VII. — Départ de Rouen
Notre pauvre Robert parait irrévocablement lié à une pons, qui tloi\ent in |U'U tie temps Itii eoMimuhii|iu'r de ne lui ilonneioiit p.is l'exemple d'une vertu. I a Prov bonne étoile , ne le lireronl-elles pas de leurs mains? se mêlent pas de nos aflaires, et la Providence...
De nuinieni en moment le petit ru|;ilif se croyait plus à faire; aller et venir it volonté; n'avoir d'autre obli|;a trouver au\ heures des repas, oblii;ation à laquelle nous ment un bon appétit ; bonne chère, bon vin ; quelques e demoiselle Louison ; avec cela, un paresseux gourmand | la vie.
' troupe de fris vices, et (|ui idenee , ou sa Les étoiles ne
heureux. Rien lion que de se soumet lacilearesses de ma- |ieut supporter
Le cher oncle d'Estival.
Le recruteur ne perdit pas un moment, et partout il trouva des facilités. La ville de Rouen a sa fripiric, qui ne vaut pas cell'j de Paris, mais oii on peut cependant se donnera bon compte une tournure d'iionnèle homme, et c'est par li» que Uellc-Pointe coinnu'uça. Il se rendit ensuite chez le consiiller et le président, auxquels il fil valoir le soin qu'il avait pris de se mettre décemment, pour qu'on ne soupronuàt point leurs relations avec des recruteurs. Ces messieurs kilbutièrent mie espèce de remercîment, et comptèrent les espèces en faisant la grimace.
Belle-Pointe, qui était plaisant parfois, leur fit observer, en mettant leur or dans sa poche, que lorsqu'on doit rcvcmple de la décence, et qu'on veut être libertin, il faut s'attendre à certains accidents qui tournent toujours au profit de ceux qui n'ont rien i» perdre. Le président et le conseiller eussent payé le double pour le petit plaisir de faire pendre l'observateur ; mais ils n'avaient pour eux que le fond, la forme leur manquait, et alors, comme aujourd'hui, la forme emportait le fond.
Madame du Rézeau, très-sùre que de quatre jours jours son président n'aurait de velléités, avait commencé par écarter les témoins au moyen d'une sotte querelle intentée à ses filles de boutique. Celles-^i, assez jolies pour compter sur la Providence, qui se composait pour elles des ofliciers de la garnison et des clercs de procureurs avaient fait aussitôt leur malle dans un mouchoir, et étaient parties gaiement, persuadées que jamais elles ne pourraient manquer de rien.
Belle-Pointe , maitre du terrain, fondit dans la boutique, à la tête d'une douzaine d'escrocs et de coquines qui n'avaient pas précisément mérité la corde , mais qui étaient dignes d'être admis dans l'intimité d'un recruteur.
11 leur parla en ces termes : — Canailles, je vous ai souvent fait* faire de bonnes affaires, parce que vous m'en avez procuré d'excellentes. Ce qu'il y a ici vous convient à tous; mais je suis l'ami de madame, j'entends que vous vous comportiez en honnêtes gens, et vous payerez les choses les deux tiers de ce qu'elles valent. Mesdemoiselles qui avez des bonnets sales et des rubans reteinls, vous les changerez contre du neuf. Toi qui as gagné il y a huit jours cent
ciiiijuanle louis à un iii|;aud, et ipii lu- possèdes qu'un habit assez propre, tu prendr.is le lii, |., loiniiiode, les deux glaces, et les six chaises d'aeajoii. Toi, qui, pour l.iire mourir de faim les mallieurcnx à qui tii prèles sur gai;es, es intéressé ii donner a Ion taudis un Citérieur décent, lu prendras ces riiliau» de lalVi-l.is, ee secrétaire , celte ollomaiie , ces fiiilruils el le linge de lil et île table. Toi qui vis aux dépeii.ides eufinls île famille, qiir lu uiènes à grands pas à .Saint-Vuii ou à liieêlre, et qui dois finir au iiiiilns par les galères, lu prendras res habits noirs et ces perruques, dont tu n'as que faire, j'en conviens; mais je le veux ainsi.
.le vais fixer le prix de Ions ces objets.
— Mais, monsieur lielle-Poiiile, dit le prêteur sur gages, il est clair que madame méilile une banqueroute frauduleuse , ou une fufue, et en pareil cas, vous savez qu'il n'est pas d'usage de payer les choses... — L'usatje est fait pour le 7iie//ris du foiip. Paye, faquin ! (Jii'on lise les éliquetles que je nielsii chaque objet, qu'on paye, et qu'on xienne ciileveree soirdeux heures après le coucher du soleil. — Mais, monsieur Ik'lle-Pointe... — Aimez-vous mieux que j'aille vous déiioiicer à la police? \ ous sa\c7. qu'elle a des bontés pour moi depuis l'aventure de let inspecteur que j'ai (ait boire pour 1 enrôler, cl le rendre graluiteniinl il son chef.
("elle menace fit trembler l'auditoire, sur lequel Belle-Pointe exerça dès ce moment un empire absolu.
L'argent palpé, les acquéreurs sortis, Bellc-Pointc ferma la porte, l't emiiieua inadanie du Iléziau ii raiibeii;c, sans s'inquiéter de quelle manière ils se niellraient en possession du mobilier acheté. Un fripon n'est fidèle à ses semblables qu'autant qu'il eu a encore besoin, cl Ijelle-Poiute couiptail sortir de Rouen d.ins deux heures, et n'y rentrer jamais. Il ne restait plus, enefl'et, qu une voilure à louer, el l'abbé il liavestir.
M . Belle-Pointe avec les préteurs sur gages.
Le bon vin donne des idées heureuses. Bclle-Poinlc pensa en déjeunant que l'abbé, venant d Elanipes , pour entrer au séminaire de Rouen, n'était connu de personne en Àormaudie; que son babil et son petit air modeste donneraient une sorte de considération à la troupe; i^u'il faudrait même \'cnf roquer, s'il ne l'était pas; que de Rouen au Havre il serait... le jour le neveu de madame du Rézea^i, qui jouerait la retenue el la dévotion... autant qu'elle le pourrait.
Après ces derniers arrangements, Itelle-Pointe fit, eu présence des sociétaires, l'agréable récapitulation des fonds de la société.
Environ 23,000 livres, provenant de >I. d'iistival, ci 23,000 liv.
Escroqué au président par madame du Rézeau, (l.noii livres, ci C,000
Escroqué, par lui Relie-Pointe, au président et au conseiller-clerc, 10,000 livres, ci 10,000
Escroqué à des escrocs, par vente de mobilier, 3,000 livres , ci 3,000
Total 12,000 liv.
L'HOMME A PROJETS
Tous U's iiicnibri's lU- lu socit^lé se l't'jouiiTiit à l'uspcct Uo cotte soiiiiiii' hès-ruiidcUtte, et qui ne leur coùtuil pus clicr, et tous scntireiil qu'il n'y aviiii jus de temps ii perdie pour suivre leurs projets , p.iree qu'enlin M. d'Lsiivul pi)urr;iit fuire quelque nouvelle tentative, ; les membres du parlement essayer qucl(|ue coup de dessous, et les acquéreurs du uiubilicr s'étonner de voir la maison dejnadanie du lU'zeau fermée, lielle-l'ointe, qui avait lout mené, était de tous celui qui risqu.iit le moins, parce que son régiment était à Itesaiieon, qu'il était son muitre h Houen, et ipie la police de ce temps-lii fermait les yeux sur cert.iius tours de p.isse passe des recruteurs qui avaient l'adresse de procurer île beau\ luuumesau roi.
(Convaincu cependant de la nécessité de disparaître avec ceux auxquels l'aK.ieliaient I intérêt et l'amour, Hellc-Pointe alla sur-le-cliamp s'arranger avec nu loueur de carrosses, de chez qui il revint dans une bonne berline tirée par deux vigoureux chevaux.
La vache reçut les elYets de corps de la société, qui ne ressemblaient pas mal il ceux d'une troupe de comédiens ambulants. Une épée et des rabats, des dentelles et des souliers, des chapeaux il plumes et des eliemises sales : il ne maïupiait (pi'un singe et un perroquet.
Ou allait monter en voiture avec la sécurité de lyens qui comptent m.cihiserla fortune; mais ici devait commencer le chapitre des accidents : celui-là est long pour bien du monde.
I.e père de notre petit abbé n'avait pas préféré sans raison le sémin;!ire de Houen à celui de Saint-Sulpice. Le supérieur des Lazaristes de lumen était son frère, et il y avait lieu d'espérer cju'il surveillerait la ennduite du jeune homme, et qu'il pousserait ses études avec jdus de soins que ne lui en eût vraisemblablement accordé un étranger.
