I.'IKI.AUIE A PROJKTS
de);rds en Sorboiinc. Je me diacide pour lo hiirrcaii. Mon éloquence luc
fuit ili's luotoi'tciirs puissiinls, on in'olïif mio cli;ir|jo de conseilloi'... A iHopos , cclii se doiiiie-l-il , cel;i se veiul-il , iim- cliiirj;e de eoiiseil- \vr.' .\'iiii|ioiie , iiievoilii meiiiliie iriino cour souveraine. Mes r.i|>|iorls étoiiiuiit, séiliiisi ni, entraînent. Le roi me mande eliez lui, me dit de très-jolies elioses et me fait son elianeeliir. t)ui , oui , voilii qui est sn- |iérieurement \u , et qui vaut liiin luieuv (|ue des projets.
Pendant (|ue Robert en enl'anlait de puérils et d'invraisemblables , le niailre péelieur était sorti, et rentra aceoni|>a(;né d'un lionuue qui portail une robe de bure j;risàlre, un bonnet jadis noir , qui tombait sur ses oreilles , des ijiièlres et de !;ros souliers terrés. Il s'apprucliu do Robert , eonrbé sur son bàlon , et lui parla franeais.
Avec <piel plaisir notre aventurier entendit sa lanijue maternelle! avec ipiel empressement il répondit ! l'n mot, une ipiestiou anu'iiait luie liistoire ipii ne l'inissait pas. Le vieillard éeoutait avec intéri'l, avec sensibilité. .Au bout d'une heure , il n'ijjnorait rien de ce ([ue Robert avait fait , dit et pensé»
— Je suis bien pauvre, lui dit-il; mais j'ai toujours quelque chose en réserve pour celui (|ui a moins encore. I evez-vous et suivez-moi.
Robert ne se le fait pis répéter. Il prend la capote sous un bras, la culotte (lu fds aine sous l'antre; il s'en est aeeoininodé, il va s'en vêtir... Le pécheur lui parle avec douceur, avec bienveillaïu-e , et le vieill ml traduit avec un ton plein de bonté. Le pèclienr avait dit à lîobirt que son fils ne juissédait (ju'une culotte, et qu'il était assez naturel (pi'il la conservât ; qu'une capote est très-utile en mer en temps de pluie, et que, lorsqu'on ne peut en acheter une neuve, il faut garder celle qu'on a.
Robert devenait industrieux. Ne pouvant avoir de vêtements à lui, il s'avisa de partajjcr ceux d'autrui. Il lève la jaquette du bon vieillard, s'enfile dans sa soiilanelle, se colle à lui, et sort sa tète par la fente de sa poche , afin de pouvoir respirer et de voir a se conduire.
11 suivait gaiement son nouveau patron. Celui-ci s'arrête en sortant de la eliaumière, et lui montrant du doii;t lOcéan et la roche d'oii il avait tenté de se précipiter : — \ oilà, dit-il , l'endroit oii vous étiez hier, où vous pensiez terminer votre misère et votre vie. Lu homme qui ne vous devait rien s'est exposé pour vous arracher à la mort ; il vous a conduit dans sa cabane ; sa femme vous a reçu comme un de ses enfants, et déj.'i ce bienfait est effacé de votre mémoire ! Robert, l'étonrderie est l'écume que jette une boiiiu' tête qui fermente encore; l'ingratitude est un vice du cœur : ètes-vous étourdi ou ingrat?
Robert ne réplique pas un mot. H rentre sa tète , s'échappe de dessous la robe du digne homme, court ii travers la chaumière, embrasse tous ceux qu'il rencontre , les embrasse encore en leur criant : Je vous remercie. On n'entendait rien de ce qu'il articulait ; mais son teint animé, ses gestes expressifs, sou oeil humide, disaient tout. 11 est un langage que les mille et une grammaires n'enseignent pas, et qui est senti par les hommes de tous les lieux et de tous.les temps. Le pêcheur secoua la main et le bras de Robert; sa femme le pressa sur sou sein. Le bon vieillard regardait de la porte, et une larme de plaisir coulait sur ses joues , sillonnées par le temps.
