XVIII. — Robert acquiert de l'oxpériotico
La diligence d'Edinibourf; roulait toujours, et Robert devenait plus gai à mesure qu'il s'éloignait davantage de sa tendre Fanny. Un monsieur, très-bien mis, d'un très-bon ton, très-aim.ible surloiil , l'amusait par ses saillies, et lui ni.irqiiail une préférence rpii le llallait au pointde lui faire oublier sa situation, l.a voiture arrèlail-elle? HI. Dickson conduisait ISolierl jiar la ville, lui faisait admirer ces ruines précieuses, qjii attestent l'invasion et le mauvais goût des Danois. Il expliquait avec une evtrèiue facilité des restes d'inscriptions que personne ne pouvait plus lire. Il lui montrait à jouer au billard, ce qui l'amusait bien autant que les antiquités; à boire sec, ce qui le mettait en belle bumeur; il le louait surtout de sa bonne mine, de sa facilité à tout saisir, et il aebe\ait ainsi de subjuguer le jeune liomme par le plus usé, mais par le plus sur des moyens. Hoberl ne vivait plus que par M. Dickson.
On n'ét;iil plus qu'à une journée de la ville capitale d'Ecosse, et on soupait très-gaicmeni , lorsque IM. Dickson s écria tout à coup : ■ — ■ Vous êtes charmant , mon jeune ami ! Pour être tout ;i fait accompli , vous n'avcï plus besoin que d'une cliose. — De laquelle , monsieur Dickson? — Il faut savoir jouer au crciis, jeu futile, ennuyeux, mais a l'aide duquel un jeune homme tient un coin dans le grand momie, parce que le cre/;s est très à la mode, et que la mode eomuienceii être la passion dominante des habitants de Londres, comme des P.irisieus. Garçon, apportez des dés : je veux donner une leçon à mon jeune ami.
Les Anglais ont trouvé comme nous les moyens de se ruiner en une soirée, et de ces moyens-là, il n'en est pas de plus cxpéditif que le creps.
M. Dickson possédait le fond du jeu. Ses démonstrations étaient claires, Robert était intelligent, et en peu de minutes il fut en état d'attaquer et de se défendre. On joua tris-petit jeu : entre amis on ne veut que s'amuser. (Cependant Robert gagna quatre guinées qui lui procurèrent une nuit très-ilouce. 11 avait bien, en se déshabillant, quelque regret d'avoir battu le bon ^1. Dickson; mais il paraissait riche, cette perte ne l'avait jias afl'ecté, et Robert ne pensa plus qu'au rétablissement de ses finances. O égoisme , égo'isme , contre lequel tout le monde s'élève, et qui est le vice de tout le monde!
Robert, en se levant, s'occupa enfui de sa destinée future, dont le bon M. Dickson l'avait distrait jusqu'alors. Il arrêta qu'à Edimbourg il vendrait sa montre; qu'il prendrait la voilure de Londres, où il arriverait avec quelques guinées, qu'il mangerait en cherchant le domicile de niilord All-is-bad , qu'il ne savait comment trouver. Réuni à cet original, mais excellent seigneur, il ne pouvait plus manquer de rien.
Pendant le reste de la roule, il entretint M. Dickson de ses projets. M. Dickson trouva très-sim|ili' qu'il vendit sa montre, dont il pouvait facilement se passer, parce qu'il y a des horloges partout, et que quelques guinées de |)lus dans la poche d'un jeune homme, sont toujours d'une utilité réelle. En conséquence, son premier soin , en arriv;iiit à Edind)ourg, fut de conduire son jeune ami chez un honnête horloger de sa connaissance, qui lui donna sept guinées d'une montre qui en valait quinze.
Deux hommes qui se conviennent aussi parfaitement ne se quittent p<s sans peine. M. Dickson exprima ses regrets dune manière qui toucha Robert. D'ailleurs, après trois jours de route on a besoin de repos, et le jeuae homme accorda la journée suivante aux instances de son bon ami.
Dickson , enehanlé de sa complaisance, ne soulïre pas qu'il loge à l'auberge; il le force à le suivre chez lui. Il le présente à madame Dickson, petite brune tiis-jolie, trcs-éveillée, qui l'accueillit p.irfailemcut, el (pli acheva d'etïacer jusqu'au souvenir de V'anny. Vous voyez, mesdames , que je ne ménage pas plus un sexe que l'autre, et que je suis juste envers tout le monde.
Après le diner, M. et madame Dickson raisonnèrent très-sérieuse-
ment sur les plaisirs qu'on pouvait procurer h M. Robert. Il n'en dési'
fait plus il'aulre qui- eilui de voir mail une Dickson, et comme elle devait être en tiers il.nis tout ce qu on ferait , il consentit à aller passer la soirée dans un lerele , composé des gens les plus distingués el Ict plus ainnibles d'I'.ilimbourg.
