II. — Premier voyage de Robert
Il commença par marcher tout droit devant lui, et plus il s'éloignait du toit maternel, plus il était leste et gai. Il allait sans savoir oii, et il était près des Champs-Elysées lorsque la bienfaisante aurore vint guider ses pas incertains.
11 s'assit sur l'herbe, et commença l'inspection de ses finances. Cinq écus de six francs, deux petits écus, trente .i quarante sous de monnaie !... .avec cela on peut commencer son tour de France.
Une laitière et une march.mde de gâteaux de Kanterre passèrent à propos. M. Robert déjeuna comme un prince pour ses huit sous, et comme il avait passé la nuit à faire des projets et à les exécuter , il s'endormit profondément dès qu'il eut l'estomac garni.
Le soleil était déjii haut lorsqu'il s'éveilla , fortement tiraillé par un bras et une jambe. C'était le petit Uifflard, son camarade chéri, qui avait dormi tranquillement dans son lit, parce qu'il ne faisait pas de projets, qu'il était au mieux avec ses pareiits , dont il suivait aveuglément les conseils , et qu'ainsi il vivait toujours en paix avec lui-même et sans inquiétude du lendemain.
Le petit Rifflard marchait d'un air délibéré , ses livres sous le bras, et il était entré aux Champs-Elysées pour y répéter encore une fois sa leçon du jour, afin d'obtenir de sou maître le sourire d'approbation accoutumé.
Rifflard , plus âgé de deux ans que Robert , avait aussi plus de pénétration. Il avait jugé qu'on ne dort pas sur l'herbe i> huit heures du matin, quand on a dormi ailleurs, et il venait de réveiller son camarade pour lui faire des représentations amicales, s'il voulait les écouter, ou pour lui rendre service, si cela était en son pouvoir.
— Que fais-tu là ? — Je dors, — Que xas-tu faire? — M'en aller. Oii ? — Je n'en sais rien. — Tu veux quitter Paris ? — Pour toujours. — Ta mère y consent-elle ? — Non ; je m'enfuis. — Et tu ne crains pas de lui faire de la peine? — A-t-elle craint de me nourrir trois jours de pain et d'eau ? — Le méritais-tu? — ISon. — Eh bien, ne parlons que de toi. — Oh ! moi, je serai bien jiartout. — Mais de quoi vivras-tu ? — J'ai de l'argent. — D oii te vient-il ? — Je l'ai pris.
— A ta mère ? — A qui donc? — Robert, Robert, voler ses parents!
— Je n'emporte pas ce que je lui coûte en un mois. — Et qu.md cela sera dépensé ? — Alors je verrai. — Robert , tu vas te perdis-, —Oh! que non. — Je veux te prouver que je suis ton ami. — En partant avec moi? — En t'cmpêchant de faire une grande faute. — En ce cas, étudie ta leçon, et laisse-moi partir. Le beau temps, pour courir le monde!
Ecoute-moi , Robert , ton affaire peut s'arranger facilement.
Notre maître a de l'affection pour moi ; je lui parlerai , il ira trouver
ta mère; elle l'aime, elle pardonnera. — Et à quoi cela me inèiicra-
t-il? Il y a quatre ans que j'apprends à lire, ;i écrire et ii compter;
six ans i> passer au latin cl au grec; deux ans de loi;ique et de théologie,
I et puis la toniîure, et puis les quatre mineurs, le sous-diaeonat , le
I diaconat, la prêtrise : monsieur le directeur l'a décidé ainsi , et rien
I de tout cela ne me convient. — lié ! sais-lu à dix ans ce qui te cou
L'HOMMl. A IM\ojF.TS.
vioiidra ,'i tienti' ? Mou Mini, nos |iiir('nts voiciil poiir nous jiis(|ir}i oc ([lie nous piiissioiis voie iioiis-uii'ini'S. 11 l'sl iMi^siMc (|irils si- Ironipcnl ilinliiiiilois; ni;iis nuiis ilevuns nous Ironipor bien plus souvent (|iriii\. Uoliirt, mon iliii- Uolicrl, rt'vii'ns avec moi. .Ir te le rt'pi'tf, ton alV.iiic s\iii-.in(;oni... Tu l't'loi(;ni's! tu ut m'aimi'» plus, tu ne m'as Jani.tis ainio.
