‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 256 sur 379 · XXVIII. — Conclusion · texte numérisé non relu

XXVIII. — Conclusion

Une heure après que je fus rentré, une vingtaine de ces messieurs montèrent les degrés que j'avais grossièreimnl taillés dans le roc ]iour arrivera mon habitation. Je crus reconnaître parmi eux ceux qui avaient vu madame Hunter; cependant je ne me déconcertai point. Je leur fis accueil, et j'attendis qu'ils expliquassent le sujet de leur visite. Ils prirent pour prétexte le désir de voir ma nouvelle demeure, et en louant ma persévérance, mon industrie, ils examinaient tout jiisiju'au moindre coin. J'avoue qu'a la fin je n'étais pas à mon aise. Léonore étail plus fine que moi. Elle fit loiiiber adroitement la conversation sur les magasins de vêtements; elle se plaignit du peu de soin qu'on en avail; elle ajouta qu'elle avail fait à cet é.gard des reproches très-vifs à une nourrice qui était venue le malin lui apporter du linge blanc. La ruse étail heureuse; elle produisit l'effet attendu : ces messieurs se retirèrent assez honnêtement, et nous crûmes avoir détruit jusqu'il l'ombre du soupçon.

J'eus envie alors de ramener madame Hunter chez moi et de l'y tenir cachée; mais je pensai il ce que ce genre de vie a de désagréments. 11 était possible d'ailleurs (|ue nos gens reparussent un ;wutre jour et la surprissent. Toutes réflexions faites, je revins à mon premier plan. Vers minuit, j'allai jirendrc l'infortunée, et je la conduisis chez mon oncle. Il était guéri de sa goutte , et il buvait gaiement avec deux hommes de sa garde. « Ah ! la belle femme! s'écrièrent ceux-ci. Eh ! d'oii diable sorl-elle? » Madame Hunier frémit, n Vous avez fait de belles actions, dis-je ii mon oncle, et je viens vous offrir un moyen d'effacer celles qui ne vous font pas d'honneur. — Pas de phrases, monsieur le jihilosophe. Voyons , de quoi s'agit-il ? — Ue protéger, de secourir madame. — Hé! que me fait madame, à moi.' E— tu encore amoureux de celle-ci ? — Je l'honore , je la respecte, et vom partagerez ces sentiments quand je vous l'aurai nommée : vous voyei madame Hunter. — Madame Hunier! brave homme, son mari. Je lui ai sauvé la vie ; que veux-tu que je sauve a sa femme ? — L'honneur, u

La touchante créature se jeta aux pieds de mon oncle. Elle lui fit le récit de ses malheurs avec tant de chaleur et de grâce, que Thomas, penché vers elle, l'reil mouillé, ne pensait pas a la relever. Elle avait cessé de parler; il écoutait encore. « Sacredieu ! madame, vous me rappelez une lady que j'ai connue aussi malheureuse que vous , et a qui j'ai rendu quelques petits services. — Je ne connais que ma mère, monsieur, dont les anciennes infortunes soient comparables

MON ONCLE THOMAS

auv niioiiiies. — Son nom? — Laily Scymour. — \ tus èlcs Ui lillc Ue lady .Scymour , la femme île Hunier ! ('orl)leu! tant qu'il restera une (Toutte de sang à Tliomus, personne ne portera sur vous une main profane. Je le jure par mon s.ilire... par votre mère ! •

Thomas m'embrassait, me remerciail. Il oflrit ii madame lliinlerson palais, la souver.iineté de l'ile. Klle bornait ses vcrux ii en sortir. Les deux soldats murmuraient, et je n'étais pas rassuré encore.

Dans l'iueerlitudi' (|ui m'a.jitait, je saisis le moment où mon oncle était attendri. Je lui proposai un parti qui arraii|;eait tout à l'instant, à notre satisfaction iiimmnnc. J'avais cent mille écus , mon oncle avait prés d'un million. La résistance que lui avait opjioséc Duboc

pa!;uols llollent de tontes parts. Madame Hunter respire, les brigands î'onblient, et pensent à se défendre.

