‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 255 sur 379 · X.WII. — Désastres · texte numérisé non relu

X.WII. — Désastres

Les choses allèrent assez bien pendant quelques mois. On crevait des esclaves (|u'ou remplaça facilement; on exerçait si vivement et si continuellement les dames, (|u'il en mourut vingt des plus jolies, parce que les plus jolies étaient les plus exercées: un buvait du malin au soir, ou ou chassait, ou on se baignait, ou ou jouait à la boule ou au ballon, ou on fumait, ou on dormait : c'était cliarniant.

Tout annonçait que cette vie délicieuse durerait. L'Hirunilelle , toujours en mer, et volant sur la surface de l'eau , évitait ou atteii;nait les meilleurs voiliers, à son choix. Les magasins regorgeaient, l'abondance était partout, et tant que les Anglais et les Espagnols prendraient la peine de cultiver la terre, il ne paraissait pas possible que la colonie manquât de rien.

Pour moi, dont les goùls différaient singulièrement de ceux de ces messieurs, et qui évitais toute communication trop directe avec eia, je m'étais fait une jolie habitation vers la source de la rivière. Ma maisonnette, ornée de mille jolis petits riens que j'avais trouvés à bord de différentes prises, était adossée à un rocher couronné de verdure. En avant, j'avais un bocage frais que la nature semblait avoir fait croître pour moi. Je n'avais eu qu'une cinquantaine d'arbusies à arracher pour pratiquer des allées couvertes et solitaires. Au bout de mon bo^quet coulait la rivière, étroite, peu profonde et limpide. Iles poissons des plus délicats de la mer du Sud remontaient jusqu'à ma l)orle et venaient mourir dans les bras de ma jolie petite sœur. Avec des semences d'Europe j'avais fait un jiotager d'un colé de mon bocage, un parterre de l'autre; et dans mes jardins, sur le bord de l'eaLi, dans mon petit bois, dans ma maisonnette, je trouvais Léonore qui embiUissail tout, et qui vivait cachée à tous les yeux.

J'avais été aidé dans mes exploitations par les deux esclaves qu'on m'avait donnés. L'un était peintre, l'autre médecin , par conséquent incapables de supporter des travaux violents; mais je les ménageais, je les encourageais; je partageais avec eux mes rations plus que suffisantes pour ma compagne et moi. Elle les consolait; elle leur accordait ces soins délicats, ces attentions fines, seuls moyens d'un sexe faible, qu'ils finissent par rendre le jibis fort; Léonore, enfin, acheva d'en faire nos amis, et n'en a pas qui veut.

J'avais trouvé et accumulé des trésors qui n'avaient tenté que moi. Des instruments de musique, de malhématiques, de bons livres, cent choses utiles aux arts, avaient élé jetés sur la plage. Je les recueillais soigneusement, et on riait du cas que je paraissais en faire. C'est avec ces ressources que nous charmions nos loisirs. Le peintre, naturellement gai, avait retrouvé sa belle humeur; le médecin, grave

comme un médecin, parlait toujours raison, et la raison plait, assaisonnée d'un grain de folie. En riant avec le peintre , en raisonnant avec le docteur, en caressant ma Léonore, je m'occupais du bien-être et de l'agrément de tous. J'en étais aimé et béni : je ne désirais pas d'autre sort.

Mais illiTonJelle, à force de prendre, prit bientôt moins, et bientôt ne prit rien.

Mais le gaspillage épuisa en peu de temps les provisions qui étaient dans rile.

Mais quelques-unes des dames qui remplacèrent les défuntes apportèrent certaine incommodité qui circula en peu de temps, et qui donna de l'occupation et de l'importance à mon docteur.

Mais la disette et la maladie donnent de l'humeur.

Mais l'humeur porte à faire des sottises.

Mais quand les sottises sont d'une certaine force, elles violent le contrat social.

Mais mon oncle, qui tenait à l'article des coufiscaUons , déporUil exactement les coupables.

Mais, enfin, on se mit en insurrection ouverte contre lut.

MON ONCLE THOMAS

Quand les ressorts d'un gouvernement, bon ou mauvais, sont rompus, il se forme .iiitailt «le partis qu'il y a il'inti'rèts diffi'rcnts.

(^Jiiand auiMiu des partis u'eiituiitl r.jiHOM, tous crient à la lois.

