elle !;.irda ma cliainbrc <le peur d'accident. J'avais tout son aiuour, mon oncle tous ses soins; nous étions tous contents.
Le général Thomas u'était pas homme à traverser sans faire des sier.ues la moitié des mers connues. Cependant, comme vous pouvez être ne avec des inclinations pacifiques, ce qui ne prouve rien contre vous , mèoie en temps de révoluiion , car enfin a le diable au corps qui peut; comme donc il est possible que vous n'ayez pas les inclinations guerrières , je vous ferai jjràce des mille et un combats que nous soutînmes des Antilles ii la mer du Sud, et c|ui véritablement se ressemblent tous : c'est toujours de la poudre brûlée, des hommes égorgis, et pour dernier résultat, des vainqueurs et des vaincus, ii peu près aussi ;i plaindre les uns que les aulres. .le vous dirai sommairement i|ue nous forçâmes en passant l'ile delà Barbade, colonie anglaise, dont tous les forts furent emportés en cinq jours l'épée à la main; que nous cliargeàmes un de nos vaisseaux de la Jamaïque de cent pièces de canon, d'une portion convenable de poudre et de boulets, du produit du pillage, de trois cent cinquante Anglais de tous métiers et de deux cent soixante Anglaises des plus jolies. Vous trouverei peut-être étrange que mon oncle, qui n'aimait pas les femmes , en fil une aussi ample provision ; mais il voulait que ses gens s'amusassent à Feruandès , et il était bien aise défavoriser le goût le plus g, lierai.
Après avoir pourvu ii l'agréable, il pensa h l'utile. Dès que nous eùnies doublé le cap llorn, il lit ses dispositions pour attaquer le Chili, Sur une immense étendue de côtes, les Espagnols n ont de peuplades que Baldivia, la Conception, V'alparaiso et la Sérena. Ces habllalions, défendues par cinq cents soldats seulement, sont séparées des autres colonies par un désert de quatre-vingts lieues c par conséquent, rieu do plus facile que de fournir abondamment Fernandèsdu bétail, dos grains et des vins excellents que ce fertile pays produit presque sans culture. 11 a aussi des raines , qui n'étaient pas à dédaigner pour des corsaires, quortju'elles ne rendent guère que cinq millions par an. Mais cet or se travaille à Saint-lai;o, situé à quarante lieues dans les terres, d'où le bruit de notre débarquement le ferait sans doute exporter à travers les Cordillères , oii il serait impossible de le suivre. On remit donc les expéditions purement métalliques à uii autre temps. Chacun de nous d'ailleurs avait autant d'or qu'il en pouvait porter.
De douze cents hommes qui restaient k mon oncle, il en descendit onze cents à la Conception , vers le centre des bourgades espagnoles. Il divisa son armée en six petits corps qui se répandirent de différents cotés, que la lerreur précéda , et devant qui tout prit la fuite. Les Espagnols se réfugiaient dans l'intérieur avec ce qu'ils avaient de plus précieux, et ils abandonnaient à nos gens ce qu'ils avaient ordre de prendre et de conduire à bord. Dès le septième jour, des convois considérables arrivèrent sans interruption, conduits, traînés ou portés par les Espagnols qu'on avait pu prendre. Ils tombaient de lassitude ou succombaient à la violence des mauvais traitements. Ils demandaient grâce : on fut impitoyable pour eux, comme ils l'avaient été envers les lAdiens, dont ils ont exterminé la race.
Le vingtième jour nou> partîmes avec nos cinq vaisseaux tellement chargés que le moindre coup de vent devait les submerger : depuis longtemps Thoiuas noua avait appris à ne rien craindre. Le trentième
jour, nous moiiilltinei enfin h l'entrée de cette rlvi>re de Itle de Fer-
nandès que nous allions vivifier. Mon oncle se jeta è la nage pou» aborder plus tût, et contempla avec une joie avide toute» les parties de ses nouveaux domaines.
