‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 258 sur 379 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

On m'assura Ji Rouen que Paris est la ville par excellence, la vill« de l'univers. Allons à Paris, me dis-je.

On m'ouvrit la porte d'une espèce de cage, en avant de laquelle étaient attachés plusieurs animaux à quatre pattes. Je crus qu'on me tendait un piège , et je reculai , autant que me le permit un rani^ de cases qui étaient derrière moi. Une jeime dame... Tu ne sais pas ce que c'est qu'une dame. C'est celle qui porte de beaux ajustements, qu'elle doit souvent aux ouvriers (jui les f briquent. Celle qui travaille, et (jui ne doit rien, s'appelle tout simplement une femme. Cette jeune dame s'élança dans la cage avec la légèreté d'un oiseau. Je fus honteux d'avoir été moins brave, et j'y sautai après elle.

Oh! ipiel maître d'école qu'une jolie femme ! J'appris plus de français de Rouen à Paris, que pendant six semaines de navij'ation.

La jolie dame revenait d'une ville qui se nomme le Havre. Sa cage s'est rompue à peu de distance de Rouen, et elle a été obligée di' monter dans celle où on reçoit tous ceux qui se présentent , pourvu toutefois qu'ils aient des paillettes. fJes sortes de cages s'appellent carrosse, cabriolet, berline, calèche, etc.

La jeune dame a été conduire son mari au Havre, oii il .s'est emliarqué pour une des îles sous le vent. H sera là ce qu'est chez nous un chef de tribu. Il n'a encore rempli aucune place; mais madame est très-bien vue d'un grand personnage, et ici la protection tient lieu de bien des qualités. L'éloignemeiit de son m.iri n'a pas altéré sa gaieté. Les lemmes de ce pays-ci paraissent nées pour rire, (olàtrer, et user leur printemps au sein de tous bs plaisirs. On m'assure (|u'il en est qui raisonnent : j'en rencontrerai peut-être quelqu'une k Paris.

J'ai échangé à Rouen une petite partie de mes paillettes contre det liièces rondes el plates connues sous le nom de /oui.«. Ouand je tire le sac de soie qui les renferme, on me fait la révérence, ou on me sourit. Juge du profond respect que me marquent ceux à qui j'en doimd une ou deux.

LETT1U-:S ULN I1.L1^0KS

La pi-(iti' il.iiiii' lit lii'.iiii ou|i (le \;\ multiplicité de mes questions, el lie leur iKÉiveté. Klle ne rn'j|i|Hlle plus (pie l'eiifaiit de la nature, el elle prétend ipie la civinsatiou fait dii;énérer Tesjièce liunuiiiie... au physique, (^uand notre cai;u est fortciucnl socuiiée {ar un trou, ou une pierre, elle se serre contre n>oi, et s:i luain pre>se la mienne. Klle appelle cela avoir peur. Je commence à Irouver tnsbon <|u'il y ait des pierres el des trous sur les chemins. Ils me valent quelque fois une pression du genou de la servante de madame, qui est aussi bien parée que sa maîtresse, et presque aussi jolie. T-iles seraient charmantes, si elles se frottaient avec de l'iiuilede poisson. Gela leur donnerait une odeur si ai;réal>lc!

Ma petite dame tient, dit-elle, une excellente maison à Paris, et elle m'a enijagé très-amicalement ii l'aller voir. Tenir une maison, c'est occuper un coin d'un bàtinu'nt, oii on logerait deux cents Illinois; c'est sourire ii tous ceux (|ui se pnsentenl, qu'ils soient aimables ou maussiuies. qu'on les estime ou qu'on les dédaigne; c'est donner de beaux et interminables repas, où on s'ennuie el les autres aussi; c'esi leur faire payer leur diner au jeu, on perdre sa dernière paillette avec uu air de calme qui ne trompe personne. J'irai voir ma petite dame aux heures oii elle ne tiendra jias son excelteiilf maison.

lié mais, je m'aperçois que je t'écris au préseiil des choses qui se sont passées il y a un an. .Apprends, mon ami, qu'ici on casse la tète aux enfants pour leur faire distinguer le pit'VL'nf de I'/hi/wc/uî/, du pTéléril, du autijomtif, etc., ce qui n'empèilie pas les uns d'être des imbéciles et les autres des prcsomiitueui. (^)naii<l ils savent tout cela parfaitement, ou lnur dit de se mettre en quatre pour se procurer des paillettes. La fièvre jaune est la maladie du pays.