Revenons à milord Scymour, (|ue nous avons oublié dcpviis longtemps. Il s'était retiré avec sa jeune épouse à Bruxelles, lorsque Fanny (|uitta si brus(|ucment mon oncle blessé à Dunkerque. Fait pour plaire à tous ceux qu'il approchait , il plut au (;ouverneur des Pays-Has. Ou n'aime pas les femmes avec passion sans aimer un peu la ijloire : Soymonr ne voulait point |iasser sa jeunesse dans l'obscurité. Il obtint du service dans les troupes impériales. Il se fit un nom dans la ijuerre d'Hanovre, et son père, vaincu par sa constance, séduit par l'éclat de sa réputation, finit, comme tous les pères, par pardonner. Seymour passa en Anifleterre. Milord Chatbam lui donna un régiment. 11 se distingua à la bataille de Minden, et monta rapidement aux grades su|iérieurs. Il n'avait pas d'enfants. Le bon Thompson demandait tous les jours au ciel de se voir renaître encore, et ses vœux furent exaucés. Après quinze ans de l'union la plus heureuse, le bonheur de Fanny s'accrut par la naissance d'une fille. Le roi voulut ajouter ses faveurs .i celles de la nature : Seymour fut nommé au gouvernement de la Jamaïque.

Les deux époux commençaient à vieillir, mais la jeune lady leur rajipelait les grâces de leur jeunesse. Klle avait apporté en naissant celte disposition à aimer qui avait troublé la première moitié de la vie de ses parents : Hunter lui plut; Il n'était pas qualifié, sa fortune était modique, mais il avait l'estime de l'armée navale. Lucy exprima SCS désirs a son père, et son père oublia qu'il avait été jeune et amoureux. 11 était à l'âge où l'on considère comme des illusions tout ce qui n'est pas richesses ou grandeurs , et il condamna le choix de sa fille. Sa fille déposa ses larmes dans le sein de sa mère. Fanny ne lui donna aucun conseil, mais elle lui conta comment elle s'était mariée. Faire cet aveu à sa fille , c'était l'autoriser indirectement à l'imiter, et la jeune personne l'imita.

L'amiral Duboc.

^tait d'un exemple dangereux, et il n'était pas à présumer qu'il ajoutât désormais à sa fortune par la voie îles confiscations. Il ne devait donc désirer que de jouir de celle qu'il avait acquise. Je le pressai de quitter l'ile avec moi, l.éonore et madame Hunter; de faire, du salut de cette dernière, la condition positive sous laipielle il abandonnerait le commandement k Duboc; je le flattai, enfin, de l'espoir de se rétablir dans l'opinion des honnêtes gens en rendant une femme à son mari, une fille à sa mère. Hlon oncle accéda à toutes ces propositions, et il envoya chercher l'amiral. Madame Hunter sourit pour la iiremière fois, et je courus dire à ma bonne petite de se préparer au départ.

Les extrêmes se touchent, je l'ai déjà dit. Madame Hunter, Léonore et moi , nous étions au comble de la joie , et une scène horrible se préparait. Ceux de nos gens qui étaient venus chez moi ne s'en étaient pas tenus à ce que leur avait dit la petite sœur. Ils avaient été au magasin, et le résultat de leurs informations fut qu'aucune femme n'avait porté de linge ii Léonore. .\u point du jour, ils se répandirent dans les différentes liabit;ilions, et travaillèrent des esprits trop faciles i ëcliauffer. Ces deux soldats, épris des charmes de madame Hunter, les vantaient partout, et indiiiuèrent le lieu de sa retraite. La foule, indicnée de ce que le chef lui-même violait la constitution, se porta devant sa maison. Ils demandèrent à grands cris la femme qu'on leur dérobait. J'étais près d'elle alors, elle tomba mourante dans mes bras. Mon oncle ne prit point ses armes : ii quoi eussent-elles servi .' Il se jeta en avant de madame Hunter, les bras étendus vers ces énergumciies, priant, caressant, menaçant tour à tour. Les accents de la fureur et d'une passion effrénée furent la seule réponse qu'il obtint. • Vous voulez qu'elle meure de l'excès, de la multiplicité des infamies.'* Eh bien! sacrcdieu I elle mourra pure, et je mourrai avec elle, jinisque je ne peux la sauver. ■ Il saute sur ses pistolets, il met un des canons dans sa bouche, il s'avance sur madame Hunter, le second pistolet levé; les deux coups vont partir à la fois... « Aux armc> ! laissez celte femme! aux armes!» répètent mille voix en dehors de la maison. La mullitude s'ccoule , la porte est libre ; je »ors... deux vaisseaux de guerre, quatre frégates, six galiotes à bombe»... Ce n'est pas une illusion cette fois, les pavillons anglais et es-

Mon oncle Thomas se fit habiller d'une tarmagnole noire complète 11 i ressemblait pas mal au devant d'autel d'une messe de HeqHiem.