(^)uaiid ils ne pcrsuailoni pas avec des cris, ils entrent en fureur.

(^iiiand ils sont en tiireiir, iU prennent les ariues.

t.iuand ils ont pris les armes, ils se baitent.

(^liiantl enfui ils voient <|ue te sani; ri'pandu n'amt^liore p.is leur sort, ils se rapproohenl; ils s'accordent : aUlunl vaudrait commencer |)ar lit.

(In se battit tonte une journée ii Fernandès. Cent cin(|uaute hommes furent tués ou blessés sans que personne siit bien précisément pourquoi. N ini;t fois je m'étais jeté au milieu des combattants; vingt fois j'avais fait l'orateur et épuisé tous les lieux conimiins sans y rien ijagner. Le soir on eut faim; il n'y avait pas de quoi souper, et je ijllssai eufore mou mol : « Ce n'est pas eu se tiiant qu'on fait tourner la brocbe. >• Ce mol fit tomber les armes des mains. On se demanda pardon, on s'embrassa, on se réconcilia. Mon oncle, eïcédé de fatii;ue et couvert tle blessures, me consulta modestement sur ce (]u'il fallait faire, et parla pour la première lois au nom de la société.

• Ce soir, répondis-je, il fini s'aller eoueber. Qui dort soupe, et demain nous verrons. » On me crut, on se sépara, et je regagnai ma malsonnette.

J'av.iis ir.ivaille , et j'en reçus le prix. Des petits pois et des baricots préparés par l.éonore , un melon cueilli par elle, répari-rent mes l'or- es. KoHs soiiiiànies ; nous .lorniimes assez bien, pour des gens qui avaient l'esprit a|;ilc , et, le lendemain au point du jour, je me rendis devant le jwlais du grand régulateur, qui avait tout déréglé et qui ne rë);lait plus rien.

'l'ous ceux qui pouvaient se soutenir se rassemblèrent autour de moi. Je les menai a ma maisonnette, et je leur fis voir mon jardin.

• Si vous aviei fait comme moi , leur dis-je , vous .inriez soupe hier, et vous déjeuneriez aujourd'hui. 1,'Iionime est né pour travailler; voilà qui le prouve. Voyons maintenant à vous tirer d'cmbirras. Vous êtes environ six cents, i'renez vos fusils ; formez une ligne qui coupe l'ile sur sa largeur; avançons en chassant, tuons ce qui reste de ces chèvres, dont vous ne preniez que la peau, et dont la viande \'a vous paraître délicieuse. (,)u'on en fasse cuire trente ou c|uurante pour le besoin du moment; qu'on sale le reste; (pi'on s'embarque, qu'on fasse une deruière tentative sur le Cliili. Puisque vous voulez vivre iMdé|)eiidants, transportez ce que vous aurez pris aux îles Galapes dont le sol est excellent. Cultivez-le, et, en attendant que tout cela soit fait, mangez de la chèvre et buvez de l'eau. Noé en buvait bien avant qu'il s'avisât de planter la vigne. >■

Il n'y avait pas de réplique à cela ; aussi ne répliqua-t-on rien. On partit pour cette battue générale, qui rendit beaucoup au delà de ce que j'avais espéré, et on ne chercha pas les cuisiniers anglais. Les uns écorcbaient le béUil, d'autres le metiaient en pièces; ceux-ci allumaient des feux; ceni-là couraient prendre des chaudières, du sel, du piment. Deux heures après, ces messieurs, qui trois jours avant ne voulaient du mouton que les gigots, à qui il fallait tous les jours du pain frai», des vins de IJanarie ou de Madère, déchirèrent à belles dents ces chèvres dont I idée seule leur soulevait le cœur, et furent trop heureux d'aller se désaltérer ii la rivière.

J'avais pensé la veille à faire dans celte rivière ce que je venais de fiirr dans les montagnes j mais on ne s'était pas donné la peine d'arranger un hlet. On n'avait que quelques lignes, et la pècbe n'eût rien rendu.