Le papa avait conduit jusqu'à Paris l'enfant précieux destiné à être un jour l'un des flambtaiixdc la sainte l'glise; il l'avait mis dans la diligi uce, après lui avoir donné sa bénédiction, et lui avoir recommandé d'.ixoir toujours devant lui la crainte de Uieu.
L'enfant avait promis tout ce que le papa demandait, et en ciit tenu quelque chose, si le diable, sous la figure de madame duRézeau, n'eût combattu la grâce sutiisante qui linit par ne pas suffire.
La diligence jiartie , une larme paternelle furtivement essuyée, le cher père avait pensé qu'il ferait bien de prévenir son cher frère de larrivéc de son cher fils, et il avait pris chez le premier épicier la feuille de papier à lettre et le pain à cacheter. H était entré au premier café, oii il avait écrit longuement en |irenant un petit verre.
L'épitre avait été jetée dans la biùte, précisément une demi-heure après l'expédition des paquets; ce cpii fit que le cher oncle ne l'avait reçue que vingt-quatre heures après l'arrivée du cher neveu.
Le Lazariste était nn bon homme , qui ne s entendait qu à mener son séminaire, qui le menait bien, qui sortait j eu, et qui, hors de son enceinte, ressemblait assez à un voyageur égaré dans uu bois.
Il était allé au\ diligences, et, la lettre de son frère à la main, il avait demandé son neveu, comme il eût réclamé une somme expédiée par la poste. On lui avait répondu qu'on ne trouvait pas les voyageurs à bureau restant ; que tel nom était eft'ectivement porté sur la feuille, mais que l'individu et sa valise n'étaient plus au bureau. Lécher oncle s'inquiète; il ne comprend pas comment son neveu, très-simple et très-pur, à ce que disiiit sou |)ère, ne s'est pas fait conduire au séminaire, et il se décide à le chercher dans les auberges, dans les cafés, dans les bouchons.
Après mille et une couines, et autant d informations inutiles, le bonhomme entra enfin dans la cour de notre auberge, devant laquelle il était passé dix fois, ne supposant pas qu'un enfant, qui n'avait d'argent que ce qu'il lui en fallait pour se conduire, pût s'être logé dans nne maison d une telle apparence.
Les premiers objets qu'il aperçoit près de la berline , sont deux femmes très-éveillées, très-jolies, et il baissf les yeux. Il les relève ceprndant, parce qu'il sait que les yeux baissés, on ne trouve que des épingles. Les siens se portent sur uu jeune homme de bonne mine , qu'il va aborder et questionner, le dos courbé et le chapeau à la main, lorsqu'il voit à quatre pas l'Amour en clievcus ronds et en petit coUcl. ]l apjiellc 1 abbé par son nom ; l'abbé se tourne, et frémit en reconnaissant l'uiiiforiiie de Sarnt-Lazarc.
Le jeune homme de bonne mine était M. IJelle-Pointe , qui n'avait rien perdu de cette scène préliminaire, et qui prévit aussitôt quel dénoùment elle pouvait amener. 11 prit le cher oncle à part.
— Monsieur, j'ai mange ici h table d'hôte avec ce petit abbé qui parait vous intéresser, qui n'a pas de vices, et qui n'est retenu ici que par les attraits de cette d.mie que vous voyez là-bas , que je citiis trèssage, et qui n'en est que plus dangereuse jjour ce jeune homme. 11 nous a confié qu'il devait entrer au séminaire de celle ville, dont son oncle est supérieur. — Cet oncle , monsieur, c'est moi. — Moi, monsieur, je suis notaire apostolique, et je ne néglige aucune occasion d'être utile au clergé. J'allais vous trouver et vous instruire de ce qui se passe. Vous voilà : entendons-nous sur les moyens de ramener votre neveu à la résipiscence. — .Mois, monsieur, rien ne me parait plus simple. Je vais me nommer, lui ordonner de me suivre, et lui infliger une |.énilencc de huit jours pour avoir levé un œil iirofane sur ni.'id une. — IVon , monsieur, non , ce n'est pas cela qu'il faut faire. La tète de votre neveu est montée. Il jiourrait joindre à des torts jusqu'ici assez légers le tort plus grave delà désobéissance ; et quellcsse-
raicnt vos ressources si votre autorité était méconnue? — Vous avez raison. — Retirez-vous. Je vais lui proposer une promenade... — Mais, monsieur... — llelirez-vous. Il ne connaît pas la ville... — Mais, monsieur... — lîelirez-voiis. Je le conduirai au séminaire; j'y entrerai sous un prétexte quelconque; il me suivra, je le consignerai au ]>ortier; vous paraîtrez; une remontrance douce et l'absence de l'objet aimé feront le reste. — Ah ! monsieur, que de remercîmeiits!... — Vous ne m'en devez aucun, je vous assure. J'ai un fils, monsieur, qui dans quelques années peut-être aura besoin à son tour d'un ami sage et prudent.. . — Vous le destinez à 1 église ? — O'est , je crois , l'étit le |)lus parfait. — Avec quel plaisir je vous rendrais ce que vous faites aujourd'hui pour moi! — Retirez-vous donc, n'ayons pas l'air d'intelligence. — Je me retire, monsieur, et je vais vous attendre,
Va-t'eii voir s'ils viennent , Jean !
Belle-Pointe saute sur une roue ; il ouvre la vache; il prend au hasard une robe, un bonnet et des souliers de femme: — Louison, l'abbé , suivez-moi : il n'y pas un instant à perdre.
Il remonte avec eux dans sa chambre. — Mademoiselle , faites-moi en deux tours de main une jolie fille de ce beau gareon-là. On jette la calotte dans un coin , le rabat dans un autre , le manteau et l'habit au feu. On détache les épingles noires, ou transforme la couronne de cheveux en chignon, on couvre le fer-à-cheval du bonnet, un peu de travers, mais qu'importe? L'abbé s'enfile dans la robe; Louison chausse un pied, Belle-Pointe l'autre. Il les prend tous deux, il les pousse devant lui jusque dans la voiture; madame duRézeau s élance; le recruteur la suit , la portière se ferme. Les voilà partis.
Vlll» — Jusqu'où iront-ils?
Après le plaisir de manger l'argent des dupes qu'on a faites, le plus piquant est de s'en moquer, jiour d'honnêtes gens comme ceux qui roulaient dans la berline. Aussi Louison, Belle-Pointe et madame du Rézeau ne cessaient de rire et de !\L d'Estival et de sa pacifique épée, et du président et de sa perruque, et du conseiller-clcrcct de sa continence, et des petites actrices honspillées et non payées, et des coquins qui a\ aient acheté des meubles dont |)robablenient ils n'auraient jamais rien , et du Lazariste qui attendait son neveu au séminaire. Les éclats de rire n'étaient interrompus que ])ar des baisers donnés par Belle-Pointe à Louison, et par madame du Rézeau à son abbé, qui ne les recevait plus avec la même sensualité depuis que Louison la curieuse avait bien voulu lui servir d'objet de comparaison. Robert riait quand il xoyait rire , et il eiàt volontiers baisé s'il eût eu sa baiseusc , car son entendement se perfectionnait d'heure en heure , et puis nous apportons en naissant certain je ne sais quoi que les bonnes gens appellent péché originel, dont on nous purge, pour un petit écu et des dragées, avec un peu d'eau et un grain de sel , qui n'empêchent pas le péché originel de devenir mortel et de .se multiplier à l'infini jusqu'à ce que nous devenions saints par l'impuissance de pécher.
En riant et en baisant, la troupe joyeuse arriva dans la capitale d'un ancien royaume, bien supérieur à l'empire des Assyriens, car Babylone est perdue sous les ronces , et Ivetot est plus florissant que jamais.
Je sais que l'histoire ne place aucun roi d'Ivetot à côté de Sémiramis , je ne sais même si elle nous a transmis le nom d'un de ses illustres souverains ; mais je sais qu'un village djbout vaut mieux que cent villes ruinées.
Kos voyageurs ne se souciaient pas de s'arrêter dans cette ville, qui n'olïre à 1 étranger aucun monument digue de sa renommée. Ils avaient d'ailleurs pour suivre leur route de bonnes raisons, détaillées dans le chapitre précédent.
Leur cocher avait les siennes pour arrêter. Seschevaui et lui avaient besoin de dîner, et partout on est soumis aux fantaisies d'un cocher de louage, qui trotte ou va le pas qui descend pour monter une côte ou s'arrête pour boire le petit coup. On crie, on tempête, on n'entend rien. A une demi-lleue des barrières, il est absolu comme un capitaine de vaisseau au sortir de la rade. Il n'y a de différence que dans la forme , et l'on sait bon gré au cocher qui veut bien mettre dans les siennes un peu d'aménité.
ll'fallut donc dîner à Ivetot, et l'on dîna si bien qu'il était trèstard lorsqu'on arriva à liolbec.