XIU. — Le bon prêtre.
Le protecteur et le protégé arrivèrent à une habitation qui n'était pas fort au-dessus de celle du pauvre pêcheur. Lue vieille gouvernante grogna en voyant jirriver un petit être absolument nu , que sans doute on allait habiller de la tète aux pieds. Le bonhomme la laissa dire ; il ne transigeait pas avec ses devoirs, et il croyait la charité le premier de ceux qu'il eiit à remplir. Par ménagement pour la chasteté de Betty , il passa Robert dans une vieille culotte de panne noire, dont la jarretière descendait à mi-jambes et dont la ceinture montait jusque sous les aisselles. Le costume n'avait rien d'élégant; mais il était économique, car enfin, un gilet, une vieille paire de souliers avec cela, et voilà le petit malheureux écpiipé de pied en cap.
Pendant que le vieillard cherchait dans ses guenilles de quoi compléter l'ajustement de Robert, l'enfant regardait du coin de l'oeil le reste d'une éclanche de mouton, flanquée de carottes et de navets. Le brave homme intercepta un de ces regards de convoitise ; il suspendit ses recherches pour mettre le plat devant Robert. — Avec quoi dîncrez-vous ? lui dit l'acariâtre lietty. — Ses besoins sont plus pressants que les miens, répondit le bonhomme.
Ketty était prévoyante, et elle avait deviné juste. Robert festoya si bien le gigot, qu'elle et son maître ne trouvèrent .-i midi que des os à racler. Le vieillard mangeait un morceau de pain de seigle, et sa fii^nrc était rayonnante. — -"Du pain sec! grommelait Retty entre ses dents. — 11 est délicieux par le bien que j'ai fait à cet enfant. Voyez comme il est gai, comme il joue ! — Rah ! croyez-vous que ces évèques qui ont cuisinier, laipiais, équipage... — Retty, ne condamnons personne, et prions pour tous.
11 f.iut enfin vous faire connaître cet homiue extraordinaire, qui honorait une profession qu'on regarde comme honorable; qui, sans faste, sans orgueil, pratiquant la vertu parpenchant et par goût, était digne de servir de modèle à tous ses coiifrères... 11 vécut et mourut pauvre, heureiu et iguoréi
Son père, William Camiueroii, avait suivi le roi Jacques, détrôné, fugitif, pour avoir maïupié des qualités nécessaires à un roi, il ipii il en f.oit tant pour prévenir ou calmer les convulsiiuis du corps politique! Ca ion aimait son prince, lirave olfieier, lioiiiini' sage,
écl.iiré, mais abusé par ses désirs, il espérait aider a rétablir Jacques sur le troue, ou mourir ii ses côtés.
ïion fils avait vingt ans. C'est l'âge oit l'on commence à juger; c'est aussi celui où l'on s'égare. Le jeune lioinine (irédit (pie (iuillaiiiiie, brave, actif, entreprcii.int, ayant puur lii les Miuv du peuple .uigl.iis,
I emporterait enfin sur sou rival. Il est dur, pour un grand cieur, direcevoir des bienfaits d'un prince qui ne se soutient ipie de ceiiv d'une cour étrangère, et ipii renonce à la gloire ii vingt ans est capable de tous les sacrifices. Cainmeroii se dévoua. Il prit les ordres, et repassa en lù'osse après qiielipies années de séjour en l'raiire. Il trouva des infortunés à ipii on voulait ôler tout, jiisipi'à leurs opinions rclii,'ieuses.
II les consolait, il les encourageait, il maintenait, il rétablissait la paix dans les fiinilles. (^'iichpiefois il inanqu.iitdu nécessaire; il prenait (utienee en pensant au bien ipi'il avait fait.