Le jour suivant, on sala sept cents chèvres ou environ ; on emplit des futailles d'eau , hélas ! rien que d'eau. On embarqua les provisions avec cinq cents hommes sur la Liherlé et l'Hirundelle ; on en laissa cent |>our défendre l'île d'uu coup de maiu ; on renvoya sur te Phéuix les esclaves qui pouvaient se soulever et se venger : on garda les femmes en santé pour soigner les malades et les blessés, dont le nombre était effrayant; on mit sur tous les forts des chapeaux et des bonnets fichés sur des bâtons jiour ôter à l'ennemi , s'il se présentait , la connaissance de notre faiblesse. Les équipjjjes des deux vaisseaux nous promirent solennellement de nous venir prendre pour nous porter aux iles G.ilapes. Pour gages de leur sincérité , ils nous iaisscrent leur part des richesse.» déjiosées dans les magasins; enfin, ils partirent sous les ordres de Duboc, qui n'avait pas encore comnandé en chef, et qui brûlait de se signaler.

Mon oncle , blessé , se désolait de n'être pas à la tète de l'eipédition ; j'étais attristé du départ de mon médecin et de mon peintre ; Léonore s'attristait de me voir triste ; nos malades n'étaient pas plus gais ; nos cent hommes d'armes avaient l'air sombre et préoccupé ; les femmes soupiraient, les unes de ce qui leur était arrivé, les autres de ce qui tie leur arrivait plus. L'ilc était rembrunie comme la salle de fantasmagorie de Hobertson.

je trouvai pourtant le moyen d'éclaircir petit ii petit les visages, et de dissiper le découragement. J'avais perdu mon cher docteur, et je me retrouvai le médecin en chef de la colonie. Je suivis les errements de mon ami, et, ce qui produisit autant d'effet que les médicaments, j'établis une sorte daboiidance dans la colonie. Je lis faire des filels par les temmcs , par la mienne , par ceux de nos soldats ii qui j'inspirais iusensiblement le goût du travail. On eut du poisson en quantité,

on en eut de mer et d'eau douce. A la vérité on manquait d'assaisonnements, mais l'appétit est le meilleur de tous. A la pointe méridionale de l'île nos pêclieiirs trouvèrent quelques tortues ; dès lors mes niahides eurent du bouillon, et on connaît la vertu de celui de tortue pour la maladie que je traitais. Un régime doux , une vie friigile opérèrent des prodiges. On guérissait rapidement. ÎMes raisonncinenls de tout genre étaient écoulés, et mes conseils suivis. On défricha le peu de leiiwin qui était susceptible de produire. Je donnais des graines, je ilirigeais les travaux, et quarante à cinquante jardins se formèrent sous mes yeux. L'occupation ramenait la gaieté et adoucissait des mœurs féroces. On se rassemblait tous les soirs : on s'amusait sans emportement et sans aigreur ; on revenait aux jouissances de la nature. On m'entendait avec plaisir peindre les douceurs d'une union chaste et les charmes de la paternité. Les jeunes gens trouvaient le bonheur présent dans mes tableaux : les hommes mûrs y devinaient des appuis pour leur vieillesse. Tous regardaient Léonore, et son air décent et satisfait achevait de persuader.

A la quantité de fonctions dont la raison seule m'avait investi, je joignis bientôt celles du sacerdoce. Je ne prêi hais pas de dogme : je n'aurais parlé que le langage des hommes. J'annonçais une morale simple et pure ; c'est à cela que se borne la révélation, et nos cœurs ne vont pas plus loin. Mes efforts furent couronnés d'un succès flatteur ; je hs onze mariages. L'île n'était plus un repaire de brigands ; ses habitants, rendus k la sociabilité, devenaient des hommes estimables, et chacun était heureux, autant qu'on peut l'être quand ou manque de plusieurs choses essentielles que l'estime de soi-même ne tait pas toujours oublier.

J'avais conçu le projet de nous réconcilier avec nos voisins et d'acheter d'eux ce qui nous était nécessaire. Les richesses immenses que nous possédions pouvaient déterminer l'ennemi à traiter, et s'il préférait la guerre, nous étions encore assez forts pour l'inquiéter.

Mon oncle avait été forcé de convenir que sa constitution ne valait pas le diable. Tl avouait que j'entendais mieux que lui l'art de gouverner ; mais il .ijoutait que je ne savais pas me battre : il fallait bien qu'il eût sur moi quelque avantage , et je lui laissais volontiers celuilà. Cependant comme le chien d'amour-propre perce toujours, il nie contrecarrait souvent en législature , en morale et même en médecine. Je défendais mes opinions , il s'emportait ; je le laissais dire. Il jurait; je ne l'écoutais plus, car des jurements ne sont pas des raisons. Jl lue semblait ii moi observateur que la médecine ne doit tendre qu'à aider une nature affaiblie, que partout la morale est une et inaltérable, et que les meilleures lois ne sont pas les plus sages, mais celles qui conviennent le mieux au peuple à qui on les destine. Une première, mais terrible attaque de goutte , confina mon critique dans son ha.» mac , et me laissa la liberté d'opérer tout le bien que je pourrais faire.