11 eût été fort agréable d'entrer au Havre la nuit, de n'être remarqué de personne, de vaquer le lendemain à ses afl'aires, comme si on eût élé dans la ville depuis trois mois; mais l'inlraitablc cocher prétendit que ses cheviuix ne pouvaient aller plus loin.
On arrangea le coucher comme la veille, à cette différence près que l'abîié avait eu pour la forme son cabinet particulier, et que madame du Ri'zcau venait tout simplement de se faire donner un lit pour elle et sa nièce, parce qu'elle avait peur. La nièce avait regardé en soupirant Louison, qui se retirait avec Belle-Pointe; mais à dix-huit ans l'objet présent est toujours préféré, et la tante en fit la douce expérience. Du reste, pas d événements jusqu'au lendemain que ceux que vous pouvez prévoir, et dont une plume chaste ne parle jamais.
Il était environ midi lorsqu'on arriva^ au Havre. C'est l'heure où les oisifs et les curieux courent les rues d'une ville tumultueuse et
L'HOMME A PnOJRTS.
bniyaiile. L'iiiilicnji' où s'aiifla lu beilinc t'tait sur If quai. Klle lui aussitôt nitourie d'uiu' raii' il'lioiiuucs qu'où trouve |Kirluut et (|u il Paris ou iiouimi' iKs haduuils. Hclii'-roiule M'util la iitScussité d'iuspirir (le la cuiisiiU'ratioii jiour éviter les questuius ilaiiijt'reuscs et le bavarilajïo. 11 savait que l'aihuiratioii evelul le raisuuueiueut, et voilà pourquoi ou aduiiiait en I7:I4 tles );eiis qui u eussent pas soutenu l'evaiueii île la raison. Notre lU'serleur n'avait pas oublié qu'un petit abbé, prêt ii monter en voilure .*! Uouen, avait été reniplaeé par une ilenioisrlle tombée tli's nues, et jiour prévenir nue iuiliscrétion il paya .ui eoelier le double du prix eonvenu, h condition tpi'il sortirait à i'inst.fut même de la ville. Il jeta «ne poi|;iu'e de monnaie blanelie îi quelques |;neuv qui le serraient de près el (|ui l'appelèrent iiionfei- (/ni'ur. 11 demanda le bel appartement et commanda un jjrand diiier. Il monta l'escalier, les épaules élevées, l'air dédai);neuv, questionnant siins cesse et n'allendant pas la réponse. Les observateurs se retirèrent persuadés (pie les arrivants étaient des personna|;es d'importance, et les égards de l'bijtelier furent en proportion de la dépense qu'on annon(-ait devoir faire. Tout était prévu, tout allait de suituj que ]U'nsez-vous qu'on eAt à craindre?
A l'un des balcons qui donnaient sur le port , était un clief d'escadre nommé capitaine général de la Martinique et des îles voisines. Il n'allendait qu'un vent favorable pour s'embarquera bord de la frégate la Miuenr, (pi'ou avait frétée îu Havre pour le porter à son nouveau gouvernement.
Il était ditlieile .'l nos aventuriers d'en imposer ù ini bomnie qui tenait à la première noblesse et qui avait le ton le plus distingué. La grandeur un peu gauclie de M. Belle-Pointe , l'air assez bourgeois des (lames, quelques tournures de phrase qui n'annonçaient pas une éducation soignée , une voiture, du louage enfin , ne s'accordaicDt pas avec les prétentions qu'afficbait la petite société.
Cependant, comme la beauté exerce |)artout un empire indépendant du rang, ÎM. d'iîstouville avait lorgné la petite nièce qui descendait de voilure, et qui lui avait paru assez bien pour qu'il s'empressât de passer h une croisée qui ouvrait sur la cour. '
Ce second evamen fut plus favorable encore k la prétendue demoiselle, et messieurs les marins ne connaissent guère de l'amour que la jouissance. La rapidité de leurs courses, l'incertitude du lendemain, leur font dédaigner ces préliminaires si séduisants pour nous habitants des cités, et qui jiourtant ne sont pns d une nécessité indispensable. M.d'Estouvillc, qui pouvait s'embarquer le soir, le jour même, crut n'avoir pas de temps h perdre, et pouvoir brusquer l'aventure avec des femmes cpi'il jugeait d'une condition très-inférieure à la sienne.
Ln conséquence, il envoya son valet de chambre saluer de sa part les dames et leur demander la permission de se présenter chez elles.
11 était difficile qu'elles se refusassent à l'honneur que voulait leur faire un oOicier général , cordon rouge , gouverneur de quatre à cinq colonies, et le valet de chambre n'avait oublié aucune qualité.
M. d'Estouville entra avec l'aisance et les grâces d'un homme de cour, et il se plaça près de la petite nièce, dont la toilette avait été calculée à l'effet, d'abord h Ivetot, et perfectionnée à Bolbec.
On se rappelle combien nos seigneurs étaient aimables quand ils voulaient idaire , et avec quelle adresse ils faisaient passer une proposition impertinente. Après un quart d'heure de conversation , la petite savait que le chef d'escadre voulait coucher avec elle , et madame du Uézeau, qu'il comptait sur sa complaisance, quoiqu'il n'eut rien dit de tout cela.
Oh! si le petit abbé eîit été réellement une nièce I... Madame du Rézeau n'était cruelle ni pour elle ni pour les autres; mais dans rirapuissance oii elle était de favoriser les vœus de M. d'Estouville, elle cnit n'avoir rien de mieux à faire que déjouer la matrone vigilante et pudique, et elle sauta à cheval sur sa vertu. 51. d'Estouville rit, plaisanta, persifla en donnant à entendre qu'il ne tenait pas à ceut louis ni à une fort belle bague (]u'il portait au doigt. Oh! si ses vœux avaient pu se tourner vers la tante, comme il eût été pris au mot! c'est une réOexion que faisait madame du Rézeau , et elle soupirait en jou.'iut tant bien que mal l'indignation et en priant d'une manière assez crue le cordon rouge de se retirer.
M. d'Estouville, à travers les propos, les gestes, les mines , avait cru entrevoir du manège. Il jugea en sortant, ou que ses ofl'res avaient pa«i modiques, ou qu'on voulait lui donner une certaine idée de soi en différant sa victoire. Dans l'un ou l'autre cas , le succès ne lui paraissait pas douteux ; mais il fallait se hâter de vaincre , et il se consultait avec son valet de chambre, homme aussi utile qu'intelligent, lorsque le vcnj changea.
Le limier trouva très-plaisant de frustrer la tante des honoraires sur les(juels elle conipUiit peut-être déjà, el de faire passer la bague à la pelile. Il conseilla à son maître d'écrire aux dames un billet qui exprimerait le regret qu'il avait de les avoir mal jugées, le plus vif désir de réparer ses torts et l'invilatioii de venir lui en accorder le pardon à un dîner qu'il donnait en rade à madame l'intendante el au corps des officiers de la marine.
Les fripons ne se défient guère que de la justice, dont les membres vivent de procès et de pendaisons. Ils se croient fort au-dessus des autres hommes, qu'ils dupent si facilement! ainsi nul soupçon de..
menées du valet de cbnuibre , et le nuiyeii d«r ne paît s.iisir l'occasion de jouer inie luis en sa vie la fininie comme il faut , et de refuser de dîner avec lUi'dame riiitemlunle de la marine et la première noblesse de France! Itelle-l'oinle d'ailleurs compta tirer un graïul parti de cette circonstanee. H résolut de sortir le soir du port , avec loii argent, sous le prétevte d'aller prendre sa femme à burd de la Minerve, et de composer i iisuile lépée à la main avec le patron de la barque lurs(pu! les dames y seraient deseendueii.
Ou répondit donc au billet par ini autre, sanH ortliOf;raplie, (pi'on oubliait volontiers un écart l'ait sans réllriion, que partout on reneontreiait avec pl.iisir luoniiieur le chef d'ise;idre rendu à la décence el à la raisiMi, et qu'on av.iit I lionuciir d aeee|it>'r l'invit.ition.
La tournure du billet cunvaiinpiit monsieur le gouverneur qu'il ne s'el.iit pas tromné dans ses conjectures, et (pi'il n'enlèverait qu'inie griselte, peccadille que pouvait alors commettre un homme comme lui avec impunité.
Pendant les allées, les venues , les disnertations, les toilettes, la marée montait, et le capitaine de la .^finerre faisait mettre sous voiles. On tira le coup de canon de départ, et le chef d'escadre fut offrir la main aux dames.
