XVI. — Projets de mariage
Indi'pend-imment du père et de la mère, la famille était composée de (Il ii\ demoiselles fort .olies , dont l'aînée avait treize à qiialorae ans, et d MU tils en bas âge, qui était né pour déshériter ses sœurs, d'après une coutume aussi extravagante que t;inl d'autres qui ont été supprimées en France.
En prenant double part d'un excellent souper, M. Van-Benning regardait du coin de l'œil les deux petites ladys. Fanny , plus formée, plus jolie , plus gaie, plus piquante, fixa enfin sou cœur irrésolu, il lui adressait de ces traits généraux , mais obligeants, spirituels, que femme qui plaît interprète toujours si facilement. Milady mère souriait il ce qu'elle n'entendait qu'à demi. Fanny baissait les yeux et ne répondait pas ; mais elle écoutait , et en pareil cas écouter c'est répondre.
On conduisit M. Van-lienning dans une belle chambre, où était, entre autres meubles utiles, un lit digne du prince Edouard lui-même. Van-ltenning, en se déshabillant, jouait avec sou imagination. Elle est charmante, pensait-il , elle me convient et beaucoup, et je crois que je lui conviens assez. Elle ne me donnera ni terre, ni château, parce que le bambin de lord doit, pour soutenir l'honneur de sa maison, avoir à lui seul la succession tout entière; mais Fanny aura une légitime quelconque, et je n'ai rien : Fanny est donc un excellent parti pour moi. Une sinii>le métairie qu'elle embellira n'ost-clle ]ioiHt préférable à tous les châteaux ? C'en est fait , je me borne , et je sacrifie à Fanny les ]>lus brillantes espérances.
Il s'endormit , et ne rêva que bonheur. A son réveil un homme se présenta. C'était le tailleur le plus renommé du bourg voisin, qui lui prit gravement sa mesure , et qui se retira sans articuler un mot. Il n'est personne en Angleterre qui ne se croie un personnage, il n'est personne en France qui n'ait la même prétention ; mais l'Anglais soutient la sienne avec une persévérance, une sorte de dignité que nous ne connaissons pas, nous autres rieurs, et l'homme qui rit toujours est quelquefois plaisiint, souvent ridicule, cl n'impose jamais.
— Bien, dit Van-Benning en descendant, je vais être vêtu comme un digne soutien du prétendant. On m'a trouvé bien sous mes habits crottés; je paraîtrai charmant lorsque je serai mis avec une sorte d'élégance : Fanny est .à moi.
Le petit drôle ne se trompait pas. Fanny n'avait pas fermé l'œil, et la nuit lui avait semblé courte : elle avait rêvé éveillée , elle avait rêvé amour et bonheur. Toutes les petites filles rêvent comme cela.
Le jour commençait à peine à poindre, qu'elle éliit sautée de son lit. Elle avait passe une robe à la hâte; sa mise n'avait ]>as le sens commun, et elle en était plus jolie. Jeunesse et fraîcheur, œil vif, nez en l'air , narguent l'art et la parure.
Elle parcourait les jardins, et sans intention , sans même y penser , elle se retrouvait à chaque instant sous les fenêtres de M. Van-Bcuning. — Peut-on dormir aussi longtemps' dit-elle enfin avec dépit.
Le jouvenceau, sortant des mains du silencieux tailleur, se lance à son tour dans les bosquets pour penser en liberté , pour mûrir ses nouveaux projets. Fanny l'a vu; elle fuit, elle se cache sous le bois toufl'u. Elle rougit de plaisir; mais elle soupçonne le danger d'être deux. S oilà ce qu'éprouvent encore les petites filles bien élevées... pendant quelques jours.
iM. \ an-Benning la rencontra enfin , et cela devait être ainsi : quand les (1 races fuient devant l'Amour, c'est toujours pour se laisser prendre. L'amant était embarrassé; Fanny n'eût osé, pour les trois royaumes, dire le ))remler mot. Ils se promenaient depuis une heure; ils ne disaient rien , et ils s'entendaient à merveille.
La cloche appelle les commensaux au déjeuner. La petite personne prend sa course. Elle connaît les détours; elle est entrée, elle est k table, et M. Nan-Benning cherche encore le château. Il arrive enfin. On se salue, on se souhaite le bonjour, comme si on ne s'était pas vus encore : une petite fille bien élevée est quelquefois plus dissimulée qu'une autre. Fanny a retrouvé la parole, elle s'en sert librement; file se croit forte, parce qu'elle est auprès de sa mère.