Seymour fut outré de ce mariage et de la fuite de sa fille à Salnl Vincent; mais il avait des entrailles. Lucy lui écrivait souvent, nt mère opposait sans cesse la modération à l'emportement, les prières à l'opiniâtreté. Clia(|ue jour Seymour faiblissait. Il pensait, sans réitu gnance , à faire pour sa fille ce que son père avait fait pour Im. Il était prêt à se rendre, lorsque Hunter débarqua à la Jamaïque, vilil se jeter à ses pieds et lui ajiprit, avec les accents du désespoir, l'enlèvement de sa femme.

Le même coup les frappait tous deux, il les rapprocha à l'instant. Le passé disparut devant ks craintes qu'inspirait l'avenir. On ne pensa qu'il délivrer la jeune femme.

Toutes les colonies des puissances alliées se plaignaient depuis I ingtemps du brigandage que les corsaires français exerçaient inijM.nément sur toutes les cotes. On avait souvent proposé de faire, à frnii communs, un armement assez considérable pour purger (oui à fait

MON ONCLE THOMAS

Ilr

les mers irAm.riiiiie; mais il falliùt le concours du ijouveriicur .le la Jamaïque : les forces n'unies «le cette puissante colonie pouvaient seules assurer le succès Jusqu'alors Seyniour avait reluséilc iU'i;ir"ir soikile, parce que les l-'rançais île S.iiiit-Dominnur et .le la Mjrliiii.||ie auraient pu proliter de son t'tat de dcnùmcnt pour lallaquer. l.e danj-er de sa fille l'emporta sur toutes les consid.^ralions : l'expcdilion fut résolue. Les Portugais, les KspaijnoU, les Hollandais donnèrent ce qu'ils purent rassembler d'hommes et de munitions. Seymour ht

le reste. . , ■ i ■

Il monta lui-même sur la (lotte, impatient de combattre cl de punir un b.imine dont il avait entendu vanter le couiaye, et qu'il «tait loin de soup.oiincr d'cMre ce même Thomas ii qui l-aniiy devait tant. Il prit il la' Uarbade plusieurs de ces prisonniers anglais (|ue nous avions reUichcs, qui, connaissant nos forces et nos localités, devaient lui servir de'ijuidcs. Il se proposait de commander les troupes de debarquemcut. lluuter faisait les fonctions d'amiral.

ne pouvait rini de particulier pour lui} je répliquai CD soupirant que luuu sort était inséparable du sien.

Elle pleurait en fimssant son récit, je pleurais en l'écoutant.

Mon bon médecin s'était empressé de se faire admettre au nombre de ceux qu'on embarqua à la Barbade. Seymour et Hunter avaient juré de tout exterminer dans notre ile, et mon docteur m'aimait sincèrement. Il s'attacha pendant la traversée à (jajfner les bonnes grâces de milord. Il lui peii!;nit sous .les couleurs si favorables mon humanité, ma douceur, les services que je lui avais rendus, que j'étais seul excepté de la proscription générale quand la flotte mouilla devant rile.

Hunter et Seymour voulaient attaquer à l'instant. Mon docteur sentit bien que si nous étions forcés, l'cpéc à la main, il n'y aurait de quartier pour personne. En elïet, comment veiller sur la vie d'un seul homme confondu avec quinze cents autres? Il parla, il raisonna, il pressa. Ses raisonnements et ses prières ne pouvaient rien sur l'impatience, l'indignation d'un père, et la jalouse fureur d'un époux. Le médecin les attaqua alors avec leurs propres armes. « Il n'est rien, leur dit-il , dont ces gens-là ne soient capables. Qui vous répond qu'ils ne détourneront point vos coups en y exposmt madame Hunter la première? Qui sait si , prévoyant l'instant de leur destruction , ils ne vengeront pas leur mort dans son sang? C'est pour elle particulièrement que vous avez pris les armes, et pour la délivrer sûrement il faut négocier. » Seymour et Hunter trouvaient indigne d'eux de traiter avec des ennemis du droit public et particulier; mais ils tremblaient pour ce qu'ils avaient de plus cher, et la crainte prévalut sur la répugnance. Le médecin fut député vers nous pour proposer la capitulation.