Jl fallait voir madame du Rézeau se rengorgeant au bras de M. d'Estouville, qui donnait I autre à la nièce, à qui il pressait amoureusement le bout des doigts; il fallait voir Louison , souriant de l'air le plus gracieux aux sornettes que lui débitait monsieur le secrétaire; il fallait voir l'embarras el l.i rougeur de l'abbé, qui ne savait que répondre aux petits mots et aux tendres tcillades qu'on lui adressait.
Le valet de chambre avait pris les devants. Lorsque l'officier général et ses dames furent passés sur la frégate, on démarra et on .sortit du port à pleines voiles. Le temps était superbe. On devait, après le dîner, mettre en panne et pêcher en jouissant de la vue pittoresquedes cotes du Havre et de Honfleiir. Madame riiitendantc se récriait sur les agréments que promettait cette soirée; elle protestait que le chef d'escadre était un liomnic divin; elle proposait de terminer la fête par un bal gai et sans prétention (ju'cUe donnerait à l'intendance. I.e corps des officiers de la marine, composé de ceux qui montaient la frégate, était instruit par le valet de chambre. Em]iressés de faire leur cour au chef, ces messieurs se prêtaient à cette comédie, et contribuaient parla plus aimable politesse à tourner la tête à nos friponnes et à écarter le soupçon. Enfin on se rendit -à la chambre du conseil, oii un dîner somptueux était effectivement servi.
La bonne chère , une pointe de vin , les fumées de l'amour - propre, faisaient oublier à nos dames la traversée d'Angleterre. La marciiande de modes, qu'on cajolait moins que Louison, lit enfin un retour sur elle-même et s'avisa de penser aux affaires essentielles. Elle jugea que riieurc à laquelle iîelIc-Pointe et sa barque devaient paraître était peut-être écoulée. Elle réfléchit que le coquin pouvait saisir l'occasion de s'approprier les fonds communs. Ce que c'est que se bien coiinaitre ! La dame frémit, pâlit, et sa pâleur lui fournit le prétexte d'aller sur le gaillard respirer le grand' air. Dès ce moment chacun chacun jeta son masque.
Il était inutile de feindre davantage , puistpie l'éloigncment des côtes dévoilait un projet quelconque qu'il fallait finir par déclarer. Or qu'importait une heure de plus ou de moins ? iMadame du Rézeau, instruite, jetait les hauts cris, et messieurs de la marine lui riaient au nez. Louison accourut, écouta et tempêta. Elle était jolie ; on l'embrassa en lui claquant... non, les deux joues. L'abbé voulut suivre ses compagnes. On lui montra la chambre qui lui était ùe.^liiiée; on le pria d y entrer et ou l'y enferma. Il collait ses lèvres vermeilles au trou de la serrure. Il disait en pleurant : — Vous vous trompez, monsieur le marquis, je ne suis pas ce que vous pensez. — Si fait, si fait, ma petite , je juge de la nièce jiar la l;iute. Nous nous reverrons ce soir, et pas de simagrées, je ne les aime pas. L'abbé continuait de parler, et monsieur le gouverneur s'était tourné vers madame l'intendante, (pii chantait en vidant- un >;rand verre de rhum et en jurant qu'elle ferait volontiers le voyage (les deux Indes. M. d'Estouville lui mit un louis dans la main, lui dit qu'on n'avait plus besoin de ses services, et (pi'on la descendrait à Dive avec les tapageuses de là-haut.
H était ég 1 à madame l'intendante d'être à Dive ou ailleurs. C'était une vertu , usée par messieurs les gardes de la marine, qui se trouvait bien partout où il y avait des hommes et de l'argent. Louison et la du Rézeau pensaient un peu comme cela. Mais les quarantiï-deux mille francs! une fortune toute faite! Retrouveraient-elles Belle-Pointe, ne le retrouveraient-elles pas? Quel fonds inépuisable de conjectures !
M.d'Estouvillc, cpii les avait jugées, mais qui n'était pas au courant de leurs affaires , ne pensa point à renouveler l'offre des cent louis si fièrement rejetés, el qui pourtant seraient venus fort à propos. 11 fit mettre le canot à la mer, cl il pria trè.s-sèchement les dames de s'y laisser porter.
Des vociférations , des jurements , des égratignurcs , et pas un mot de cette nièce à laquelle on prenait tant d'intérêt quelques heures auparavant, telle fut la dernière scène (pie donnèrent madame du Rézeau et Louison. Madame l'inlendanle riait et chantait, et nos trois belles, riant, ciiantant, pesUiut, jurant, furent débarquées et livrées à leur bonne fortune sur le strand du Dive, d'où lu canot s'éloigna k
L'HOMME A PnOJETS.
force lie nmu's pour pri-vcnirtcrl^iiiKs ixi.licalions ii:ir-iicvant le greffier du lieutenant criminel il» lieu.
IX. — J'ai vu l'impie adoré sur la terre... Je n'ai fait que passer, il n'était (Icj/i plus.
Nous avons vu Belle-Pointe encliante' île n'être pas d'un dîner qui lui donnait le temps de terminer ses préparatifs et un prétexte naturel •Je sortir du port ipiand cela lui plairait. Jl s'était arrangé pid)liquenient avec un pilote du Havre, qui ile\,iit le conduire à bord de ta Milicrre pour j prendre et ramener sa Iciuuie, qui avait l'iiouneurde dnier en r.ide avec les persoinies de la ville 1rs plus distinguées.
Cepend.iiit la frégate était à peine sortie du port (|ue l'imagination du recruteur avait été frappée de la facilité et des avantages lie s'emparer de la totalité des londs. I.ouison lui plaisait beaucoup; mais Helle-Poinle savait faire des sacrifices à la gloire, et qu'y a-t-il de l)lus beau que de vaincre ses passions? 11 pensait d'ailleurs que partout on trouve de jolies femmes, et que rien n'est aussi piquant que la nouveauté. Pour le petit Holiert , qui n'était qu'un témoin dangereux de beaucoup de fredaines, il jugea prudent de l'oublier à l'auberge.
La Minerie, qui s'éloignait vent arrière, lui suggéra l'idée heureuse d'ajouter encore il la crédulité générale. Il se mit à courir les quais en levant les yeux au ciel , en faisant semblant de sarraclier de la main qui ne portait pas sa valise une ou deux poignées de cheveux, et en criant que monsieur le gouverneur lui enlevait sa femme et deux dames de ses amies. On avait vu jiasser M. d'Estouville donnant le bras a 1 abbé et ;i madame du l'.ézeaii , et la frégate manœuvrait de manière il ju>liher les plaintes du recruteur.
I.e peuple ne manque jamais de se soulever contre les grands quand il peut le faire avec impunité, et .M. d'Estouville était' loin, licllc- Poiiite lut bientùt enlouré d'une populace qui l'escortait eu le plaignant et en iinoqiiaut contre le chef de l'escadre la justice divine et iiiimaine.
I.'atlroupemenl augmentait de minute en minute; les plaintes se convertissaient en menaces; on parlait déj.i d'incendier les vaisseaux du roi, si on n'en faisait à l'instant jiartir un ou deux jiour arrêter et ramener ta Alineive. Hellc-Poinle trembla de ne pouvoir plus partir, lorsqu'il entendit quelques voix désigner l'époux outragé en qualité de chef des insurgés. Il se repentit amèrement d'avoir porté trop loin la vraisemblance.
Le c.ipitaine de port , efïrayé de ce mouvement, prit un piquet de la garde , fendit la presse , s'avança vers HellcPointc et lui ordonna de s'embarquer ii l'instant : il ne demandait pas mieux. Le capitaine savait bien qu'une chaloupe :i rames ne joindrait pas ta Minerve; mais il savait aussi que lorsque les mutins auraient perdu la barque de vue ils se disperseraient insensiblement, et ce moyen de rétablir l'ordre lui paraissait préférable à celui des baïonnettes et de la mousqucteric.
lielle - Pointe , toujours se jilaignanl, se désespérant, descendit dan.s la chaloupe avec sa valise, que sa douleur lui faisait serrer plus étroitement que jaui.iis.
Le pilote qui le conduisait pensait, comme le capitaine du jiort, que les trois dames allaient voir le bonhomme Tropique; mais il avait reçu il l'oreille et en deux mots l'ordre de rentrer ii la nuit, et lîellc- Poinlc devait ii son retour recevoir celui de sortir aussitôt de la ville. Vains projets! Vanilait vanilalum!
Fielle-Pointe , qui n'oubliait rien , s'était muni d'une excellente paire de pistolets à deux coups, et il avait l'épée au côté. A une demilieue du port, il tira ses armes de dessous sou habit et il s'exprima ainsi :
— \ous êtes cinq et je suis seul; mais voilii de quoi en expédier quatre, et nion épée me fera raison du cinipiième, si vous me résistez. Je veux passer en Angleterre : choisisse* de vingt-ciiui louis ou de la mort!
