‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 277 sur 379 · XVII. — Nouveaux projets · texte numérisé non relu

XVII. — Nouveaux projets

Voilà Robert en route , pour la cinquii'mc ou sixième fois. Fuf itif ou chassé, honnête homme ou non , il faut marcher quand on n'a pas de voiture, ce qui fait que tant de gens qui valent mieux que Robert sont il pied, lorsque tant d'autres...

Robert et sa valise arrivèrent à un petit rideau qui bordait le chemin. Un gazon frais couvrait le tertre; un vieux cliêiic l'ombrageait. Site agréable , besoin de repos invitent à s'asseoir. Robert s'assit, et on ne s'assied jias sans penser à ses alïaires , surtout lorsqu'elles ne sont pas satisfaisantes.

L'idée première qui fixa son imagination qu'il avait par intervalles caressée sur la grande route fut le souvenir de Fanny, qu'il armait tant, dont il était si tendrement aimé. On ne se trouve jamais de tort à seize ans ; on n'en reconnaît pas à sa maîtresse, parce qu'elle est toujours l'être le plus parfait; on ne convient pas davantage que l'infortune soit l'en'el de l'imprévoyance , du défaut de conduite. L'amour propre ne manque pas d'attribuer tout au sort , et ii-t-on jamais plus d'imprévoyance, d'inconduite et d'amour-propre qu'à seize ans?

Aussi Robert , très-satisfait de lui-môme, enchanté de la manière brillante dont il a conduit sa petite intrigue avec la demoiselle, fit le raisonnement qui suit :

— J'ai été par la pensée tout ce que j'ai voulu être, et je conviens franchement qu'en ce moment je ne suis rien. Cependant, comparons Fanny aux dignités, auv richesses dont nous nous sommes comblés , et convenons qu'elle est fort au-dessus de tout cela. Donc nous devons tout faire pour l'obtenir. Un incident m'en éloigne, un incident peut m'en rapprocher.

Lorsque par réflexion j'ai salué milord Kilmarnock d'un air assci bète, mais qui disait beaucoup à milord Lovât, lorsque celui-ci m*a fait asseoir, qui m'empêchait de sortir de la salle ? Fanny, peinée de ma situation, m'eût suivi. Nous aurions fait cent projets, pendant une demi-heure que Kilmarnock a mangé sans mot dire. Celui auquel "nous nous serions prob.iblement arrêtés, eût été d'aller trouver un ministre écossais, qui nous eût mariés à aussi bon compte qu'on délivre un billet de confession à Paris. Qu'eût fait milord , lorsque je serais venu lui déclarer que j'étais tout à fait son gendre? Il eût tempêté, et des cris ne cassent pas un mariage. On ne Ci^sse pas un mariage sans dés • honorer sa fille, et un père n'en vient jamais, ce me semble, à une telle extrémité. Je conviens que ces mariages d'Ecosse sont un peu subversifs de l'ordre social ; qu'il est dur pour une noble famille qu'imc jeune et jolie demoiselle devienne réellement la femme de son jockey, par exemple, parce qu un piètre famélique a prononcé sur eux quelques mots de la liturgie; mais enfin, la chose ét;int ainsi, pourquoi n'en profiterais-je pas comme uu autre? N'ai-je pas d'ailleurs à vencer mon derrière et mes oreilles? Traiter comme un goujat le fils d\in marguillier, qui, par la règle de proportion, est à son évêque comme un bedeau à son curé !

Or, ce que je n'ai pas fait à midi, qui m'empêche de le faire à quatre heures? J'entre au premier cabaret, je me fais servir le porter, l'écritoire et la feuille de papier; j'écris à Fanny de la manière la plus persuasive, et rien d'aussi aisé quand on aime. J'ai dix ruinées dans ma poche, avec cel-i on trouve dix émissaires intelligents, et il ne m'en faut qu'un. Fanny, aussi empressée d'être ma petite femme, que je le suis d'être son mari, Fanny s'esquive par une petite porte du parc. Elle entre à mon auberge, sans autre cortège que l'aimable dieu qui la guide. Pas une robe , pas un chapeau de rechange , et qu importe? A quoi servent robe et chapeau, quand on épouse sou amant? ce qui dérobe un attrait , est uu larcin à l'amour.

Robert arrive à un cabaret qui a quelque apparence. En vidant sou petit pot, en écrivant à Fanny, il remarque un garçon d'écurie qui, en allant et venant, conte de lourdes ncurettes à la grosse Moly, qui trouve, en faisant son service, le temps de l'écouter et de lui répondre.

— Bon, bon! dit Robert. Ils parlent à leur manière; mais leurs idées sont celles de tous les amants. Ils arrivent grossièrement au résultat où parviennent les gens du bon ton, par des saillies et des madrigaux, 'i bornas entend trop bien son aft'airc pour mal conduire la mienne.

