‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 268 sur 379 · V. — Retournons à la diligence · texte numérisé non relu

V. — Retournons à la diligence

Louison écoutait, avec beaucoup d'intérêt, les douccui's que lui débitait l'officier. Elle l'avait toisé d'un coup d'oeil : c'est toujours par là que commence une femme quia de l'usage, et l'examen avait valu au jeune homme un surcroit d'attention.

Il attaquait, Louison se défendait , et elle grillait de se rendre. Elle n'opposait )^us que cette molle résistance qui préparc une défaite. Le jour tombait, on approchait de Rouen, et il est facile de prévoir les suites dune pareille conversation.

Tout à coup on entend mie voix forte crier : Arrête , arrête! Les poslilliiiis uliéiûeiit. .Soiil-ce des voleurs, ou la justice est-elle à \h

reclicrclie de «pielqu'un de ceux qui se sont réunis sans se connaître, el'qiii vont se quitter sans se regretter?

L'abbé pâlit, parce qu'il était poltron... comnic un abbé.

La marchande de modes pâlit, parce qu'elle était femme.

Louison pâlit, parce qu'elle n'avait pas la conscience nette.

Le marchand de bœufs pâlit, parce qu'il avait une sacoche passablement garnie.

Robert pâlit, parce qu'il craignait d'être reconduit à l'école.

L'olïicier les ]n'a tous sous sa protection, parce qu'il était brave.

La portière s'ouvre : c'est M. d'Estival qui se présente.

Il s'était éveillé, étendant les bras et cherchant sa Louison. Etonné de ne pas la trouver, il s'était mis sur son séant, et sa première remarque fut que son sac était disparu avec la belle. Louison lui plaisait beaucou]! ; mais il tenait plus encore à ses espèces, et il lui semblait que mille louis pour une nuit , c'était payer un peu cher.

Il s'était levé. 11 avait tant frappé à sa porte, qu'enfin on était venu lui ouvrir. 11 avait envoyé chercher des chevaux de poste, et pendant qu'on les mettait à sa voiture , il s'habillait et réfléchissait au parti qu'il allait prendre.

Il n'était jias ])rol>able que Louison fût retournée à Paris. Elle y était connue, et la police sait y trouver ceux même qu'on ne connaît pas. Il n'était pas probable qu'elle eût pris des chemins de traverse, à pied, chargée d'un sac qui devait donner des soupçons. Il était plus vraisemblable qu'elle avait trouvé quelque occasion pour Rouen, d'oii elle irait au Havre s'embarquer pour l'Angleterre. Ainsi raisonnait M. d'Estival , et il raisonnait juste.

Il avait fait partir un courrier cn avant. Il payait bien les guides ; il allait comme le vent, et il ne lui avaitfallu que quatre heures pour rejoindre la diligence. Il s'était proposé d'abord delà suivre jusqu'au bureau, d'examiner ceux qui en descendraient, et défaire arrêter Louison, si elle s'y trouvait. Cette mesure était sage; mais l'impatience de se remettre cn possession de sa belle et de son sac , et cette fatalité qui fait échouer les vains projets des hommes... Vanitas vanilatuin !

— Mademoiselle Louison est-elle ici? — Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Louison? reprit loBicier. — Monsieur, c'est une jolie fille qui m emporte mille louis, à qui je veux bien pardonner pour la dernière fois, si elle veut s'arranger franchement avec moi. Les mille louis firent ouvrir les oreilles à l'officier. — Il n'y a pas ici de Louison , fermez la portière , et fouette , cocher! — Pardonnez-moi , monsieur, mademoiselle Louison est là , à côté de vous, une main dans la vôtre. Je la reconnais à merveille à la lueur du crépuscule, — Madame est mon épouse, monsieur. Allez rêver plus loin. — Ah ! elle est votre épouse, monsieur? et mon argent est sans doute aussi à vous, ce sac qui est là-bas , dans le coin? — C'est une partie de la masse du régiment ; c'est une somme destinée aux remontes. — Le prouveriez-vous, monsieur? — Faquin, prouveriez-vous le contraire? — Qui êtes-vous, monsieur, qui me parlez ainsi? — Hé ! morbleu, qui êtes-vous, vousmême? — Je suis d Estival, fermier général, et même honnête homme.

— Attendez, je vais vous parler à l'oreille.

L'oflicier saute à terre et tire le cher oncle à l'écart. — Vous portez une épée. — Depuis trente-deux ans, monsieur. — Flambcrge au vent , et en garde ! — Mais je ne me bats jamais. — Vous vous battrez. — Cela vous plaît à dire. — Vous vous tairez donc ? — Comme il vous plaira. — Ici et ailleurs? — Soit. — Votre parole d'honneur.

— Je vous la donne. — Si \ous y manquez, j'irai vous chercher jusqu'au tapis vert, et je vous couperai la figure en présence de tous vos confrères. Vous vous nommez d Estival : je ne l'oublierai piis.