Les relations des voyageurs sont souvent infidèles ou du moini inexactes. .^'ous recouniinies avi^c satisfaction i|ue , loin d'avoir été trompés par nos livres, la réalité passait nos espcr.mccs. La rivière, dont le mouillage est excc^llenl, traverse Icsileux liers de l'Ile du le- \.iiit au coui'liaiil. Elle est Irî's-poissiMineuse , et c'est une ressource pour les jours maigres. Les monticules dont le pays est couvert sont peuplés de chèvres sauvages, autre ressourc:e pour ceux qui aiment la chasse. La température du climat est délicieuse, avantage réel pour celles de nos dames qui avaient la poitrine dclirati'. Pas un animal dangereux , hors nous; enfin deux rochers isolés , l'un au nord, l'aulrc au midi, couronnés chacun par une assez vaste plate -forme , placés exprès sur le bord de la mer, et douiin.int les parties accessibles de l'île , ofrraienl des forteresses toutes faites à des gi'iis dont pas un n'était en élal de tracer une parallèle. La dilhcullé était d'y monter du canon; mais mon oncle avait pris trois cent cinquante Anglais pour quel()ue chose.
Ajirès deux jours de repos jiassés à bord ou à terre, on s'occupi avec ardeur de tous les objets qui devaient assurer la consistance , la durée et l'agrémeut de l'iionnèle société, f^hacun travailla d'après les connaissances (|u'il avait ou qu'il n'avait pas; mais enfin chacun uni la înaiu à la ffàlc, depuis le grand régulateur jusqu'au dernier soldat. Tel l'empereur de la Chine ne dcd.iiijiic pas jiour encourager l'agriculture de tracer lui-même un sillon.
XXVI. — Magnifique ville b&tie. — Cr>nstitutiun sublime do la composition de mon oncle.
Nous commençâmes par débarquer le bétail, tellement entassé qu'il était menacé d'une suffocation générale. Je prétendais, moi , i|ui me mêlais un peu de tout , ([u'il fallait parquer nos vaches, nos moutons et DOS bœufs. 11 me semblait qu'ils fumeraient ainsi alternativement les pâturages qui sont dans les vallées; qu'ainsi ils trouveraient dans tous les temps une nourriture abondante ; que les ayant louionrs 3 notre portée, on ferait des élèves, on métamorphoserait à volonté les jeunes taureaux en bœufs, et qu'il serait facile dans tous les temps de choisir les plu> gr.i^ pour la table de Son Excellence le grand régulateur et celle de son neveu, (jui avait droit de faire bombance, [larce que partout les souverains bourrent leur famille d aulaiit [ilus aisément que c'est toujours le public qui paye. i\lon cher oncle me demanda si je complais transformer des héros en garçons bouchers. 11 m'objecta que la mer formait un parc naturel autour de l'île, et que, sans se donner t.int de peines inutiles, quand il aurait besoin d'un bouillon, il prendrait son fusil, et jetterait bas le premier animal qui se présenterait. Je réplii|uai que si une cinquantiiine de nos messieurs avaient envie d'un bouillon le même jour, et se le procuraient de la même manière, l'ile serait dépeuplée en moins d'une décade. Ce raisonnement valait bien mes premières observations; mais les grandi hamincs liennent d'autant plus à leurs idées qu'elles doivent être meilleures, et nos bêtes allèrent paître cl fumer ou bon leur seuibia.
A tous seigneurs tous honneurs. Ce que nous avions de charpentiers, de menuisiers et de maçons s'occupa d'abord du palais du grand régulateur. On choisit un endroit riant sur le bord de la rivière, précisément entre les deux rochers donl on comptait faire deux forteresses, et comme les grands tiennent au chef, les subalternes aux grands, et les petits aux subalternes, chacun choisit autour des jalons qui indiquaient déjà le sanctuaire de la puissance un emplacement plus ou moins près et plus ou moins grand, selon le degré d'étévatiou ou de faveur du personnage. Un jardinier traça des rues, non de ces vilaines rues droites qui permettent de découvrir d'un bout a l'autre d'une ville; mais de ces jolies petites rues tortueuses, oii ou ne voit pas à trente pas; oii l'œil n'est pas fatigué par runiforiiiilé régulière des objets, et oii on marche deux heures sur soi-même, sans jamais s'en apercevoir. A présent qu'on pcrlectionne tout, j'espcre qu'on rebâtira Paris sur le modèle des jardins anglais. Alors les rues Saiut- Honoré, de Richelieu, du (Cherche- Uidi, de la Cbaussée-d' Anlin, du Temple et autres, offriront chacune cini| ou six cuU-de-^ac , ce qui sera fort agréable aux rouliers, aux cochers de fiacre, aux piétons qui craignent les cabriolets; ce qui facilitera la circulation de l'air et la propreté du sol; ce qui ajoutera a l'obscurité, que les beautés sur le relour aiment tant; à la sûreté de nuit, etc., etc. Si cette idée est adoptée, je demande le brevet d'invention.
