LETTRE V
On ne peut pas être toujours l'homme de la nature. La nature ellciiiême se repose 1 hiver, et je me suis trouvé en m'éveillanl dans un état de calme qui tenait un peu de la froideur. J'ai été voir madame \ eriion.
En vérité il y a des moments où on serait tenté de trouver cette fenime-là jeune. Son esprit a une fraichcur, un charme inexprimables. Elle donne aux moindres choses un coloris si brillant, que tout se pare autour d'elle des grâces de la jeunesse. L'illusion est complète quand je ferme les yeux en l'écoulant. Oh ! qu'elle a eu raison de faire ses provisions d'hiver!
Elle consent à être mon institutrice. Je suis un écolier docile et
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LET*rRES D'UN ILLINOIS.
«vide d'npprt'iidrt'. Mans Mil mois je serai en ëtat de gouverner les Illinois it ni>s voisins les ("liér.ikis et les Tcliatas.
Hersoiiiie ici n'aiiibitiontic l'aiilorilo siipri^iiif, et chacun veut avoir pari an !;onvi-iiK'nicnl. Un lioniine a de qnoi vivre commodiînunt avec sa famille, et il n'est pas content. Il quitte une habitation aijii'.ible, une bonne femme, des enfants all'eilin'ux , des paysans qui l'aiment parée qu'il leur fait du bien, pour venir à la roui', ou il e»t ronloiidu dans les derniers iiiiijs, si loutelois la porte s'ouvre devant lui,
Hloign# de IVil du maître, il fait servilement sa cour k ceux qu'il eroil pouvoir l'approeher, et il ne sait pas que là rhaeun s'oreupe de soi, toujours de soi, rien que de soi. Abreuvé de dé;;oCils, il retourne dans ses champs, et il y porte l'humeur d'une ambition repoussee. Les tendres soins de sa femme, les prévenances de ses enfants ne peuvent lui rendre le ralnu> qu'il a sacrifié à de brillantes niaiseries.
Le temps des élections approche. Il u'a pu saisir une portion de l'autorité; il veut être lée.islateur, et il ne sait rien du droit public ou prive : il n'a su peiul.mt c]uar.iute ans cju'étre heureux. Il attire beaucoup de monde cliei lui; il donne il dîner am électeurs; il les caresse; il s'assure de la majorité, et le jour où il est uommé il a mau|jé la moitié de s.i fortune.
Il arrise avec sa nomination dans sa jioche. On lui a refusé une préfecture; il doit se prononcer contre le gouvernement. Il s'assied d'un certain côté oii siègent des gens d'un vrai talent. 11 les entend parler; il écoute leurs adversaires, et il sent qu'il n'est placé ni à gauche ni » droite. Il demande un congé; il l'obtient sans peine; il retourne chez lui, et il envoie sa démission, qu'on accepte avec une facilité qui le désespère.
L'habitant d'un galetas veut aussi faire du bruit dans le monde. Il avait obtenu un emploi qui le faisait vivre avec une sorte d'aisance. Il --'est fait renvoyer parce qu'il s'occii|>ait de tout, exceplé de ce qu'il devait faire. Il fronde; il attaque; il écrit des pamphlets calomnieux, ei il se fait mettre eu prison avec sou imprimeur.
I.a manio des places est ici la maladie II la mode. On ne se consulte jws sur le» moyens qu'on a d'en bien remplir une : ou ne voit que i'ugrémenl d'avoir des subordonnés et de pouvoir leur intimer des ordres.
Hé! mai» je viens de te parler de la mode... que de choses je pourrais te dire sur ce mot que tu n'entends pas!... que de choses je t'ai déjà écrites et qui doivent être inintelligibles pour toi ! prends ce que tu pourras entendre : je t'expliquerai le reste à mon retour.