Son premier soin fut de venir embrasser celui qu'il appelait son bon maître, et il me dit que je ne le quitterais plus. Hlou oncle, grossier, brutal, intempérant, avait le meilleur cœur; il m'aimait, et j'étais incapable de l'abandonner. Je répondis à mon ami que la reconnaissance et l'honneur m'empêchaient d'accepter ses ofTres, à moins qu'elles ne fussent communes à mon oncle et à moi. U m'assura qu'il

Duel de mon oncle Thomas et do Duboc. .

Le docteur me'quitta leslarmes aux yeux, et se présenta devant nos chefs assemblés, a Je viens, leur dit-il, vous offrir la vie; c'est tout ce que je puis vous offrir. — Et nos richesses? interrompit Thomas.

— Vous .-tes libro, du marnas a la liiie Je Saj/'Mui, allei, partei, et mettez-vous du coton dans les oreilles.

Ceux que vous avez dépouillés sont là, déterminés à les reprendre.— I\ous les avons acquises au iirix de no're sang, poursuivit mon oncle , nous les couserverons de même. Allez dire à ceiu qui

»0V ONCLE THOMAS

vous «nvoipnt, «\ne des j{fti« comnir nous s<> hattput et ne capitulent jaiiuis. — Hi.ivo, ThonMs! br.ivo 1 ri'ia toute l'armée. l',t eliucuii se rendit à son pusie.

n \ iens avec moi, docleiir, >. dit mon oncle à mon ami. Il le mena cli"z lui. le lit asseoir, et le lorça de trininier avec lui. « Keoiite, po.irsiiivii-il, je viens de f.iire Ic'ifi'néral, et, sacrelilen! je le ferai jiisi|n'au bout; mais je suis liien aise de faire l'Iiomnie un moment, cela repose. Approchez, mad.nno. >• Lu l'illc de Seyniour vint. « Ions nos i;ens sont occupés. ( )u in:* de votre drp.frt . ils m'assassineront peut-cire, mais je m'en i... l'rofilrz ilu niuinciil, suivez le méili'cin, relourncz parmi lc> vôtres, cl qu'il leur dise que je vous rends à eux toiijuun» (liijnv de leur» respeet.s. Ditesi iSeymour qu'il m'en coûtera de me tiallrc contre lui; dilc^ a Humer que son beau-pérc et lui sont les liommcs du monde qne j'aliui- le plus, et, sacrcdieu ! je vais leur faire voir que je nu rite leur estime... Point de remercimcnts. Allez, parlez, et mettez-vous du coton dans les oreilles. •

La recommandation n'ijail pas inutile. Deux heures après que mad.ime llunti-r eut embrassé son père et son époui, le feu commença de part et d'autre. Ilunlrr et Seyniour n'étaient plus excités (pie par la i;loire, mais ce motif est suffisant pour de grands cœurs. Les deux br.iNes Anj;lais admiraient la bizarre (jénérosité de mon oncle, mais ils prétind.iicnt ii l'honneur de vaincre l'homme jusqu'alors invincible. Seymour avait à jiistilier les faveurs de son roi, et lliiiilcr deux dil'aites à elTacer. Pendant vingt-quatre heures, sept cents bouches à feu tirèrent des deux côtés sans inlemiplinn. INotre ilc offrait à l'œil la surface d'un volcan. Le jour et lu nuit s'écoulèrent sans antre perte pour nous (luc cinquante hommes tués ou blessés par les bombes, les ennemis eurent une frégate totalement désemparée.

Le lendr'inain, la face des alTaircs chan.gca. Les deux vaisseaux de ligne se jiorlèrent à rcmbouchure de la rivière , et attaquèrent nos vaisseaux de la .laïuaîqiie, qui en défendaient l'entrée. Tliomas y courut aussitôt, et le combat devint terrible. L'artillerie des Anglais était bien supérieure; mais elle était sur des masses mobiles, et une multitude de coups frappaient l'air, ou se perdaient dans l'eau. IN'os deux vaisseaux étaient iucs sur quatre ancres, et presque toutes nos volées portaient. A chaque instant, 'l'homas traversait la riviére'cn clialoiipc, ou il la nage, selon le moment; il allait d'un iMlinient à l'autre; il donnait sesoidres; il soutenait les braves; il encourageait les faibles : il y en a partout.