Je suis encore un peu Illinois. Je ne m'occupe guère de la veille, et i>as du tout du lendemain : ainsi je contiiiiicrai à t'écrire au piesoi/, si pourtant je ne me laisse enlrainer jusqu'au pri'lt'ril.

Je savais avant d'arriver ii Paris le nom d'un hôtel garni, qui touche presque à l'excellente maison de ma jolie dame. Elle m'engagea à y loger, et elle m'assura que j'y serais à inerceilL'. A merveille est plus que très-bien. On ne se sert pas à Paris d'eipressioiis simples, on n'y connaît que les superlatifs. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un .sii/crlatif. Si je le le dis, tu ne me comprendras pas. Je vais ine faire entendre par un exemple. Cours après nos bêles fauves, rapportes-en une sur Ion épaule, enveloppe-loi dans sa peau, fais-en rùlir la chair sur des charbons, soupe el dors avec ton amie, voilà un superlatif de bonheur en action. Je reprends mon récit.

On est en effet à merveille dans l'hôul garni que m'a indiqué madame. Tout y est d'une propreté, d'une élégance que je ne me lasse pas d'aduiirer. A peine un désir esl-il exprimé qu'il est satisfait. 11 est fâcheux que ceux qui ouvrent au public des cages el des maisons exigent des paillettes pour le prix de leurs soins. Combien ils seraient respectables s'ils faisaient cela uniqueiucnl pour être utiles aux hommes, pour mériter leur respect et leur reconnaissance! Ils prétendent que ce serait être dupe, el dupe veut dire un sot. Or un sot est un èlre ridicule, et un Français, convaincu qu'on l'a ridiculisé, meurl ordinairement dans le courant de la semaine, s'il n'est pas né avec une grande force d'esprit.

Je me sais très-bon gré de m'être logé près de ma jolie dame. Si j'en avais été éloigné d'un quart de soleil, je ne l'aurais jamais revue. Imagine-toi une ville dont toutes nos tribus ne peupleraient pas une petite partie. Elle a tant d'étendue, que pour nourrir ses habitants on épuise nécessairement les productions du sol à trois ou quatre journées à la ronde. Je me demande souvent pourquoi on a fait une si grande ville. Je crois qu'elle s'est augmentée peu à peu par le concours des oisifs qui y abondent, des solliciteurs qui y pullulent, des employés, des gens en place, qui sont innombrables, et des gens voraces qui viennent y vivre aux dépens des autres.

Mais ce ne serait rien que l'étendue de la ville, si on pouvait y marcher à son aise, car enfin il n'y a pas d'IIlinois qui n'en puisse faire le tour du lever au coucher du soleil. Mais on ne peut avancer qu'avec les plus grandes précautions. (;'esl un travail, un vrai talent que l'atlresse avec laquelle on évile les carrosses et les cabriolets. Tout le monde a la fureur d'en avoir : cela donne un air de grandeur qui impose il la multitude. Il est ici telle femme qui n'a jamais marché que sur des lapis ou dans les allées sablées d'un jardin. .Aussi ont-elles en général peu de teint, ])eu de force, peu de raison. Leur médecin est, après leur amant, l'homme qu'elles aiment le plus. Le métier d un médecin est de persuader (|u'il j;uérit toutes les maladies, el il n'ose pas se traiter (|uaiid il a mal au bout du doigt. Je reviens aux carrosses et aux cabriolets. Ceux qui les conduisent se tuent de crier gare, et qu'on se range ou non, ils vont toujours leur train.