L'argument était pressant. De |)auvres matelots ne sont jamais sincèrement fâchés qu'on les force, le pistolet sur la gorge, h gagner vingt-cin(| louis. Le pilote, sans résistance et même sans réile'xinns, mit la barre sur l'orlsmouth , oii il arriva à la pointe du jour suivant.
On était alors en paix avec l'Angleterre, et le pilote pouvait, là comme en France, réclamer contre la violence qui lui avait été faite. Belle-liointe , aussi savant dans l'art de pourvoir ;i sa sûreté que dans celui de faire des dupes, se hâta de payer le prix convenu. Ses louis furent reçus avec autant de satisfaction qu il les donna , et on se quitta bons amis.
lielle-Pointe , désormais certain de la possession de son trésor, se livra il la joie, et ne pensa plus qu'aux plaisirs. H emplova deux jours il visiter la xille et le port, et il se délassait de ses courses ii table, ou dans les bras de ces belles dont la complaisance est la même partout. Ennuyé enfin de la contemplation des vaisseaux, des cordages, des arsenaux, et des jouissances faciles, il loua une chaise de poste qui devait le porter à Londres.
lielle-Poiiite connaissait les ressources qu'offrent les grandes villes aux intrigants, et l'intrigant qui peut débuter avec une sorte de ma- Cnificcnce, trouve bientôt les moyens de travailler en grand. Or,
Helle-l'iiiiilc joignait aux talents que vous lui connaissez déj.'i, ceux de i'iler très-bien la carte , de piper et d'escamoter le dé.
Il avait déjà passé Winchester, en roulant dans sa tète et en nourrissant les jilus sublimes projets. 11 devait prendjc un appartement somptueux et un remise, se faire une riche garde-robe, et il ne se )iroposait rien moins que de se présenter chez l'ambassadeur de France, sous le nom de M. de I.usignan. Chez l'ambassadeur il rencontrerait des lords avec lesquels il se lierait insensiblement; il ferait ensuite leur partie ; il perdrait pendant deux ou trois jours; il regagnerait le ipiatrième de quoi couvrir sa juM-te et payer sa dépense, et il attendrait ainsi quelque .grande piirtie où il hnirait sa fortune.
Alors il relouriierait en France. Il achèteniit vers les Pyrénées, où il était tout à f.iit inconnu , une très-belle terre , dont il serait le seigneur, à la faveur de laipielle il épouserait une riche héritière, qu'il n'aimerail pas, à qui il ferait une pension modique, et dont il mangerait le revenu...
— Hé bien! lié bien! postillon, pourquoi arrêtes-tu? Veux-tu marcher, maraud ! Le postillon , qui ne savait pas un mot de français, ne répondit rien et resta en place. Les deux portières s'ouvrirent à la fois, et deux messieurs, qui ne parlaient aussi que l'anglais, mais qui savaient parfaitement se faire entendre , se présentèrent à droite et à gauche.
Ces messieurs étaient ce qu'on nomme dans ce pays-là hihg-tcaymen, et ce que nous appelons en France voleurs de grand chemin.
Le pistolet au poing, ils firent signe au voyageur de descendre. Un soldat français est toujours brave, quelque mauvais sujet qu'il soit d'ailleurs. Belle-Pointe descendit, non pour obtempérer à la notification, mais pour se défendre, et il lira ses pistolets.
Les voleurs anglais sont d'assez bons diables quand on ne les contrarie pas, mais ils sont dans l'usage de tuer ceux ipii font résistance. En conséquence, ils lâchèrent à M. de Lusignan deux coups de feu, dont l'un lui cassa une cuisse, et l'autre une épaule. Le voyageur tomba : on tomberait à moins. Pendant qu'il se débattait sur le sable, qu'il teignait de son sang, ces messieurs firent l'inventaire des effets que renfermait la voiture, et ils s'éloignèrent à travers champs, la précieuse valise sur l'épaule.
Le postillon ne savait que faire de son blesse. Il jugea pourtant que le parti le plus court était de le ramener à Winchester, et, à l'aide de quelques charretiers, qui )iassèrent une heure après, il coucha le lielle- Pointc eu travers de la voiture , la tête sortant par une portière , et les jambes par l'autre.
Il fut ainsi ramené au petit pas, et lorsqu'on eut reconnu qu'il ne lui restait pas de quoi payer l'hôte, le chirurgien et l'apothicaire, on le porta à l'hôpital.
Deux membres casses, le sang perdu, une heure écoulée sans aucune espèce de secours , et la douleur causée par les cahots de la voiture , lui avaient donné une fièvre de cheval, qui l'emporta le troisième jour. Ainsi périt, obscurément, ce grand homme, si digne de finir en public.
Cependant madame l'intendante et ses deux compagnes, délaissées, à nuit close, sur le bord de la mer, et ne possédant à elle trois que le louis qu'avait donné M. d'Estouville, sentaient combien leur position était embarrassante. Madame du Rézeaii et Louison parlaient de retourner au Havre; le louis aurait à peine sufl'i aux frais de route, et madame l'intendante n'était pas femme à se dépouiller pour des inconnues. Elle n'était pas non plus sans une sorte de sensibilité; et conformité de biens et de maux nous rapproche promptement. L'intendante consentit à aider les deux antres, à condition que son louis lui en rendrait deux. Cette espèce de sensibilité est ce qu'on appelle, en bon français, de l'cgoïsme, et nous en avons tous une nuance plus on moins foncée.
Il eût été difficile pour une femme vulgaire, de faire deux louis avec rien ; mais madame du Rézeau était fertile en expédients, et voici le nouveau plan qu'elle proposa à ces demoiselles.
— Nous revenons de Sicile, et nous sommes les restes d'une troupe de comédiens ipii repassait de Palcrme en France. Le vaisseau qui nous portait, battu par la tempête, a péri sur les récifs... Sur quels récifs? Y en a-t-il à la rade de Dive? — Ma foi, je n'en sais rien. Périssons sur un banc de sable : il y en a partout. — Sur un banc de sable, soit. Le bâtiment s'entrouvre, se brise, nous nous sauvons sur une planche, et nous voilà. Notre histoire se répand, nous intéressons, on nous plaint, on est disposé à tout faire en notre faveur. Fières, comme des femmes à talents, nous ne voulons rien devoir qu'à nous. Nous prenons une grange, nue remise, une écurie, une table, des tréteaux, des iiaravcnis, et nous jouons la comédie. Sais tu quelque chose, Louison? — Certainement. Je sais le récit de Théramèuer — Bon, voilà un intermède, .le sais, moi, le second chant de la llenriade : ce sera la grande pièce. Et toi, madame l'intendante? — Oh! moi, je sais la fameuse ode de Piroii... — C'est trop cru, ma petite, c'est trop cru. — Aimes-tu mieux le conte des Deux Rats? — Non, non, cela ne se conte |)as en public. — Ah! Tout est bieti comme il est, romance eu vingt-deux couplets. — C'est encore un peu leste; mais les petites filles feront semblant de n'y rien comiirendre, et les mamans joueront la dislr.ielion. Nous terminons le siiectacle par un passe-pied et une gavulte : voilà ipii est arrangé.
— Avant qu'on ail baissé ou tiré le rideau; nous avons tourne la
L'HOMME A PROJETS
li'te MW 1)Oiiii;i'ois (le Oive, cl, sjiis soins, s.iiis ciiib.irnis, nous \ivoiis ilo nos rcssoiiiiisoitliiiaiits, jusqu'il ci- <|iii' nous vivons ritiuiivi- Itclli-l'ointc, si lions devons, liélas! li- retionvtr jjinais! Nous voji'z, niiidainc rintt'iulaule, que vous rocouvicz \os diliotirscs « deux conts jiour coiit d'inli Ti't.
— Ooiiinuiicons jKir donner à la fable le coloris de lu vctitc. Humectons d'eau de mer nos relies cl nos lioiinets. — Aillant de llainlié, niamaii ; et avec quoi jotieioiis-nous la comédie? — A\ee les elïels des dames de Dive. Nous ne connaissez pas, ma clière intendante, les avaiit;i|;es de jolies naufragées. Je vois bien que vous n'avez jamais l'ail naufiaue que sous des courtines.
Ces dames sarroscnl iiuitiiellcment ; elles couvrent de vase le coin d'un bas de soie, le quartier d'un soulier vert ou rou|;e ; elles introduisent dans les carcasses des bonnets quelques feuilles de plantes marines, et, bras dessus, bras dessous, cliercliani leur clicinin au milieu des léiieiires, elles aperçoivent enfin la cliandelle de madame la présidente de réiection , dont le jeu n'était pas fini .1 neuf lieures.
