‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 271 sur 379 · X. — Revenons à nos muutons · texte numérisé non relu

X. — Revenons à nos muutons

Robert était resté à l'auberge, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'apjirendre, pendant que Belle-Pointe exécutait des projets dont le résultat devait être si fàcheui. Le petit bonhomme digérait un excellent déjeuner, en faisant des capucins de cartes; et comme des capucins de cartes ne sont guère plus intéressants que des capucins vivants, Robert les quitta pour jouer à la balle avec la pelote aux épingles de madame du Rézcau. La balle, lancée avec force, rencontre un chandelier qui était sur la cheminée; le chandelier tombe sur la glace et la brise. Robert effrayé ne sait quel jiarti prendre. Il s'est aperçu que Belle-Pointe ne le voit pas de bon œil; il craint la correction et il forme le projet de s'y soustraire. Mais où ira-t-il? cela lui est égal. De quoi vivra-t-il? ceci lui parait mériter quelque considération.

Nécessité, dit-on, est mère d'industrie. Les yeux de Robert se portent sur deux paires de poches. que Louison et sa compagne ont jetées sur un lit, pour en ceindre de blanches. Peut-être la précipitation avec laquelle elles ont fait leur toilette leur aura fait oublier quelque menue monnaie qui suffira aux besoins du jour, et le lendemain... Ma foi , le lendemain... le lendemain, on verra.

Inventaire fait des quatre poches, Robert se trouve propriétaire de deux gros écus, de trois petits, d'une pièce de vingt-quatre sous, et d'une de douze. Or, comme on aime assez composer avec sa conscience, Robert pensa que puisque M. d'Estival, fermier général , lui avait volé à force ouverte trente-huit livres, il pouvait bien, lui, pauvre petit , en escamoter vingt-trois à des gens qui en avaient tant pris. Et puis, si nécessité est mère d'industrie , il est au moins aussi vrai que nécessité ne connait point de loi.

A la suite de ce raisonnement, plus fréquent qu'on ne pense, mais que de très-hounètes gens ne font jamais qu'en aparté, Uobert ouvrit la porte, sortit, la referma et prit la clef dans sa poche de ]ieur qu'on ne s'aperçût de la fracture faite à la glace avant qu'il fût hors de portée. Il marche, il trotte, il se ristourne , il a perdu de vue les clochers du Havre. Il s'assied, commence luie chanson, et s'endort. Heureux âge !

Oh ! si Rifilarl passait là ! Rifflard, si sage, si aimant, et qui donnait de si bons conseils, eût peut-être ramené Robert, qui aimait lin-

dépendaiice , mais qui en avait peu joui i>oui< Belle-I'oiiite, et qui ne devait pas tirer de ses aventures passées d'inductions bien favorable» de l'avenir. La Providence ne permit pas que Hilllar.l, qui ét.iitii Pari*, se trouvât en iiiêiiie temps sur la route de Goderville. D'ailleurs, elle ne nous accorde, dit-on, qu'un moment, et ce mouieiit, Robert lavait laissé échapper a.ix Chauips-Klysées. (îarduns-iiuus de l'imiter , mes très-ehers frères! eût très -judicieusement dit le révérend père Saloinoii de l'onloise.

Uobert se réveilla, et se remit ii marcher. 'J'oujours marchant, s'asseyant, dormant, se relevant, mangeant, il arriva à Dieppe, sans Siivoir oii il était.

Il s'était arrêté à la porte d'une auberge , cl son œil cherchait à pénétrer l'intérieur de la cuisine, à entrevoir le costume des gens, pour jiij;er si l'hùtellerie étuit de celles qui conviennent à un voyageur qui n'a que vingt-lrois livres dans sa poche. Une voiture qui entrait au grand trot de quatre forts chevaux , mit fin à ses observations d'une manière un peu brusque. Le moyeu d'une roue de derrière l'accrocha par la poche de son hahil , et le jeti il dix pas de lii.

Robert, en reprenant l'usag'ede ses sens, se trouva dans un bon lit, entre un homme qui lui tâlait le pouls et un autre qui lui répéta trois ou quatre fois: Hé bieniie, mon petite, hoir du you do'.'

Rchert ne répondit rien à l'hoxv do you do, qu'il n'entendait point. Il remarqua une bande à son bras, de laquelle il conclut qu'il avait été saigné ; mais, comme il sentait qu'il se portait bien, il sauta hors du lit, et se mil ii s'habiller. — Itienne, mon ami, bienne, reprit le baragouineur. Cette petite gàçon être couradjous.

Le chirurgien prétendait cpie le petite devait garder le lit quelques jours encore ; il aviiit ses raisons pour cela. L'Anglais soutenait qu'il fallait laisser faire la nature , et Robert adopta l'avis qui s'accordait avec ses dispositions.

Cet Anglais était inilord AHisbad, le plus grand philosophe des Ilcsliritanniqfies, qui venait de visiter les ports de liretagne et de Normandie, cl qui retournait gober l'air épais de son pays. Or, comme il n'est pas impossible qu'un philosophe soit un homme sensible, quoique tous les jours on imprime le contraire, et rpie tous les jours y» sol trouve un plus sut qui l'admire, inilord Allisb.id, jiénélréde l'acddenl dont il était cause, avait fait mettre Robert dans le meilleur lit, avait envoyé chercher le meilleur chirurgien, et servait lui-même de garde au malale, pour être bien sûr qu'il ne manquerait de rien.

Si l'on s'éloigin: des gens en proportion du mal qu'on leur a fait , on s'y att;iche aussi par les services qu'on leur rend , et bien que milord pi'it se croire quitte envers Robert , il était loin de penser qu'il eût assez fait encore. Quel dommage qu'un philosophe ait cette façon de penser, n'est-il pas vrai, messieurs du parti ?