Uoliorl s'('loi(;nait on l'nVt, et il inarrliiiit très-vile, piiroe que son eaniaïaili-, licancojip plus loit ipic lui, pouvait euiploycr la l'oree après | avoir è| ui^- le raisonutiiiiiil. IïoIhmI se retourna , après avoir fait une rentaine de pas; il vit HilllanI ii la inèine plaee , les liras étenilus vers lui, .ivaiil toujours l'air suppliant. ' lue larme eoula des yeux de Ilolieil, il s'arrêta, il fut sur le poiiil de rélroj;rader... Une eliaise de poste passe; le liruit des fouets li\e son attention. I.a p.aieté d'une jolie dame qui -lolàlre avec un joli inoiisieiir raiiiine dans le cnur il demi vaiiieu île Kidierl le [;oi'il desvoya(;es. Il court , il s'attaelie aux ressorts; il ri'loinlie une fois, deux fois; un ell'ort plus puissant lui porte le pied à l'étrier de derrière, d'où il s élance sur nue malle, aux courroies de latpu'llc il se cramponne avec les deux mains.
lîolierl avait cessé de voir ce moimmenl auguste qui rappelle tant de cimses, et que tant de rois n'oni pu finir. L'indépendance, ce premier sentiment de l'Iionime, celte impulsion de la iialure, ii laquelle il est si dilVieilc de rcnoiieer eiiliereuu iit , I iudépendanee s'oIVrait à lui, parce des cliarmes ipi') ajoutail sou iina|;inatiou. l'Itis d'école, plus de pain sec, plus de souvenirs <lu passé, point de rcjjrcts, moins il'inqiiiétiidcs encore de l'avenir, l'arcourir l'espace avec rajiidité, voir fuir derrière soi les hameaux, les forets, les villajjes, les villes; tout admirer, jouir de tout avec cet abandon (pi'inspirent la nouveauté et la possession de soi, tel était l'étal de lUihert.
La xoàture avait pris un chemin à (jauelic; elle av.lit roulé une partie de la journée; elle s'.nrèla enfin à Evreux. Les voyajjeurs avaient besoin sans doute de quelipies restaurants, et Robert avait au moins autant dappélit qu'eux. Il saute lestement ii terre, parce que, si le sentiment de l'indépendance nous est naturel, celui de la propriété nous vient de la iiième source, et Ilobcrt craii;nait qne les propriétaires ne lui prouvassent trop éncrgiqiiement qu'il n'avait aucun droit sur leur voiture.
Il esl assez difficile de concilier le goût de l'indépendance .ibsoluc et le respect des propriétés. Aussi ceux qui n'ont rien ne les respectent-ils que pour s'épargner certains désagréments dont la justice a soin de nnilliplier les exemples.
La jeune dame , jolie comme un petit anifc et légère comme l'hirondelle, s'était si prestement élancée de la voiture, que trois ou quatre pirouettes, suite nécessaire du saut précipité de Robert, ne lui avaient pas échappé, lille l'interrogea avec cet air de bonté qui encourage toujours. Robert balbutia d'abord ; mais le plus doux sourire lui arracha son secret. — Mon ami , ce pauvre enfant se sauve de chez sa mère. — Ah , ah ! voilà un singulier rapport... — Rapport qui m'inspire un véritable intérêt. — Mais, Louison , tu ne te proposes pas de prendre avec nous 'ce petit garçon ? — Pourquoi pas ? — 11 parait bien né : tu n'en feras pas un jockey? — Fi donc! — Qu'en veux-tu donc faire? — l\ courra avec nous, et nous chercherons les moyens de le plucer en route. — Placer quelqu'un en courant la poste ! — Je le veux, mon ami. — Je n ai rien à répliquer à cela. Dis-moi, petit, sais-tu quelque chose.' — Monsieur, je sais lire et écrire. — 11 sait lire et écrire, mon ami! — lit compter, madame. — lit compter ! Si nous ne trouvons rien de convenable d ici à Amsterdam, nous le mettrons, à notre arrivée, chez cpielque négociant. — Mais, Louison, il est encore trop jeune... — Je vous dis, monsieur, que je le veux. — Allons, qu'on nous serve, et qu'il se mette à table.
Robert s'applaudissait de son évasion ; Robert enchanté va faire bonne clicre et courir la poste sans toucher à son petit pécule. Il s'inquiète peu de ce qu'il fera chez le négociant d'Amsterdam : il est loin de là, le présent lui suffit, et il n'a pas d'autre projet que d'en profiter.
L'appétit passe comme autre chose, surtout à une bonne table. Robert, las de manger, examina le jeune monsieur. (î'était un hea'i garçon de dix-huit à vingt ans, qui, du moment où il était descendu de voilure, n'avait cessé de ]]arlcr morale, vertu, bienséance, et qui n'avait cessé de s'interrompre, de minute en minute, jiour embrasser la séduisante Louison , qu'il appelait sa jietitc femme. La petite femme rendait exactement les baisers et se mêlait de parler sagesse à son tour, lille ne pardonnait pas une faiblesse à un individu de son sexe, parce qu'il est impardonnable de se donner autrement qu'en légitime na'ud, Klle ne croyait pas à l'adultère, parce que ce crime affreux ne lui paraissait pas dans la nature. Tout ce qui est exagéré est insignifiant, et tout cela était fort égal à 1 hôtesse et aux garçons qui servaient. L'hôtesse, qui connaissait 1 Evangile et le |)laisir. trouvait assez étrange que la jeune dame fût plus sévère que le Dieu sauveur; mais, pensait-elle, en faisant sa carte d'avance, la jolie dame est nouvellement mariée probablement, et elle en rabattra comme bien d'autres.