Il y avait trois mois que nos compagnons étaient partis; nous ne comptions plus les revoir. Personne ne disait clairement ce qu'il en pensait ; mais je crois qu'au fond , chacun en était bien aise. La saison était favorable, et je pensai sérieusement à députer plusieurs de nos gens vers le gouverneur du Chili. Je choisis les plus modérés et les plus intelligents; je tis équiper la plus grande des chaloupes, et j'écrivis au gouverneur une lettre que je crus propre à calmer les ressentiments Mes ambassadeurs allaient partir lorsqu'une flotte de huit à neuf voiles parut à la vue de l'ile. On courut aux armes ; on se mit en défense; mon oncle se fit porter dans un fauteuil sur le fort Thomasseau. J'étais né pour tout faire, et ce jour-là je fis l'aide de camp. Je portais partout les ordres que le général me donnait avec son sang» froid ordinaire. Il éprouva enfin que des hommes mariés sont jilus braves que d'autres quand ils aiment leurs femmes et qu'ils tremblent pour elles : mes onze maris ne parlaient de rien moins que de.faire sauter l'île, plutôt que de se rendre. Fort heureusement on ne fut pas contraint d'en venir à cette extrémité. On reconnut la Liberté et l'Hirondelle ; on rit du danger imaginaire et des préparatifs de défense ; on mit armes bas , et on fut recevoir l'amiral Duboc qui entrait à pleines voiles dans la riviire.

Ce drôle-là était vraiment né avec des qualités. Il s'était forme sous mon oncle. 11 avait voulu surpasser dans une seule expédition ce que son chef avait fait dans toute sa vie, et il avait réussi. Il revenait avec siv grands vaisseaux chargés de toutes sortes de provisions. Il avait augmenté l'armée de six cents Français, délivrés en différents lieux, et il apportait cinq millions en or. Voilà en dix lignes le journal de son expi'dition.

« Abordé de nuit à Valparaiso. Surpris les habitants ; tout passé au fil de l'épée.

» Marché de suite sur Saint-Iago. Rencontré et pris sur la route cinq millions qu'on allait embarquer pour Quito. ^

1) Chargé des vivres et des vins en rentrant à Valparaiso, pris dans le port deux vaisseaux sur leur lest.

« Doublé la Terre de Feu. Rentré dans l'Océan méridional. Fait trois descentes au Brésil. Chargé les vaisseaux pris à Valparaiso. Délivré soixante Français.

» Remonté vers les Antilles. Forcé Saint-Eustachc ; délivré cent cinquante Français. Pris deux vaisseaux chargés de comestibles arrivant d'I'urope.

» Attaqué Saint- Vincent. Emporté l'île après huit jours de siégé

^lO^ ONtlI.t IIKMIAS.

r<5gulifr. Délivré Irois criil quatre-vini;t-tli\ Français. Cliai-gé auljint qui' pnssllilc (|ii,iti'e vaisscuiix trouvés Jiéua le port de liouuaiiiu : dvui out coulé bail :iii ivloiir.

• Ufvcnti ciil'iii, apri'» Iroi» moi* de roiirsc, vainqueur des Eiipai;uoU, de^ l'orlii);. io, dtïii llull.iiid.iii l'I dis Aiiiil.iis. •

Lii leclurc do lO joiiruiil l'il fuiru à mon uncle niu' f;riniuce (|u'il s't'ITorça 011 v.iin de Cdclicr. Il roi;aid« Dulioo d'un air sovisro : • Amiral, lut dil-il, vous avez opéré on liravo vl li.ilulo liommo ; iii.iib votre mission ne s'élomlail pas plus loin que lo(^liili,oii vous doviex prendre dcà vivres, \'oas a\ez e.\poiié à mourir île l'-iim l'oui (|iii vous attendaient ici , pondant (|uc vous eonriez U preiiintaine , ol je vous <lestitue. Destituer un liomine eonime moi! reprit Dulioc en liueur. Destituer un lioiiime oumnie lui! " reprit tout son nuiiide. l'A t'anareliie qu'avait rausée la disette lut ramenée par r,.lii>ndaiiee. l'Ius d'ordre, plus de subordiiMtion. On proposait tout liaul de déporter mon oncle ou de lui taire pis. .l'avais mes lions colons Mir ijui |e pouvais ctTliipler ; mais ils foriuaieiil une très-pclile minorité, .le ne savais pas trop me liatire , comme me l'avait liien dit Tliomas, et sa (joulte l'enipècliait de se mettre .1 leur tète.

