I.LTTRE IX' ET DERNIÈRE
Il y a bien longtemps que je ne l'ai écrit, mon cher Kotosi , et j'ai eu de bonnes raisons pour cela.
Je rentrais chez moi un certain soir, et j'allais me coucher, lorsqu'on frappa à ma porte. J'ouvris , et trois hommes habillés de bleu me notifièrent que j'eusse à les suivre. Je leur répondis que je ne suivais personne et que je n'exigeais pas qu'on me suivit, parce que je ne suis ni maître ni valet.
Ils me présentèrent un papier, au bas duquel ils me firent remarquer trois signatures, devant lesquelles, dirent-ils, toute résistance doit cesser. Je répondis que personne n'a le droit de me faire promener quand je veux (lorniir.
Ils se jetèrent sur moi. Us me mirent aux pouces quelque chose qui m'ôta l'usage de mes mains, et je trouvai cette manière d'agir extrêmement malhonnête.
Ils me descendirent dans un carrosse, qui m'attendait à la porte. Ils se placèrent sans façon à côté de moi , et ils me firent entrer dans une maison dont les murs ont autant d'épaisseur qu'une de nos cases a de circonférence.
11 faut pourtant que je rende justice à ces brutaux : ils s'étaient occupés de mes besoins. Ils me remirent mes habits, mon linge, mes paillettes, et je reconnus qu'il n'y manquait rien, absolument rien. Je le leur certifiai par écrit.
Tout cela était si nouveiu, si extraordinaire pour moi, que je ne pus fermer l'œil du reste de la nuit. Je m'endormis le matin, et je lus éveillé en sursaut par un monsieur ]iorlant nii trousseau de clefs qui faisaient autant de bruit que dix de ces serpents à sonnettes qui, diton , jettent l'alarme parmi les habitants de l'Amérique méridionale.
Le monsieur me demanda assez brusquement si je voulais déjeuner. Je lui répondis sur le même ton que cela n'était pas douteux. Il me servit un repas, dont je fus très-conlent ; mais il me le fit payer trois fois ce qu'il me coûtait lorsque je le prenais chez mon restaurateur. Je lui demandai quand finirait la comédie qu'où se donnait à mes dépens. Il me rit au nez, et disparut.
Le lendemain, on me fit paraître devant un autre monsieur qui portait un bonnet noir, une longue robi? noire, et qui n'a pas l'air plaisant du tout. Il me parla de madame d'Estival et d'un grand personnage sur qui j'ai , dit-il , levé la main. Je lui répondis sans bir.iset que madame d'Estival est ce qu'on appelle ici une catin, et que Monseigneur est un sot. Il me demanda des détails; je lui en donnai. Il hocha la tête, il leva les épaules, et il m'engagea à prendre paticucc. Je lui répliquai que cela était bien aisé à dire.
Je restai là pendant quatre vingt-dix soleils bien comptés, et le quatre-vingt-onzième, au matin, on m'apprit que je pouvais aller cix je voudrais. Je ne me le fis pas répéter. Je mis mou imquel scus mon bras, et pendant deux heures je courus sans m arrêter, pour m'assurer que j'avais réellement recouvré l'usage de mes jambes.
Tu'^ienses bien que je ne fus pas incertain un moment sur le parti que j'avais à prendre. J'arrêtai nue place à la diligence du Havre, oii je m'embarquerai pour Thiladelphie aussitôt que je le pourrai.
Je ne voulus pas quillcr Paris sans prendre congé de madr,mc Vernon. Elle essaya de mç retenir, et je lui déclarai que je ne resterais i>as dans un pays pii j'avais passé trois mois en prison, pour avoir mis à la porte celui qui voulait me jeter par la fenêtre.
Pans. Tvr Flf-nr! Pion- m» Garaniipre . 8.
L'HOMME A PUOJE rS
PAB
PIGAULi-LEHRUN.
PARIS
PUDLIL PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE-EDITEUR
RL'K DE SKlNIi . 31.