Il existe dans le monde un souverain qu'on appelle le Grand Turc. Il peut ce qu'il veut Son gouvernement est 1 autorité absolue, mitigée par le «ullanicide. Eh bien, sa puissance n'est rien comparée à celle d'une divinité invisible qui subjugue ici toutes les femmes. Or, les femmes mènent ici tous les hommes, et cette divinité est la régulatrice suprême du genre humain. Quelqu'un parle-t-il en son nom? cbaruii se lait et éioiite. ,\pprouve-t il un être ([uelconquc? cet être est plus content de lui (|u'un Illinois qui rapporte dans sa case sa provision de huit soleils. Blàmc-t-il quelque chose? on s'inquiète, on s'agite, on court; on perd l'appétit, le sommeil, jusqu'à ce qu'on ait mérité ses éloges. Les interprètes de cette divinité soi^t la couturière et le tailleur par excellence. Le joli homme, la femme du bon ton »ont sans le savoir les lieutenants muets du tailleur et de la couturière, et leur divinité commune est la mode.
Il y a un an les femmes s'habillaient passablement. Il y a deux ans e!les cachaient leur gorge et se découvraient le dos jusqu'à la chute des reins. Il y a dix ans elles s'enfermaient d..ns des corsets qui leur pinçaient le bas de la taille et qu'on ne pouvait bien serrer qu'à tour de bras.
L'imagination est bornée; elle n'a qu'un cercle à parcourir, et quand elle est revenue au point de départ elle recommenre à suivre le cercle dans lequel elle est circonscrite. Aujourd'hui les femmes sont revenues à être guêpes. Quelques-unes ont la langue aussi acérée que l'aiguillon de cet inserte.
Elles portent d'énormes chapeaux qui mettent leur tète hors de toute proportion avec le reste du corps. IVlais la mode veut que ces dames aient de grosse» têtes, et que le train d'en bas ne paraisse tenir ■ celui d'en haut que par un fil.
La réputation d'un jeune homme tient essentiellement au nœud de sa cravate et à sou gilet de dessous Vous permeltez-vous la moindre observation? on vous proclame un homme ridicule, et on vous ferme •la bouche en vous opposant la mode, .le vais tâcher d'être plus clair.
Nos vieillards s'enveloppent de la tèle aux pieds dans des peaux d'ours; nos jeunes gens les jettent négligemment sur leurs épaules; DOS femmes les découpent eu b.indcletles et les placent dans un ordre qu'on appelle ici de la grSce. Voili, mon cher ami , ce que c'est que la mode en ce qui concerne l'habillenient. Il y en a de bien des genres : je t'ai dit quelque chose de celle qui oblige a courir les places.
Depuis vingt ans madame Yernon s'habille toujours de même, et de temps à autre, dit-elle en riant, elle a l'agrcmcnl d'être mise comme tout le monde .. pendant trois semaines.
J'ai quitté ma petite vieille toujours plus enchanté d'elle. Je suis rentré chez moi convaincu d'avoir pas>al)lemenl employé ma journée. J'ai trouvé trois billets de madame d'Estival écrits à deux , à six et à
dix heures. Ils sont adressés à l'homme de la nature, à l'aimable enfant de la nature, à l'élève chéri de la nature, et tous me r.ippi lient que llosa a un boudoir et un cœur. Je lui prouverai demaiu que je mérite ses éloges. Adieu, mon ami.
tETTRE VI.
Je me suis présenté eliez madame d'I.stival. Elle m'a dit, très obligeamment, qu'on oublie les torts de ses amis quand on les voit. J'ai compris que j'aurais dû passer avec elle le jour précédent, et qu'elle désire (|ue je les lui consacre tous. Cette prétention me Halte be.rucoup. IMais toujours, toujours avec elle! que dire à une femme qui use sa sève d'été et qui ue s'occupe pas de son hiver? quelle utilité ou quel agrément tirer de sa conversation, quand la nature est muette?
Après avoir chassé toute la journée dans nos montagnes, je retrouvais I/.ika avec plaisir. Je ne calculais rien alors, mais je m'aperçois qu'il faut des intervalles à l'amour, comme à toutes nos jouissanccii. Je résolus d'abandonner l'exigeante Rosa ; mais je voulais lui laisser un souvenir ineiTacable du gentillionime illinois.