Etes-vous échappé ii leurs roues, un homme chargé vous pousse en jurint, el vous n'avez que le choix de vous jeter dans une allée ou dans le ruisseau. Les ruisseaux roulent une eau sale el fétide, et les allées ont d'autres inconvénients : on y trouve soiivenl des femmes si sensibles el si obligeante-, que je me serais laissé enlrainer, si je n'avais appris à les juger à Philadelphie. Je n'ai que trente étés, et ccpeiidaiil je me défincls comme si j'avais mon c.isse-tèle à la main. Cela durcra-t-il longtemps ?... FiaucUeraent je u'ose me le promettre.

I iETTRE-l^rr "S"

J'ai appris dans le cours d'une très-longue visite, que j'ai faite à ma jolie dame, qu'elle se nomme Rosa d'Estival : toutes les femmes d'un certain genre porlcnt ici deux noms. Le premier, toujours harmonieux, n'est là que pour fl.aier l'oreille; le second est celui qui lesdésif;nc positivement.

Les hommes tiennent beaucoup aussi à l'harmonie des noms. Celui de iM. d'Estival est Itondiii. Mais il a acheté beaucoup d'acres de lerre, sur lesquelles est une belle case qui s'appelle Estival. M. Kondiii a trouvé très-bien d'abandonner le nom de ses pères pour prendre celui de sa maison, el ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il n'y a que ' moi en l'rance qui ni<' moque de lui.

Je m'étais présenté chez Kosa aussilôt que le soleil m'avait ouvert les yeux. Ici comme à Pliil.idelphie il y a des hommes qui se vendent, el qui renoncent à f;iire leurs volontés, pour se ployer uniquement à celles de ceux qui les payent. Un de ces fainéants là me rit au nez quand je demandai à voir madame. Il m'apprit qu'on ne se présente pas le malin avant deux heures, et le soir avant dix, c'est-à-dire lorsque les deux premières parties du jour sont écoulées, et que la nuit invite au repos ceux qui ne mettent pas un certain orgueil à contrarier la nature.

Je rentrai chez moi ; je déjeunai de bon appétit, et je lus. J'appelle cela causer avec des morts. Je me mis ensuite à un trou carré, qui éclaire la partie de la case que j'habite. Les rues de Paris offrent à chaque instant des scènes nouvelles.

Trente ou quarante personnes étaient rassemblées autour d'un homme qui tenait sa main sur une de ses joues, et qui faisait des grimaces épouvantables. Le dernier venu voulait savoir ce qui le tourmentait, car on est très-curieux dans ce pays-ci. Il répondait à tous avec une patience miraculeuse : n Le mari de ma femme vient de me donner un soufllet, et sur ma dent malade — Comment ! le mari de votre femme? — Oui, je lui ai enlevé sa femme , et je la nomme la mienne, pour éviter le scandale et la justice. — Monsieur, croyez-vous lui échapper ? » dit gravement un petit homme tout rond et à la mine refrognée. Il lire de sa poche une pièce ronde, plate et blanche, et la montre à l'homme souffleté. Celui-ci lui dit qu'il se moque de sa médaille, et il veut prendre le large. 11 semble que tous les porteurs de médaille fussent rassemblés là. 11 en parait cinq ou six à la fois; on arrête notre homme, et ce n'est pas tout : on emmène les spectateurs, surpris et peines , comme témoins de l'aveu qu'a fait et répété le voleur de femme.

J'aime beaucoup la morale , et voici celle que je tire de cette aventure : c'est qu'on a assez de ses affaires, et qu'on ne gagne rien à se mêler de celles d'autrui.

Eh , mais je t'ai parlé du mari de Rosa et des deui de cette femme, comme si tu devais y entendre quelque chose. Il est bon que je m'explique.