Et en parlant ainsi , M. l'oflicier faisait siffler son épée nue autour du corps tremblant du pauvre financier. Il n'en fallait pas tant pour lui imposer silence. Il se relira les mains jointes, les genoux ployés, marchant à reculons jusqu'à si voiture, dans laquelle il remonta, et il reprit aussitôt le chemin de Paris.

Il retrouva l'usage de ses sens dès qu'il fut éloigné de son ofTicier. Il pensa qu'en le désignant aux bureaux de la guerre par sou uniforme, sa taille, son âge, il serait facile d'en obtenir justice , mais il réfléchit eu même temps que sa position n'était plus celle où il se trouvait en arrivant à Evreux. C'était un oncle justement irrité des déportemeuts de son neveu, et qui le faisait arrêter pour prévenir les suites de sou libertinage : quoi de plus moral? Ici, d'Estival n'était qu'un vient libertin qui courait après une fille et de l'argent qu'elle lui avait escroqué. L'affaire ferait du bruit, les rieurs ne seraient pas de son côté, cl madame d'Estival n'était pas endurante. C'était une fille de qualité, sans fortune , qui avait daigné descendre jusqu'à lui, qui avait pris dans sa maison le ton le plus tranchant, et qui ne lui permettait qu'une fois l'an d'user de ses droits de mari. Le pauvre d Estival crut qu'il était prudent de se taire; mais il résolut de se venger sur son neveu de cette série de disgrâces. En effet, il l'eût laissé jusqu'à sa m.ijorité à Saint-Lazare, si madame , qui avait des vues sur lui, n'eût exigé sa liberté après un mois do détention.

La marchande de modes et l'abbé trouvaient un peu extraordinaire que M. l'oflicier eût retrouvé tout à coup sa femme, qu'il n'avait point paru connaître au déjeuner, et à l.iquellc il faisait la cour d'une manière qui n'annonçait pas les habitudes conjugales, lorsiiue M. d'Estival parut. Cependant , connue il est toujours prudent de ne pas se

L'HOMMI. A PROJirrs.

liniiri;cols, l'iihlu' pour m- ciiclicr, If rcciiilcur poni' vt'iiilre SL'i:rfcti'iiii'iil

If iiioliiliLT i-t Ici iii.ircliiiiiiliso ilc l.i iiiiHlciist- ; iiu'oii |iri'ii(luit lii

pontL' jusqu'il II lliivru; qu'on (luiiiiviiiit uiiii|UniiU- louis ii un |ièclii-ui' «..: ..u^ui.» .:i r-.....i..i^...^..». ii :A..t .... a ■..■ .1 ii ;«

iiificr (les iilT,iiu.-i il'iiii l;i|i;i|;iur , tt qu'il fliil l'C^ii ii in.nl.iiiir il ;'i l'iililié que rolliiiti' fut un non l't'iioux il» l.onison, ili voulmnil tiivn avoir l'air de croire lu fiibU- assi-i mal arranui'i- qu'il leur ilOltilii li vc siijit. Le niuiclianil ilc ba'ufs s'ciiilorniit pour s'éjparuni'r l.i ptilie île ptnstr. Robert ouvrait les yenv et les oreilles : il eroyait sa compagne mariée an beau jeune homme avec qui il avait couru la ponte. Il n'y comprenait rien.

Loniiun, à ijui lollicier venait île rendre nn service siijnalt', ne pouvait lui donMi r un démenti sans blesser ;i la l'oi.s la reconnaissance et son co'ur. l.onison sentait l'avant.ijje de marcher ii l'avenir ii I ou\bre de cette ridoutable épée ; l.onison tnlin , consentant à passer pour l'poiise, ne pouvait plus se dispenser dajjir en consé(|uenee elelle bénissait la force des circonstances qui supprimaient les simagrées. ICIle et son uOiiMcr étaient parfailement d'accord avant d'arriver il Uonen , et ils ne se doutaient pas que la marcliande de modes et l'abbé tussent arraiijjés de leur coté. Le petit collet donne une adresse, une dissiinul.^lion!... Souvent une petite lille n'eiileiid rien ii un coup d'ueil , ne sent |us 1 intention d'une pression du genou ou du bout du pied; nniis une niarcliande île modes de trente ans!,..

On arrive au bureau des diligences ; on s'em]iresse , on descend : personne n'a de temps à peidre. Louison s'étonne un peu en voyant son oDicier mettre ses épaulettes dans sa poclie et elle ne peut s'enipâclier de lui en demander la raison. Il lui déclare franclieinent qu'il n'a p.is le droit de les porter; mais qu'il n'en est pas moins un liouiine d'importance, maréchal des logis et recruteur sur les quais de Uoiien. Lonison l'ait d'abord la grimace; mais elle réfléchit ù linstant qu'il était Irès-doutcuv qu'un otl'icier l'épousât tout ii fait, et (pi'uue lille un peu hasardée, mais fraiclic cl jolie, de plus propriétaire de mille louis, est un parti brillant pour un recruteur. Or, il n'est pas de lille faible qui ne désire remonter au rang des fedlines estimables.