J'avais dîné, el madame d'Estival m'avait permis de prendre quelque repos Je dormais dans son boudoir, et je ii'eulendi' pas le son argentin qui m'annonçait le danger. On me frappe rudement sur l'épaule; je m'éveille en sursaut, et je me trouve face à face avec Monseigneur: on le croyait à Saint-Cloud, où il devait passer deux jours. « C'est encore vous, mon geiitilliomme? — C'est moi-même, Monseigneur. — Votre présence me déplaît. — Ce n'est pas pour vous que je suis ici» — Sortez, ou je vous fais jeter par la l'enêlrc. — De la modération, ou je vous prouve que vous ne pesez pas le quart d'un Illinois. — Insolent, vous me manquez! » Manquer aux geus ici, c'est leur dire des vérités dures.
Monsrigneur me tourna le dos, sortit, el bientôt j'entendis des cris, des pleurs, et le bruit de meubles renversés et brisés. Je courus au salon; je trouvai Rosa dans un état à faire pitié, et je reconnus que Monseigneur s'était permis des libertés un peu fortes. Je le pris au collet, el je le jetai, non par la fenêtre, mais à la porte, et je la fermai sur lui.
Croirais-tu que cette femme que j'avais délivrée d'un fléau s'avisa d'être le mien? elle me fit une scène épouvantable; elle me reprocha d'avoir dormi chez elle; de l'avoir perdue; de la réduire à un dénùiuent absolu. Je compris alors que Monseigneur remplaçait le mari, qu'on a envoyé à la Guadeloupe.
Je ne suis pas jaloux, parce que je n'ai pas d'orgueil; mais je trouvai très-mauvais que Rosa se plaignît avec amertume d'un homme qui avait fait son devoir de toutes les manières. Je pris mon chapeau et je sortis.
Il restait deux heures de jour encore, et je fus les passer chez raa-^ dame Vernon, chez qui on ne dort jamais, et envers qui personne n'oserait rien se permettre de hasardé.
A Paris, une femme qui aime le plaisir est considérée tant qu'elle I respecte les bienséances; un éclat anéantit sa réputation, et telle qiii t est peut-être plus sensilile qu'elle, va criant de porte en porte que I c'est une femme qu'on ue peiii plus voir. D'après cela, je me suis bien gardé de rien dire à madame Vernon de ce qui s'était passé chez madame d'Estival. Nous avons parlé raison. ' Je t'ai dit que la nation est comiioséc de deux parties bien distinctes, la noblesse et la rolure. Elle est plus divisée encore par les opinions que par le rang. Les deux partis se font continuellement une guerre sourde ou ouverte; ils se reprochent mutuellement de vouloir rétablir l'un l'aristocratie, l'autre la démocratie; et peut-être ont-ils lous raison. Au reste, quelque gouvernement que se donne un peuple, de quelque nom qu'on le décore, il existera toujours une aristocratie véritable à laquelle nul ne pourra se soustraire, celle de l'argent : u^ homme riche est partout un grand seigneur. j
I Quand les Chérakis nous ont offensés, ou que nous le croyons, nous I prenons nos arcs, nos flèches, nos casse-têtes, et nous portons le ra»y vaee chez eux. Sont-ils vainqueurs? ils viennent renverser nos huttes; ils (iiennent nos provisions, et ils emmènent 'celles de nos femmes qui leur conviennent. Sont-ils vaincus? nous les traitons de même. Les
uns jouissent de ce qu'ils ont enlevé; les autres s'occupent à réparer
leurs pertes.
Ici la guerre se fait avec des formes tout à fait aimables. C'est tou-' jours l'intérêt qui la détermine; mais on ne la commence jamais sans essayer de prouver à toute l'Europe qu'on ne peut se dispenser d'attaquer ses adversaires. Ou fait circuler de longs écrits, dans lesquelles on établit, avec beaucoup d'art et de ]ioUtesse , les torts réels ou supposés du prince qu'on va combattre. Ce prince ne manque jamais de répondre par des arguments bons ou mauvais. On ne pense pas à se convaincre mutuellement. On n'écrit que pour les autres souverains, qui ont assez la manie de se mêler des affaires de leurs^ voisins. On veut leur persuader que ce qu'ils ont de mieux à falrç', ' c'est de rester spectateurs bénévoles des événements.
Les formes d'usage remplies, on se bat de son mieux. Les deux nations se jettent l'une sur l'autre, non qu'elles aient le moindre motif