Milord , s'intércssant de plus en plus à Uobert, dont la figure seule était attachante, inilord voulut savoir qui il était, ce qu'il faisait il Dieppe , comment il s'y trouvait seul , et milord a\ail acquis ces connaissances préliminaires de l'aubergiste, qui l'avait assuré, au moment de l'accident , que l'enfant n'était pas de la ville, parce que sa mise annonçait quelqu'un bien né ,et qu'il avait l'honneur de connaitrc tous les gens comme il faut de l'endroit.

Milord, qui parlait très-mal français, l'entendait très-bien, et il écoutait avec plaisir le petit Robert racontant avec naïveté son histoire. Il ne se posséda plus lorsque J enfant s'étendit sur son goût pour l'indépendance, et sou aversion pour les sciences. Il le serra dans ses bras , et lui donna de suite trente baisers. 11 faut vous expliquer ces baise rs-lii.

Milord avait une philosophie un peu exagérée , et même originale. Par exemple, il croyait que nous naissons tous égaux : aussi n'eiigeaitil pas qu'on l'appciàt monseigneur, mais il le souffrait.

Il disait que les fruits de la terre sont à tous, que la terre n'est il personne , et il avait près de Londres une terre de dix mille li\rcs sterling de revenu. A la vérité , il ne poursuivait ni les braconniers ni les voleurs de fruits et de légumes ; mais inilord, son pcTC, lui avait laissé son bien clos de murs, et il n'empêchait pas son intendant de les entretenir.

Il ne voyait dans le mariage qu'un contrat civil en opposition avec la nature, car, disait-il, si le mariage est dans la nature , pourquoi ne suis-je plus amoureux de milady? il voulait que les femmes, comme les fruits , appartinssent à tout le monde. Je ne sais trop ce qu'il eût dit, s'il eût su que milady appuyait ses goûts du même raisonnement.

Il prétendait que les arts sont inutiles ; qu'il y a de la sottise ii admirer un tableau, ou un groupe de marbre, lorsqu'on jieut jouir ii chaque pas du spectacle de la nature vivante, et il avait été, k Paris, à l'Opéra et il des concerts, mais par pure complaisance. Il avait chez lui des statues et une galerie de tableaux ; mais il ne les conservait que par respect ])Our ses [lères , qui les avaient chèrement et longuement rassemblés.

Il protestait que les sciences sont la ressource des sots , parce qu'il n'est pas de sot qui , avec de la mémoire, ne puisse devenir suivant, et il avait lu, comme un pur passe-temps. Newton, Locke, \Varburton, Toland , Swift, Adisson , Holingbroke. Il n'en avait pas perdu une pensée ; mais il n'en parlait jamais.

II s'élevait contre les lois, qui sont l'appui des demi - probités , et dont le juste n'a pas besoin, Tl ne faut , disait-il, ii l'homme de la na-

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Iiirc qu'un liàton pour ii|ioiisstM- l\it;rcssciir, et un l);'itoii n'est pas aussi olici- ipic lies liiiisslois, «les pioeiireurs , des .ivoeatset des juives. Snii inleiidiiil !;ji;n;iit on perdait pour lui dix à douze proeès par an; mais niiloril n'en savait rien.

11 déelaïuait rontre le luxe, qu'il ne considérait que comme un moyen ollert à l'Iiomiue nul d'écraser l'iiomnie qui xaut (pielque chose. l-.ii conséquence, niilord élail toujours très-siuiplenienl mis, et il attribuait it la frivolité de niiiady la richesse île sa livrée cl de ses équipi,(;es.

Il allirmait, il répétait que toutes les religions ilu monde ne sont bonnes qu'a faire inanr;er la poularde à ceux qui les ensei(;nent, en 'fs praliq t lanl hi.n (pie mal. Il eût été dillicile de le haltre làdessus, parce qu'il n'en ])rofessiiit aucune, ce qui est Irès-malhcureuv.

La toilette du petit abbé.

Vous sentez quel cas un tel homme devait faire de Rohcrt. Il ne l'appelait plus que l'enfanl de la nalure. H lui proposa de le suivre en Angleterre, oii il habiterait un jietil liicn i(u il avait en Ecosse, sur le bord de la mer. I.ii, il ne trouverait ni [lapa, ni maman, ni directeur, ni m-iitre d'école, ni dami contrariant, ni mets (|ui piquent la sensualité, en appauvrissar.t le corps. Tout à lui, Robert y serait le maître absolu de ses actions, et disjiensé de toute espèce de soin. Par exemple, il n'aurait pas l.i peine de faire son lit, parce qu'on enlèverait ceux qui étaient dans la maison: il serait dispensé de faire la cuisine, parce qu'on ne lui laisserait ni fourneaux, ni charbon. Il mépriserait ce vil métal , devant le(picl l'univers est ii genoux, parce que n'ayant pas le sou, il n'aurait ]ias d'idée de ce qu'on appelle commerce, et qui n'est que l'art avec lequel le plus adroit trompe celui qui l'est moins. Il gagnerait sa vie au bout de son bâton, avec lc<juel il casserait ailes ou pâlies aux oiseaux «pii se laisseraient approcher, et dont il mangerait la chairdans toute sa saveur, avantages que n'ont pas les \ iandes cuites. Pas d'embarras de toilette; il s'habillerait de la dépouille des oiseaux aquatiques, dont il joindrait les peaux avec des lilamenls décorée, moyen tout simple de se tirer de la dépendance d'un tailleur, d'une lingore, d'une blanchisseuse. A la vérité, il reiieontrerait de loin en loin quelques montagnards, mais qui, aussi agrestes que lui , ne le dérangeraient pas dans ses habitudes. Enfin , dans qi:atre ou cinq ans, il accointerait la première nionlagnaide qui lui plairait, pour en accointer ensuite une seconde, une troisième, et cela sans remords, parce que les femmes «loivent seules èlre chargées des enfants, puisque la nature leur a donné un sac pour les porter, et des mamelles pour les nourrir. Lorsque lîobert aurait vingt-cinq ans, milord Tirait voir, pour s'assurer ipii dis deux serait le plus heureux, et il olVrait d'avance de parier pour liobert,