Notre recruteur habitait un modeste cabinet aux environs de la rivière. Il ne jugea point à propos de conduire sa nouvelle conquête dans ce réduit : il était bien aise de lui donner une cerlaine idée de sa magniricence... c'est elle qui devait payer. Il la conduisit à la meilleure auberge de Rouen. 11 s'était galamment chargé des espèces et il avait donné son paquet ù Kobert.

La marchande de modes était assez embarrassée. Elle craignait de conduire son abbé chez elle, à cause de ses demoiselles, qui pouvaient jaser; elle craignait , par la même raison , d'être reconnue dans une auberge et ses craintes étaient fondées. Les caquets auraient donné de l'humeur à certain président au parlement, qui l'entretenait assez bien, et qui. pour être tout à fait à son aise, avait procuré au mari un emploi lucratif dans nos colonies.

Cependant son abbé ne pouvait ^introduire au séminaire, et il fallait se décider à quelque chose. Femme galante n'est pas longtemps embarrassée. Celle-ci couvre sa tète et ses épaules d'une énorme machine faite de taffetas et de baleines , et qu'on nommait alors une calèche. Elle court après l'officier; elle prend en riant aux éclats le bras dont il pouvait disposer; elle conseille à l'abbé de marcher seul, pour éviter le scandale, et ils entrent tous ensemble à l'auberge.

Personne ne s'entend aussi facilement que ceux qui ont les mêmes goûts et qui font les mêmes folies. Le recruteur se chargea de commander le souper, de l'arrangement des lits, et pendant qu on disposait tout, la marchande de modes s'était étendue sur un sofa, et avait ajouté à la précaution de la calèche celle d'un grand mouchoir blanc dont elle se couvrait le visage en se plaignant d'un mal de dents alTreuï.

Les filles de chambre , qui allaient et venaient, terminèrent enlin leur service et permirent aux quatre amants de se mettre à leur aise. L'ardent abbé dénoua, arracha le ruban de la calèche, embrassa sa divinité et lui présenta la main. Le recruteur plaça .<a Louison ; Robert prit la place qui restait et on commença k soujicr gaiement.

Chacun, occupé de ses affaires, ne pensait pas ii ce petit Robert, qui entendait , qui voyait bien des choses qu'il n';ivait encore vues ni entendues. Il lui parut très-joli de faire l'amour, et, sans savoir encore précisément ce que c'était , il n'en forma pas moins le projet d'avoir une maîtresse aussitôt qu'il le pourrait.

On allait se retirer et procéder il la consommation de deux mariages qui n'étaient encore qri'ébauchés, lorsqu'il passa par la tête de la marchande de modes de réfléchir au lendemain. .\ dix heures du soir, c est beaucoup qu'une nuit heureuse ; c'est peu de chose à six heures du matin : l'égrillarde avait éprouvé cela, et elle jugeait assez bien de son petit abbé pour croire qu il lui conviendrait au moins trois mois. Elle prononça que i\l. le maréchal des logisdevait s'indignordc n'èlrc pas au moins sous-lieutenant ; ej que ce qu'il avait de mieux à faire était de déserter; que Louison ne serait jamais en sûreté en France , et que ce qu'elle pouvait faire de mieux élaitde s'expatrier; que l'abbé, qui aimait les femmes et qui avait raison , finirait cependant par se faire enfermer , et que ce qu il avait de mieux ii faire était d'apostasier; que , liée elle-même ii un président passablement libertin, mais qui n'était que cela, ce qu'elle avait de mieux à faire était de l'abandonner h sa bonne ou .i sa mauvaise fortune. Ces observations furent trouvées très-judicieuses par des têtes déjà un ])eu échauffées par le bon vin; en conséquence , et après une discussion assez bruyante, il fat arrêté à l'unanimité :

t^uc le recruteur et l'abbé se procureraient le lendemain des habits

t que

liuniL jiii.i|u ..Il iiiivtv, t|(i 1,11 iiuiiiieiaii uiiiipiiiiiie luui*. ,1 uii puciieu qui passerait fraiuliileutemenl la Huciété en Anglelerre; (ju'on lèverai avec les fond» communs un stijierbe inagusin de modes il Londres, qiiL Louison attirerait les ehalunds par se» churmeH juiqu'li re qu'elle tût travailler; ipie le recruteur et l'abbé leraient au fond ranionr à leur» femmes, et, pour la forme, les yeiu doux aux douairières qui fiéquenteraieiit la boutique; que Robert porter.iit en - ille, d'abonl les adresses et ensuite les bonnets , pourdunner de la maison une opinion de déeeiin- que n'obliennent jamais les marchandes de modes , qui font trotter di' jolies filles, ordinairement très-eomplaisantes.

Le quatuor, déjii ivre d'espérances, .sedivis;i pour prendre un avantgoût des délires dont un plan aussi sage que lucratif assurait la continuité... y'auilns vanilaluml

Page 1