‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 257 sur 379 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Il y a un an que je suis iri , et dt'jà je suis assez savant pour t' (écrire. Tu te foras lire ces Ifllres <|uand tu iras à la ville échanger tes pelleterie contre de l'eau-de-xie.

J'ai cru loni!;leui|is , et tu crois encore que les Illinois sont le premier peuple du monde. Je conviens de lionne foi que nous sinunics inférieurs au\ Français, (|ui ont aussi la prétention d'être la nation par excellence. Il est vrai que ce titre leur est contesté par les An|;lais. et que les Russes laissent entrevoir qu'ils y prétendront très-ineessammeut.

Tous les peuples do l'Europe sont à peu près également civilisés j ainsi je suis convaincu que le premier d'entre eu\ est celui qui a le plus de canons. Il n'y a qu'il les compter, pour décider la question.

(Juc sommes-nous donc, pauvres Illinois, auprès de ces gens-li», nous qui habitons de misérables huttes, qui ne vivons que de proies, que nous surprenons ou que nous enlevons à la course, et qui sommes incapables de fabriquer un couteau? Aussi, on nous vend, on nous achète sans nous consulter, sans même que nous en sachions rien. Il y a quelques années, on nous disait que nous étions Espagnols; on nous assure aujourd'hui que nous sommes Anijlo-Américains, et jamais nous n'avons su un mot d'espagnol nu d anglais.

<;e que je sjis très-bien, c'est (jue si nous voulons conserver noire indépendance, nous nous retirerons devant les Angio- .Américains, jusqu'à ce qu'ils aient du terrain assez. Là, ils s'arrèli'ront peut-être, et ils nous laisseront un coin de terre , oii nous pourrons vivre en p.iix.

i\e conclus pas de ce que je viens de dire que les Européens soient des êtres privilégiés, étonnants, admirables. Ils sont pétris de travers et de ridicules , et ils ne s'en doutent pis. Alais ils ont des caoous, et, je le répète, tout se tait devant cet argument-U.

Ce qui m'a frappé d'étonnement à mon arrivée, c'est ce qu'on appelle l'écriture ; c'est ce que je l'envoie. Je voyais chaque matin tout le monde, jusi|u'au\ dernières classes du peuple, tenir a la main une grande feuille de (luelqvie chose qu'on appelle du paj'ier, et ce quelque chose tacheté de noir faisait sourire les uns, paraissait impatienter les autres, et était recherché avec une sorte de fureur. Je sus bienlût que ces gens-la ont trouvé l'art de parler aux yeux et de peindre la pensée. Art admirable, et qui n'étonne personne, parce qu'il est trop connu.

Je me hâtai d'apprendre cet art, et je sus bientôt que ces feuilles, qui le matin aflectcnt plus ou moins toutes les lèles, rendent compte de ce qui se passe dans tout l'univers connu. Ici, tel particulier, qui ii;nore ce qie fait sa femme, sait parfaitement ce qu'on pense à la Louisiane ou au Pérou.

On ne se doute pas cependant que nous possédions quelque chose qui irrite sans cesse les désirs des Français, et à quoi nous n'attachons aucune importance. Y» connais comme moi ce petit ruisseau qui sor; de nos montagnes, et qui roule une quantité étonnante de ces petites paillettes jaunes dont nos enfants s'amusent quelquefois. Cela s'appelle de l'or, t^ue nos compatriotes se gardent bien d'eu parler aux Anglo-Américains. Ils nous égorgeraient tous s'il le fallait pour s'emparer du petit ruisseau.

J'ai toujours aimé à courir le monde, et je crus en avoir atteint les bornes un certain jour ou j'arrivai à Philadelphie. La, je vis de l'or façonné avec beaucoup d'art. Je reconnus aussi que ce métal facililail les échanges de toute espèce. .Mes obserialions ne s'étendirent pas plus loin , pane i|ue je ne sais pas l'anglais, et qu'on me chassa de la ville, de peur d'être obligé de m'y nourrir.

Je rentrai dans nos montagnes, et je ne parlai à personne, pa» même à toi , de ce que j'avais vu. Mais dominé de l'envie de voyager, je remplis sccritement plusieurs nattes de nos petites paillettes, et, saiiS prendre congé de personne , je retournai à Philailelphie. Oh! celle fois je fus alcucilli avec un empressement qui tenait du respect. Je reconnus bientôt que ces marques de considération s'adressaient à mes paillettes. C'était à qui eu aurait ; mais j'en fus économe et presque avare.

Je me fis habiller. Quand je fus emprisonné dans ce qu'on appelle

un Rilet, un habit et une eulotle, et que j'eus mis des paillettes dans mes poches, toutes les portes me furent ouvertes. Chacun vouhil m'avoir à diner. .\ peine avais-je vidé une calebasse transp.irmte , que le maître la remplissait; la maîtresse me regardait avec biinveillance, et la petite denu)iselle s'elTorçait de rougir <|uand mes jeui rencontraient les siens. Des Illinois, qui ont sacrifié leur indépendance au désir de inaii(;cr du r. aul-beefet d'avoir un hahil , nous servaient d'interprètes.

On me proposait tous les jours des opérations'commcrcialcs, sur lisipielles je devais gagner des sommes énormes. Je ju;;eal que mes paillettes étaient plus en sûreté dans mes poches que d ins celles des autres, et je moulai sur un Vaisseou qu'on viii.iit de fréter pour lîouen. (;'est uneville de France assez laide, mais très-couimercaute. Il m'était fort égal d'aller en France ou en Turquie, pourvu que je visse du pays. Ce vaisseau mettait à la voile, et je profitai de l'oc* casion.

Le capitaine est Bas-Breton. Je m'attachai à lui, et pendant la traversée, il m'appril assez de français jiour qu'en arrivant ici je pu»se ileniander les choses de première nécessité. Il me parut fort i('iior;;nl ; mais il entend très-bien le commerce qui l'enrichira, s'il ne se noie point, cl la manœuvre, qui était pour moi une affaire essentielle.

ISous ne nous incpiiétons pas dans nos montagnes de ce qu'on y a fait avant nous, ni de ce qu'on y fera quand nous n'y serons plus. Nous ne connaissons que quatre époques, l'enfance, l'adolesceine, I âge viril et la vieillesse. Ici on sait mesurer le temps. Tu ne te doutes pas que c'est aujourd'hui le premier novembre mil huit cent vingt-un. Eh bien! mon ami Kolosi.je te l'apiirends et je t'embras»e.

P. S. Etourdi que je suis ! je t'invite à te faire lire mes lettres à la ville, et je te parle clairement dans celle-ci de ce que les Européens doivent toujours ignorer, de certains ruisseaux... Je raye le paragraphe.

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