‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 262 sur 379 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Je reviens aux femmes, dont je t'ai déjà parlé; mais qui sont un

sujet inépuisable pour l'observateur.

On dit sans cesse ici qu'elles y sont reines, et elles le croient, parce que cela les arraii;^ ' Il est conslanl (|ii'on les couible, en publie, de marques de déférence. Elles jouissent du triomphe passager qu'on affecte de leur décerner, et elles ne vont pas plus loin.

Il est vraisemblable i|iie la faiblesse de ce sexe obtint des peuples civilises de l'appui el même une sorte de protection. Le Franrais, qui exagère tout, et «jui ne sait pas s'arièier, porta les chose» jusqu'au respect et à l'adoration. On ht des divinités de ces petits êtres, qui sont très-séduisants, mais qui n'ont rien de divin.

U fallut justifier ces hommages, en les méritanl. Vaincre la nature est, s;ins contredit, la plus grande preuve de cour.ige que nous paissions donner. Les femmes prêchèrent la continence, qu'on appelle ici vertu. Elles firent plus, elles la pratiquèrent. (Juelques-iiiies, par-ci, par-là, se négligèrent un peu : le plaisir vaut bien la piivatiou.

Le feu ne peic.iil pas encore; il couvait sous la cendre, el ce n'était qu'à la dérobée que la beauté soufflait le calumet. Mais le voile du mystère n'est pas également épais dans loules sis parties. La curiosité, d'ailleurs, ensouève souvent un coin. Les femmes continentes firent des réflexions qui tournèrent au profit de l'amour.

Elles s'étaient fait une haute réputation, et elle» désiraient la conserver dans toute sou intégrité. Les amants proelaïueieiit que l'indiscrétion serait un crime digne de mort, el il y eut lics-peu de causeurs.

Ces dames continuèrent donc a être honorées en public ; mais on savait très-bien ce qu'on en devait penser.

Aujonrd'lini, comme autrefois, le portefaix, l'ivrogne crapuleux battent les femmes; ceux qui veulent se distinguer de la canaille les ménagent. Ils leur adressent de jolies choses; ils les louent indirectement et avec finesse ; une légère teinte de respect colore tout cela. Le sourire de ces dames annonce qu'elles ne jnéteudent à rien de plus, et on les sert selon leur désir. Elles n'avo'cenl pas précisément leurs amants; mais elles consentent qu'on les devine. Ils ont euxmêmes grand soin de se faire devin.er, pour peu que le public conserve qn. Ique doute.

Parmi les femmes les plus galantes, il en est qui sont esclaves de leur parole. On m'en a fait voir une qui m'a juré n'avoir jamais manqué à la sienne. Je ne pus me défendre de lui maniuer quelque étounement. « Rien de plus facile, me répondil-eile : je ne m'engage jamais que pour le temps ou je sais que je peux être fidèle. »

Plaisanterie à part, il eu est ici quelques-unes qu'on ne peut assez respecter.

Kous sommes tous, plus ou moins, soumis aux passions que nous tenons de la nature : les femmes dont je parle' n'en ont qu'une. Elle les subjugue ; elle ne s'afl'aiblitpis: elle soutient ou relevé leur courage; elle leur fait faire des prodiges. Celle passion est l'amour de l'humanité soufl'rante.

De leur tendre jeunesse , elles fout au malheur le sacrifice de leur

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beaiitr. d'un coniir qiielqiipfois disposé à parler, et du repos du reste de leur vie. Les inliniiiti'» il(''i;oùlanlrs, les mi:isnK's qui s'i'clMppent des plaies, les pltiiites con. luuclles que la douleur arrache, riiii ne Icséloiiine d.i lit de mort, rien ne ralentit leur zèle.

Les niau\qiii a(nii;eiit leur pairie leur laisseiil-ils quelque relâche? Elles rlierclu'i.l au loin, de nouveau! daii(;ers et de lionnes actions a faire. Il en est qui ^onl allies sous un ciel lirùlani, et pris(|uc sous un autre (ropi(|ne. braver les leu! du soleil et refl'rov.ilile eonta(;ion qui dévore des populations iiilicros. (^)n'elli's sauvent un liouime, et elles se croiront payées de leur inconcevalile dévouement.

