‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 272 sur 379 · XII. — Il faut pourtant le tirer de là · texte numérisé non relu

XII. — Il faut pourtant le tirer de là

Des milliers d'huîtres entr'ouverles s'offraient de toutes parts au malheureux affamé. Il les regardait, il les convoitait. L'n penchant irrésistible le pousse, et il tremble pour ses doigts, tjue deviendrat-il s'il se met dans l'impuissance de se servir de ses mains ! Que deviendra-t-il encore s'il ne mange pas d'huîtres?

O bienheureux rocher de Cancale , où les gourmands se gorgent de ce coquillage, sans avoir même recours au couteau que Robert, en ce moment, eût préféré .lux trésors de Golcondc , où on prévient les désirs , où on vous épargne jusqu'aux moindres soins, où on mâcherait pour vous, si vous le désiriez, où on digérerait même pour le prochain , si la chose était possible ! Il est vrai que chaque mangeur doit pour sa part payer le loyer, les garçons servants, monsieur le chef de cuisine, le triste feu du poêle, les viandes qui ne sont pas consommées. Il faut qu'il paye le blanchissage, le vigneron, les droiu d'entrée, le boul;ingcr, l'écaillèrc et sa marchandise. Il faut encore qu'il paye sur tous ces objets étrangers à la maison vingt-cinq pour cent de bénéfice au maiire. Oh ! c'est une grande économie que de manger des luiilrcs au rocher de Cancale !

Voyons enfin commcnl Robert mangera les siennes. Il tournait non autour du pot, qui naguère cuisait pour lui sans qu'il s en mêlât, mais autour de l'immense cloyère qui s'offrait à lui. Il avançait, il reculait ;... un caillou, auquel le bout de son pied a communiqué du mouvement , tombe entre deux cocpiilles qui se resserrent sans pouvoir .se fermer. Robert s'approche , il examine, il observe ; il s'assure pir différents essais que le caillou est aussi fortement comprimé que l'a été ce pauvre petit doigt. Il en hasarde un second, un troisième, il arrache l'hm'tre à sa retraite, il l'avale... Oh ! qu'elle lui parut bonne! oh! combien lui parut précieuse cette multitude de c.iilloux que jusqu'alors il avait foulés avec dédain ! Il en remplit ses poches , il va

L'HOMME A PROJETS

irimîtrr en liiiîlri', et il insinue cliaquc caillou avec le sourire de la sen'iu.ililr.

liiiiit("it il n'a pln.i (pi';! se baisser et prenilre, bientôt il coninience son ii'pas. l.:i cU'Iioatesse du mets , sa faim ino\tiiii;uil>le eussent fait de c-e diner lenniloi du reste de la journée, si 1 t)eian , sans considération |)Our l'iiinneent dévastateur, ne fût \cnu mouiller successivement le bout de son jiied , sa elieville et une partie de ses petites jambes. Convaincu de la néeessilé de faire retraite, Kolierl ri;;arde derrière lui : toujours les mêmes dilïicultés pour remonter. Il faut i;ravir pourtant , ou être submeri;é.

Il mesure de l'a'il lesdilVérentes roches qui sont accessibles encore. Il a retrouvé des forces et du conraije ; il fait des efl'orts inouïs. Il recule, il monte, il rilomlie ; il parvient enfin à la surface d'une pierre, oii il n'a rien à craindre de la fureur des vai;ues, oii il peut se couelier, sur laquelle même il peut se promener par trois Jias dans tous les sens.

Il regarde au-dessus de lui ;... nul moyen de monter plus haut. Il re!;arde à droite , ii ijauche ; nulle apparence de sentier. Partout une rnrlie perpendiculaire ou saillante lui ôte jusqu'à l'espérance. Si du moins ce banc de coqui;la|;es s'étendait au loin , il le suivrait à la marée basse, il trouverait probablement quelques ouvertures praticables; mais ec banc est borné , son œil en a embrassé létemlue , et il n'a vu aux deu\ extrémités que les flots battant , dégradant le pied de la falaise.

lieureuH-ment son ruisseau est à sa portée. Ses huîtres sont à la vérité abondantes et d'un (;oùt excellent ; mais s'il doit passer là sa vie, exposé auv injures du temps, cloué douze heures par jour sir cette pierre, c'est devenir huître lui-même.

l.a nuit qui s'approchait rendait de moment en moment ses réflexions plus sombres et plus douloureuses, l n vent de bise qui s'élève tout à coup, une pluie froide, le (;laeent jusqu'à la moelle des os. — l'as nn abri, s'écriait-il , et mes habits sont in lambeaux!