.Alilord [urlait avec chaleur; il avait le ton, la ligure d'un homme persuadé, et rien ne se communique aussi faeilenient que l'enlhousiasme. La tète de Robert s'exaltait à chaque mot ; il était enchanté. Ne dépendre île personne au monde! èlre dispensé de tout, et même de faire sou litl manger de la viande a laquelle le feu n'a rien fait

perdre de son goût! s'habiller de ces plumes éclatantes, dont les vives couleurs se nuancent si bien dans les boutiques de Paris! Réuner dans tout le canton , son bâton à la main! faire fuir ou tuer tout^ce qui se présenterait devant lui! détruire, (b'triiire sans cesse! quel enfant n'est pas séduit par cette idée-là , et quelle preuve plus évidente que 1 homme est né bon?

Ajoutez à ces scènes des bonheur, ces petites montagnardes qui se présentaient à son imagination, telles cpie madame du Rézeau avec l'abbé, et Louisoii avec Helle-Pointe, jolies, tendres, faciles, point exigeantes, et lui toujours infidèle, voilà de quoi se composaient les nouxeaux projets de Uoberl. Il étendait le plan de milord , il y ajoutait a cliai|uç Instant quelque chose, et milord et lui déliraient de plaisir.

— (^)u'on vienne me parler de Kohinson! s'écriait le bon Anglais. Un friand , un gourmet qui ne savait se pisser de rien, pas même d'un ami, ipii avait beaucoup vu et qui imitait tout, tant bien que mal. Cet cnlanl ne sait rien, ne cherchera aucune de ces jouissances factices, dont l'habitude nous a fait des besoins. Il sera vraiment l'homme de la iialiiiv, car enfin de quoi se compose le vrai bonheur, et que nous faul-il réellement ? Un abri, du gland, une femelle. Rousseau l'a écrit, et quel homme que ce Rousseau!

Milord avait eu l'inlenlion de prendre un packet-boat qui le conduir.iit à Londres en reiiioulant la Tamise, il désirait revoir encore ces rives si riantes, si rii-lus et si variées, que n'oublie jamais celui qui les a vues une seule fois, illais comment s'occujier de plaisirs qui ne sont <pie le résultat des institutions buiuaines , lorsqu'il s'agit de ramener riiomme ;i son élai primilif , et d'avoir l'honneur de lui offrir un jour, dans Robert, le modèle vivant de ce quêtaient ses aïeux, il y a... il y a... oh! il y a longtemps. jAIiloid arrêta un bâtiment qui devait le porter directement à VVick, près des iles Orcades, c'est-à-dire dans la partie de l'Ecosse la moins habitée et la moins habitable.

L'nOMME RÉDUIT A SES FBOPRES RESSOL'RCES.

Ud lapin part , Robert lance un bâton , et le manque.

Pendant qu'on frétait le navire , nos hommes de la nature faisaient rrande chère, parce qu'il était indilïérent que la réforme de Robert commenràt huit jours plus tôt ou jilus tard. Quant à milord , il gémissait d'avoir passé l'âge où notre estomac se prête à tout , et c'est en sablant les meilleurs vins de France que ces messieurs faisaient l'éloge de l'eau.

iMilord, dont les digestions étaient quelquefois laborieuses, ne manquait ))as en sortant de tablede conduire Kobert sur le galet de Dieppe. 11 voulait que ces promenades lui luss; iit utiles; en conséquence , il se faisait suivre par deux domestiques ihargés de bâtons gros et courts, qu'il présentaient successivement à l'enfant de la nature. Milord trottillait sur ses ]ias et applaudissait à la légèreté de .sa course et à la grâce avec laquelle il lançait son bâton contre les oiseaux qu'il n'approchait que de loin et qu'il ne tuait jamais. Robert se dépitait. Milord le consolait en l'assurant que les oiseaux des iles Orcades, en général beaucoup plus gros, étaient plus faciles k toucher, et que moins

T>aris. Typ. Henri Pion, rue Garjncière, 8.

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«léiNiiils iiaicf qu'ils voioiit rarement cfes lioinrors, ils se laissfriiifiit tiiiT à volonté. I. av.iiil.iF;i' ii'cl (pu' priiciiiaifiil ces coiirst's, o'cst que iiiilunl cl UoluTt roiitiaiiiit ilis|iosos à liicii suiipvr.ct souiiuii'iit bien eii parlant tonjours île la nécessité il'étie sohre.

Le vaisseau l'st prêt, le vent est favor.ilile ; on s'embarque ((aicmcnt. On se eoniplail à parler île ses projets; on ne cesse d'en parler qiir pour se nieltie à table , il'oii on passe ilans île l)ons lits, ativqnels Itoiiert va renoiieer avec tant île satisfaction ! On découvre entin la pointe nord de 1 l'.cossc. Un sol pierreux et presipu^ inculte , peu de verdure et pas un arbre , des niasses de roclies d lui |;ris unit'urme , une nature morte enlin, voilà ce qui frajipe d'abord lUibert.

Miloril jujjea, à certain air de tristesse, que le jeune camarade n'était pas séduit par le spectacle qui s'oIVrait à ses jcu\. Il jui;ea à propos de réveiller cette belle chaleur ipii ne l'avait pas quitté encore et qui allait lui être si nécessaire.