Ce faible fanal, semldable à l'étoile des trois rois, sert de j;iiiile à nos trois coureuses. l'Iles entrent à Dive, et s'arrêtent à une auberge qui ressemblait assez encore au lieu où noire Sauveur voulut iiailre. ]| n'y a de dilVércnce essentielle que dans le miracle. Ici, tout est simple, naturel.
On soupa très-léj;èrcnient , pour diiiv raisons: il fallait jouer la douleur el ménaj;cr le louis tiniipie. Madame du llézeau, qui s'était arroj;é le droit de la parole, raeoiiiail l'Iiisloire du naufrage, non à l'hôte, mais à l'hôtesse, qui s'attendrit jusipi'auv larmes, el qui s'alUigeait plus sineèrcmeut encore que ses eommères fussent couchées. Comment attendre jusqu'au lendemain pour leur raconter un événement aussi evtraordiiiaire? Elle ne put y tenir, et courul les réveiller : c'est ce que voiil.iit l'orateur.
Louison , de son côté, écrivait à Belle-Pointe. Elle n'aimait, elle ne regrettait que lui; elle mourrait, si elle n'était bientôt réunie à l'objet de ses plus chères afl'cctioiis. Pas un mot du trésor : l'amour et la cupidité ne s'allient jamais. La friponne savait cela; mais elle savait aussi que lielle-l'oiiite et sa valise devaient être inséparables.
On se coucha eoiiime on put , c'est-à-<lire assez mai. On en fut levé ylus matin : à quelque chose malheur est bon. Oéjà la nouvelle du naufrage avait fait trois fois le tour de la ville. Déjà la renommée faisait madame du Kézeau belle comme Amphitrite, et Louison et l'intendante semblables en tout aux Néréides. Déjà les jietits-maitres de Dive niellaient plus de soin à leur loilelte. Déjà les femmes grillaient de savoir si nos douzelles étaient en effet aussi bien qu'on le disait.
Quelques-unes de celles qui n'étaient pas très-sûres de la fidélité de leurs épouv , observaient que les détails sentaient furieusement l'aventure ; que depuis trois mois il n'y avait pas eu de bourrasque, et que les autres circonstances pouvaient n'être jtas jilus vraies que celle de la tempête. Les hommes, toujours disposés à donner gain de cause aux jolies femmes, répondaient qu'un grain avait dû sullire jiour etïrayer celles-ci; que le pilote, ignorant ou maladroit, avait pu les mettre sur un banc, et qu'enfin il était clair qu'elles avaient fait naufrage, puisqu'elles étaient entrées au W'iiu qui telle mouillées et couvertes de fange. Les épouses hochaient la tête ; les maris se la creusaient pour aborder nos actrices à petit bruit, el en obtenir la priorité.
Jamais M. Honiface n'avait eu de pareille aubaine. A chaque instant, il entrait quelqu'un qui demandait de ces grillades que madame Honiface apprêtait si bien, quoique jusqu'alors personne n'eût parlé de madame Boniface ni de ses grillades. La conversation s'engageait insensiblement entre les arrivants et nos dames. On sut enfin que le soir il y aurait spectacle à Dive, mais que les costumes manquaient.
Les ]dus empressés courent chez les femmes de la ville ipii ont la réputation d'aimer les arts. Ils comptaient rapporter robes, mantelels, boîtes à mouches, éventails. On eût tout accordé si les naufragées eussent été laides ; mais quelle femme s'est jamais prêtée volontairement à en faire valoir une autre?
IJuelqucs maris , qui ne gâtaient pas leurs moitiés , et il y a de ces maris-là partout, escamotèrent de la garde-robe de leurs femmes plus qu'on ne leur avait demandé. Nos actrices, plutôt travesties que parées , se promenaient en long et en large dans la salle enfumée du cr.<puleu\ cabaret, se donnant des airs de princesses, et estropiant à haute voix les plus beaux vers de la littérature française. Elles prenaient un verre de cidre avec l'un, un doigt de Bordeaux avec l'autre; elles adressaient une œillade à celui-ci , pressaient tendrement la main à celui-là : il n'en fallait pas tant pour incendier la petite ville de Dive.
M. l'élu glissait un billet qui renfermait des propositions pass.ibles ; monsieur le conseiller au présidial faisait mieux , il glissait sa bourse ; un jeune médecin , qui ne pouvait glisser que sa personne, se mêlait de la décoration de la salle, et a défaut d'im|irimeur, le lambourde la ville attendait le moment d'assembler, au bruit de sa caisse, le publie impatient.
|,a joie renaissait dans le cœur de nos aventurières. La nuit , qui s'approchait , leur promettait du plaisir et de l'argent, el le lendemain au point du jour elles devaient aller en poste à la recherche de leur cbère valise.
Le laiulioiir a battu. La foule se presse, paye et se place. Deux ménétriers font jurer leur violon. Les riileaux lie lit d'un iiiareliand de draps, ipii forment la toile d'avant-scène, se tiieiil au moyen d'une ficelle ; le silence régne dans la salle ; madame du Kézeaii parait.
— Comnienl donc, voilà ma robe! s'écrie une i;ro-se d; en se
trémoussant sur sa planche, l'.irbleu ! monsieur mon mari , il est bien extraordinaire... — Paix, iii.iil.nue , paix!— lié! paix vous-même, monsieur. Je vous tiiiuve pl.iisant, de disposer ain^i .le ma robe. Je
veux ma robe; qu'on me la rende. — Mais, ni.idame, vous alliz vous donner un ridicule... — Le ridicule est pour vous, monsieur, ipii mettez sur le corps de je ne sais qui les vêlements d'une femme comme il tant. A Dive, comme ailleurs, on ne veut avoir la comédie au p.irterre qiiejusipi'à ce (|u'elle comnienee au théâtre. Les .siVt'HCc' les ;juix' la! les (( la jiorle! partent de tous les coins. Lu lieutenant de police, au corps lluet et à la voix grêle, tire de sa poche ses rub.ins puneeau , en décore son elia|iean il son épée, et monte sur son banc pour se mettre en évidence. Il fait signe qu'il va parler; on écoute. Il invite, en fausset, le publie à la décence; il observe que jamais à Paris le spectacle n'a été troublé pour la robe d'une actrice ; il ajoute que rien n'est provincial eomme une conversation quelcon(|ue enlre une femme et son mari , el qu à Dive, oii on se pique d'imiter la ca[iilale,on doit avoir un meilleur ton.
Le public applaudit le lieutenant de police. La dame, outrée d'êlre traitée de provinciale, de femme de mauvais ton , s'agite en tout sens sur son banc. Ce banc fait à la hâte, ainsi que les autres, avec des planches de sapin , clouées sur des bouts de bois debout , ce banc vacille , crie, et tombe; la dame crie, et fait la culbrite; son mari et dix à douze autres crient el roulent sous les bancs voisins. L'un d'eux saisit la basque de Ihabit du lieutenant de police; celui-ci se sent renverser, et s'accroche au collet du manteau du président de l'élection , (|iii était placé devant lui ; le président attrape la bourse à cheveux d un négociant ; le négociant , le chignon d'une jolie fille , la jolie fille, la ceinture de eulolte d'un joli garçon qui venait de se retourner au bruit, et qui voulait jouir de cette scène; tous quatre tombent, et entrainent les quatre bancs. Ou se relève avec précipitation ; on frappe, on est frappé; les égratignures , les contusions abondent de toutes parts; la bagarre augmente à chaque instant; l'effroi devient général. Tous veulent sortir à la fois, el renversent ce qui restait de bancs. Les uns se sauvent par la porte; d'autres s'élancent aux fenêtres; ils marchent sur ceux qui n'ont pu se relever encore, el qui leur mordent les jambes pour se dégager. Le théâtre seul est libre, et la foule se porte bientôt de ce côté. Les ménétriers sont blessés, les violons cassés, les chandelles éteintes. Un tréteau casse; et le théâtre manque sous les pieds des fuyards.
Les actrices, tremblantes des suites que peut avoir cette catastrophe, s'évadent les premières et se jettent dans un grenier à foin. ICI les se laissent couler dans la cour, à l'aide de la corde qui sert à monter le fourrage. Les voilà sur le pavé, les mains et les bras écorchés, mais ne perdant pas de vue l'objet principal. Elles font main basse sur la recelte, (pii va bien à vingt écus. Elles fuient à travers les rues, elles courent sans savoir oii , elles trouvent une porte ouverte, elles demandent un asile et elles attribuent tout le désastre à l'imprévoyance du menuisier.
La maîtresse de la maison n'était pas une femme du bon ton. Elle ne courait ni les bals, ni les concerts, ni les spectacles. Elle avait les idées tellement rétrécies , qu'elle se bornait à aimer son mari et à inspirer à ses enfants le goût de la sagesse et du travail.
