XV. — Robert joue la comédie de manière à faire illusion
Le premier soin de Robert fut d'étendre au soleil la lettre du prince et la liste de ses lords : c'est à la conservation de ces deux pièces qu'était attachée sa fortune. Il avait envie de passer ses vêtements à l'eau, pour qu'on pût au moins distinguer leur couleur primitive ; mais le jour baissait, el ce n'est pas la nuit qu'on rencontre ces villageois si utiles au voyageur qui ne connaît pas la carte des lieux. Or Robert ignorait où était le château de lord Lovai, qui était en tète de sa liste et avec qui il comptait bien souper. — Après tout , dit-il , cette terre noire qui me couvre .ijoutera de l'intérêt à mon histoire ; et si milord me trouve mal comme cela , il me fera faire un habit neuf.
Un paysan lui indiquait un bouquet d'arbres ; un autre , un clocher; un troisième, un champ de houblon; et d'indication en indication il arriva avec la nuit au château de Lovât.
Milord était au milieu de sa famille ; sa femme et ses enfants l'entouraient ; une conversation douce, mais animée, faisait disparaître l'ennui du travail et forçait de temps en temps milord à poser son livre, à écouter et à sourire. Un domestique annonce un jeune inconnu d'une figure heureuse , qui demande à se présenter. La jeunesse intéresse presque toujours et n'est jamais suspecte : milord ordonne qu'on fasse entrer.
Il fallait que Robert fût vraiment beau garçon pour le paraître, chargé de boue et d'eau. >Iilady et ses demoiselles lui sourirent d'abord avec bonté. Milord attendait l'explicatiou de cette espèce de mascarade. Robert s'énonça ainsi en roulant les yeux et en faisant de grands bras .
— Je suis le fils infortuné d'un père plus malheureux encore. Je dois le jour à M. Mac-Mabon... Le petit coquin ! quel sujet il fût devenu s'il eût été un an ou deux de jdus sous la direction de M. Rellel'oinle!
Au nom de Mac-Mahon , milord pose sa main sur la bouche de Robert, prwid un flambeau et le fait passer dans un cabinet. Robert
L'IIOMMK A PROJETS.
n'ii oiililic aucune circonstance; il les arrange, les embellit de la manière qui lui seuibli' la plus propre à captiver la conlianee. Il exliiluil'aboril la lettre du prince, que uiilord rcconii.iit ii liusluMl. Il raconte <pu', i;uéri par les soins du lioii pasteur d'I.da , il s'est empresse de se mettre en route pour se réiniira sou père. 11 as.iit passé clu'î les lords Crouiarl) , l.okil, Krasers et Kilmaruork. Il avait appris du dernier que M. M,ie-.Mahou était alléii Doruoek, et cpiil lo|;erait ii la Tortue., chez le lionhoiume Thomliusou. Il l'y avait en elïet rencontré; mais au moment oii ils s'étaient i'mlirassés , oii ils allaient se livrer au\ douceurs du repos, trente luimmes avaient enloueé la porte de leur chambre. Son père avait lait feu. Il s'était, lui, emparé des armes des premiers qui avaient nuirdu la poussière; il s'était rani;é ii côte de son iière , s'était défendu comme un lion , avait soutenu ce
Robert, que Fanny encourageait, parlait avec feu et avec grâce. Fainy s'emvrait du plaisir de l'entendre.
combat inégal pendant au moins quinze minutes ; cl voyant enfui M. Mac-Mahon succomber sous le nombre, il n'avait plus pensé qu'à se faire jour les armes à la main ou i> périr noblement comme son père.
Son intrépide audace avait enfin frappe les assaillants de stupeur. Ils s'étaient précipités les uns sur les autres. L'escalier était jonché de morts, de mourants , de fuyards, que la rapidité de leur course faisait tomber sur leurs camarades expirants. 11 avait franchi tous ces obstacles , traversé l'hôtellerie, la ville, uu sabre d'une main et un pistolet de l'autre.
11 n'était pas à un demi-mille qu'il entendit derrière lui un bruit de chevau\. Il tourne la tête... C'était un gros de cavalerie qui était à sa poursuite. (Quitter la grande route , se jeter dans un bois voisin , fut ï'afl'aire d'un moment. Uc l'autre coté du bois est uu vaste étang, dont les bords sont garnis de joncs; le jeune Mac-.'Mahon s'y enfonce et s'y cache, ayant de l'eau jusque sous les aisselles.
L'esprit de parti aveugle tous les hommes et n'est rigoureusement parlant qu'un esprit de vertige. .^lilord était enchanté de trouver dans l'infortuné que le destin jetait dans ses bras le germe d'un héros. Cependant certaines particularités de son histoire avaient fait naître des réilexions que milord s'efforçait d'écarter, et auxquelles l'aventure de l'étang le ramena malgré lui.