llunter n'obtenait pas de succès déterminés [lar laforcc; il employa la ruse. Il lit tirer à boulets rames sur nos câbles, ne lit plus tirer nue sur eux, et il parvint à les couper Ions. La marée montait alors, IVo» deux vaisseaux rasés ne purent résist<r à la force de la barre, ils furent emportés dans l'intérieur de la rivière, et échouèrent sur ses bords. Ils se trouvèrent le.lemeiit penchés, que l'un d'eux avait une partie de sa quille a découvert. Ces deux postes cessèrent d'être tenables. Tliomas en lit descendre tout son monde, et se bâta d'y mettre le feu : cette mantpuvre nous donna le temps de respirer un moment.

llunter ne voulut jias rétrograder. Il détacha toutes ses chaloupes pour éteindre le leu : ses vaisseaux pouvaient sautei* avec les nôtres. Il entra dans la rivière, soutint ses travailleurs, et protégea la descente, qui se fit sans difficultés. Les bâtiments légers débarquèrent, derrière lui, environ quatre mille soldats : c'était presque trois contre un. Ces difii'reiitc» opérations prirent trois heures au moins, et mon oncle en profita.

Il jugea que sa gloire et sa vie allaient dépendre du destin d'une bataille, et il fit tout pour la gagner. Il rangi'a treize cents hommes qui lui restaient, et appuya ses ailes à chacun de nos rochers, devenus des forts. lieu fit descendre toutes les pièces qu'on ne pouvait tourner du côté de l'ennemi; il en fit une forte batterie qu'il plaça à son ceidre; enfin, il lit abattre les huttes de nos gens, et des pieux cjui les lui niaient il lit un retranchement tout le long de sa ligne.

N oiis vous rappeliz que ces forts étaient, chacun , à une extriiiiilé de l'ile, en lu prenant sur sa largeur. Elle n'était accessible que par la rivière; nous ne pouvions donc être tournés, et il était difficile qu'on nous battit de front. INos magasins eu tout genre , nos trésors l-taient derrière nous.

Les ennemis s'avancèrent bravement, quoiqu'ils n'eussent pas de pièces de campagne, et que notre artillerie fit un grand ravage dans leurs rings. JK perdirent plus de trois cents homiiies avant que d'arriver a là portée du mousquet; cependant, animes par Seyniour et llunter, ils approchaient, en bon ordre, de nos retranchements, d'oii il n'était pas |Mirti un coup de fusil encore. Une dceliari;c générale, commandée à propos par 1 bornas, arrêta lei; plus intrépides ; les autres parurent dcconcertCs. Ils répondirent cependant .i noire feu; mais une seconde salve, d'un eflct prodigieux, les débanda entièrement. Il iallait simplement recharger et les attendre. Ils se seraient rembarques, ou ils seraient venus se faire tuer jusqu'au dernier devant nos retrani hemcnis; la bataille était gagnée enhn, si nos gens eussent conservé' leur sang-froid, et obéi à leurcliet. Mais ils crurent n'avoir plus qu'a poiir.tuix re et à exterminer les fuyards. Ils sortirent en désordre, la baïonnette en axant, et furent arrèli s ii leur tour par mille .\ngUis ralliés i deux cents pas, et foruiidubles par leur discipline.

A la droite des Anglais se ralliaient les Espagnols. Les Portugais et les lloliunilais coururent se rcforiucr sur le terrain luciue que nous venions d'.iliaiulonucr ; nos gens se trouvèrent enveloppés de toutes paris. Ceux <pii délendaient les forts ne pouvaient plus tirer; leurs coup» eussent porlé sur nous comme sur rcnueiiii.

Lu fortune changea tout a fait vu ce mouicnt. Ce ne fut plus uu combat, ce fut un horrible massacre. Aucun des nôtres ne deiiianda quartier; tous voulaient mourir les armes à la main. L'intrépide Iliomas, percé de coups, se défendait toujours, et paraissait encore redoutable. Seyniour cl llunter le cherchaient, l'appelaient, conduits par le bon médecin, qui exposait sa vie par altachemcut pour moi. lis trouvèrent mou oncle, affaibli par la perte de son sang, nu genou en terre, et pouvant ;i peine soutenir .son sabre de ses (leu\ m lins. On allait l'achever lorsqu'ils arrivèrent; il le voulait, il appelait la mort; ils le sauvèrent malgré lui. Pouvaient-ils moins pour un homme à qui chacun d'eux devait une épouse?