Des niidce ns ont entrepris le même vojarje. Ils sont soutenus peut-être par rnmoiir de la (gloire, par l'espoir d'une juste célébrité : les tilles de .*^ainte-Caniille vivent et meurent i,p,norées.

Quand nous nous prenons de querelle entre nous, ce qui arrive totijours quand nous avons bu de l'eau-de-vie, nous nous donnons réciproquement quelipies coups de poiujj, et le lendemain nous ne pensons plus à rien, ici, quand on a bu du ]iunili, ou qu'on a de l'humeur, on se (;arde bien de se toucher. Mais on se propose, avec beaucoup de politesse, un coup d'épée ou de pistolet. On se rend au lien indiqué »\ec un corté(;e analogue au rang des spadassins. On se bat en cérémonie ; on encaisse le mort dans un carrosse , on le renvoie a sa famille, qu'on ploni;e dans le désespoir, et le meurtrier va se faire voir aui promenades ou aux spectacles : la mode le veut ainsi, El c'est nous qui sommes des sauvages !

Assez ordinairement ces querelles-là se terminent le verre à la main , et j'aime mieux cela , c'est plus gai. Les ennemis se réconcilient franchement rliei un homme qui ne s'occupe que de .ses semblables, et qui toute l'année a pour leur argent un bon repas .à leur service.

Les gens d'esprit sont ici très à la mode ; aussi chacun veut en avoir et y prétend. On a établi une sorte de maison privilégiée , dont les portes sont toujours ouvertes , et où les profanes ne peuvent pénétrer. Il n'est pas de rigoureuse nécessité d'avoir du génie ou même de l'esprit pour y être reçu : il suffit pour cela d'avoir du bonheur ou de tenir à une coleiie puissante.

Cependant le ri'glement semble annoncer qu'il y a disette de gens de mérite, puisque le nombre des élus est fixé à quarante. Ce règlement froisse, blesse tous les amours-propres, et chacun s'efl'orce de prouver qu'il est ridicule , absurde, pitoyable. C'est pour atteindre ce but qu'il se forme des sociétés savantes et littéraires dans tous les coins de Paris, et chacune, comme de raison, prétend être la corporation par excellence.

tomme l'académie, ces sociétés ont leur président et leurs secrétaires; comme l'académie, elles ti(ni:ent des séances publiques, et on y dort comme à celles de l'académie.

Chacune de ces sociétés a son faciolum qu'on appelle un secrétaire général. Celui-I.i est le louangeur obligé de tous ses confrères. Si on s'en rapportait ii lui, il s'ensuivrait qu'Apollon les inspire exclusivenitnl. .Mais l'auditoire a toujours soin de ne croire que la moitié de ce qu'il affirme , et cependant cet auditoire est composé des familles cl des amis de ces messieurs.

Nous avons des sorciers qu'on redoute et qu'on ne brûle pas. On les brillait autrefois en France , ce qui prouvait que leurs juges n'étaient pas sorciers du toit On lis laisse tranquilles ;i présent, et c'e.ît le iiiovcn d'en avoir moins, (cependant il en existe toujours quelques-uns, et ce qui prouve leur supériorité sur les autres hommes, c est qu'ils bravent le ridicule dont on cherche à les couvrir. Comme 1rs médecins, ils se vantent de guérir toutes les maladies; ils différent des médecins, en ce qu'ils ne tuent personne. Ils ont des inspirés, qui voient en dormant ce qui se passe à cent lieues d'eux, et les médecins ne voient pas toujours au delà du bout de leur nez. Ces sorciers s',ip(iellent des magnétiseurs.

ïu vois combien je me (orme, et ce que je dois à lu.iUamc Vcrnou.

Les choses les plus frivoles en apparence sont pour elle des sujets d'observations, et elle a la bonté de me les communiquer. Je vois que je pourrais écrire pendant un an encore, avant d'avoir épuisé les travers qui frappent chaque jour mon aimable institutrice.

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