— Noyez , disait niilord , voyez ces masses respectables qui bravent , depuis l'enfance du monde, la foudre et les tempêtes; voyez la faux du temps gravée dans ces cavités; ces cimes qu'il a détachées et précipitées dans l'abîme ; ces oiseaux monstrueux qu'on ne trouve qu'ici et dont le vol rapide et vigoureux annonce la puissance. \'oyezles, tantôt se balançant dans les airs, tantôt se reposant fièrement sur la pointe la plus élevée de la roche, ou se précipitant dans l'onde, cberchant, trouvant partout leur nourriture , jusqu'à ce qu'ils servent à la vôtre.

Saluez cette terre vierp.e, que n'a pas défigurée la main insensée et avide de l'homme, l'élicitcz-vous, vous qui seriez admiré de tout l'univers, si l'univers connaissait votre résolution noble et généreuse.

— Oui... oui, répondait Robert à chaque phrase, et sa voix faiblissait à mesure qu'on approchait de la côte.

Sa paupière devenait humide, sa tète tombait sur sa poitrine. Le vaisseau entre dans une espèce de baie.

Milord, qui craint que l'enfant de la nature ne s'avise de vouloir redevenir homme social , se hàtc de faire débarquer son carrosse , ses chevaux et douze à quinze faisceaux de bâtons qui devaient former l'arsenal , l'ameublement, le magasin de Robert, et qu'il avait été sage d'apporter dans un pays où on ne trouve pas un chêne.

On monte en voiture, on part, on arrive à im château qui n'a pas été habité depuis la catastrophe de Marie Stuart ; que depuis ou n'a ni entretenu ni réparé , et qui était bâti sur un domaine de deux mille arpents , qui ne rapportaient pas cinquante guinées par an.

Robert en entrant dans ces masures trouva d'abord une partie de la société avec laquelle il devait vivre en Ecosse. Le bruit de la voiture fit enlever une nuée de corneilles, de hiboux , de chouettes dont le cri n'était pas propre à ramener la joie dans un cœur déjà navré. Un concien;e aussi triste , et qui paraissait aussi vieux que les roches qui bordent la côte , se présent;! , courbé sur sa béquille , fit de son mieux pour bien recevoir son seigneur , et ce mieux se réduisit à un morceau de pain d'orge et à quelques pommes de terre cuites sous la cendre.

Si du moins on eût laissé à Robert le concierge et ce qui restait d'orge et de pommes de terre! mais on chan;ea tout inhumainement, provisions et concierge , tout , jusipi'aux ])ortes et aux croisées , sur quatre chariots que milord envoya prendre à Wick , et qu'il expédia pour Londres à petites journées. Et lui , après avoir fait semblant de dormir sur une natte, après s'être récrié sur l'excellence de deux pommes de terre charbonnées , .qu'il avait reçues de la main crasseuse de son concierge, il remonta dans sa bcrliue, oii il s'endormit réellement 2â8.

en achevant une vol.illle froide et une bouteille de vieux bourgogne qu'il n'avait pas demandées , mais qu'il ne fut pas fâché de trouver dans une poche de la voiture, tu sourire d'approbation adressé à son valet de chambre fut le prix sa prévoyance.

Robert avait eu un uiomtnt l'envie de sauter derrière le carrosse, et de déclarer tout bonnement au premier relais qu il renoiit;ail à être l'enfant de la nature ; mais l'amour-propre , ce midiile si puissant de la conduite des hoinniis, l'emporta sur le sentiment de .>es plus cliers intérêts. Comment oser dire qu'on a changé tout à coup de manière de voir et de penser? comment oser blâmer ouvertenient ce qu'on a loué avec exagération:' Robert se tut et resta. Il regaril.i avec un soupir le vieux coneier|;e, juché sur un dis chariots et couché euiiiinndénient sur ce qu'on avait trouvé de matelas au château ; il soupira au coup de fouet des charretiers; il soupira en voyant prendre le galop aux chevaux qui entrainaient milord et sa berlnie ; il regarda autour de Ini i t .■ Ir uv:i si iil .lU nioiule.

— L'homme réduit k eei seules ressources.

La vieille gouvernaDte grogna en voyant arriver le petit être absolument nu qu'amenait le bon prêtre.

Tout est bien , tout est mal. t)n soutient, on défenil les deux opinions avec un égal avantage, ce qui fait que jamais personne ne prouvera que tout soit mal , que tout soit bien. Le terme moyeu ipul est-il ? Il peut exister entre deux extrêmes; m.iis les gens à système n'en reconnaissent pas. (^elui-là le trouve, sans le savoir, qui prend le temps comme il vient, les saisons à leur tour, lis hommes comme ils sont; qui travaille un peu , qui agit toujours , qui remplit ses devoirs par goût, par habitude; qui ne compte pas sur la reconnaissance, qui lui .sourit s'il la rencontre ; qui nn'urt pleuré, béni de Si femme et de ses enfants, cl qui s'aperçoit alors qu'il a réellement vécu... Diable!

mais n'aurais-je pas esquissé ici le bonheur qui nous est propre, le seul que nous puissions trouver? Pourquoi donc le chercher, comme un astronome se fatigue pour trouver une étoile nouvelle, toujours au-ilessus de lui ?

Baissons la tète, il est à nos pieds.

Robert, qui n'avait qu'à se baisser pour être à peu près heureux; Robert, qui en fuyant de chez sa mère, avait laissé son bon génie assis à sa porte; Robert, qui allait de projets en projets , et d'infortune en infortune ; Robert, pensif, rêveur, abattu , se promenait au milieu des ruines et faisait une reconnaissance générale du château : on aime à connaître son domicile quand il est agréable , on veut savoir à quoi s'en tenir quand il ne l'est pas.