L'HOMMK A PROJKTS.

Il iippclle Tlioinas. 11 lui met dnns la main une p,iiinée cl sa lellic. Il lui (lit i>ar 011 il faul eutrer, coinnicnt il pai\ iiiulia jusqu'il l'"aiiny. Il ne faut pour cila que tlisliiiijuir uiif porte de ili\ autres , qui sont autant tl issues au parc, et qui se ressemblent toutes; ipiaiiiuser par des contes le jardinier, sa femme, ses garçons, les doiuestiipies de milord et milord lui-même, s'il le rencontre, tjiioi d aussi facile pour un amoureux! lioliert l'a bien fait n'aimant encore personne.

'1 liomas , compatissant ii ses |)eines , plus attendri encore à l'aspect d'une j;iiiiiée qu'il va j;aj;iier en trois ou ipiitie lieures, 'l'Iioinas (lart, .npri'S avoir répété eim| ou six fuisses iustriiclions. 11 a juré par Moly d'amener la jeune lailj , et liobert. que tant de fâcheuses e\i>éricnces devaient rendre déliant, ne doute plus du siicct's. Il prépare sa noce , ■I commande le festin, et pendant ipie Us cuisiniers allument les fourneaux, il va trouver un vieux prèlii' ipi ou lui a indiqué.

I.e boiiliomme, aussi aise que Tliomas de gaffner sa ijuinëe , avait poiirtanl un certain di'corum à f;arder. Aussi caclia-t-il sa joie sous des questions, des interprétations, des exliorlalioiis, qui pourtant ne durèrent i|u'iiii quart <1 heure, car si Hobert trembl.iil ipi'on refusât de l'unir il s;i maîtresse, le marieur craii;nail de perdre ses lionoraircs par des dilViciiltés prolonj;ées. Aussi, après avoir dem.uulé à Hobert si le ciel l'appelait à l'état du niariai;e; s'il croyait j faire son salut plus sûrement avec l'anny qu'avec une autre; s'il n'avait employé pour s'en faire aimer ni philtres ni incantations; après avoir observé que Dieu, en instituant le mariage, n'a eu d'égard ni ii la difl'érencc des conditions, ni auv oppositions de parents bizarres , qui se refusent au bonheur de leurs enfants; après avoir engagé le futur à être fidèle à sa femme , à l'aider de toutes ses ressources, à la garder en maladie comme en santé, il allongea la main, reçut la pièce d'or , et dit : — Venez, et puissiez-vous, plus heureux (|ue .lacob , faire autant d'enfants à votre seule Fanny, que le patriarche en lit ii Uachel et à Lia!

Concevez-vous la joie, le délire de Robert? Dans deux heures, il sera l'épouv fortuné de la plus tendre amante. Dans deux heures, il n'aura plus rien ii désirer, et son bonheur sera toujours le même, parce que lainour est éternel. \ aiiilas vanitaluin !

11 allait de la cuisine ;i la porte. Il retournait aux fourneaux; il revenait à la grande route. Il regardait du côté par oii devait arriver sa petite femme. Ses yeux clierchaieut à percer l'intervalle qui les séparait : ses yeux ne voyaient rien.

I.e temps s'écoulait. L'impatience avait été extrême; l'inquiétude, la crainte lui succédèrent. Ici s'ouvrit une suite de réflexions toujours Irès-sagcs et toujours très-tardives , lorsque Robert distingua quelque chose dans léloigncmeut... — La voilà! s'écrie-t-il , et craintes et réflexions disparaissent.

Cependant l'objet approche lentement... Ce n'est pas une femme ; c'est un homme qui paraît marcher avec peine... — C'est Thomas ! grand dieu, qu'est-il donc arrivé? s'écrie encore Robert, et il vole au-devant de son ambassadeur.

Il allait éclater, tempêter, l'accabler de questions et de reproches. L'air furibond de Thomas lui glace la langue. C'est lui qu'on gronde , qu'on maudit, qu'on menace.