Cette dilTérence de procédés , de conduite , n'échappe point à l'amant. Il n'a pas d'ev|>érience; mais on voit si clair quand ou aime! — .le ])lais. dit-il à part lui; je plais, je serai le geiulrc de milord et le plus heureux des hommes... Un momeutdonc. Puis-je sans scrupule tromper un seigneur respccUd<le , épouser , sous un nom supposé , uuc fille qui croira se donner à celui que je représente ?... lié ! parbleu, que doit vouloir un bon père? le bonheur de sa fille ; et qu'aura-t-il à me reprocher si je fais celui de Fanny? Or, je le ferai, car ce n'est pas M,ic-!\Iahon, c'est moi qui aime la séduisante fille, et c'e:>t moi qu'elle épousera. Après tout, le fils de madame Robert ne vaut-il pas
celui d'un aventurier écossais? Mac-Malion se serait fait un état, me dira-t-on. Eh bien , par considération pour milord, je reviens à mes premiers projets. Je me lance dans la carrière de la gloire. Je dépose aux pieds de Fanny des faisceaux de lauriers , et la gloire est au-dessus de l'or. Alors je me ferai connaître, et qu'aura à dire milord? un héros n'a pas besoin d'un nom. Il a illustré le sien; il est l'enfant de sis œuvres.
Le lendemain nos jeunes gens se rencontrèrent encore de très-grand matin. Fanny était moins timide; liobcrt, qu'elle encourageait, parlait avec feu et avec grâce: il disait tout, hors son nom. Fanny s'enivrait du plaisir de l'entendre. Elle ne répondait pas encore; mais écouter un aveu répété , retourné de mille manières différentes, n'estce pas dire : J'aime. Hlarcher avec nonchalance, laisser voir sur une figure enchanteresse une teinte de langueur et de volupté , oublier une main que rencontre, que caresse une main qu'on n'ose chercher, mais qu'on attend, n'est-ce pas dire encore: Eclairez-moi? A quoi mène l'amour ?
On apporta à Robert deux habits complets, simples, mais du meilleur goût. Il trouva une montre dans une culotte, quelques guinées dans l'autre, et une femme de chambre lui présenta, de la part de milady , un assortiment de ce beau linge qu'on ne trouvait alors qu'en Angleterre. — Ma foi ! dit le jeune homme en passant la chemise fine, le beau-père fait bien les choses! Un uniforme, un cheval de bataille, et sa fille, et je ne lui demande plus rien.
Robert , toujours plus amoureiLx , était de temps en temps ramené par son cœur à l'idée de l'erreur oii il laissait sa maîtresse. Toujours plus sûr de celui de Fanny, il voyait peu de danger à s'ouvrir à l'aimable fille. Il jugeait avec i-aison qu'elle lui saurait gré de sa franchise; qu'au fond il devait lui être égal d'être madame Robert ou madame Mac-Mahon. Connaît-on les distinctions sociales en amour? Pour lui , il eût aimé , il eût épousé Fanny sous le chaume comme dans un château, et devait-elle, pouvait-elle penser différemment? Un autre motif le portait à parler. Sa belle maîtresse connaissait le caractère , les qualités, les ridicules de ses parents; elle pouvait connaître leurs vues; elle dirigerait sa conduite, et si elle lui ordonnait de se taire, qu'aurait-il à se reprocher.
Fanny aimait, et femme qui aime est toujours plus ou moins faible. L'aveu de Robert n'altéra pas ses sentiments, mais elle redouta le courroux de son père. Il devait en accabler celui qui abusait de sa confiance , qui n'avait pas de nom , pas de fortune , aucun de ces avantages qui en tiennent lieu partout , même en Allemagne. Mac- Mahon du moins était bon gentilhomme; la mémoire de son père était chère aux gens du parti... Ces réflexions étaient désespérantes. Fanny sentait la nécessité d'aimer en secret ou de cesser d'aimer. Elle balança quelques minutes , et elle ordonna le silence à sou amant.
N'oser axouer à ses parents ce qu'on éprouve, ce qu'on désire , c'est être persuadée de ses torts. Mais pourrait-elle en avoir avec Robert? elle lui a promis de l'aimer toujours. L"affligera-t-clle , le livrcra-t-elle à la vengeance de ses parents ? Elle en est incapable, y penser même la révolte; mais elle est sanà cesse avec lui, toujour, plus tendre, et elle commence à se montrer plus facile. Elle ne voits elle ne pense, elle ne rêve plus que lui. Incapable de rien accorder, elle est sans force pour se défendre. Heureusement Robert n'attaque que sou cœur. Il n'est point parvenu encore à ce développement, à cette fougue d'organes qui font braver les convenances , les périls, et qui précipitent l'homme vers le but que lui marque la nature. La jeune lady vivait sans rien prévoir; elle se laissait aller aux plus douces illusions. Un an plus tard , c'était fait d'elle. Un événement inattendu la sauva en déchirant son cœur.