La ville nouvelle fut commencée et linie en quinze jours. Vous jugerez de sa magnificence par la descriplion du palais du grand régulateur, qui dominait sur les aulres cdilices, couiuie le Capitole sur Home. Quatre gros arbres de trente pieiU de tronc formaieni quatre angles égaux et représentaient autant de colonnes de je ue sais quel ordre. A la naissance des grosses branches, coupées en fourches, éuient appuyées quatre pièces de bois; sur ces pièces île bois, desperches légères qui traversaient tout l'éditice a six pouces de distance; par-dessus le tout, des feuilles de palmier attachées ensemble avec des lianes; voilà pour la couverture. Les intervalles d'une colonne à
MON ONCLE THOMAS
l'autre élaient rcmjilis jiar ilc mêmes bninclii's, proprcinont récri'-pics m terre gnisse; voilà pour les murailles. Du eôlé du miili, une poile faite à coups de liuclie ; voilii pour la sûreté. Nous avions p.iruii nos Anglais un ariliitccte qui ne manquait pas de (;oiit;jc voulais qu'il ornât l'édilice de pila^tres, de eorniclies, de compartiments, de culsde-lampc ; " Tais-toi, me dit mou oncle, qui avait du bon sens. Je commanderai ù ces i;ens-là , pane que je suis le seul capable de les conduire; mais je ne veu\ pas qu'ils u\'accuscnt d'un vain orgueil que je n'ai jws. •
En conséquence, l'ameublement fut analoi;ue au reste. .Xu milieu du palais était suspendu le hamac, qu'on montait et descendait à volonté, avec des poulies attachées aii\ (|uatre colonnes; sous le hamac, une table e.rossiére, et deux bancs; enfin, une armoire assez ijrande pour contenir trois chemises bleues, trois mouchoirs de poche, une paire de pistolets, et une livre de tabac haché.
Les magasins publics où on serra les blés, les vins, les sucres, les cafés, les rhums, les viandes salées, le biscuit, n'étaient pas tout .'i fait si recherchés; mais tout y était rangé dans un désordre pittoresque, et à peu près à l'abri de l'humidité.
Le b.itiiiient nommé le graml sérail fut celui qui demanda le plus •de temps, [larce que la décence et l'agri ment particulier de chacun ciigeaienl que chacune de ces dames eût une chambre de six pieds de long au moins, sur ipiatre de large. Or, comme elles étaient deux cent soixante, il fdlut faire deux cent soixante cloisons. Ileureusement le bilinient, long de mille (luaranlc pieds, n'en avait que six de profondeur, sans quoi il y aurait eu de quoi faire reculer les architectes les plus opiniâtres du monde policé, l'-clairés par l'expérience, nous ajoulànies quelques mois plus tard au grand sérail une vaste maison qui fui nommée V hiatlaquiible , parce qu'il élait défendu aux hommes d'y entrer. Elle servait de retraite aux femmes grosses de huit mois, aux femmes en couches et aux nourrices. Vous voyez qu'on favorisait la population à Eernandcs ainsi qu'ailleurs.
Comme nous n'avions que le nombre de hamacs nécessaire pour nous, maîtres et seigneurs, ces dames eurent la bonté de se faire de jolis pclils lits de feuilles de palmier, assez larges pour recevoir un amateur. Elles se prêtèrent même à cueillir de ces feuilles, autant qu'il en fallait pour les couvertures. 11 est vrai qu'elles en furent priées de manière à ne pouvoir refuser, et en reconnaissance de leur docilité et de leur patience, on leur attacha aux pieds des pointes de fer qui leur dounaicnt la f.ieilité de grimper aux arbres comme des écureuils.
Elles cueillirent tant et tant de ces feuilles, qu'il n'en resta pas une sur les arbres, ni le moindre ombrage dans l'ile. Restaient cependant à couvrir les cuisines publi'|ues, les maisons communes où on devait manger, celles où on devait prendre le café, celles où on devait boire hors les heures de repas, et enfin l'espèce de bague où on devait renfermer, le soir, les esclaves anglais. Comme Je génie ne connaît pas d'obstacles, on imagina l'inement de suppléer les feuilles par du gaion, par des voiles, par des chaloupes renversées, ce qui faisait une variété très-agréable à l'œil.