C<ependanl le tumulte allait toujours croissant ; l'oulraf^c éLtit au comble. Il ne restait rien à mon oncle de sa considération ni de son iiulorilé. Il n'était plus qu'un vil otivieux qu'il falail immoler, .\insi périrent les (Iracquos, au sein *de la plus tjrande popularité. Ainsi péril Mazaniel, des mains du peuple mémo (|ui l'avait adoré. Ainsi finira celui qui doit à des orales un moment de faveur, qui Auil avec eux.

l.e iHonient de mon oncle n'était pas arrivé encore. La jjoutle ne lui avait Ole ni le cour.if;c ni la |irésence d'esprit. Ce fut ce qui le s^iuva 11 demanda la parole; elle lui fut refusée. Nos ('olons, répandus dans la foule et jusqu'alors spectateurs de la scène, s'écrièrent qu'on ne pouvait se dispenser d'entendre Thomas. Ils crieront tant, (pi'eufin les autres se turent. « Jusqu'à ce que vous ayez fait de nouvelles lois, dit mon oncle, je ne connais que celli^ iiue vous avez librement acceptées. Y e^t-il dit que lorsqu'il surviendra une querelle, toute la colonie tombera sur celui qui aura le malheur de déplaire ? Il est dit que le différend sera vidé à coups de fusil : je défie l'amiral. S il a fait ce qu'il dit, il acceptera en brave liomme, et ne souffrira pas qu'on m'assassine comme un chien. Allons, sacredieu, acceptes-tu, amiral? • Aussitôt le bouillant Duboc lui frappe dans la main en signe d'adhésion. Le champ est marqué. Les champions sont ii quarante pas; mon oncle char;;e son arme , assis dans son fauteuil , la jambe appuyée sur un tas de feuilles sèches. L'armée forme la baie des deux côtés des combattants.

<v*uel spectacle pour la multitude que celui de deux autorites supérieures aux prises! U en doit résulter un changement, et tout ehangenientdoit être un pas vers le mieux... Pauvreshumains!... hélas!...

Les deux tiers des spectiteurs fout des vœux pour Duboc; mes amis en forment pour mon oncle, et tous tombent d'accord de s'en tenir à l'issue du combat, et d'oublier absolument le passé.

Duboc était l'offensé, il tira le premier. Son ressentiment, sa vivacité , lui permirent à peine d'ajuster. La balle siffla à l'on ille de m»n oncle, qui ne fil pas le moindre mouvement. 11 ajusta a son tour, il ajusta longtemps; mais il ajusta mieux. Il cassa une cuisse ù l'amiral, qui tomba, mais sans manifester aucun sigae de douleur.

On reporta mon oncle dans sou palais ; on le rétablit dans ses honneurs, on remit en vigueur sa pitoyable constitution. Tous les jardijis existants furent foulés aux pieds, le grand sérail fut repeuplé, le gaspillage recommenea , et mes colons entraînés par l'exemple se démuralisérent en peu de temps.

Obligé moi-même de céder au torrent, je rongeais mon frein ; mais je me tus. Je conduisis ma bonne petite sœur tout à fait à l'extrémité de l'ile; je reb.itis une maisonnette dans des rochers escarpés, aussi bien que je pouvais bâtir seul. Oii je trouvai quelques pouces de terre, je jetai au hasard (|uelques semences, incertain d'en recueillir les fruits. J'étais mal logé, assez mal nourri, ([Uduil la diNlance et mes travaux m'empê<:baient d'aller prendre mes rations; mais j'avais mis Léonore en sûreté. Une autre raison m'avait déterminé à me retirer dans un lieu à peu près inaccessible.