On dînait. Robert était parvenu à fixer sa place à table. Petit à petit, on s'était habitué à le voir à côté de l'aimable fille; mais on ne soupçonnait pas que le pied, le genou parlaient amour, lorsque la bouche était forcée à se taire. Tous deux jeunes, satisfaits, ils apaisaient à la fois deux besoins qui ne cessent de renaître à cet âge , ceux du cœur et de 1 estomac... O malheur, que je tremble de vous raconter, et qui vous fera trembler vous-même, si vous avez quelque sensibilité!
Un homme entre sans se faire annoncer. Milord se lève, lui ouvre les bras; le nouveau venu s'y précipite, ils se donnent les marques de la plus vive affection. Milady et ses filles sont debout. Elles paraissent impatientes de saluer à leur tour celui à qui Robert n'accorde quebpie attention que parce qu'il a dérangé uu jeu commencé sous la table avec le dîner, et qui ne devait finir qu'avec lui.
— Avcz-vous dîné, mon ami ? dit railord. — Non , parbleu. — Eh bien , asseyez-vous. — Mais c'est mon intention. — ^ ous i>asscz quelques jours avec nous? — Je l'espère. — liien, mon cher Kilniarnoel;. A ce nom Robert perd la tramontane. Il a coulé ii milord Lovât qu'il s'est arrêté chez kilmarnock, Cromarty , Lokil, Frasers, etc. Milord ne peut l'avoir oublié, et que pensera-t-'il , si Kilmarnock et lui n'ont pas l'air de .se connaître? Robert, troublé, hors de lui, se lève, s'incline d'un air qui devait signifier pour Lovât : Je suis pénétré de l'accueil que j'ai reçu chez vous, et je vous eu remercie.
Kilmarnock dévorait ce qu'on lui servait et ne prenait pas garde aux révérences de Robert. — Bien , c'est assez , dit au jeune homme Lovât, (|ui interprétait ses mines selon son désir. Asseyez-vous. Vous vous parlerez après dincr. C'cit de quoi Robert uu se souciait pas du
L'HOMME A PROJETS
toiil. Il (U'siniit au coiiti'iiiiT |ioiivoii- prfiiilrf un |>arti |iruui|it et (Ucisif, et sa Iclc t'|;aiéf u'claitca|ial>lciK' liiii. Cille Je Kamiy ii iUiil |>as ]>lus calme.
Loisiiuc Kilmaniuck fut arrive' à ce point du repas où on eomnionce il s'occuper des aulies, niiloril renoua la eonxeiâiilion. — Eb bien , mon ami , eomiuent trouvez-vous notre jeune lionuue i' — l'as mal , jias mal ilu tout. — Savei-\ous que c'est un brave |>ari;un ? — Je n'en ilonle pas. liiivons. — 11 vous contera ce (pi'il a fait à Doruoek. — A la biiiine lieure. — Ali ! si ce pauvre IMac-Alaboii n'avait passuecoinbi'...
— Uenvovei vos domesticiues, et buvons. — Il faut ri'parer ce niullicur autant qu'il est en nous. — Faites donc sortir vos gens.
— Une croyez-vous (lue nous puissions faire? — Jb vais vous le dire sans détour, mon clicr Lovât : je n'aime pas les afl'airesqui traînent en lon(;ueur. — Mais je pense assez comme vous. Le jeune Mac-.Malioii est un joli sujet. — C'est ce que nous répétons tous les jours, luni et les lords de iiolie voisinage. Nous n'avons plus de tilles .'i marier; mais il nous reste de l'argent, et votre Kanny tioiiveiait en lui un parti qui n'est pas à dédaigner. — V raiment ? — Donnez-la au jeune homme, et nous lui ferons, Frasers , Lokil , Cromarly et moi, cent bonnes mille livres sterling, îMac-Mahon avait de brillantes connaissances à ^ ers.iilles; ainsi son fils sera utile au parti de plus d'une manière. IN'ous nous l'attacherons irrévocablement, et nous lui fournirons bientôt les occasions de nous marquer sa reconnaissance. Qu'en dites-vous, milady?
— Si milord consent... — Parbleu , je le veux bien ; j'aime à faire des heureux, et je juge, à la rougeur de Fanny, que l'obéissance ne lui coiitera ]>as d'clïorts bien pénibles. Allons, monsieur, remerciez Kilmarnock et embrassez votre femme.
Robert ne voyait, n'entendait plus rien. Il était droit et immobile comme une statue. iMilord Lovât le pousse par les épaules, et Robert court devant lui par la chambre, comme un malade en délire. Fanny qui prévoit une explosion prochaine dont rien ne calmera la violence, Fanny s'échappe pour s'épargner la douleur d'en être témoin. Milord suit la marche incertaine et rapide de Robert, persuadé que l'annonce peu ménagée d'un bonheur inattendu a dérangé la cervelle de ces deux enfants. Il joint le futur dans un coin, le prend par un bras, le tire après lui et le présente ù Kilmarnock, qui le regarde d'un air étonné.