On avait fait beaucoup, sans doute; mais l'essentiel était à faire. Notre véritable richesse consistait en .lix mille quintaux de poudre, qu'il fallait serrer dans des lieux très-secs et qui ne laissassent rien à craindre des fumeurs ni des gargotiers. On fil creuser de vastes magasins dans le roc vif par des esclaves anglais. On leur fit monter ensuite trente pièces de gros calibre sur les deux rochers dont je vous ai parlé. Point d'échafaudages, de grues, de chèvres, rien de ce qui facilite le travail : les bras, rien que les bras des vaincus. Ils étaient destinés à servir, s'user, mourir, et il y en avait d'autres à la Grenade, à la Dominique, à Saint-Christophe.
La dernière opération .i faire était d'eiiipéclier qu'on ne vînt inopinément nous rendre visite. Un petit fort sur chaque rive de la rivière a son embouchure aurait singulièrement plu à mon oncle; mais cela demandait du temps, de la capacilé, et 'Ihomas était pressé de jouir, et ne savait rien faire. On fixa les deux vaisseaux de la Jamaïque sur quatre ancres, aux deux endroits qu'on voulait fortifier; on les rasa de leurs màLs el de leurs agrès; on mit les batti'ries sur les ponts, les corps de garde dessous, et en moins d'une journée de travail on eut deux redoutes qui pouvaient durer deux ans : la prévoyance de nos Messieurs ne s'étend lit pas si loin.
1,'inauguration de la ville se fit au bruit des verres et de toute notre artillerie. Celte superbe cité fut nommée Thomassine; le rocher du nord, Thomafson; celui du midi, Tboina''sard; le vaisseau de la rive gauche, Thomofisin, et celui de la rive droite, Thoinasscau.
Tant que l'activité avait été soutenue, dans toutes les classes, par le besoin de se loger, de pourvoir à la vie animale, au superflu, :i la sûreté générale, l'ordre et l'harmonie n'avaient pas été troublés. Le moment de l'oisiveté était venu, et c'est ce que je redoutais. Nos gens ne pouvaient toujours boire et faire ce qu'ils appelaient l'amour, et ils me faisaient trembler, quand je les voyais les bras croisés, .le proposai à mon oncle de faire des lois courtes, simples et fortes surtout. Je me rappelai ce que j'avais trouvé Je mieux dans Justinien. C.ujas et Bartole; j'éloignai ce qui me déplut; je fis un petit rode qui me parut très-clair. J'allai aussitôt le lire à mon oncle, qui n'y comprit rien, et les bras me tombèrent quand il me dit qu'il voulait faire lui-
même une constitution. « Vous, mon oncle, vous ferez une constitution ! — Parbleu! tout comme un autre. — Je crains qu'elle ne vaille rien. — Eh bien, j'en ferai une seconde. — Qui ne vaudra pas mieux. — J'essayerai d'une troisième. — Qui ne durera pas davantage. — Savez-vous, monsieur mon neveu, que vous êtes un impertinent? — Je suis vrai, mon cher oncle. — Non, je dis, je n'ai pas d'esprit, c'est le chat. Allez, monsieur, allez tailler vos plumes, et quand j'aurai rêvé deux heuresà cela, vous viendrez écrire ce que je vous dicterai.» Il me rappela en effet deux heures après. J'entrai dans son palais, je m'assis, je tirai mon écritoire el j'écrivis.
Droits de l'homme.
Chacun ici a le droit de vivre dans l'abondance, et sans rien faire.
Du gouvernement.
Le général Thomas, étant proclamé grand régulateur, réglera et déréglera tout à volonté.
« Tu vois qu'en quatre traits de plume voilà mes bases posées. — Oh! c'est charmant, mou oncle. — Souvenez-vous, monsieur, que vous n'êtes que mon secrétaire : écrivez, sans réilexions, comme le journal du soir.»
Code civil et criminel.
Comme les hommes n'ont de différends entre eux que parce que l'un veut avoir ce que l'autre possède, personne ici n'aura rien en propre.
Comme les magistrats sont inutiles où il n'y a pas de contestations, il n'y aura pas de magistrats ici.
Comme il ne faut ni prison, ni geôliers, ni procureurs, ni avocats, ni bourreaux, ou il n'y a pas de magistrats, il n'y aura non plus ici, ni bourreaux, ni avocats, ni procureurs, ni geôliers, ni prisons.
« Nous voilà débarrassés tout d'un coup de ce qui embarrasse le monde connu, depuis qu'on le connaît. Poursuivez, monsieur. >>
Mais, comme il est du devoir d'un législateur éclairé de tout prévoir, et que je prévois tout, si, dans l'ivresse ou de sang-froid, on s'injurie ou ou se frappe, les parties iront vider leur querelle, à coups de fusil, dans un coin de l'île, et le grand régulateur nommera quatre témoins, qui veilleront à ce que tout se passe dans les règles.