C'est alors qu'il reijrctlc ce misérable château , qu'une heure auparavant il voulait fuir sans retour ; c'est alors (pi'il maudit milord , qu'il lui attribue ses maux présents et ceux qui lui sont réservés. 11 appelait à ijrands cris sa mère, qu il gémissait alors d'avoir abandonnée, et qui même en le jinnissant était si loin des rigueurs de cette implacable nature, dans les bras de laquelle il s'est imprudemment jeté. Il inxoque, il supplie, il regrette son ami UilllanI , qui , sage et heureux an sein de sa famille, jouit de 1 industrie de ses contemporains en attendant l'époque où il pourra à son tour payer sa dette à la société. Ces souvenirs lui arrachent des pleurs; ses yeux reuiplis de larmes ne lui permetlent ]du"s de distinguer les objets. 11 les essuie cependant ; il craint de franchir sans s'en apercevoir le court espace qui le sépare du précipice et du néant : tout malheureux qu'il est, il tient encore à la vie.

Ciel ! ô ciel !... se trompc-t-il ?... est-ce une illusion , un songe? une barque à voiles et à rames longe la côte , et va passer à cent x'erges de lui ! Il ne peut en croire ses sens. Il essuie ses yeux encore, il les frotte , il les rouvre. — Oui , oui ! c'est bien une barque, c'est un sauveur qui s'oflre à moi.

Mais les vents qui sifflent lui permettront-ils de se faire entendre ? Il s'élance sur la pointe des pieJs, il élève les bras, il appelle, il crie. L'espérance soutient , nourrit cette voix grêle , dont les sons se ])erdent dans l'immensité, l.a banpie suit sa route ; quelques minutes encore, et elle aura dépassé le malheureux. Robert juge qu'il n'est pas entendu, qu'il ne peut l'être , et le désespoir s'empare de lui. Il achève de mettre en pièces ses vêtements , dont les restes devaient lui être si précieux ! Il en jette les lambeatix çà et là ; il s'arrête à la pensée de se précipiter lui-même et de terminer en un instant ses malheurs.

Sa chemise percée, déchirée de toutes parts, s'attache à nue pointe de la roche ; le vent la soulève et la fait voltiger à son gré. Celte chemise, déplorable reste de son opulence passée , devient le gage de son .salut. Elle a été vue par le maître de la barque , qui soupçonne quelque chose de la vérité. 11 cherche à pénétrer les ténèbres qui s'épaississent à chaque instant; il croit distinguer un être nu et souffrant ; il cingle droit sur la falaise.

Oh ! de quel horrible poids Robert fut délivré lorsqu'il vit cette barque ])rotectriee s'approcher de lui ! Il ne p<'nse plus à mourir; la vie lui redevient chère. Il croit que la sienne peut être fortunée encore ; il jouit surtout île l'idée de la passer avec des hommes.

\\ bat do you do hère'? lui dit le patron. — Par grâce , sauvez-moi, lui répond l'enfant, ^ou don'l speak english"? réplique le marinier. — .Mon bon monsieur, je suis à demi mort de froid. — Since it is so, 1 luiist speak scotch-'. Je ne vous rendrai pas ce que le bonhomme dit en écossais, parce que je ne renteiids pas plus que Robert n'entendait l'anglais. Je vous apprendrai seulement que l'honnête marin ])rit l'infortuné dans ses bras, le porta dans son bateau, le roula dans une vieille capote, lui fit prendre deux doigts de rhum, et remit à la voile.

La belle cbosc que la société! pensait Robert rcchaulTé, transporté

' Que faites-vous ici?

- Vou- nc> parlez pas ongbis?

' Puisque cela est ainsi , je vais vous parler écossaia.

mollement. A peine ai-je rencontré un homme, que mes malheurs sont fiitis!... Projets insensés, oii m'avicz-vous réduit !

La barque s'arrête dans uue anse près de Sineler, endroit misérable, habité par des ijens dont l.i plupart arrachent à la mer une subsistance que le sol leur refuse, mais dont la misère n'a pas éteint la sensibilité.

Le bon pêcheur rein-it l'enfant et le porta à sa cabane. Des murs enfumés, de la terre battue pour plancher, un toit de roseaux, en voilà la description. Une femme, des enCanIs en guenilles, mais frais, gaillards, dispos, se nourrissaient d'un jieu de pain noir, de poisson grillé, assaisonné d'un grain de sel et de quelques topinambours qui croissent dans le sable comme ailleurs. Ils avaient pour lit la paille de l'orge dont se nourrissait la famille. Si le poisson abondait, on allait eu vendre le superflu à \\ iek , et l'épouse attentive en rapportait quelques douceurs, uniquement réservées pour son mari , qui s'exposait à tout, qui bra\ait tout pour soutenir son humble ménage. Les femmes de ses compagnons avaient pour leurs époux les mêmes soins, les mêmes égards. La pauvreté, le travail et réloignemenl des villes, produisent ordiiiaiiement des mœurs et des vertus.