In déchargeant les x'aisseaux , en entassant les denrées dans les magasins, en partageant les cinq millions, on avait perdu de vue une femme qu'on avait endiarquée a Saint-Vincent avec quelques autres. Cette infortunée, digne d'un meilleur sort, s'était éloignée de ses ravisseurs. Elle s'était avancée dans l'ilc , et le hasard l'avait conduite devant ma première habitation. Léonore était à sa porte; les deux femmes se fixèrent. L'inconnue était belle comme un beau jour, modeste comme la vertu, el Léonore lui sourit. Ce sourire l'encouragea ; elle entra. Le langage de ma bonne petite lui inspira de la confiance, elles se lièrent a l'instant.

Je rentrai ; je vis la belle inconnue. Elle ne me donna pas d'amour, mais elle m'inspira le plus vif intérêt. Je lui propo.sai de la soustraire aux infamies qui lui étaient réservées ; elle ne me remercia point , elle tomba à mes pieds.

U est étonnant sans doute qu'elle eût échappé jusqu'alors aux affronts dont l'idée seule la faisait fris ouner. Les équipages de la Liberté et de l'Hirondelle avaient été répartis sur les huit vaisseaux.

Ils étaient chargés au point qu'où avait eu une peine infinie k le^ tenir sur l'eau , el le travail continuel auquel on étail contraint n'avait pas pvrmis de penser à autre chose.

Je la cachai au fond de ma cabane, dam un réduit pratiqué «out la roclie, el Léonore lui prodigua ses soins. Elle non» aima biontât, lomiiie nous avaient aimés diuii peintre et mon médecin , el elle nous ecnifi.i ce qu'elle avait soigiieusciuenl caché peiidanl la traversée, de peiirqu'uii n'ajoutât, s'itélait possible, ifUv désagrémenisde sa position. IClle ét.iil la feiiinie de ce capitaine lliiiiter (|ui se battait si bien et i|ui^ mon oncle estimait tant. Une grande disproportion de fortune et de naissance avait loiigtoiiips empèclié leur union; m is enfin elle n'avait écouté que l'amour, et elle avait donné si lu.iin sans l'aveu de ses parents. Hunier l'av.iit conduite de la J.iiuaiqiie, oii il l'av.iit épousée, il .Saint- \ inceiit , oit deiiieiirait sa mère, iiiiprès iW qui il l'avait mise. Elle avait écrit ii son père les lettres le» plus soumises; il 5 répondait enfin, et elle avail l'espoir de le flécliir, lorsque Sainl-^'iueent fut attaqué el pris par IIO:. ijens.

Elle pleurait en finissant son récit; nous pleurions en l'écoutant: la beauté malheureuse touelie si aisément! (!'est pour elle en partie que j'avais transporté mou ilomiiile dans un lieu ou j'espérais qu'elle pourrait au moins respirer en liberté.

Nos gens ne s'écartaient jamais de la partie de l'ile oit régnaient la bonne chère et la licence. Madame Hunier el Léonore se promenaient qii Iqnefois sur la cime de nos rochers. Insensiblenu ni elles ou contractrrent l'Iiabiliide , et nul objet encore ne leur avail inspiré d'alarmes. Un jour elles furent tout à coup frappées de l'aspect de deux liommes qui les observaient de la vallée. Madame Hunier retilra épouvantée, cl je conçus le danger qui la menaçait. Je sortis; je vis les deux hommes qui s'éloien.iient en se parlant avec chaleur et en se touriianl parfois de notre côté. Je pris aussitôt mon parti. Je conduisis niad.ime Hunier, jiar des détours, dans une grotte que j'avais reconnue précédemment h cinq eetits pas de notre habitation; je l'engageai à n'en pas sortir. Je lui dis que je la viendrais prendre dès (|u'il serait nuit, et que je croyais avoir trouvé le moyen de la garantir de toute insulte.

Je n'étais pas trop sûr de mon fait. On m'avait jiromis de ménager Léonore, et on l'avait fait d'abord, parce qu'on avait de quoi se satisfaire d'ailleurs. Les services que j'avais généralement rendus m'avaient ensuite concilié les esprits. Noire éloigiiemenl et la rctr.iite où vivait la bonne petite sœur assuraient notre tr.iiiquillité ; mais il n'y avait pas de traité qui assurât celle d'une seconde femme, belle surtout, la plus belle que j'aie vue de ma vie. L'autorité de mon oncle pouvait être méiirisée : je n'avais pourtant de ressources qu'en lui.

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