Si quelqu'un assassine, il sera assassiné par le meilleur ami du défunt, et les assassinats ne s'étendront pas plus loin.
0 Voilà, je l'espère, un code civil et criminel aussi court et aussi complet que possible, et tel qu'on n'en a point imaginé encore. Passous aux finances. »
Des finances.
Comme le grand régulateur n'a aucun revenu assuré, et que des circonstances imprévues peuvent nécessiter des sacrifices, il sera établi par moi, dans les cas extraordinaires seulement, un impôt unique et volontaire.
a Tu sens bien que si je voulais, j'imposerais, comme un autre, la terre, les maisons, les portes, les fenêtres, les cheminées, les ânes, les hommes, les femmes, les meubles, les voitures, le blé, la viande, le poisson, l'eau-de-vie, les choux, le papier, l'industrie, les grands chemins, la pensée et tous les objets connus; mais cela fatiguerait les cerveaux de notre bon peuple, qui craindrait toujours d'être en cnntraveiition; et puis il faudrait une nuée de faiseurs de rôles, de percepteurs, d'exécuteurs, de commis, de sous-commis : la moitié de la colonie serait sans cesse occupée à vider les poches de l'autre. Non, pas de ça, Lisette. Un impôt unique et volontaire. — Voyons, mon oncle , sur quoi vous l'établissez. — Ecris. •
Sur la respiration.
« Sur la respiration ? — Ah ! ah ! ah ! tu ne t'attendais pas k celuilà , hem? C'est un véritable don gratuit que mon impôt, car, enfin, celui qui ne voudra pas respirer ne payera rien.
). — Mais il me semble, mon oncle, que vous êtes déjà en contradiction avec vous-même. — Allons donc! Cela se pourrait, au plus, si j'avais fait dix mille et quelques lois. — Vous dites dans un article que personne n'aura rien en propre , et maintenant vous demandez des sacrifices. — Ah ! sacredieu, tu as raison. Il n'est pas aisé d'être législateur, et je suis étonné que tant de gens s'en mêlent. Tâchons d'accoucher d'un petit article supplémentaire que tu savetteras avec le reste du mieux que tu pourras. »
Article supplémentaire.
Le gouvernement s'obligeant à fournir à tous le nécessaire et le superflu, l'or et les bijoux seront emmagasinés, et chaque lot marqué du nom du propriétaire, qui sera maître de le retirer quand il voudra aller vivre ailleurs.
« L'article est bien, pas vrai? — Ah! encore incohérent avec l'autre. — Va, va, nos gens n'y regarderont pas de si près. Voyons maintenaut les articles réglementaires : ceci exige du développement. »
Des expéditions.
Si vous voulez que le grand régulateur vous entretienne, vous nourrisse et vous enivre de vin et d'amour, il faut lui en faciliter les moyens. , , .. . c. . - . . „ -
MON ONCLE THOMAS
« Vois-tu ! je fais aussi des prt'ambules, moi. • Trois cents hoininc* seront conslainnienl en course, et seront remplacés, au relôiir, par trois cents antres.
Ils iront prendre cliez les autres ce (jui manquera chez nous.
De la force armée.
U y aura tous les jours cent trente hommes de garde.
Quatre-vingt-di\ seront em(iloyés Ji la garde de ma personne et des forts; le re^te fora des (lalroiiilles et veillera à ce i|ue nos esclaves ne coupent pas les oreilles ou niieui que cela ix ceiu de nos messieurs qui s roiil lombes sons les taldes et sous les lianes.
A cet eflVl, chaque lioinnic de garde sera tenu de conserver sa raison, et, pour cela, il ne lui sera alloué qu'une bouteille de vin pour ses vingt quatre heures.
Mais comme il n'est pas de sacrifice qui ne mérite une indemnité, la garde descendante vivra a discrétion pendant les deui jours suivants.
De la répartition des esclaves.
Des gens comme nous ne devant rien faire, tous les travaux publics et domestiques seront à la charge des esclaves.
Le grand régulateur en aura quatre pour son service particulier, l'amiral trois, chaque oQicier deux. U en sera attaché un a six soldats ou matelots.
Soiianle-dii entretiendront les forts, les armes, déblayeront, arroseront les rues, et, pour se reposer, feront la chasse au\ marini;ouins.