Rubertjoigiiait à s.i jolie petite mine une imai;ination vive, la repartie juste et prompte, et la véritable vertu se plaît (piebpiefois à sourire. M. (Jammeron s'attachait de jour en jour .à I enfant. Lu revanche, l'aversion de la vieille liett> croissait en proportion de l'amitié de son maître, el avait elle l.int (le tort;' (^)uand on n'a entre deux personnes que la moitié de ce qu'il f.iul, et (pi'iin intrus, riant, sautant, caressant, dévore à lui seul les deux tiers de cette luoilié-lii, il est assez naturel d'avoir de riiiimeur, à moins (pi'on ne soit un ange, el lietty n'av.iit rien d'angéliqiie, rien absolument. Klle eut été une admirable gouvernante d'évêqiie, si la dignité de ces messieurs pouvait se borner aux services d'une vieille fille. Lllc eût engagé inonseigneur à donner son superflu, si elle eût pu le déterminer à en avoir; e\U- eût été enchantée d'être le canal des grâces, déjouer un rôle dans les alentiuirs de la cathédrale, de recevoir les révérencesdes bonnes femmes, el le salut de protection du suisse, qui par toute la chrétienté se croit un personnaije parce (pi'il a un peu de galon, un nœud d'ép.iulc et un baudrier (pii ne lui appartiennent lias, parce qu'il porte une rouillarde en dépit de ces paroles expresses : Quiconque lire /'c/ic'c, périra par l'épéi'... 11 est vrai ipie les suisses d'église ne la tirent jamais.
Mais, sans scru))ule et sans danger, ils donnent de la pointe du bâton de leur hallebarde sur les pieds de ceux qui ne se rangent pas assez vite, et les contorsions de l'inconcevable patient ne leur fout rieu perdre de leur grand sérieux. C'est l'âne chargé de reliques qu'un suisse de paroisse.
Oii en étais-je donc?... à Betty, qui n'était pas digne d'être la gouvernante d'un pauvre prêtre écossais; qui haïssait Robert, qui le lui rendait bien.
Quel plaisir pour M. Cammeron de calmer les inquiétudes d'une mère I Son premier soin avait été d'écrire à madame Robert. 11 faisait l'éloge des qualilés physiques et morales de l'enfant; il le croyait propic à tout; il ne (loulait pas qu'il fût un jour l'honneur de sa f.imilie; enfin il avouait que ses moyens ne lui permettaient jias de le renvoyer; mais s'il plaisait à madame de lui adresser une lettre de change sur Edimbourg, il y conduirait l'enfant, le mettrait dans le coche de Londres, oii il serait tccw par un pauvre prélat, condamné d'avance, comme lui, à être pendu s'ils étaient surpris disant la messe, ce qui ne les empêchait pasde la dire tous les jours. Les honiines soiil de bizarres animaux. Ils pendent ici ceux qui disent la messe; ils brûlent là-bas ceux qui n'y vont point... Pasde réflexions là-dessus: Uieu a fait l'homme à son image.
Où en suis-je encore? Ah! le pauvre évêque de Londres ne manquerait pas d'envoyer le petit à Douvres, d'où la maison Minet, qui est de tous les pays et de toutes les religions, l'einlKinpierait pour Calais, d'oii le père gardien des capucins le mettrait en route pour Paris. En attendant la réponse de madame Robert, M. Cammeron avait soin de faire employer le temps à son fils. Il commençait la journée par servir dans une cave une messe qui en valait une chantée dans une basilique, si tantest... Après la messe, le déjeuner; après le déjeuner, la lecture, l'écriture et la déclinaison de musa; ensuite, une heure de récréation ; puis le dîner, et jusqu'au coucher, répétition, à la messe près, des exercices du malin.