Le résultat de l'inspection ne fut pas plaisant. Des murs dégradés , des planchers percés et pourris, pas une escabelle pour se reposer , la terre pour lit de plume, de mauvais plafonds pour couverture, et nul moyen d'cmi)ècher l'oiseau nocturne de le réveiller d'un coup d aile qui lui rasera l'oreille ou le bout du nez. Robert s'allligea peu de tout cela ; mais une heureuse expérience lui avait appris qu'à son âge on dort partout.

iAlais aussi à son âge on ne dort pas l'estomac vide , et , lorsqu'on a soupe la veille avec deux pommes de terre , on doit avoir besoin de déjeunera midi. La faim, très-humble servante du riche, ennemie irréconciliable du pauvre , se faisait vivement sentir , et il n'était pas prudent d'attendre qu'elle devint insupportable pour chercher de quoi l'apaiser.

Robert délie un de ses faisceaux, prend sept à huit bâtons sous son bras et se met en campagne. Intéressé à bien voir , il voudrait pénétrer au delà de son hémisphère; il en recule les bornes en continuant d'avancer; il démêle enfin dans l'éloigncmcnl des monstres ailés dont le vol pesant le fait sourire. 11 oublie au moment les idées sombres

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proUuitcs l'.ir une solilmlc absolue et iKir des sites que le soleil semble écluirir ii iri;i(t. Il iiuirclie lièremeiit; il lueiiuce le coruiorun, le héron, (|iii liiibiteiit les bords d'un (!tiiu|; imiiiense , el qui trouvent , au bout de leur long bec , la subsistiincc que Robert attend de son bâton.

11 s'approche , les genoux ployi's , les épaules basses ; il retient son lialeiue, il craint de toucher la terre; il va lancer le bois homicide. .. Ceu\ qu'il a cru surprendre l'ont aperçu depuis !on;;lcnips ; ils l'ont obserxe, ils ont suivi tous sis mouvements. Ils s'envolent, ils traversent l'étani; , ils se posent sur lu rive opposée. Robert , abusé par un espoir qui ne doit pas se réaliser, les suit avec opiniâtreté. Vinjjt fois il est prêt à frapper, vingt fois ses victimes rusées lui échappent. Elles fuient , elles s'éloignent enfin pour ne plus revenir. Robert , désolé, evcédé , mour.inl de faim , s'assied et se consulte sur le parti qu'il va prendre: l'enfant de la nature est vraiment embarrassé.

(^•uel(|<ies plantes au vert p.'ilc , à la feuille épaisse et longue , se montrent çà et là, el piiiuenl sa sensualité : on n'est pas difficile quand on nian(|Ue de tout. Robert saisit, lire .ivec efl'ort ; la terre cède; une racine noirâtre vient avec Us feuilles. H la mange, ii la dévore; il laisse a une seconde , à une troisième , et s'aperçoit de l'amertume insoutenable du seul mets que lui offre cette terre vierge que la main de riiomuie n'a |>as déligurée.

Il rejette ce qui lui reste dans la bouche. 11 cherche ii ranimer son courage et il se décide ii marcher vers la mer. .Sans doute le courlis, l'oie sauvage . I aigle marin , seront moins farouches que le héron et le cormoran. Milord lui a juré qu'il les tuera à volonté, et milord doit en savoir (juclquc chose puisqu'il a un château dans le pays.

Il n'y avait qu'une petite difficulté ;i ce nouveau projet, c'est que Robert ne savait trop de quel côté tourner H marche au hasard; il marche longtemps sans découvrir l'Océan , par la raison très-simple qu'il lui tourne le dos.

Ln buisson touffu frappe ses regards. Il est chargé d'un petit fruit rouge dont le coloris semble annoncer la s.ivcur. L'enfant affamé cueille, il goûte... une chair filandreuse cl sèche , et le suc qu'il en peut ciprimer d'une acidité aussi prononcée que ramertume des racines que lui a offertes la nature. Trompé, exaspéré, désespéré, il s'en prend de ses fautes à l'innocent buisson ; il le frappe , dans sa fureur aveugle... Un lapin part, Robert lance un bâton et le manque; un second coup succède au premier. L'animal frappé se roule , se débat, expire. Nous voyez que les leçons que Robert a reçues sur le galet de Uiep|ie n'ont pas été inutiles."

Concevez aussi quel transport il éprouva, passant tout à coup de l'extrême disette a la grande abondance. Il s'arrêtait devant sa proie , étendue à ses pieds; il la regardait avec complaisance , l'œil animé, rouge de plaisir. Les convulsions d'un estomac souffrant se commmiiquent à ses mâchoires , qui s'ouvrent et se referment par un mouvement rapide et machinal... Il va apaiser la faim qui le tourmente.

Hélas ! hélas ! et quatre fois hélas ! on peut manger un lapin cru , mais le manger avec la peau et le poil , oh ! ma foi , c'est trop fort. Cependant Robert n'a pas de couteau , et ses ongles ne sont pas assez longs, assez durs encore pour lui en tenir lieu. Si un caillou tranchant... Il regarde autour de lui; il fait quelques pas adroite , à gauche... du sable, toujours du sable.

Ventre affamé n'a pas d'oreilles , dit La Fontaine. J'ajouterai qu'il ne connaît jias d'obstacles. Robert prend son lapin par les pattes de devant et de derrière, il allonge, il tend ainsi la peau du ventre; il y fait une incision avec les dents. Il introduit ses mains dans l'ouverture; il déchire la peau , il la met en pièces. Ses genoux lui servent de table. Le voilà à son jietil couvert.

Rientùt son visage est couvert de sang. Il coule de son menton sur sa veste, dans sa chemise, dans el dessus sa culotte. Mais il mange , il »c repait, il retrouve des forces. Sa voracité apaisée , il reconnaît que cette viande , tant vantée, est fade et dégoûtante. Les entrailles qui tombent sur .ses cuisses , sur ses jambes, les himbeaus; sanglants qu il a autour de lui ajoutent à son dégoût. Son cœur se soulève, il est prêt à rendre ce qu'il a mangé avec tant de volupté. Il se lève , il s'éloigne; il revient liienlôl , ramené par celle léllexion , qu'on ne trouve pas tous les jours des lapins qui se laissent tuer à coups de bâton , et que le plus gr.ind malheur qu'il ait h redouter , c'est de mourir d'inanition. Il ramasse soigneusement les débris de sa chusse et les serre dans sa |)ochc.

