‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 259 sur 379 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Rosa m'a proposé de dinar avec elle. Rosa est jolie, elle est aimante.. , à ce qu'elle dit; elle est certainement très-sensible sous un certain rapport, et je ne jiouvais refuser une invitation qui d ailleurs me plaisait beaucoup.

Les femmes de ce pays-ci ont nn genre d'esprit étonnant. Elles déraisonnent pendant une heure avec une grâce, une facilité enchanteresses. Vous écbappe-t-il un mot propre à les faire penser, la saillie dispitrait, et... pour un moment, leur jolie bouche embellit la raison d'un charme inexprimable. Cet étal cependant ne leur est pas naturel. Le désir de plaire et d'écraser leurs rivales est leur passion dominante. L'amour vient après cela.

Oh ! comme on sait aimer dans ce pays-ci I Quels raffinements on a imaginés! Madame d'1-stival avait renvoyé ses domestiques; elle me servait le morceau le plus délicat; elle venait s'asseoir auprès de moi , et ce que j'avais touché lui paraissait excellent. Mous buvions à la même calebasse, bien transparente, bien brillante. Une liqueur fermentée forçait le vase dans lequel on l'avait emprisonnée. Elle pétillait jusque sur nos lèvres. J'ai bu à l'amour, et Rosa à la nature.

On a ici le plus grand respect pour les bienséances. Personne dans la case ne se doute ou n'a l'air de se douter de ce qui se passe dans la partie mystérieuse de l'habitation. En quittant la table, Rosa m'a pris la main , et m'a entraîné au boudoir. Mais Julie était à ce qu'on appelle l'antichambre. Là, un cordon d'alarme, et presque imper- 1 ceptible , est caché dans un coin. Les filles de chambre sont les cou- I fidentes obligées de leurs maîtresses, et leur utilité leur douue le I droit de faire ce qu'elles veulent. I

Au déclin du jour, le cordon a .igité un petit meuble placé au- i dessus de nos lètes , et qui a nn son argentin. Rosa m'a entraîné de ' nouvc;.u dans une superbe pièce. Elle m'a jeté dans un fauteuil placé ! devant une caisse carrée sur laquelle elle a placé mes deux mains. Elle a couru se mettre sur une espèce de lit où une jolie femme ne dort jamais, mais où elle fait quehpiefois semblant de dormir. Les coussins étaient affaissés sous le poids de quelques livres. Rosa en a pris un au hasard.

Je commençais à me douter qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire, et que mes mains n'avaient pas été mises là sans motif. Je les ai agitées, et des sons mêlés, confus, se sont échappés de la boîte. J'ai reconnu un instrument musical, qui sous mes doigts faisait un bruit à mettre en fuite l'ours le plus intrépide de nos montagnes.

Un grand inutile a ouvert deux portes qui se touchent, et a crié : Monseigneur! C'est annoncer l'arrivée de quelque importun, de quelque sot, et quelquefois d'uii homme de mérite.

Blonseigneur était vêtu aussi simplement que moi. Mais il laissait entrevoir sous son habit des rubans de toutes les couleurs. J'ai su qu'on salue ici celui qui a un ruban , et qu'on salue profondément celui qui en a deux. On ne sait comment saluer celui qui en a trois... surtout quand on a besoin de lui.

« Je vous présente, a dit Hosa, M. Kukambo, gentilhomme illinoîs , avec qui j'ai voyagé de Rouen à Paris, et à qui j'ai permis de venir me voir. » Je ne savais encore ce que c'est qu'un gentilhomme; mais je compris qu'on n'a pas une grande considération pour un gentilhomme illiiiois, car monseigneur daigna à peine me regarder. Il fut s'asseoir auprès de Bosa ; il lui i.arlail de choses indifférentes, mais il la regardait d'une manière qui me déplut, je ne sais pourquoi.

Je le fixai à mon tour, et je reconnus l'homme qui le malin, à six heures, était sorti par le petit escalier. Il me sembla que le monseigneur du soir était le matin l'homme de la nature. Rosa m'a avoué

qu'il prétendait à ce seinnd titre; mais elle assure ipie tous le» rubans du inonde iir peuvenl le < oininuiiiqiier,

Le salon se garnit de gens de toutes les tailles et de toutes lc> couleurs. On ne iiian<|ua pas .h- me présent, r a tous , comme je l'avais été à monseigneur. . Un Illinois! un Illincii,! n'écriait l'un. — <,)url dommage qu'il n'ait pas gardé son habit de sauvage! disait l'autre. — On le prendrait pour un Français, » ajouUit uîie dame. Ll on ne s'occupa plus de inui.