Robert se prêta d'abord très-x'olontiers à tout cela : il se doutait bien que pour être chancelier il faut savoir un iieii de latin. Mais à mesure que l'aigle et le lapin cru s'eflaeaicnt de sa mémoire, lennui de la science se faisait sentir, et le goût de la simarre et des sceaux s'affaiblissait sensiblement. Bientôt le travail lui parut pénible, el enfin il ne fit plus rien, qu'autant qu'il y était forcé par la présence de -AI. Cammeron.
Et comme il fallait qu'il fût toujours occupé de quelque projet, il chercha avec l'ardeur inf.itigable de la vengeance les moyens de rendre à Betty les niches secrètes qu'elle lui faisait.
Betty n'osait contrarier oiivcrtemcnl son maître; mais elle faisait les portions, et elle manquait rarement de glisser dans celle de Robert une poignée de sel ou de poivre. Robert s'en apercevait à merveille , et mangeait toujours en prennnl note dans sa mémoire de chacun des tours que Betly lui jouait. .M. Cammeron prétendait ne pouvoir avalée sa modique pitance, et il passait à Robert ce qu'il lui plaisait d'appeler
ÎI
L'HOMME A PROJETS
son siipcrllii. Si le maître et l'iîlèvc reg.inlait'iit la porte ou la crois<îc , une mouclio on tiii lianiielon, crac, une pinct^e de cendres tombait dans l'écnelle. Rnhert , sans se démonter , prenait le coin d une grosse seriielte qui servait ordinairement pendant la quinzaine, il en faisait une espace de chausse, et il trempait son pain dans la sauce qu'il avait clarifiée. M. Cammeron, en voyant le mané|;e du petit, disait doucement il sa gouvernante : — ^ otre vue s'afl'.iiblit, ma bonne; vous laissez souvent tomber (pielque chose dans la casserole, lictly »ie répondait rien, et en continuant d'ap|ir{ter le dîner de son chat, »lle se iiromettait bien de recommencer.
Un jour Robert trouvait du crin haché dans ce (pi'on appelait son lit. Le lendemain matin, le fond de sa culotte ét.iit farci de tôles de chardons. Il était furieux ; il se contenait à peine. Les égards que marquait M. Hanimeron à une ancienne domestique qui lui avait sacrifié toute sa vie balancèrent pendant quelque temps ses projets de vengeance; mais une pierre que lictty avait eu l'air de jeter à un chien de six pouces de haut, et qui le frappa à la tète, le fit passer sur toutes les considérations.
11 commença par cacher une jarretière , que Betty, sans mot dire, reini)lara par un bout de ficelle. Il jeta au feu un bas, que Betty remplaça par un cliifl'on. On attaquait, on se défendait sans éclat, et cette guerre sourde était toujours subordonnée au respect qu'on portait au maître.
Cependant l'impassibilité apparente de Betty avait un but que Robert ne soupçonnait pas. Elle voulait lui inspirer la confiance de l'impunité, et laracncr à quelque espièglerie assez grave pour qu'elle put l'attaquer avec avantage dans le cœur de M. Cammeron. Robert donna dans le piège. Il enrageait qu'on eût l'air de ne s'apercevoir de rien. Qhi'est-cecn effet que la vengeance, si on ne jouit pas des angoisses de son ennemi? Robert, piqué au jeu, se décida .i frapper les grands coups. Il jeta dans le puits une paire de poches neuves et un tablier qui ne l'était pas. 11 était fait d'un morceau de taffetas vert, que la reine, femme de Jacques second, aNait ."i l'aide de son aiguille et d'un peu de fil d'or, transformé en un bel étendard, qu'elle avait confié au père Cammeron. Celui-ci, en mourant, l'avait envoyé à son fils, et comme il ne savait pas broder, et que l'on conduit difficilement sa plume lorsqu'on est à l'agonie, il avait écrit , tant bien que mal, sur l'étendaid : Apprenez a mourir pour vos rois. Le jeune Cammeron, persu.;dé que sa mort ne jjouvait être utile il personne , et que sa vie l'était il ses pauvres Ecossais, avait religieusement baisé l'étendard et l'avait serré dans son tiroir.