Les valets retires, on commença à parler folies. En parler, c'est n'être pas loin d'en faire , et on pria monsieur Robert de s'aller coucher.
11 allait gagner son modeste cabinet , lorsqu'on entendit dans la
cour un bruit confus de voix et de ehevaiu. Le Ihmu garçon tressiillll, sa petite femme s'évanouit, et Robert les reg.iida, incerUiia , et ne sachant quel projet former.
— \oiis vous trompez, monaieur, dls;iit une femme, ce sont de jeunes mariés, bien respectables, et qui ont édifié tous les gens de la maison par l;i moralilé de leurs discours. — Oli ! je connais de ces moralisti's-là. (Ju'oii me suive ; voyons ces jeunes mariés, et si je me suis trompé, j'en serai quille pour des excuses.
Le beau garçon , frappé du son de celte seconde voix , reste d'abord pétrifié. 11 se lève ensuite, il va , il vient, il ne sait à ([tioi se résoudre, cl comme on montait l'escalier, il sentit la nécessité de se décider, et promplenient. Il prit les draps de son lit, il les attacha l'un au bout de l'autre, et il allait s'en servir pour se glisser dans la rue, lorK(|ue la porte s'ouvrit briiscpiement.
— Ah ! vous voilà donc , mon drôle ! ali ! vous avez cru faire impunément une telle équipée! Je vais vous apprendre ce qu'on gagne à se jouer à moi. Le beau garçon, plus mon (pii' vif, tombe aux pieds du harangueur, cherche à pallier sa faille et à en ohleiiir le pardon. — Pas de défaites, pas d'excuses. Allons, messieurs, les menottes à cet égrillard-là. Qn'nn le fouille cl qu'on lui reprenne ce ipi'il m'a volé. — (,)iioi! mon oncle!... — Notre oncle! je ne vous suis plus rien. Je vous abandonne , je vous déshérite. Oonimcnt , morbleu ! vous iii'eiiiporlcz mille louis et vous enlevez la femme de chambre de vofre lante ! Vous êtes sans jirobité , sans mcnurs, et vous osez m'appeler votre oncle! Mon argent, messieurs, mon argent d'abord, et qu'on le conduise ensuite à Saint-Lazare.
Ces messieurs étaieni quatre cavaliers de la maréchaussée, que le cher oncle .ivait demandés à l'exempt d'Evreux , de qui ils avaient reçu l'ordre de lui obéir exactement.
PendanI cju'ils exécutaient à la rigueur celui que venait de leur donner le cher oncle, celui-ci écrivait au supérieur de Saint-Lazare de garder son neveu jusqu'.i l'obtenlion de la lettre de cachet (pie le ministre ne pourrait lui refuser. Il détaillait des faits si graves , si importants, qu'il était à présumer que le Lazariste ne se refuserait pas à ses instances (i).
On avait retrouvé ce qui restait d'argent. La somme était un peu diminuée, parce qu'on ne va pas de Paris à Evreux pour rien, et le cher oncle, qui ne réiléchissait pas à cela , faisait continuer les plus sévères perquisitions.
Il aperçoit enfin Robert, toujours immobile , toujours incertain. Il l'interroge' d'un ton à le faire trembler. Lair rébarbatif de l'oncle, l'aspect lie la maréchaussée, les fers, la douleur du beau garçon éUiiiiit plus que suffisants pour troubler une tèle aussi jeune il obtenir la vérité. Le pauvre petit raconta son histoire simplement, naïvement. Il se repentait sincèrement, disait-il , et il formait le jirojet de rentrer avec sa mère, si on voulait le reconduire à Paris. L'oncle, qui avait ses vues et qui n'aimait pas l'embarras, prolesta que ce petit coquin ne pouvait être qu'un filo:i , pris sur le pavé par son neveu pour l'aider à le voler, à transporter ses espèces et à le servir en roule. Cejiendant il se borne, jiar pitié pour son âge, à le prendre jiar une oreille, à le fouiller lui-même et à lui ôter sestlix ou douze éciis, qu'il met dans sa poche. Il lui ajiplique ensuite un coup de pied dans le derrière et le jette à la porte. La maréchaussée enlève le beau garçon, le fait remonter dans sa chaise et prend avec lui le chemin de la capitale. (Juclle nuit en comjiaraison de celle que se promettait l'impétueux jeune homme ! Vanitas vanitalum !