Dans notre pays , une femme nous plaît , et nous cherchons à lui plaire. Dès qu'elle nous a souri, nous lui prenons la main, nous la conduisons dans notre case , et elle y reste tant que cela nous convient à tous deux. Il y a dans Paris une foule de liaisons aussi simples , bien ijue les lois les réprouvent; mais les lois qui contrarient la nature sont rarement exécutées.

Un mariage ici est l'union irrévocable, indissoluble d'un homme et d'une femme. Uu jeune homme qui s'est marié vingt fois •ii notre manière déclare qu'il veut faire une fin, c'est-à-dire qu'il vise à doubler ses paillettes. Aussilôt tous ses amis se mettent en campagne, et un beau jour on lui annonce qu'il peut épouser cent mille écus.

Il ne s'informe pas si la jeune personne est grande on petite , jolie ou non, sotte ou spirituelle ; elle a cent mille écus, elle convient. L'ami le présente , le père et la mère l'accueillent, la jeune personne ne le trouve pas séduisant; mais sa mère regrette sa jeunesse, sa fille la vieillit, elle a souvent de l'humeur, et fille (|ui se marie devient sa maîtresse. Elle a quelques bijoux, les étoffes les plus nouvelles, et quelquefois un carrosse. La jeune personne balbutie qu'elle est flattée de la recherche de monsieur un tel ; monsieur un tel lui jure qu'il l'adore, encore un superlatif, qu'il l'adorera toujours, et il a une maitresse à sa solde.

L'affaire se conclut. Les futurs époux paraissent devant un homme en chemise blanche qui leur fait les questions d'usage. Ils répondent, ils promettent tout ce qu'on veut , bien décidés à tenir ce qu'ils pourront , et le mariage est consommé.

Madame trouve bientôt que son mari n'est pas le premier homme du inonde, elle s'afllige de bonne foi; heureusement pour elle, il pleut ici des consolateurs.

Les choses ne tournent pas toujours ainsi. Un mort français, qui se nommait Boileau, a dit en parlant des exceptions :

Il en est jusqu'il trois que je pourrais citer.

Je ne dirai rien des maris. En général, ils sont ici ce qu'ils sont partout , d'assez mauvais sujets. >lais , en gènér.d encore , ils sont sj comidaisants pour leurs femmes, ils les trompent d'une manière si

LETTKKS D'UN ILLINOIS.

Tl

aimable , ils niciii'illriit si affcctiioiisrim'iit le favori ilii jour, qu'il Taudrait avoir un bien mauvais caraclère pour leur faire le nioiiuhv reproche.

Je me suis ('loi);në beaucoup «le madame d'Eslival, qui pourtant n'est pas du tout (•Iruiiijère aux portraits (|m' je viens d'escjuisser. Deux heures ^onMent, et je cours clicï elle.

La première cliose que je reuiar(|iie , c'est un lioiniue qui s'échappe par un petit escalier. J'avais trouve un carrosse fort siiu|iic :i (|Miii/i' ou vinyt enjaiiibccs de la porte ; j'entends le bruit des roues, et je ne m'occupe plus ni de l'Iiommc ni de sa voiture.

On m'introduit dans un petit endroit décore de manière h éveiller I'iniaf;ination la plus paresseuse. Uosa , à demi nue, était à demi couchée. « Ah! vous voilà, mon cher Kukandio ! Vous vous faites bien attendre. — Je me suis présenté ce matin , madame... - Oui, à si\ heures... » Kt elle rit comme s'il était extraordinaire que je n\e fusse levé trois heures après le soleil.

« Asseyez-vous, enfant de la nature. Plus près... Plus près encore : mon boudoir est très-sourd. « Klle riait souvent de ce qu'elle appelait mes saillies. Il m'en est échappé de si vives qu'elle a cessé de rire, et elle murmurait ,'i demi-voi\ : « Oh! la nature 1... la nature!... que nos beaux messieurs en sont loin! »

Je peux maintenant me réfugier dans les allées. Elles n'ont plus rien de redoutable pour moi.

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