Elle crut aveuglément les billevesées que lui débita la du Rézeau : les honnêtes gens Sont si faciles à tromper ! La femme de mauvais ton mit nos princesses dans une chambre réservée pour les vrais amis de la famille, et qui , par conséquent, n'était pas souvent occupée.
La dame joignait aux ridicules que vous lui connaissez déjà celui de ne rien cachera son mari. Ce mari était un capitaine de cabotige, dont le vaisseau était en chargement au Havre, (pii venait passer deux jours de la semaine avec sa femme et ses enfants, qui lés préférait à toutes les princesses de théâtre possibles, et qui mettait sa carotte de N irginie fort au-dessus d'Athalie et du Tartufe. Cependant entraîné, par l'exemple, il avait porté ses quinze sous au théâtre du Veau qui tette.
Très-vigoureux et très irascible, il avait joué des coudes et des poings poifr se tirer de la mêlée. 11 avait jeté à droite et à gauche tout ce qui s'était trouvé sur son passage, et il était rentré chez lui sans autre accident que la perle d'un gras de jimbe déchiré, mâelionné par un malheureux qu'il étoulYail sous ses pieds.
Vous prévoyez comiuent il reçut la confidence delà retraite accordée aux auteurs de ce vacarme infernal. Il fait rouler à terre sel, eau et compresse; il court à sa chambre d'amis, il va en expulser nos actrices avec des expressions el des gestes analogues à sa situation ; il «>uvre, il regarde... il s'arrête stupéfait.
— Par la corbleu ! c'est Catherine, ou le diable m'emporte! Il parlait de madame rintendantc. Ah ! lu arrives de Palerme, el tu étais hier au Havre ! ah ! tu as f.iil naufrage , et tu sors de faire la débiiiclic à bord de la Minerve ! ah ! tu es cause que j'ai perdu la moitié d'un gras de jambe, et lu t'imagines que je te cacherai chez moi, que je serai complice de les sottises passées et futures 1 Je vais l'envoyer où
L'HOMMF, A PROJF,TS.
tu as ili'jîi (lé plusieurs fois, ol d'oîi j'ospèrc qut tu no sortiras plus. Il foriHC sa porte à la clef, et il envoie sa cuisinière chez le lieutenant de police.
H y avait des croisr'es à cette clinnibrc , mais elle était au second «ftage; mais le lit n'était pas couvert, ainsi point de draps, point de couvertures dont on pût s'aider, et de tous les ristpus (|n'on courait, le plus terrible sans doute était celui de se casser les reins sur le pavé : nos daines se tinrent coi.
In liomuie jiublic est jaloux de ses prérofjatives en proportion du peu d'importance de sa place. .lurfCZ couiliien dut être piqué le lieutenant de police de l)i\e, lorsqu'il apprit qu'il avait donné comme un sol dans les fadaises que lui avait débitées la première actrice du IVuii qui It'Itf: loi-squ'il se rappela ces érjards , ces attentions fines, qu'il avait prodij»ués, comme les prodiguent la plupart des bommesà ces priuresses , belles ou laides, bêles ou non, et cela par un sentiment qui ne ressemble à aucun autre, qui, bien analysé, cesserait peut-être d'en être un , et qui , par cela seid , est inexplicable. .' ugez des craintes du petit mai.'isirat, lorsqu'il se rappela certaines privautés (pi'avait soulVertes I.ouison, qui croyait ainsi payer son privilège, et qu'il avait considérées comme une bonne frrlune faite pour flatter son amourpropre , car enfin, après les tjiéàtres de Taris, de lîordcaux, de iMarseille , de Uouen , c'était celui'de Palerme. Que de motifs de vengeance avait le petit lieutenant de police ! Il voulut bien prendre pour haine vigoureuse du \ ice celle que lui inspirèrent dca\ femmes qui l'avaient complètement joué.
L'afl'aire de Catherine ne traîna pas en longueur. Un homme domicilié et probe déposait contre elle, et souvent alors on envoyait une fille il l'hôpital sur un témoignage qui ne valait pas celui-ci : Catherine fut enlevée et logée.
(Mais quelles étaient les deux autres qu'on brftlait de châtier aussi ? On les envoya provisoirenu'ut en prison , et on remit l'instruction au lendemain, parce qu'il faut qu'un magistrat dorme, et que si l'innocence est mal ii son aise sous les verrous, elle y est au moins en sûreté.
Le lendemain ces dames comparurent et essayèrent encore de se tirer de là avec des fables. On prit acte de leurs dires, et on leur notifia qu'elles garderaient prison jusqu'à ce que les faits dont elles arguaient fussent éclaircis.
Huit ou quinze jours de prison sont toujours bons à économiser, et Louison et la du llézeau trouvèrent à propos de déclarer vérité qu'il faiulrait enfin finir par dire à inon^ii'ttr.
Mue risquaient-elles après tout? M. d'Estival avait repris ses mille louis en présence de la maréchaussée, et on ne pouvait convaincre Louison de les avoir réescamotés , puisqu'elle n'axait pas le sou. Madame du Rézeau, maîtresse de ses actions, avait voulu voyager. Elle avait vendu pour cela un mobilier qui était bien à elle, puisque son président le lui avait donné. Les acqiu'^eurs avaient sa quittance, et tant pis jiour eux s'ils ne s'étaient pas mis en possession. 11 est bien vrai que Delle-Pointe avait escro(pié le président et le conseiller-clerc ; mais ils ne se plaignaient pas. D'ailleurs, dans ce monde, chacun répond pour soi : que Belle-Pointe s'arrange avec la justice , s'il tombe sons sa main. Le seul délit réel est d'avoir déclaré qu'on venait de Palerme , lorsqu'on arrivaitd'! Havre. Or, un mensonge n'est un crime qu'aux yeux d'un confesseur qu'on apaise avec un Pater et un Ave .Varia.
C'est ainsi qu'avait rédigé la défense de ces dames un jeune avocat qui avait été un an clerc de procureur à Coutances, et qui avait été achètera Iteimsses lettres de licence, qui lui donnaient le droit d'être toujours à rôté de la question , comme l'aspirant en médecine y achetait la ])rérogativc d'assassiner impunément ses malades.
flependant le lieutenant de police, qui voulait et se venger et se faire honneur de cette affaire , en écrivit les détails à son supérieur monseigneur de Paris et à son collègue de Rouen. En attendant leurs conseils, qui, pouvaient être très-utiles à Dive, il tenait toujours nos dames en prison. Monseigneur de Paris et monsieur de Rouen trouvèrent très-déplacé que le petit juge d'un petit trou donnât .suite à des niaiseries qui pouvaient compromettre des pcrsoinies considérables , qui avaient a peu près alors le ilroil de tout faire, et ils invitèrent le lieutenant de Dive au silence. Celui-ci prit très-mal la leçon, et persuadé qu'il pouvait être magistrat chez lui, Comme ces. messieurs l'étaient cher, eux, il se décida à frapper un grand coup, et il prit le parti vigoureu\ de faire iiffigner pour (Ire tms le fermier général , le président et le conseiller-clerc.
Mallieureusement pour ces messieurs, madame Geoffrin , qui commençait à tenir un bureau d'esprit, entendit parler de celle affaire. >Soii valet de chambre , qui vendait des nouvelles à la main, recueillies à travers le trou de !a serrure , entendit à peu près ce qu'on disait de tout cela chez madame Geoffrin. Au bout de quatre jours, ou savait dans tout Paris que ces messieurs aimaient passionnément les petites filles et que, selon l'usage, ils en étaient complètement dupes, t'n bel esprit de la coterie Geoffrin mit l'histoire en vaudeville. On la chanta sur le Pont-IN'euf, d'oii elle passa sur le pont de bateaux de Rouen.
Madame d Estival signifia noblement à son mari, qu'après cet esclandre il était plus que jamais indigne de 1 honneur de sa couche; et la
conduite de mad.ime d'Eslival eût été louable, si elle efit banni son él)ou\ pour eouelier seule; mais!... les confrères de M. le fin'mier général lui notifièrent qu'on peut se ruiner avec une fille d Opéra ; mais qu'avoir une affaire suivie avec lUie griscUe, c'est rentrer dans la crasse, doul on a eu tant de ])eine à se tirer. Ils lui fermèrent leur maisons, comme sa noble épouse lui avait fermé son lit; les femmes honnêtes lui fermèrent leur porte, parce qu'elles ne peuvent dèeeuiment recevoir un tel homme : et, en effet, cpiel cncouragemenl pour les maris, si celui-ci n'était marqué du sceau de la réprobation !
Le conseiller-clerc fui publiquement réprimandé par sou chef apostolique, qui n'entendait pas raillerie, et qui croyait qu'oii il y a eu scandale il faut publicité à la réparation, ce qui, selon moi, n'est qu'entasser scandale sur scandale ; mais enfin les choses se passèrent ainsi.