Betty était jeune et jolie lorsqu'elle était entrée à son service, et il n'.ivaitquc des privations ii lui faire jiartager. Un montagnard, beau, bien fait, avait offert sa main ; il plaisait ;i Betty, et Betty lui dit : — Je vous crois nécessaire ii mon bonheur ; mais je suis plus nécessaire encore ii ^1. Cammeron, et je reste avec lui. Si le bon prêtre eût pu, en ce moment, disposer d'un trésor, il l'eût offert ii Betty. Son morceau de taffetas vert était ce qu'il avait de plus précieux; il le lui présenta en disant : C'est le denier de la veuve.
Belly s'en parait aux bonnes fêtes de l'année , et l'enfermait soigneusement de la Toussaint ii Noël, et de Noël ii Pâques. Qu'on juge de son chagrin, de ses exclamations, lorsque, le jour de la Pentecôte, elle chercha son tablier, et le chercha en vain! M. Cammeron lui représentait, avec sa douceur ordinaire, que tout ici-bas est périssable , et qu'attacher un instant de bonheur ii telle ou telle parure, c'est descendre au-dessous de soi. Robert, allant, venant, jouissait des clameurs, des gémissements de Betty. Le petit coquin !
Cependant l'heure de l'office approchait, et il fallait laver la casserolequi servait aussi à M. Cammeron de cuvette et de plat ii barbe. Betty, pleurant, grondant, fut tirer un seau d'eau au puits, et elle ramena ses poches et son tablier pendants au crochet de la corde. Ce n'était ni elle, ni M. Cammeron qui avaient jeté ces belles choses-là dans le puits : ce ne pouvait être que Robert. Sa douleur se changea en joie ; elle rentra triomphante , pièces de conviction à la main, et elle accusa son ennemi.
Robert voulut se défendre. Sa négligence , sa paresse avaient refroidi son |iatron et le rendaient facile aux insinuations de sa gouvernante. Il interrogea le coupable avec un ton sévère qui l'intimida. Robert hésita, balbutia, et confessa son crime. Betty exigeait qu'il fût chassé il l'instant. — Non , répondit M. Cammeron. Il est sans ressources, et je ue réduirai pas au désespoir un enfant qui peut se corriger.
On attendait toujours la réponse de madame Robert, qui ne répondait point, par une c\cellentc raison : elle n'avait pas reçu la lettre du bon prêtre. Le paquebot de Douvres avait été surpris ii moitié chemin par un grain, qui bient"! devint une tcmjiêle et qui jeta le bâtiment sur un banc de sable ii la côte de i\liddelliourg. Il talonna, il s'entr'oiivrit ; les matelots se désespérèrent, prièrent , se noyèrent , et la malle aux lettres vogua sur la mer du Nord, qui n'est pas du tout le chemin de Paris.
— N'oyez, disait le bon prêtre ii Robert, voyez a quel point vos fredaines ont indisposé madame votre mère! elle ne daigne pas me répondre, à moi, qui ne peux avoir d'autre tort ii ses yeux que de vous avoir ritueilli. \ ous êtes un mauvais sujet, Bobert, et cependant je ne vous abandonnerai point, car enfin, ne faire du bien qu'il ceux
qu'on aime, c'est vouloir toujours jouir, et il n'y a pas de mérite i» cela.
Robert était d'un caractère irascible. Persuadé de la légitimité du droit de représailles, il croyait n'avoir rien :i se reprocher envers Betty, et je suis tenté de penser comme lui. Persuadé encore que rien ne le rétablirait dans les bonnes grâces de M. Cammeron, il cessa de se contraindre, et il se livra à des excès... mais à des excès!... vous allez voir.