Celte cabane, ses habitants qui, dans des temps plus fortunés, eussent révolté la délicatesse de Robert, lui paraissaient alors un séjour enchanté, les premiers des humains. Il est accueilli, caressé, fêlé, soigneusement pansé ; il revoit du feu, du pain ; le gril est placé sur la braise ; on prépare le poisson, Robert en mangera sa part , et il la mangera cuite! Pour concevoir son ravissement, il faut comme lui s'être tiré d'une situation désespérante.

Le pêcheur et sa femme se parlaient, paraissaient se consulter, pendant qu'ils soupaient tous, assis sur de maux'aises bancelles, autour d'une table vermoulue. Ils adressaient de temps en temps la parole à Robert, qui branlait la tête et qui ouvrait les bras, ce qui veut dire partout : Je ne vous entends point. Franecis, Fraiiecis, moutsiou ? s'avisa enfin de baragouiner le mari. Oui, oui, répondit Robert , je suis Français. JN'os bons Ecossais parlireiit quelques instants encore, hrenl signe à Robert de s'aller jeter sur la paille à côté de leurs enfants, et se retirèrent dans leur coin, entre le sommeil et l'amour.

Nous trouvons extraordinaire, nous autres gens du bon ton, que ce qu'il nous plaît nommer la canaille connaisse aussi l'amour. Aucune de ces tourimies de phrase si délicates, si senlimentalcs ; aucun de ces préliminaires charmants qui tiennent lieu à l'homme usé de ce qu'il envie au fort de la halle. Veux-tu, mon cœur? dit celui-ci. — Je le veux, Jacques, répond la fille aux joues rebondies et colorées, et leurs plaisirs les mettent fort au-dessus de tant de jolis messieurs, de belles dames, qui soupirent les vers de Tibulle, de Pétrarque, du Gentil-Bernard, et qui souvent s'en tiennent là, faute de pouxoir faire mieux.

Robert dormit d'un profond sommeil, et cela devait être; mais comme les nuits sont longues lorsqu'on se couche immédiatement après souper, et qu'on soupe à sept heures, Robert, éveillé avant le jour, repassait dans sa mémoire les difléreiils événements de sa vie : notre mémoire est notre bourreau dans le calme et l'obscurité. Trèsprès du malheur encore , il gémissait de ses fredaines, il regrettait ce temps heureux oii il avait à peine repassé le seuil de M. Morisset, qu'il se livrait avec ses camarades à ses saillies, à sa gaieté, en attendant nn excellent dîner , dont les apprêts ne le regardaient pas. Il est vrai qu'il fallait étudier ou eu faire le semblant, deux heures le matin et autant ra])r(s-diner ; mais que M. Morisset, que sa mère fussent satisfaits ou non, il n'était jamais réduit à manger du lapin cru, à se battre axée des aigles , à vivre sur une pointe de rocher. \ oilà pourtant, pensait-il, oii m'a conduit la manie des projets : je n'eu ferai de ma vie.

Je vais me lever avec le soleil. Le bon pêcheur me laissera sa grosse capote ; il me donnera la chemise d'un de ses enfants, la culotte d'un autre. ..Oui, mais des bas et des souliers ?... Ses enfants n'en ont pas, et je puis m'en passer comme eux. Je me mettrai en roule ; je trouverai sûrement à Wiek le paekct-boat qui m'a apporté ici. Le capitaine me reconnaîtra , il me prendra à son bord et me conduira à Dieppe, d'où je me rendrai à Paris... Et la voiture? j'ai l habitude d'aller à i)ied... Mais les auberges? il me restait neuf francs , et je les ai jetés à la mer avec le dernier morceau de ma culotte. Imbécile, insensé!... liah , bah , je suis joli garçon, mademoiselle Louison me l'a dit, et un joli garçon intéresse tOHJoiirs. Je rencontrerai quelque dame, quelque lord qui n'aura pas la manie d être l'homme de la nature , et j'arriverai commodément chez ma mère. Ma mère grondera... INon, elle ne gromU'ra pas ; elle sera trop aise de me revoir, et puis si elle a de l'humeur, qu'en résultera-t-il de pis? du pain et de l'eau. J'en aurai du moins en abondance Je ce pain si blanc , si beau, qui me paraîtra délicieux , puisque j'ai trouvé si bon ce vilain quignon noir dont j'ai soupe hier.

Je retournerai chez M. Morisset. Je suivrai en tout l'exemple de Rilllaid. Je me vois d'ici le plus fort écolier de ma classe, de ma pension , de l'université. A la lin de chaque année j'enlève tous les prix. Mon nom devient célèbre, on ne parle que de moi. Monsieur le recteur me présente |iartout.

Un président au parlement m'engage k faire mon droit ; un maréchal de France à entier au service ; un archevêque à prendre mes

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