Qui aurait reconnu dans ce boucher, dans ce farouche anthropophage ce joli petil Robert que Louison avait si élégamment vêtu à Rouen , et dont tout Ir monde admirait hi genlillessei'

L'homme de la nature, lorsqu'il a apaisé sa fulm , ne cherche plus que le repos. Robert . qui entrevoyait encore le haut des tourelles du château, se dirigea de ce colé. Son premier soin en arrivant fut de défendre des attaipies des rats ce ipii lui restait de provisions. Un trou, une pierre pour le couvrir, voilà tout ce qu'il faillit, etcela se trouve partout. L'endroit oii il reposerait lui était assez indifférent : aucun ne méritait de préférence marquée. Il se mit dans le premier coin, s'étendit à terre tout habillé, cl pour cause.

lin sommeil réparateur allait fermer sa paupière , lorsque le mal de cœur se renouvela de manière à l'effrayer. Milord eût dit que l'indigestion n'était causée que par le peu d'habitude de vivre de viande

crue. J'eusse répondu à milord qu'un sauvage ne mange son ennemi qu'après l'avoir fait cuire.

Un copieux vomissement soulagea Robert; mais im frisson pénible succéda à l'évacuation. Forcé de se lever el de marcher pour rappeler un reste de chaleur , il se livrait aux plus cruelles réflexions. — Ah! si j'avais écouté mon ami RiBlard ! . . . Pan ! une tape à la tête lui coupe la parole. — Si au lieu de faire des projets.. Un autre coup au genou lui fait faire encore une réticence. 11 passe une partie de celle triste et longue nuit en alternatives de regrets el de contusions , de contusions et de regrets. Le cri monotone el lugubre des oiseaux nocturnes ajoute encore à l'horreur de sa situation.

Robert cherchait à fuir ces glapissements sinistres. Il allait , il venait, il essayait de sortir de ce château infernal : il semblait qu'un esl)rit inalin le conduisit toujours vers des angles saillants et l'éloignât de la porte. Grelollanl , furieux de se heurter de tous les côlés , il se met à battre la semelle contre un mur, el bientôt ses membres engourdis se raniment. — Oh! oh! dit-il, il n'est p;is si mal que les hommes vivent en société, car enfin, si je n'avais pas de souliers, je n'aurais pu battre la semelle , el si je n'avais battu la semelle je serais mort de froid.

Après cette courte digression, la plus sage qu'il eût faite de sa vie , il se recoucha et s'endormit d'un sommeil profond. Le soleil dardi) enfin sur lui ses rayons bienfaisants et le rappela entièrement à la vie. Robert en s'éveillant sentit son cœur calme, sa tête libre el son corps assoupli.

Dans sa position , un besoin nouveau succédait à un besoin satisfait. Il avait rendu son diner , et son estomac tiraillé indiquait à la fois le mal et le remède. Il a encore la moitié de son lapin ; mais s'exposera-l-il à une indigestion nouvelle ou à tomber de langueur? Il faut opter cependant.

— Si j'avais un briquet , disail-il, de l'amadou , des allumettes , je brûlerais ces lambris, ces chambranles, ces planchers; je grillerais ma viande sur des charbons. Un briquet, de l'amadou, des allumettes dont on fait si pende cas dans le monde, el qui me seraient si utiles , doivent être l'ouvrage de bien des mains. Seul , je n'en peus produire la plus petite partie; seul, je m'ennuie, je souffre; la vie n'a nul charme pour moi. Oh ! n'en déplaise à milord , il est bien que l'homme vive en société.

Si Robert avait eu moins de répugnance pour la lecture, il eût su, peul-èlre, que les arts ne sont que la perfection des moyens naturels, aussi sûrs que lents. Il eût fait du feu en frolt ml deux morceaux de bois l'un contre l'autre , el si quelqu'un se fût trouvé là pour lui faire cette observation, il eût avoué de bonne foi que l'inslrueliou est bonne à quelque chose , car il commençait à raisonner très-juste ; mais des raisonnements ne changeaient rien à son état. Bon gré, mal gré, il fallut à tout risque avaler le reste du lapin cru et essayer de le digérer à l'aide d'un violent exercice.

Il n'avait pas trouvé la mer en allant, la veille , à gauche; il était tout simple de la chercher à droite : il ne faut pour cela ni avoir lu, ni être logicien. Robert, armé de ses bâtons, prend sa course, boit un coup en passant près d'une source, et arrive sur la crête de hi falaise.

Une multitude d'oiseaux de toute espèce se balançaient entre le ciel et l'eau. Robert allend qu'ils s'approchent. Une heure, deux heures s'écoulent. Robert pense enfin que les oiseaux écossais ne se soucient pas plus que ceux de Dieppe du voisinage de l'homme. Il sent qu'il faut ruser ici comme ailleurs. Il observe la roche , il cherche une cavité qui puisse dérober et sa personne el ses desseins. Il tourne , il descend, il monte, il gravit, pour redescendre cl remonter encore. Une ouverture vaste et profonde se présente au-dessus de lui. Il y parvient péniblement en s' accrochant des pieds et des mains aux fentes, aux pointes formées par des fractures dans la pierre. Il entre, et il n'a pas fait quatre pas, qu'il entend un cri aigu; l'air s'agite fortement autour de lui; un oiseau de la plus grande envergure le renverse en passant, cl va planer au-dessus de la mer.