Le président reçut, à huis clos, une mercuriale de ses confrères, non pour avoir péché, mais pouravoir compromis l'honneur de la toge.
Ainsi ces trois messieurs, qui croyaient avoir étouffé à prix d'argent une aventure déshonorante, se trouvèrent, lorsqu'ils y pensaient le moins, traduits au tribunal du public, qui tolère une faiblesse, mais qvii ne veut pas que les gens en place soient vicieux.
Le petit lieutenant de Dive avait acquis une célébrité de tous les diables ; mais sa joie fut de courte durée. Arrêt de la cour du parlement de Rouen , qui condamne à réclusion perpétuelle deux femmes de mauvaise vie, qui, méchamment et calomnieusement, ont voidu flétrir la réputation d'un de messieurs , et l'arrêt fut exécuté quoique deux femmes de mauvaise vie puissent quelquefois dire vérité. Autre arrêt qui ordonne au lieutenant de police de TJive de se défaire de son oft'ice , pour avoir fait assigner par-devant lui un membre d'une cour supérieure. Le petit magistral, qui avait raison quant au fond , car enfin il ne pouvait pas courir de ville en ville pour clicrcher et entendre <les témoins , le petit magistrat se rendit appelant au conseil ; mais le roi était alors assez bien avec ses parlements, qui laissaient dormir la bulle Viiifjenilus, qui ne se mêlaient ni de sacrements ni d'inhumations, et larrct de messieurs de Rouen fut confirme. Encore un libertin attrapé. Vatiitas vanitalum , omnia vanitas !
0 mes amis, vivons en bons chrétiens; C'est le parti , croyez-moi , qu'il faut prendre.
Hél n'avons-nous pas assez de nos femmes, quand nous avons bien choisi ? Oii trouver une amie plus sincère, qui partage aussi vivement nos plaisirs et nos peines, qui supporte avec autant de résignation notre humeur, et quelquefois nos brusqueries? A qui devons-nous le jdaisir si doux d'être pères? Qui console notre vieillesse? qui nous aide à mourir? .Malheureux pécheurs ! vous convenez de tout cela, et un cotillon sur un bâton à roulettes vous fait faire le tour de Paris.
Mais, pendant que je raconte, la Minerve sillonne majestueusement l'onde amère. Volons après elle , et sachons un peu ce que devient notre petit abbé. Si des sens neufs et la facilité de jouir n'excusaient bjen des écarts, avec quelle aigreur je lui reprocherais d'avoir préféré un moment un joli minois à un supérieur de séminaire ! Rappelons-nous cependant qu il n'est entré pour rien dans les manœuvres de Relle-Poiutc, et qu'il ne fallait peut-être qu'une nuit ou deuv de plus de madame du Rézeau pour le rendre à lui-même et à la raison.
Que faisait-il, que pensait-il ce pauvre abbé que M. dEstouville, empressé de se défaire de la tante et de Louisou , n'avait pas voulu écouter? Que devint-il lorsque M. le gouverneur entra dans sa chambre, les bras ouverts et l'air triomphant; qu'il voulut être le valet de chambre de la jolie nièce qui s'efforçait en vain de s'expliquer, et dont les mots expiraient sur les lèvres de son iuipétueii.x amant?. M. dEstouville lutine, tourmente le pauvre petit; il a déchiré fichu, robe, chemise. L'abbé exaspéré fait nu dernier effort , s'échappe et saute par-dessus la table, M. d'Estouvillc la renverse pour avoir plus tôt fait. L'abbé se réfugie sous le lit, M. d'Estouvillc s'y précipite.
I à commence un nouveau combat, qui doit tourner à l'avantage de l'assaillant. L'abbé, serré contre une cloison, n'a plus de moyens de s'échapper. Le marin, déterminé à vaincre, n'importe oii, ni comment, renouvelle, multiplie ses attaques, avec un acharnement sans égal. L'abbé s'agite dans tous les sens , M. d'Estouvillc suit ses mouvements, le presse, le fixe; il se croit vainqueur... Que devienl-il, à son tour, lorsqu'il trouve sous sa main... ce qu'il ne cherchait pas, ce qu'il n attendait pas, ce qui faillit le faire donner au diable ?
C'est lui maintenant qui recule, qui s'éloigne, qui se relève, et qui, les bras pendants et la bouche ouverte , regarde l'abbé avec cet air bête que doit avoir un homme. eu pareil cas. L'abbé, tremblant que la stupéfaction ne fût suivie de la tempête, restait tapi dans son coin, et attendait ce qu'il plairait au ciel d'ordonner de sou sort.
Après un silence trè;-prolongé, M. dEstouville prit le seul parti convenable à la circonstance : il se mita rire coniuie un fou, et il demanda à la nièce prétendue l'expliciition de ce quiproquo. L'ablié, rassuré, balbutia, en rougissant, son histoire. H était si humilié d'être volontairement resté en mauvaise compagnie! Le chef d'escadre, toujours généreux avec les hommes, quoiqu'un peu scélérat avec les femmes, et toutes les femmes ne haïssent jias ces gens-là, le chef d'escadre lui promit d'arranger son affaire, de le remcltre dans les bonnes grâces de son oncle le Lazariste, et, dès ce moment, il chercha par
L'HOMME A PROJETS
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toutes sortes i\c bons procidcs il faiie oiililicr des lUsseins , des transports... iiii'il se re|irotli;iit... parce qu'iln ii';nMieiit mené à rien.
Il fit relàelier aii\ Aeores sous le prétexte île (aire de l'euii , dont on n'avait pas besoin. Accueilli avec distinction par le f;oiiveriieur de 'J'ereère, son premier soin fut de s'intéresser au sort de son petit abbé. Il arran(;ea son bisloire de la manière la plus piipianto , à la réserve cependant de certaines particularités dont vous pré\o>ez bien ipi'il ne parla pas du tout. L'officier portugais connuandait sous le révérendissime évèque d'An(;rii , et soumit lu chose à monseigneur; nionsei- (jneur, ipii trouva nuitière à un prône édifiant et à une pénitence puliliquc, eérémoiiie très-agréable à la |iopulace , qui pourtant préfère une iH'iidaisoii , monseigneur voulait faire coiiiparaitre l'abbé en lielle robe blanclie et un cierge de six livres ii la main, lui l'aire abjurer ses erreurs et renouveler le serment de son baptême. iM. d'I^stouvillo dit qu'il ne soiilTrirait pas qu'on traitât ainsi un sujet du roi de France. !\loiiseigneur répliqua que l'abbé était devenu sujet du pape. Le clief d'escadre envoya paître monseigneur; monseigneur evcommuiiia le chef d'escadre, et le clicf il'eseadie rit au niz de moiiseigiieiir.
monseigneur, très-irascible, mit en interdit toutes les églises d'une ile portugaise, parce qu'un olVioier français s'était niuipié de lui. Le peu|>le, tremblant de manquer de messes , courait les rues, s'attroupait, s'agitait, parlait déjà de mettre à mort M. d'Estouville et l'abbé; et monseigneur, du haut de son balcon, bénissait ce bon peuple.
m. d'Estouville et ses officiers furent tentés un niomenl de tomber, l'épée à la main, sur cette canaille. [Mais comme il n'appartient pas à un particulier de troubler, ;'i propos de bottes , ou d'un abbé, l'Iiarinonie qui règne entre les souverains, le cbcf d'escadre jugea plus prudent de regagner son bord en écartant à grands coups de canne ceux qui l'approcliaicnt de trop près.
La marée qui montait favorisait sa retraite, et, par le plus heureux hasard, un vaisseau bordelais, qui revenait de Saint-Domingue, et qui avait aussi relâché aux Açores, mettait à la voile et partait. 1\I. d'Estouville s'arrangea avec le capitaine pour le retour de l'abbé ; il donna à celui-ci, pour son oncle le Lazariste, une lettre parla quelle il recommandait son neveu à son indulgence, cl lui promettait, dans le cas où il en userait bien avec le jcniie homme, de le recommander pour le premier évêchc qui vaquerait dans son gouvernement : promesse propre, dans tous les temps, k rendre docile un moinillon.
Il donna â l'abbé ce qui lui était nécessaire pour se rendre commodément de Bordeaux .i Rouen, et il lui recomuiaïula , en l'embrassint cette fois sur les joues, de ne jamais quitter son habit noir, qui, à coup sûr, éloignerait de lui les gens aimables et entreprenants.
Profitez de la leron , jeunes gens frivoles et inconsidérés. Fuyez le danger : Qui quwrit periculum peribit in illo. Sachez que le repentir ne vient souvent qu'après le déshonneur, et croyez qu'on ne trouve pas beaucoup de chefs d'escadre disposés à tirer les gens des griffes de Satan.