— Mais il me semble , monsieur, dit-il à Robert, que l'étang et le bois dont vous parlez sont à un mille de mon château, et non .i un demi-mille de Doriiock. — Cela se peut, milord ; mais vous conviendrez qu'en sortant d'un combat inégal et terrible, on n'a pas la tète a soi. — Je l'ai moi-même éprouvé, .l'ai fait ni;i première campagne sous le duc de Marlborough, et après la bataille de llalplaqutt, je me suis trouvé devant Mons sans savoir par où ni comment j'y étais arrivé. — Nous voyez, milord que le vrai peut quelcpiefois n'être pas vraisemblable. — A la bonne heure. Vous mettez d'ailleurs dans tout ce que VOUS dites uu ton de vérité bien propre ii persuader.
Milord duuiniit tête baissée dans le l>iége. Cependant il lui vint à l'esprit une dillieulté iloiit la solution devait pleinement constater l'identité du personnage. — Vous ave/, été élevé en France, ainsi vous parlez Iraneais. Milady sera fort aise di' converser avec vous dans cette langue, t^'étail faire luau jeu a Ruhert.
Son iniuginatlon se monte de nouveau. Il débite une kyrielle de mensonges avec une voluhilité telle cpie milord , cpii avait perdu l'Iialiitudi- du franeais , ne comprit pas la innilié des belles choses qu'il lui eiuilait , et n'en fut pas moins eouv;iiiicii qu'il parlait sa langue lualernelle. C'est la seule fois que milord devina juste pendant le séjour que fit chez lui M. Mac-Mahon.
Il l'embrassa tendreiueiit , le pressa conlri' son coeur, et montrait le plus vif empressement de le présentera iiiilady et il ses enfants. Koliert lui réservait une dernière scène ipii devait écarter ii jamais le soupçon.
— Je vois, milord , que je suis chez uu véritable ami de mon père. Nous 11 êtes étonné de rien de ce que vous voyez , de ce que je vous ai raconté : vous êtes donc instruit. Par grâce , par pitié , ilites-mui pourquoi on a attenté à la vie de mon père. (Ju'est-ce «pie cette lettre signée Cliarles-Eilouard/ ipi'est-ce ipie ce secret que j'ignore, et pourquoi sui.s-je expresséiiieni reciunmanilé lUX fidèles sujets d'un roi dont les Etats me sont iiieoniius ' l.t Uulu'rt était aux !;enouv de milord , il lui baisait les mains et le reg.irdait d'un air pénétré.
— Vous saurez tout quand il en sera temps, lui répondit milord d'un ton inystérieuv et prophétique. Nourrissez votre' valeur et attendez en silence le moment manpié pour la victoire, (lardez surtoiit- Ic plus profond secret sur cette lettre, <pii peut vous perdre, qui me perdrait avec vous, et ipie votre père n aurait pis di'i vous confier. Donnez-la-moi , que je l'enferme , que je la dérobe à tous les yeui.
M. Dickson et ses compères.
Milord fait appeler son épouse. Il lui raconte les billevesées que lui a débitées Robert. j'VIilady, déjà prévenue en sa faveur, va plus loin encore que son m;iri : elle veut que M;ic-Mahon n'ait pas d'autre domicile que son château. Elle veut qu'il y retrouve un père , une mère ; qu'il soit le frère de ses enfants. Aliloid baisse agréablement la tète eu signe d'acquiescement. — Oui, madame, nous devons tout faire pour lui, et vous n'avez que le mérite de m'avoir prévenu. Adoptons ce jeune infortuné, dont le père est mort, comme nous mourrons ])eiit-ètre, I.okil, kilmarnock, Frasers et moi, et puisse quelque âme généreuse rendre à nos enfants ce que nous aurons f.iit pour celui-ci! — >lourir pour des rois détrônés ! quelle folie ! un souverain digne du trône n in descend jamais, quels que soient ses revers : il meurt les armes à la main.
Allons, allons ! c'est bien à moi de me mêler de ce que les rois doivent ou ne doivent pas faire. Revenons à M. Robert.
Milord et milady convinrent d'interpréter, d'altérer, de changer les premiers mots échappés au jeune Mac-.Mahou, eu prcscucc d'un
L'HOMME A PROJETS
domestique, ilonl l'imliscriUion pouvait avoir des suites funestes. Il fui airôti- qu'il se noniiuiiit Van-Benning, qu'il éUiil île Mons, que uiiloi'd avait couuu sou père peuilaut ses campagnes île Flandre, qu'il lui envoyait sou lils pdur qu'il apprît l'anglais, et (pi'ainsi Alac-Mahon parlerait toujours français dans les premiers temps, ee qui serait utile aui enfants qui avaient déjà ((uelques principes de cette langue.
Tout cela bien entendu, bien convenu, on pria M. Vaii-llenuing de venir prendre mie place it table, ce qu'il ne se t'il pas dire deux fois.