Robert, étourdi du plus vigoureux soufflet que jamais figure humaine ail reçu, se relève, secoue les oreilles, el ne pense bientôt qu'à la faute qu'il" a commise en ne saisissant pas l'oiseau par une aile ou parla queue : il se fût vengé, et il eût assuré sa subsistance pour quatre jours. Combien de gens , de beaux diseurs surtout, ne trouvent ce qu'ils auraient dû faire ou répondre qu'un quart ^'heure trop tard!

Il s'avance dans cette espèce de grotte; il espère pouvoir s'y cacher et surprendre l'oiseau brutal , ou tel autre qui y aurait fait élection de domicile. En tournant, en tâtonnant, il porte la main sur quelque chose de chaud. Il approche la tête, il regarde attentivement : — Des œufs, des œufs! s'écrie-t-il; vite, mangeons des œufs. Quelle fortune, quel régal ! Il en casse un, gros comme son petit poingt; il hume une substance molle, gélatineuse, sanguinolente, dont lodeur lui blesse l'odorat. — Je complais sur des œufs frais, dit-il avec un soupir, et ceux-ci sont couvés. J'en avais en abondance chez ma mère, et je n'y faisais pas.la plus légère attention. Si du moins je pouvais me faire ici une petite basse-cour! mais pour cela il faudr.iit démolir une partie du château, cuire de la chaux, ouvrir la terre, bâtir ; il faudrait des outils, réunir l'e\périence de dix à douze arlisants différents, cl chaque jour, chaque minute me pénètrent du malheur d'être seul. Et puis, comment avoir des poules? elles n'habitent pas les déserts ; elles

L'HOMME A PUUJETS.

cbt'icliciil riiomnu', elles vivent At son siipiTAii ; elle» sentent le besoin lU- l:i soc'u'lé, ilont jr iiif suis tMoigiu' cuiiiinc un sot.

(^Iiiaïul un solitaire jiarle ainsi, il n'est jias loin de l'iik'e de se n'unir ii lu grande t'aniille, et elle filt piolialilemonl venue à Hobert, s'il ne se l'iit cm piivt' de tout moyen d'e\i*eulion : point de dt'sir sans cs|ii)ii'. SoulVi'ii' et se plaindre, voilà quel lui semblait alors son sort présent et liitur.

Koliert avait vu aux liois de Bouloffi'.e, de Romaiiixille, de Vinccniies, la fauvette, la nu'san(;e, la linotte, revenir au nid dont sa cruelle curiositt' les avait éloignées. Le j;ros oiseau devait donc revenir au sien, et Hobert , tapi dans l'endroit le |dus obscur de la grotte, attendait inipatiennnent son retour. ICn elïet, la mire alarmée rentre il tire-d'aile, et vient féconder et défendre les fruits eliéris de ses amours. Ille se pose sur ses œufs; celui qui manque l'éclairc sur le danger qui menace les autres.

i;ile voit lloberl. Leurs yeuv se rencontrent, se fivent. Elle a cédé, linéiques ininiiles .ivani , i< une terreur pani(|ue. Le sentiment de sa force, la faiblesse de l'agresseur la rassurent; elle attend son ennemi.

— Comment donc, monsieur, vous accordez du raisonnemeni aux bètes I — iSans doute, monsieur, puisque vous raisonne/.. Les animaux n'ont-ils pas évidemment leur cri de joie , d'inquiétude, de douleur, d'alarme? et si leur langue pouvait articuler, que d'animaux jiarlcraient plus sensément que le père IMalebranclic !

Iloberl, qui craint bec et ongles, mais qui est réduit h tout entreprendre, Kobert se lève, se présente en .ivant du nid, les jambes ouverles, les bras étendus. La mère attentive suit ses mouvements; son bec recourbé s'aiguise, ses nerfs s'étendent, ses ongles aigus s' al longent.

Hobert sent l'impossibililé d'attaquer a force ouverte, et la nécessité d'une tactique. Il se baisse, il se trainesous le nid ; il allonge viveinenl un bras; il saisit l'oiseau par le cou. Il était vainqueur, s'il n'eût cédé à la crainte ; mais aux premiers mouvements de la mère irritée, il bîche sa proie; il ne jiense qu';'i se dérober .'i son ressentiment. L'aigle, en liberté, fond sur lui, et l'attaque avec fureur. Robert n'a qu'un moyen, c'est de se mettre le visage contre terre. En un instant ses babits sont en lambeaux, sa tète est dépouillée de ses cheveux, elle est couverte de blessures. Tout malheureux qu'il est, il tient encore à la vie. Il se relève furieux , il a retrouvé un de ses b;îtons. Eperdu, hors de lui, il frappe au hasard, mais il frappe sans relâche. L'aigle vaincue tombe à ses pieds, et lui paraît redoutable encore.

Il la traîne , il la porte , fier de sa victoire. Il se hâte de sortir de ce lieu... car enfin le niTile peut paraître, vouloir venger sa malheureuse famille, et Robert n'est plus en état de soutenir un second coniUat.

Oh ! combien, pensait-il, il est plus commode de nourrir, d'engraisser cette volatile imbécile, qui se laisse égorger sans résistance, et à laquelle un cuisinier habile donne inie forme si ragoûtante ! Il faut ici que je me nourrisse de cette chair noire, dure, huileuse ; que je remplace mes habits déchirés par cette pcnu emplumée, sans apprêt et puante ! Oh ! miloiil ! niilord ! combien vous avez abusé de ma jeunesse , de mon inexpérience ! Milord n'était pas lîi pour répoudre , pour remédier au mal qu'il axait fait.

Robert voudrait laver ses blessures. Le ruisseau qui l'avait désaltéré xoulc à travers les roches, et se jette dans la mer. Il faut, pour s'en approcher , vaincre les obstacles qu'offre à chaque pas un terrain inégal et souvent coupé à pic. Robert, à qui ses deux mains suffisent à peine pour conserver l'équilibre , est gêné dans sa marche par le poids de son aigle, par un long cou, qui tantôt traîne derrière lui, tantôt s'embarrasse dans ses jambes. Il dépose son fardeau sur un tertre, et va chercher du soulagement à la douleur brûlante qu'il ressent à la tête.