Pour moi, an moment oii nos gens sortirent des retranchements, j'avais cru, comme eux, la bataille gagnée, et j'étais allé caresser, rassurer ma bonne petite sœur. (Quelle fut ma surprise, lorsque je vis entrer chez moi les deux Anglais et mon médecin , portant eux-mêmes mon oncle sans connaissance ! Je leur demandai s'ils étaient prisonniers. <. C'est vous (|ui le série?. , me répoudit Seymour, si vous étiez moins estimable, n El il me présenta la main.

l'endant qu'on détruisait de fond en comble tous nos établissements dans l'ile, qu'on faisait sauter, .• force de poudre, jusqu'aux rochers que nous avions transformés en cit.îîlellcs, le bon médecin, Léonore ei moi, nous donnions à mon pauvre oncle des soins bien affectueux cl lùen inutiles. Aucune de ses blessures n'était mortelle par elleniêmi'; mais les excès avaient détruit en lui les sources de la vie. Il expira le second jour dans nos bras, et Seymour et Hunier regrettèrent sincèrement un homme dont la valeur rachetait ses défauts.

Sa perte me fut très-scusible , et elle n'était pas la seule qui m'affliijeàt. Je m'étais flatté un moment de procurer à Léonore uu sort digne d'elle, et il ne me restait rien de celte immense fortune que nous possédions , mon oncle et moi. Les vainqueurs la partageaient presque sous nos yeux, et la misère semblait nous attendre pour nous punir d'avoir goûté une illusion passagère. Autre surprise! La part de Seymour et de Hunter était à peu près égale à ce que nous avions perdu ; le docteur leur dit un mol, et ils m'offrirent le tout avec une amabilité qui donn il uu nouveau prix au bienfait.

J'acceptai leurs offres, je m'embarquai avec eux pour la Jamaïque. Je vis cette Fanuy, dont mon malheureux oncle m'avait tant parlé. liUe n'était plus jolie, mais elle était belle encore. Elle avait conscrx'é le souvenir de Thomas, el elle accueillit son neveu. Madame Hunter se joignait à sa mère pour me combler de marques d'amitié. « Oh 1 me disais-je, que la vertu doit être douce, qu'elle doit être satisfaisante ! Je trouve des amis partout, uniquement parce que je n'ai pas été un barbare. »

Je sentis, en respirant un air pur, qu'il manquait quelque chose à mon union avec Léonore. Je lui proposai ma main : elle n'osait me la demander, elle l'accepta avec transport. La noce se fit chez Seymour. Il voulait nous retenir à la Jamaïque; mais l'amour de la patrie ne s'éteint jamais entièrement. Je voulais, d'ailleurs, revoir de bons parents, que j'avais cruellement abandonnés. Nous nous embarquâmes, avec nos richesses, sur uu vaisseau neutre, et nous arrivâmes heureusement en France.

J'avais laissé mon père et ma mère dans une cerlainc aisance, et depuis quatre ou cinq ans ils gémissaient dans l'indigence. Il semble que tout ce qui était honnête devait se dépouiller sous la verge de l'anarchie, el racheter sa vie par le sacrifice de sa fortune. Je gémis sur mon père et sur ma mère ; je partageai avec eux ce que je posséri.iis. Mais combien je fus satisfait des changements heureux qui s'étaient opérés dans ma triste patrie ! Je l'avais laissée dans un état déplorable. Un peuple trompé se battait pour le choix de tyrans obscurs , des ambitieux pour opprimer, des brigands pour partager des dépouilles. Des criminels étaient à la place des juges qui les avaient flétris, des hommes ruinés par leurs ])rofusions et leurs débauches proscrivaient le citoyen paisible dont ils voulaient envahir le patrimoine. L'avidité s'enrichissait sans travail, les vengeances s'exerçaient sans crainte; la licence écartait tout frein, cl la fureur brutale de la multitude détruisait ce dont elle ne savait pas jouir.

A mon retour, un soleil nébuleux encore, mais déjà actif et chaud, animait l'horizon. Les misérables qui avaient souillé ma patrie étaient retombés dans l'obscurité et le mépris. L'habitude du crime et de la violation des lois s'était évanouie devant l'homme rare devenu le premier par sa seule énergii^ 'Toutes les factions étaient courbées devant lui ; on pouvait travailler avec la certitude de jouir; on pouvait devenir père sans craindre d'être arraché à ses enfants; l'asile du citoyen n'était plus violé. Si la misère, effet inévitable d'une guerre longue cl sanglante, se fait encore sentir, le nom d'un héros semble commander la paix. Son i;ouverneuient sera durable, car où le chef s'entoure d'hommes probes et éclairés, le contrat social a une garantie.

FIN DE MON ONCLE THOMAS

LETTRES D'I M ILLIXOTS

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