— Qtie siguifient ces marques de surprise , dit lord Lovât ? Je ne vous conçois pas. — Parbleu , je ne vous comprends pas davantage. — Comment, lorsque je souscris à ce que vous proposez... — Mais je vous parle de Mac-51ahon ? — Et moi aussi. — Et qu'a-t-il de commun avec ce jeune homme qui me regarde avec ses grands yeux effarés ? — Ce qu'il a de commun?... Pouvez-vous le méconnaître, lorsqu'il y a à peine quinze jours qu'il est sorti de cjicz vous ? — Sorti de chez moi!... Ce petit drôle-là serait-il un fripon? — Ah çà, tout le monde extravague-t-il ici ? — Personne n'extravague que vous, mon cher Lovât. Mac-Mahon est chez moi ; il y a été conduit par le bon pasteur d Eda, qui l'a reçu des mains de son père, et à cet égard il n'y a pas d'équivoque. Viens çà , petit coquin ! et dis-nous qui tu es.
L'air consterné de Robert prouvait assez sa supercherie. Lovât, déjii piqué au vif, le secouait d'un côte, Kilmarnock de l'autre. 11 avoua qui il était avec une extrême confusion , et il protesta que le plus cuisant besoin l'avait mis dans la nécessité de mentir. Kilmarnock jouissait; Lovât , furieux de la certitude d'avoir été joué-, saisit le grand couteau qui servait à dépecer le roastbcef. ^lilady. lionne et compatissante... comme une bonne femme, se jeta entre Kobert et son mari. Si Fanny fût restée, elle serait morte d'eflroi.
Pour peu qu'on ail le temps de réfléchir, on ne tue pas un homme comme un poulet. Milord Lovât dit avec dignité à l'imposteur : — \a, malheureux ! porte ailleurs ton abominable duplicité, et il accompagna cette apostrophe d'un geste énergique, dont Robert n'éprouva l'effet que dans le derrière, pour avoir su se tourner à propos.
Il s'en allait, regrettant amèrement sa Fanny qu'il perdait pour s'appeler Pierre au lieu de Paul. Il eût fait là-dessus de très-belles réflexions, s'il n'en eût été distrait par le plaisir de se tirer d'affaire à si bon marché. Alais s'il ne dépendait pas de lui alors d'user d'une partie de ses facultés inlellectuelles, Kilmarnock, qui n'avait plus de maîtresses , qui n'écha]ipail à aucun danger et qui ne s'occupait que de son roi détrôné, courut après Robert, poussé par une idée trèsprudente et qui avait rapport aux périls futurs. Il ramena le petit malheureux par une oreille. — Puisqu'il s'est, dit-il, donné ici pour le fils de Mac-Mahon, il doit savoir bien des particularités qu il ne manquera pas de publier. Je crois qu'il est indispensable de le mettre dans l'impuissance de nous nuire. Il m en coûte d'ouvrir cet avis ; mais il me semble qu'il vaut mieux sacriûci' uu misérable aventurier que nous.
Robert, malgré son trouble et la douleur qu'il ressentait à l'oreille, ne. saisit que trop bien le sens de ce discours. Déjà il se croit mort. 11 tombe à genoux . il demande grâce. Il pleure, il se repent... 11 était jeiiiie, beau, et Lovât ni Kilmarnock n'étaient cruels. — Je lai interrogé, dit le premier. J'ai la conviction intime qu'il ne sait que le nom de ^lac-Mahon , connu à présent de tous les habitants de Doruoek. Il a bàli sa fable sur la lettre du prétendant , qu'il a trouvée je ne s.iis oii , mais que j'ai en ma puissance. Quel mal peut-il nous faire ? .'(lilady joignit ses prières aux observations de son mari, cl Robert obtint la
liberté de se rctiier oii lion lui wmbicrait, plus, quelques tiilochot eoncluanles dont il se siimiI bien pnssé.
Comme on ne renonce pas facilement ii l'iiibitn.le de vivre en bonne maison, et que Robert n'ignorait plus que la condiilon essentielle pour être admis csl d'èlrc bien vêtu , il monta à sa chambre en quatre MUU,
et comme
Le bien lo mieux acquis est ctlui qu'on nous donne,
il entassa ses effets dans une valise qui se trouva d.m» son ci-devant cabinet de toilette; il chargea le tout sur son épaule, passa devant rappaïUiiunt de Fanny, qui, lieureiisi nienl pour elle et pour lui, était allée gémir ailleurs, et il sortit précipitamment du chAteau , de peur qu'il ne vint à Kilmarnock quelque nouvelle réflexion, ou que Lovât ne pensât à le dépouiller.