‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 266 sur 379 · III. — Maderaoisello Louison scra-t-elle toujours év«nouie · texte numérisé non relu

III. — Maderaoisello Louison scra-t-elle toujours év«nouie

Ces difl'érentcs opérations avaient pris une demi-heure au moins, et Louison ne retrouvait pas l'usage de ses sens , soit que la frayeur eût agi SU!' ses organes avec une extrême violence , soit, et ce qui est plus vraisemblable, qu'elle continuât à jouer l'évanouissement, pour se dispenser d'entrer en scène. Le cher oncle resta seul avec elle, et on n'eut pas l'air d'y prendre garde dans la maison. Argent et complaisance, voilà la devise qui n'est écrite sur aucune enseigne, mais qui est gravée dans le creur de tous les cabaret iers, logeurs, traiteurs, restaurateurs, et que l'amateur découvre sous ces grandes lettres jaunes ou blanches, annonçant cabivets particuliers.

Tout le inonde sait combien les ligatures sont nuisibles dans tous les temps , £t combien surtout elles sont dangereuses dans l'état oii se trouvait Louison. Le cher oncle, pénétré de cette vérité, s'approcha de la jeune personne , s'empressa d'ôter des jarretières placées sur le genou ; il détacha très-lentement ensuite les rubans du corset. Louison jugeant, à ces soins affectueux et au jeu d'une main dressante, que le ressentiment qu'inspirait le neveu ne s'étendait pas jiisquà elle, Louison crut pouvoir ouvrir ses grands yeux, et les tournant langiiissammcnt sur le parent officieux : — Quoi ! c'est vous, monsieur d Es-

(1) On recevait pour un temps, à Saint-Laîare, de tris-jeunes gens, sur le simple exposé des familles , et on les nommait pensionnaire» On leur faisait prier Dieu quatre heures parjiur, on leur faisait apprendre de mémoire \ Imilalion de Jhm-Chriu,el on les fustigeait vigoureusement soir et matin. Quelquesuns sont devenus fous, et y sont realés pensionnaires le resta de leur vie.

L'HOMME A PROJETS

lival l — Oui, m iiliiiioisrlli' , c'csl imii (|iii vous uiniais ttiuIiouRiil, que vous avez iU<laij;iii> pour suivre un liilutiuiM. — Je vous proteste, monsieur, qu'il m'a attirée hors <les barrières sous un prétexte qui vous eilt aliusé eoinnie moi , et ([u ensuite... — l'oint tie plirases, s'il vous |)lait. Je ne vous en ai que trop fait, et les vôtr<s ne réussiront pas plus que les miennes. \ ous êtes revenue à vous, vous avez soupe, vous n'avez besoin de rien. \ nilà deux lits, ainsi point île seandalc. ("oneliez-\ous , eroyez-nioi , e'est ce que vous pouvez faire de mieux. — ('omment , monsieur , vous prélenilez... — < )ui , mademoiselle, je le prétends. — Et vous erovez que je nu' prèler.ii... — Finissons en deux mots. ^ ons avez deux ans de plus (pie mon neveu : doue vous êtes la séductrice. \ ous avez é];aré un enfant île f imille, vous l'avez ])orlé à voler ses parents et à les fuir : vous s.ivez où cela mène, (^lioisissez de ce j;îte-ei ou de l'autre, et dépèelu'z-voiis.

' l.'ar|;ument était pressant. I.a petite aimait le beau garçon, mais elle aimait encore |dus sa liberté, .le ne m'attendais pas à ce ilénoùment-là, pensait-elle en mettant son bonnet de nuit. (^)u(lle dillVrenee, liélas ! de l'oncle au neveu! Vauilus vanitatum, eût encore dit le père Salomon.

l.e petit Robert, chassé sans un sou, avait gagné la rue, et ne sachant où aller, il s'était couché sur un banc de pierre qu'il avait trouvé assez à propos à l'extérieur de la maison. Il s'était mi:, à pleurer : c'est la première ressource de l'enfance. Hienlôt il avait cessé de pleurer, parce qu'il avait vu que cela ne lui servait a rien. — Ah! disail-il dans l'amertume de son cœur, si j'avais écouté mon ami Hif- "llard, je ne serais pas réduit ii coucher sur une pierre, je ne serais ]>as exposé à mourir de f.iim demain ou un .lulre jour, malheureux projets! .l'avais bien besoin de in'ini;érer d'en faire ! ah ! ah !.. si jamais... ah !... ah !... Et à force de faire ah ! ah ! la bouche ouverte et les bras étendus, Hubert avait fini par s'endormir.