Je remarquai une petite vieilli^ dont la figure pétillait d'esprit, et j'allai m'asseoir aiipris d'elle. Deux motifs m'y avaient drlenniné : je voulais échapper ii l'ennui <|ui me gagnait , et prouver a Rosa que je ne voulais être l'Iioinme de la nature que pour elle.

la vieille dame justifia l'opinion que j'avais conçue d'elle : elle m'amusa et m'instruisit. Je crois que sa jeunesse n'a pas été tout a fait consacrée à l'amour. Elle a cultivé sa raison et orné ton esprit. Je lui en témoignai quelque étonnement. Elle me répondit qu'elle avait été prévoyante , et qu'elle avait eu soin de faire ses provisions d'hiver.

Elle gagna toute ma confiance, et je lui fis beaucoup de questions. Je lui demandai entre autres choses ce que c'est qu'un gentilhomme illinois ou français.

Croirais-tu , mon cher ami , que la nation J'rançaise est divisée en deux parties inégales , et cependant Irès-dialinctcs? La première comprend la noblesse, et lu ne sais ce (|ue c'est : je vais le le dire.

Quand un lioinme fait une belle ou bonne action, le prince lui écrit qu'il est noble , et il le croit, et tout le inonde aussi, parce que celui qui se distingue par sa conduite ne doit pas rester confondu dans la foule. Jus(|ue-là tout est bien.

Mais le fils de ce noble, son petit-fils, tous ses descemlaiits sont nobles aii.ssi, qu'ils aient du nicrite ou non, qu'ils servent l'Elat ou lui soient inutiles. Us sont nobles par la seule rai.son qu'un de leurs ancêtres a mérité de l'être , et voilà un ridicule, dont l'habitude seule empêche de faire justice. '

.'Vutrelois les nobles avaient de belles terres et des châteaux forts. Ceux qui étaient nés sur ces terres étaient vassaux ou esclaves. Us travaillaient pour le maître, et n'avaient rien à eux, pas même leurs femmes et leurs fillcj, ce qui était fort mal.

Les vassaux devinèrent un jour qu'un homme qui a trois rubans n'est pas plus fort que celui qui n'a pas même un habit, et ils se fâchèrent. Les rois, que ces nobles gênaient quelquefois beaucoup, appelèrent à eux les vassaux, et tout changea de face.

Les hommes sans rubans furent nommés tiers état, et le tiers état se fourra partout. Il s'empara des places, des finances, et aujourd'hui il n'y a entre lui et les nobles d'autre différence réelle que dans les noms.

Quand les nobles avaient des châteaux forts ils étaient ducs, marquis, comtes. On les appelle encore comtes, marquis, ducs, quoiqu'ils n'aient ni duchés, ni comtés, ni marquisats. C'est un son qui frappe l'air et qui leur est fort agréable, et qui ne tire pas plus à conséquence que le bruit de nos cornemuses. C'est un hochet qu'on laisse à de vieux enfants.

Cependant on distingue parmi ces nobles quelques familles qui n'ont rien perdu de leur illustration première. Ceux qui les composent ont une fièvre de gloire qui ne les quitte jamais. Le public leur rend justice, et il fait bien.

" ^ oyez-vous, me dit madame Vcrnon , c'est mon aimable vieille qui parle, voyez vous ce petit homme gros, mil bâti, cl qui a l'air si gourmé? il était hier le premier fabricant du royaume. Ce matin il a reçu des lettres de baron, et il ne se doute pas qu'il n'est a la bonne noblesse que ce qu'un bedeau esta son curé. 11 a l'air de commander le respect, et il ne voit pas que tout le monde se moque de lui. Toujours inquiet, même quand on lui parle des choses les plus simples, il paraît scruter les mots qu'on lui adresse, et il tremble d'en trouver un qui soit trop f.imilier.

» Regardez cet homme si affable, si bienveillant, et qui nous met tous à notre aise. Il descend du grand ministre qui servit notre bon Henri de son épée et de sa fortune. Celui-ci a fait la guerre avec distinction, et la rectitude de son jugement se fait remarquer au conseil d'Etal. Je vous réponds qu'il ne craint pas qu'on lui manque de respect. » Adieu, mon cher Rotosi.

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