Thomas n'avait pas perdu de vue le fond de l'affaire, mais il avait oublié quelques détails. Par exemple, il s'était trompé de porte, et il était entré a cinquante pas du château. Les valets l'avaient rencontré , interrogé ; il avait balbutié. On lui avait marqué quelque soupçon; il avait cru convaincre de sa probité en parlant beaucoup et avec chaleur, erreur commune à tous les fripons. On lui avait ri au ncz; il s'était emporté. On l'avait gourmande, il avait crié; milord était accouru. (^)ualrc ou cinq hommes qui en battent un autre en linterrogcant en ont bientôt tiré la vérité. iMilord apprit que sa fille allait se marier, et qu'il ne tenait qu'à lui d être de la noce. Tliomas, pour se tirer de ce pas épineux , fit même ce qu'on ne lui demandait pas. Il livra la lettre de Robert , avec un air d'ingénuité propre à désarmer tout autre qu'un père irrité. Tant d'opiniâtreté et d'impudence mirent Lovât en fureur. Une grêle de coups tomba sur le malheureux émissaire, qui enfin fut chassé, brisé, moulu, pouvant à peine se soutenir. Thomas n'était pas convenu de recevoir dix coups de bâton par chaque schelling qu'il avait reçu de Robert. Ce qui excédait les bornes de sa mission devait être payé à part. 11 est incontestable qu'il avait droit à une indemnité , et il la demanda du ton d'un homme persuadé qu'il lui reste plus de force qu'il n'en faut pour rosser un enfant. Robert, très-brave, à ce qu'il prétendait, avait toujours une échappatoire à sa disposition. Il déclari ipiil tenait à des idées de justice dont un galant homme ne s'écarte jamais, et celui qui ne s était fait aucun scrupule de voler une fille à son père trouva très-équitable d'entrer en néijociatioii avec le fougueux Thomas. Deux guinées le calmèrent. Il devint doux , poli ; il accabla Robert de respects.

Une guinée (|u'il axait reçue d'abord, et ces deux-ci font trois; une autre donnée au marieur, qui ne devait marier personne , fait bien quatre : or , de dix ôtez quatre, il ne reste que six.

Robert, désolé de ne point avoir Fanny , crut cependant pouvoir s'occuper de la conservation de ce qui restait dans sa buursc. Il courut h la cuisine et contremanda tristement ce diner que devaient embellir l'Amour et la plus aimable de ses sujettes.

Contremander un diner prêt à être servi , c'est se raviser un peu lard , et c'est ce que fit culcudrc l'hôte , assez poliment d abord, llo-

bert prétendit que ne manijcant rien il n'avait rien à payer. L'hôte réiiliqua ipi on ne vend pas en huit jours, dans une auberge de village, ce que Robert avait commandé pour un seul repas. I\lunsicur l'amoureux déclara d un petit ton impcrliucnl, qu'il ne descendait pus à de semblables détails, cl il envoya l'hôte... L'hôtejuri qu'il était le premier boxeur des trois royaumes, et (pie ce serait à regret (pi'il ferait usage de ses talents. Le brave R(d)crt voulut bien composer encore, et qui de six paye ipiatrc, n'a plus que deux.

\ oilà donc Rolicrl (pii a perdu sa luailresse et huit guinées; le voilà reprenant sa valise, et s»i\ant à pied le chemin d'Edimbourg. H raar- i che la tête basse , atlligé, pensif, et revenant malgré lui au chapitre I des réflexions, toujours inépuisable dans certaines circonstances.

Cependant la légèreté, si naturelle à tous les hommes, les héros des romans exceptés, ne tarda point à porter dans le cœur de Robert quelque consolation. Il lui restait une jolie figure, deux guinées, une montre, une valise bien fournie. Avec ces avantages, on est encore dans une situation très-jiassable ; on iiciil profiter d'une voiture qu'olïrc un hasard heureux, et c'est ce que fit Robert. 11 monta dans la diligence d'Edimbourg. Laissons-le rouler.

Que fait Fanny en ce moment? Elle pense à Robert, elle regrette Robert, elle pleure Robert. Elle veut dérober ses larmes à sa mère ; elle croit les cacher dans son sein. Sa mère, clairvoyante , les essuie , la caresse, la console. Qui sait, comme une mère, compatir aux peines de son enfant? Qui connaît, comme une femme, ce penchant irrésistible, et lindulgence que mérite un sentiment trop général pour être bien condamnable ?

Biais pourquoi ces larmes d'une part, cette tendresse compatissante de l'autre? Le voici. Milord avait conclu, des aveux de Thomas, que sa fille était d'intelligence avec Robert. Comment supjioser, en effet, qu'on fasse tous les apprêts d'un mariage sans être sûr de sa maîtresse? La lettre livrée par l'émissaire avait ensuite confirmé cette opinion. C'étaient des actions de grâces pour le passé, des instances, des supplications pour le moment, des protestations pour l'avenir ! Oh! que c'était beau! il fallait lire cela, et milord avait lu.

Il savait que fille qui a connu les douceurs de l'amour s'en tient rarement à un essai malheureux. Une seconde tentative pouvait réussir, et il était prudent de guérir Fanny de la manie des mariages improniptu. Le moyen le plus sûr était de la marier, et promptemcnt , au véritable ftlac-Mahon. IMilord s'attendait à une forte résistance, et il n'ignorait pas que , dans certains cas , pour frapper juste il faut frapper fort.