Sans <loMte le beau garçon faisait d'aussi tristes réflexions sur le chemin de ."^aiut-Lazare ; sans doute il n'eût pas pensé au repos pendant cette ]iremière nuit, si désirée, si attrayante auprès de Louison, et qui s'était changée en une nuit de deuil. Il n'en était pas de même du cher oncle, petit homme de cinquante ans , aux joues rubicondes et au ventre rebondi. Son iMcmier succès avait provoqué un sommeil réparateur, et il s'y livrait avec la sécurité que lui inspiraient les droits qu'il venait d acquérir et les précautions qu'il avait prises.

11 s'était endormi très-content de lui-même , mais sa comjiagne était loin d'être satisfaite ; elle ne dormait pas. ^ ive, très-vive, elle aimait le plaisir et elle ne sentait (|ue la dépendance à laquelle les circonstances venaient de la soumettre , et dont un coup d'éclat pouvait .seul la tirer.

(^uel coup imaginer, quel coup tenter? imiter la prude Judith était le plus court et non le plus sûr parti. H n'est jias donné à toutes les femmes de traverser impunément une année ennemie avec la tête de son général dans un sac, et les gens d Evreiix iiouvaient y voir ])Uis cl.iircpie ceux dlloloplierne. I.ouison , d'ailleurs était une bonne fille, qui ne se souciait pas de couper le cou à un homme , qui après tout avait fait ce qu'il avait ])U.

Elle se glisse doucement, très-doucement hors du lit ; elle cherche ses vêtements ; elle commence à s'habiller... Si M. d'Estival s'éveille, elle sera prise de certain besoin que nos élégantes françaises n'aiment pas ù satisfaire dans leur chambre à coucher; s'il ne s'éveille pas, elle verra comment lui échapper.

Elle passe un bas , et |irête roreille ; elle passe sa robe , elle écoute encore ; ^I. d'Estival ronfle toujours. La toilette se termine à travers ces alternatives d'espérances et de craintes. Enhn il ne reste qu'à sortir de la chambre, et pour cela il faut en avoir la clef, que l'oncle prévoyant a mise sous son chevet. Louison avance une main timide, elle retient son haleine, elle cherche, elle tâtonne, elle ne trouve rien. L'imperturbable donneur la favorise enfin ]iar des mouvements répétés, qui semblent indiquer que I instant du réveil n'est pas éloigné, i.ouison tremble de tous ses membres; mais ferme dans son dessein, ille ne cesse de chercher. La bienheureuse clef se trouve enfin au milien du lit, dérangée probablement par l'agréable exercice qui avait précédé le sommeil.

Louison marche sur la pointe du pied ; elle craint de fouler le parquet. Elle va ilroil à la ])0rte, et passe devant la table sur laquelle était l'or destiné à ses plaisirs, et qui avait si promptemeiit changé de mains. Elle s'arrête, elle regarde à la lueur d'une bougie ; elle soupire, l^iissera-l-elle cet or? S'exposera-t-elle à la misère, ou se livrerat-elle il un libertinage ouvert? Partir les mains vides, e'est se réduire ■i l'un ou à l'autre parti. Emporter quelques louis ne lui parait pas un grand crime, car enfin elle a droit à une vacation. Mais on est puni pour prendre dix louis comme pour en emp.irter mille. Où est alors l'inconvénient de tout prendre? et jniis , avec une jolie figure, de l'activité , de l'esprit , on doit faire fortune, et Louison ne manquera pas de rembourser le capital et les intérêts, .\insi, .AL d'Estival n'aura fait que prêter, et tout le monde emprunte.