Les quarante restants l'eroul la cuisine , mal d'abord , et bien au bout de quelques jours, parce qu'ils seront battus jusqu'à ce que leurs ragoiUs soient mangeables.
Comme il n'est pas de bon gouvernement sans économie, et qu'il faut en même temps que les esclaves vivent pour continuer à servir, il leur sera accordé une demi-livre de biscuit par jour, une heure pour pêcher ou chercher des coquillages, et l'eau de la rivière tant qu'elle en pourra fournir.
« Ceci me conduit naturellement à traiter de la bonne chère , qui n'est pas l'arii<-le le moins important pour moi. »
De la taille.
Le grand régulateur sera servi dans son palais, et comme il doit représenter et traiter souvent ses hauts olhcicrs, ses rations solides et liquides ne sont pas filées.
L'amiral aura par jour trois livres de bœuf, trois livres de porc, la moitié d'un mouton, six livres de pain, douze bouteilles de vin et deux de rhum.
Les capitaines auront moitié de cette ration.
Les autres officiers le tiers.
Les soldats et les matelots auront d"\i\ livres de viande, deux livres de pain, deux bouteilles t^ vin t. «ne i'., mi-bouteille de rhum.
On se rassemblera au son de la cloche dans les maisons indiquées pour les repas, selon le grade de chacun, et on sera exact, parce qu'on n'attendra personne.
Les dames mangeront chez elles, parce qu'il est bon qu'on les trouve à toute heure.
Des calés et estaminets.
Après le dîner, ira prendre du café qui voudra, et autant qu'il en voudra.
Deux fois par décade, il sera délivré pour les estaminets huit pièces de vin de deux cenis pois, qui seront bus par les matelots et soldats qui voudront s'amuser honnêtement. Là, ils trouveront des pipes et du tal»ac, et pourront en emiiorter ce qu'ils jugeront nécessaire à leur consommation.
Les officiers qui ne seront pas de service pourront s'enivrer tous les jours, dans un estaminet qui ne sera ouvcri que pour eux.
Des vêtements.
Quiconque aura son habit usé en ira prendre un neuf au magasin.
Quiconque aura une chemise sale l'ira troquer contre une blanche.
Comme il n'est pas de bon gouvernement qui ne cherche à tout utiliser, les babils et le linge seront faits, raccommodés et blanchis par les nourrices et celles de nos dames dont la société ne se souciera pas.
De ta population.
Le mariage étant insupportable oii il est indissoluble, cl ne signifiant rien oii le divorce est admis, on ne se mariera pas du tout.
Mais comme il faut des enfants pour perpétuer une colonie, et qu'il est très-amusant d'en faire quand on n'en est pas chargé , on en fera tant qu'on pourra, et les mères seules en auront soin, selon la destination que leur a donnée la nature.
La nature les destinant également pour l'homme, ces dames n'en pourront refuser aucun. Mais pour le maintien des mœurs publiques, et afin d'éviter tout conflit, le premier qui entrera chez une femme accrochera son bonnet en dehors de la porte, ce qui voudra dire à celui qui surviendrait : Passez à un autre numéro.
La faiblesse itaternelle étant contraire aux progrès des enfants, les
nôtres se développeront de bonne heure, parce qu'aucun ne connaîtra son père.
Aussi, dès l'âge de dix ans, les garçons seront mousses ou tambours.
Dès r.îge de huit ans, les filles saliront faire des mines et jouer de U prunelle, et à quinze ans on en fera de petites mamans.
Ceux qui violeront un des articles de la présente constitution, librement acceptée, seront dipoilés Mir les côtes du Chili, et leur or et leurs bijoux confisqués au profil du grand régulateur.
Après avoir fini de me dicter cette admirable production, mon oncle, eiulianté de lui-même, lit battre la générale, rassembla toute l'armée, me fit hisser eu haut d'un p.ilmler pour (|>i'on m'entendit de plus loin, et m'ordonna de lire à haute et intellii;il>le voii. Je tirai mon cahier de ma |fielic, je criai ii tue tête, et je ne «lus être entendu que de la très-faible [lartie de mon auditoire : /litres habcnl , et non audient. Au reste, (|u'on ait entendu on non, qu'on ait conipris ou non, la constitution de mon oncle fut reçue à l'uniiiimité , parce qu'elle convenait à beaucoup, que le moile de gouvernement était indifférent au plus grand nombre, et que les autres n'auraient rieu gagné à dire : Xun.