.le vous l'ai dit, Betty avait un chat, un chat maigre comme elle et son maître, parce que comme eux il avait toujours faim. Après M. (^iinmeron, Love était, de tous les animaux, le plus cher ii Betty, et elle ne prévit pas, elle toujours si prévoyante, à quel point la vengeance peut pousser l'atrocité. Enhardie par l'impunité et la confiance absolue de M. Cammeron, elle ne cessait de faire à Robert des niches plus ou moins piquantes. Un soir il trouva au bout de sa paillasse uu fagot d'orties, qui lui mit en cloches les pieds et la moitié inférieure des jambes. Robert dévora sa douleur. 11 eût mieux fait, allez-vous dire, de jeter les hauts cris, et de convaincre Betty comme elle l'avait convaincu lorsqu'elle tira du puits ses poches et son tablier. Vous n'y êtes pas, vous ne réfléchissez pas, vous ne connaissez pas les ressources d'une fille vieille, dévole, et qui a le diable au corps. Betty avait préparé SCS moyens de défense. Celui qui avait été capable de jeter ii l'eau ses effets les plus précieux ne se lassait pas de la poursuivre, et voulait enfin la calomnier. Il n'avait pas balancé il se faire un peu de mal pour lui causer le plus cruel de tous, la perdre dans l'esprit de .son maître, et auquel des deux eût cru M. Cammeron, déjà très-prévenu contre Robert?
La pénétration du petit n'allait pas jusqu'à deviner un tel coup. U enragea en silence le reste de la nuit, et roula dans son petit cerveau des projets plus sinistres les uns que les autres. Enfin il condamna Love à mort, et se leva au point du jour pour vaquera l'exécution.
Love était leste comme un chat maigre, et il se défiait de Robert, qui, à la sourdine, lui allongeait de temps en temps quelques coups de pied. Robert l'appelait d'un ton caressant; Love le regardait fixement, assis sur son cul, et sautant à l'autre bout de la chambre dès que Robert était à quatre pas de lui.
M. Cammeron avait à sa cheminée un reste de jambon rance, dont on coupait une tranche quand on voulait se régaler. Robert , à l'aide d'un bâton , jeta le jambon dans la cendre, le prit et le présenta à Love, aussi friand qu'affamé. Love ne savait trop s'il devait avancer ou reculer. Robert termina ses irrésolutions en jetant au milieu de la chambre l'os à demi décharné, et en se tirant à l'écart.
Love saisit l'occasion unique de faire un bon j-cpas, et ce n'est pas sans cause qu'on a classé la gourmandise au rang des péchés capitaux : celui-ci le perdit. Robert, armé d'un cordeau, s'approchait sur la pointe du pied; il jeta un nœud coulant au cou de l'animal. Love voulut fuir, mais trop tard. Ses efforts n'aboutirent qu'à serrer la corde. Robert tira de son côté, et le chat du sien, jusqu'à parfaite suffocation.
La vengeance de Robert eût été incomplète, s'il fût resté le moindre doute à Betty. Il accrocha Love, étranglé, de manière que la gouvernante, sortant de son galetas, se frappa le front contre le crâne de l'animal chéri. Belly cria, et de sa bosse à la tête, et de la douleur que lui causait cet événement tragique. M. Cammeron accourut à ses cris. Il entendit, il vit... Oh ! pour cette fois il n'y eut plus de rémission.
— Je vous ai pardonné bien des fautes, dit le bon prêtre à Robert; mais ôter la vie à une créature innocente pour satisfaire la haine que vous portez à une fille à qui je dois tant, et qui ne me doit rien, voilà ce qui est inexcusable, et ce que je ne vous pardonnerai point. Sortez d'une maison oii vous avez apporté le trouble et la défiance, et puissent les infortunes que vous ne cessez d'attirer sur votre tête, vous rendre sage enfin! Voilà deux couronnes. Dieu m'est témoin que c'est tout ce que je possède : je vous les donne. Allez, et repentez-vous.