C.ci admirable raisonnement n'était pas terminé, cpie mademoiselle Louison avait déjà le sac sur le bras, et qu'elle avait fourré adroitement et sans bruit la c'cf dans le trou de la serrure.

Elle ouvre la porte, elle ote la clef, elle se glisse, et n'oulilic pas

de mettre M. d'Estival dans l'impossibilité de la suivre de sitôt : elle l'enferme à double tour. Vive Louison pour la présence d'esprit !

Elle descend rapidement l'escalier , elle traverse la cour plus vite encore, parce qu'elle sait que dans les maisons de poste quelques postillons tlormeiit toujours habillés, en attendant les coureurs de nuit. La grande porte est ouverte selon l'usage; Louison sort, elle rase le mur, elle s'élance, elle court. Des jambes s'embarrassent dans les siennes, quelqu'un tombe sur le pavé. Elle recule, elle retient un cri (pi'.iUait arraclier la frayeur. L'individu culbuté se relève... c'est un eiif.iiil, i^duisoii se r.issiirc ; il s'approche, elle reconnaît Robert.

Le petit la reconnait de son coté. Il veut lui parler; elle lui met une main sur la bouche : ce n'était pas le nidiiient de causer. Il jirésente les siennes en suppliant ; elle conliiiue de marcher, et Robert de la suivre. La ville d'I'.vreiix est grande comme une table de dix couverts ; ils la traversent en un instant, l'un toujours suppliant, l'autre conlimianl à le forcer au silence.

Ils arrivent sous des arbres assez épais, à trente pas de la grande route. Louison pose son sac, s'assied dessus; Robert se met auprès d'elle, et l'explication commence. — Où veux-tu aller, mon ami? — Avec vous, madame. — Je ne sais moi-même où je vais. — N'importe, je ne vous cpiilte pas. — Tu m'embarrasseras, mon petit, et je ne peux le servir en rien. — Je ne vous embarrasserai pas , je vous obéirai. — Helourne plutôt obéir à ta mère, je vais te donner quelques louis... — C'est ce (pie je voulais faire tout à l'heure ; mais ma mère me met au pain sec, et vous me caressez. — Retourne, mon ami, retourne chez ta mère, ])uisque tu as le bonheur de l'avoir, et suis aveuglément ses conseils. — \ ous avez déjà le bras fatigué , madame ; vous êtes à pied, vous ne pouvez porter longtemps ce petit sac. Je le porterai à mon tour, et vous ne renverrez pas Robert après qu'il vous aura rendu service. Madame, ma belle dame, ne me repoussez pas! ne soyez pas insensible à mes prières ! Robert tenait les deux mains de Louison, il les baisait, il les mouillait de ses larmes. — Je ne résiste plus, ditelle; mais nous faisons chacun une faute, toi, de m'aceompagner, et moi de le permettre. Allons, lève-toi, et marchons : nous ne sommes ].'as bien ici.

Louison ne raisonnait pas ainsi dans les bras de son amant, quand la fortune lui souriait, lui présentait l'image du bonheur et lui dérobait l'avenir. L'adversité nous force à descendre dans notre cœur, et nous rend juste envers nous et envers les autres. Louison , inquiète pour elle-même , ne se dissimulait plus le tort qu'elle faisait à Robert ; mais sa raison était toujours soumise à son cœur.

Ils étaient à [leine levés, qu ils entendirent plusieurs chevaux galopant sur le ])avé et venant droit à eux. Ils se jettent dans les terres, ils marchent à travers les champs, et le sac passe fré(jueinnient du bras de Louison sur celui de Piobert, et de Robert à Louison, trop faibles l'un et l'autre pour le porter longtemps.