Il n'eut pas besoin de feindre pour marquer la plus épouvantable colère. Il reprocha à Fanny la bassesse de ses inclinations. Il chargea le liorlrait, (léjà peu avantageux, de Robert, de la difformité que lui prêta son indignation. Il notifia à sa fille qu'il ne la connaissait plus, et qu'elle ne retrouverait son père que lorsque Mac-Mahou serait son fils.

Vous pensez bien que la jeune lady ne répliqua pas un mot : on nç résiste pas ouvertement à un père furieux , et qui a de bonnes raisons de l'être. Mais Fanny, forte de l'indulgence de sa mère, lui protestait que Robert était presque gentilhomme ; que madame Robert était fort à son aise; qu'elle avait très-bien élevé son fils; que sa faute était celle de lamour , et qu'il n'y a pas de roman un peu estimé où on n'en trouve de semWables ; qu'elle n'aimerait jamais que lui ; qu'elle détestait Mac-Mahon, et qu'elle mourrait avant de l'épouser... Mourir! façon de parler, n'est-ce pas, mesdames?

Kilmarnock, toujours empressé de se défaire de son argent, et d'établir son protégé, avait saisi le moment favorable. Il courut chercher et amener le futur. Il creva ses chevaux, mais qu'importe ? en les fouettant à outrance, il leur criait, à eux, qui ne connaissaient ni le roi Jacques, ni sa postérité, ni Jlac-Mahon , cette parodie d'un vers d'Horace :

Duke et décorum est pro magistris mori.

Rien de joli , rien de modéré surtout comme l'esprit de parti.

Fanny ne daigna pas regarder l'audacieux (pli prétendait à sa main. Il pouvait être passable, et reconnaître quelque agrément dans le rival de Robert eût été une infidélité impardonnable. Cependant on n'est pas six heures en présence d'un homme sans lever les yeux sur lui, bien involontairement sans doute; mais enfin on ne peut pas se les crever. Mac-Mahon était aussi un bel adolescent. Un grand œil bleu annonçait la douceur de son caractère. 11 avait le consentement de milord Lovât. 11 allait avoir cent mille livres sterling. Tant d'avantafjcs le rendaient haïssable, Fanny le disait tout bas. Or, comme l'objet qu'on hait n'est jamais dangereux , elle le regarda désormais sans crainte, sans scrupule, mais aussi sans le moindre plaisir : diable! gardez-vous bien de le croire !•

Le reste de la journée fut assez calme. Fanny, en se retirant chez elle, ne s'occupa «pie de Robert. Il était malheureux, proscrit, détesté de son père ; jamais il ne serait son mari ; que de raisons de lui être fidèle! Le mariage pourtant doit être une jolie chose, à en juger par ces entretiens secrets, ces caresses innocentes qui avaient été si favorables à Robert , et fillette est toujours un peu curieuse. Fanny rejeta d'abord celle pensée avec horreur, et celle pensée sï reproduisait sans

L'IlOMMi; A l'UOJETS.

(•esse. I-c mariai^e, le niariiige ! que ce mot est puissant! ii'cst-il pas

vi:ii , iiu'silcmoiiillis?

I\liil|;ii' CCS tiiil.itions si réili'rt'es, si vives, l.i jeiiiie laily eût perdu mille vies pliitol (pie île consentir à <^lre la feiiinie île Mae-M.ilion : ille se le ilisail, an moins. Hlaiscllc se disait aussi ipie eéilerà la forée u'esl pas ùlre iiiliilèle ; ipi'il est Rianil, il'ailliuis, il'ètre ran];é au nomlire îles vietimes île l'amour. Oli! eomliirii Kolierl la pl.iiiulrait entre Us l)ras il'uu rival oilieuv! Sans iloule il aimer.iit ila\.ml.i|;e la ili'plur.ible vietime île l'autorité paternelle; sans ilimie il ennsuiMerait sa jeunesse ilaiis les regrets et ilaiis les larmes, et erite iilir ne l.iisse pas île llatter une amante infortuni'e. (loinliiiii rlle le plaimlr.iil , eourlii'e ^DUS la piiissanee il" devoir, du dexnir aui|iii'l pourtant il faudrait se sciiimellre !... \ oilii eommenlile raisouui inints eu raisnnneuieuls , et .1 travers mille eombats déeliirants, l'anny se laissa conduire à l'autel. \.\\v épousa iMac-Alaliou , absolument mali;rc' elle , et elle s'en trouva fort bien.

C'est pourtant ainsi, mesdames, que vous l'tes ,'i peu près toutes lidèles, et vous ne eessei de nous aceujer d'inconstance ! Crier le premier, est souvent un moyen d'avoir raison.

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