Comment arrivcra-t-il ? quelquefois le ruisseau est à deux pas de lui ; quelquefois il est forcé de s'en éloigner de dix toises. Il voit à trente ou quarante pieds sous lui un bassin de cette eau qui joue , qui s'arrête dans une cavité de la roche. La pente est rapide , mais unie ; il n'a qu'à se laisser glisser. Il s'assied, il se laisse aller, il arrive. Un bain salutaire étanche son sang et en calme l'ardeur. Oh ! s'il avait des ciseaux! il couperait ses cheveux, qui vont retomber, se sécher dans ses plaies , les irriter encore. Mais que de mains employées avant que le fer deviné, tiré de la terre , coulé , forgé , limé , poli , devienne enlin un instrument tranchant ! Robert avait vu des maçons, et n'avait pas d'idée de l'exploitation des mines ; mais il désirait des ciseaiLx , et il sentait qu'il ne pouvait en faire.

Lavé à grands flots, pansé tant bien que mal, désaltéré, rafraîchi, il leva les yeux vers l'endroit où il avait laissé son aigle. Ce talus, qu'il avait descendu en sacrifiant son unique culotte , lui offre une roche presque droite et unie sur toute sa surface. Kul homme ne la remonterait sans échelle, autre instrument si nécessaire, si simple, et dont il faut encore qu'un enfant de la nature apprenne à se passer.

Quand on ne peut pas remonter, il faut s'arrêter, ou continuer à descendre. S'arrêter là oit il n'y a que de l'eau pour toute nourriture, et que le ciel pour toit! Robert se tourne une dernière fois vers son aigle, qui lui coûte si cher, qui^cst en ce moment son unique ressource, et il se décide à l'abandonner et à descendre.

Il espère trouver nu bas de la faliisc un chemin praticable qui le ranièner.i au point d'où il est parti. Il se promet bien, i>'il surmonte tant de diUicullés, de s'éloigner à jaiiuis de ce malheureux château, et d'aller cliereher des lioniiiics. Ils peuvent ètn- rares dans ce canton ; mais enfin l'Ecosse n'est pas un désert. (Jh 1 t'il avaifeu plua tôt celle bonne idée! mais l'expérience est ordinairement le fruit du malheur, et celle des pères est perdue pour lei> enfants : un saxaiit, je ne sais plus leipiel , nous a déj.î dit cela.

Aux dépens de la peau de ses genoux , de ses mains , de ta doublure naturelle de sa culotte , Itubert glissant , s'accrochant , iuiut<int de pierre en pierre, s'arrête tout à coup sur uiir vaste plate-loriiic , et la, eess;int dr craindre pour sa vie, il porte l.i vue autour de lui... Lu banc d liiiitres blanches et dodues, qui s'ouvrent à lappruehe du Qui <pii va leur .ipporter une eau nourrissante et nouvelle !... — l'asse pour des huîtres, disait-il. cela peut se manger cru. Et en effet il en avait mangea Paris, sans savoir d'où elles viennent, eumme tant de bonnes gens ignorent par quels travaux se prépare leur petit p.iiii au lait. Labourer, semer, herser, sarcler, moissonner, battre, faner, moudre avec une iiiécaniipie, à laquelle ont concouru le charpentier, le menuisier, le carrier, le serrurier, le fabricant d'étamiue, le cbaiiioiscur ; et puis le maçon qui a construit le four ; le mitron qui a pétri et f.iit lever la p;"ile ; le bûcheron qui a fourni de quoi la cuire ; le coiiiMiissairc qui veille à ce que la mitronne ne vole |ias le public ; que de choses à faire avant de tremper la flûte dans la bavaroise au lait !

Robert, qui a renoncé h ses aises, ne pense ni à lu flûte, ni au pain mollet. Il se console, à l'aspect des huîtres, de la perle de son aigle, qui a|)rès tout, n'étiiit jias fort à regretter. Il insinue un doigt dans un de ces coquillages ouverts. L'animal le replie, s'enferme. Robert veut retirer son doigt ; l'Iiuitre (pi'on enlève de la roche sur la(]uelle elle a crû , l'Iiuitre serre plus fort, et Robert pousse des cris qu'étouil'c le mugissement des xagues.

Cette roche, jusqu'.dors si perfide, lui devient pourtant favorable. Il frappe contre la pierre l'impitoyable étau dans lequel son doigt est broyé ; il frappe à coups redoublés, et avec tant de violence, que la charnière qui unit les deux parties se brise. Il a rendu la liberté à son doigt , mais à un doigt coupé jusqu'à l'os. Plaies à la tête , plaies aux reins, aux fesses, aux coudes, aux genoux, à la main, Robert n'était qu'une plaie, et toujours, toujours de tous ses maux la faim était le plus cruel.

Ces fables de La Fontaine , que les enfants répètent comme des perroquets, avec les gestes et les minauderies de leur i<istitutriee mère ; ces fables que doit écouter tout venant, auxquelles il doit applaudir , et dpnt il faut se défier comme de la fortune du pot , du gigot qui a hou goût, du vin du cru , d une femme d'un bon caractère , des t.ilents de la demoiselle de la maison; ces fables si naïves, si instructives pour l'.'îge mûr , furent inutiles à Robert. Il n'avait ennuyé les amis de maman que du maître Corbeau et de la Cigale ; il n'avait pas poussé ses études plus loin. S'il eût appris la fable du Bal et l'ÙuHre, il s'en fût souvenu dans cette circonstance. Il la connut plus tard, et l'appliquant à des objets d'une autre importance, il en recommandait li lecture , avec l'enthousiasme que mettait le bon La Fontaine à préconiser Barucb.

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