Le jour commençait à paraître, lorsqu'ils se trouvèrent sur une grande route qui conduisait ils ne savaient oii. Un jeune berger conimeiu^ait à lever les claies de son parc , pour mener paître ses moutons. Louison, excédée de fatigue , l'aborde et lui demande s'il n'y a pas d'auberge dans les environs. — Là , à cent pas, sur le chemin de Rouen , répond le pâtre étonné de voir une belle dame courir à pied à cette heure. — Y est-on bien? — Oh! je le crois, madame : c'est là qu'arrête la diligence de Rouen. — Et quel est ce village , là-bas sur la droite ? — Pacy , madame. — Et quel est le seigneur? — Monsieur d'Amberville.

Louison s'éloigne, et Robert la suit en haletant. 11 ne lève plus les jambes qu'avec peine. Il faut marcher, ou languir là d'inanition, et cette réflexion lui rend des forces.

Ils arrivent à l'auberge. Louison vient de Pacy : elle est attachée à madame d'Amberville ; un cheval de la maison l'a conduite jusqu'à la grande route ; elle vient attendre la diligence de Rouen , et elle va déjeuner en l'attendant. (^)uoi de plus vraisemblable ?

On la fait entrer dans la plus belle chambre , et elle se met à table avec Robert. En allant et venant, 1 hôte la regardait en souriant, et Louison ne voyait dans ce sourire répété cpi'un hommage rendu à ses charmes : Louison se trompait. L'hôte était le filleul de M. d Amberville ; il connaissait la maison et tons les commensaux, et il y avait huit ans qu'il avait assisté aux funérailles de madame la comtesse. Il n'en servait pas Louison avec moins d'exactitude , parce que son argent valait celui d'une femme qui eût dit la vérité.

C'est ainsi que les gens du bon ton ne lèvent pas les épaules lorsqu'ils entendent un fripon d'importance parler probité , une prude s'éehafauder sur sa vertu, un capitaine jurer que c'est à lui seul qu'est dû le gain de dix batailles, un magistrat prolester qu'il a toujours été insensible aux charmes de ses solliciteuses , et cette modération de gens qui savent vivre n'a rien d'étonnant : il eu est si peu qui n'aient à leur tour besoin de l'indulgence des autres !

La diligence se fit bientôt entendre , et un instant après , elle arrêta devant l'auberge. Oiialre voyageurs en descendirent et se disposèrent à déjeuner aussi. C'était un'abbé d'une très-jolie figure, qui avouait qu ii n'avait ]uis le ])etil collet que par amour des bénéfices ; une marchande de modes, très-]iassable encore, et qui avouait avec la même franchise qu'un joli homme est un meulile dont une femme ne peut se passe ; au oflicier (pji s'appliquait le principe de la marchande ; enfin

L'HOMMt; A PROJETS.

(III nKirrIi.'iiiil ilc litriifs i|iii ne iiailail ni île son iiu'liir ni «le s«'s iiiicc'tics, mais (|Mi disait à loiit \enaiit ((n'il avait itc a l'jiris aclittcr iim- cliai;;o ilc si'crrliiiiT du roi, pour faire entrer ses pctils-enfants ii Malte avec ^lis|H^n$e.

l'oint (le voilures |mbli(|ues (|ui n'aient un ori!;iual servant auv plaisirs (les aulr(S. I e uiaieliand de biviils ilait le plastnm de l'ollieicr et de l'ablx-, l()rs(|ii'ils ne cajolaient pas la niaicliaiidr de modes, i|iii leur répondait à tous deu\ avec esprit et vivacitt- , et (pii n'attendait peutêtre (|ue la eoueliée pour mieux faire.

l/aspect de mademoiselle l.oiiisou cliaiii;ea tous les projets. 1,'oflicier s'allacli.i evelusivement à elle; la marcliande de modes se trouva réduite .1 sou al)l)é, et ne s'en plair;nil pas : une connaisseuse sait ce que vaut un alilié. I.e mareliand de liœiifs causa avec Uobert, dont l'esprit était précisément à sa jiortée. On ne s'ennuyait pas, on allait ijiMiul train, cl on ne (Mévoyait rien de l'àclieiiv.

Laissons rouler la diligence, et retournons un moment à Paris, ^oiis avons laissé le petit Killlaid dans les Cliaiups-Elysées, les bras étendus vers sou ami , qui courait , juclié sur la malle des jeunes amants.

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