Il fui iiilroduit dans une salle assez gothique et très-enfiiniée : Dickson lui dit à l'oreille que cet ;iiii('ublenient était le plus préeieiii de I ICurope. Il venait du roi saxon Eglierl, qui régnait sur les Anglais l'an Sï.'i, et dont les aVeux avaient conquis r.Aiigleterre vers le sixième siècle. \ oiis sentez que Robert lu- put se défendre d'un sentiment de respect à la vue de ces meubles iléhibrés. Les messieurs et les dames qui formaient le cercle avaient un !;inre de g.iicté qu'on ne ciinnaissail pas chiz milord Lovât: Diekscui dit eneore à Hubert qu ils ilescenilaienl tous de Canut, roi de Danemark, qui asservit de nouveau I Aiiglelerre en l'an 1 u 17 ; que jamais ils n'avaiiul contrailé d^illiances avec le peuple vaincu , et qu'ainsi ils ;ivaient conservé ipulque chose de 1.1 liberté naïve des siècles reculés. Robert s'empressa de prodiguer à ces illustres personnages les maripies du plus profond respect.
Cependant la plus haute noblesse est parfois bien aise d oublier sa grandeur. Le besoin du plaisir rapproclie les hommes de loulis les condilion. On proposa un cre/is, et sur la recnmmaïuhition de M. Dickson on voulut bien y admettre iM. Robert , quoique sa famille ne dat;U pas lie l'an 1017.
Madame Dickson avait placé Robert à coté d'elle. Des mots affectueux, qiii'lipies ips d'cril expressifs achevaient de tourner la tête du
jeune liomiue. 11 était enchanté de madame Dickson; il se croyait très-]iénétrant , el ipioiqu'il aimât beaucoup le mari , il se flattait de lui jouer, Irès-incessamiuent, le tour que nous jouons souvent à nos meilleurs amis. Heureux amis, qui ne se doutent de rien, lorsque la cour et l;i ville sont dans la confidence !
Un speelacle nouveau jeta Robert dans un délire d'un autre genre : la table se couvrit d'or. Il fut ébloui par des rouleaux de j;uiuées, dont il ne supposait pas l'existence possible. IJientôt revenu d'un éloniieineiit, ipii n'est qu'une secousse ]iass:igère, il rapprocha , il fondit ensemble les deux sensations qui se disputaient alors l'empire de son àine, la cupidité et l'amour.
Encouragé par son succès de la veille, il ne douta point que la fortune lui fût encore favorable. Croire au revers n'est pas d'un joueur , et cependant il n'a devant les yeux que des joueurs ruinés, désespérés, déshonorés ! Robert , qui n'avait aucune expérience dans ce vilain genre, devait facilement s'abuser. Aussi son imagination , toujours féconde en projets , lui en suggéra un qu'il adopta avec la vivacité que vous lui connaissez.
Il résolut d'abord de gagner tout cet or. Madame Dickson ne paraissait jias folle de son mari. Elle ne balancerait pas à suivre un jeune homme fort aimable, qui prenait à chique instant un ascendant plus marqué sur son cœur : en douter , serait être trop modeste. U enlève madame Dickson. Il la conduit en Erance; il se fixe avec elle dans une jolie iictile ville. Ils y vivent l'un pour l'autre; ils y passent des jours délicieux. La séduisante perspective!... Mais Dickson, l'ami Dickson ?... Oh! ma foi , Dickson se consolera dans les bras de quelque beauté de la race de Canut... Ainsi se parlait Robert. Le petit coquin !
Il expose une guinée, puis une seconde. Il gagne, il perd. Madame Dickson s'intéresse à son jeu; elle le conseille, elle le guide. Il semble, pensait Robert, qu'elle m'a pénétré, qu'elle me seconde. Elle est aussi imiialieiitc que moi de passer la Manche.
Cependant après quelques allernalivcs , il perd à tous les coups. Déjà il a vu disparaître le gain de la veille ; bientôt disparaîtra le produit de la montre. Le malheur est à son comble. \ oilà Robert sans argent, peut-être sans maîtresse, et bien sûrement sans ressources pour le lendemain. Son premier mouvement est de s'adresser à Dickson ; mais osera-t-il implorer le secours d'un homme à qui, cinq minutes auparavant, il se proposait d'enlever sa femme, et le bonheur? Fi donc ! Robert ne se dégradera pas à ce point. Cependant que résoudre, que faire? La tête se monte, s'égare; I imagination se couvre d'un voile épais; il n'a plus qu'une existence machinale; il ne lui reste pas la force de penser.
Un noble Canutien le tire à part. — J'ai pitié de votre embarras, el je vous en tirerais, si je n'avais moi-même perdu tout mou argent. Je puis ;iu moins vous donner un avis. S'il vous reste quelques efl'ets, un bon diable, qui est là, à l'antichambre, vous prêtera à un intérêt modique, et qui sait si en un instant vous ne gagnerez pas beaucoup plus ipie vous n'avez perdu?
Ce conseil est de ceux que la jeunesse ne rejette jamais. Quel Irait de lumière vient fiapjier Robert! Il se croyait sans ressources, et il lui reste sa valise : sa valise, don de la plus noble amitié, mais qu'il fallait vendre , soit qu'il jomit encore, ou qu'il se soumit à végéter quelques semaines de plus avec le prix qu'il en pourrait tirer. Végéter! que cette idée est humilianle pour une tête exaltée! \egétcr, lorsqu'il peut prétendre encore à la possession de sa belle Eco.ssaise ! Ses yeux rencontrent ceux de niad;inie Dickson; ils raniment dans son cœur l'espérance et l'amour. Il sort, s;iiis lui dire son dessein. Peut-il, sans se ])eidre dans son esprit, l'instruire du triste état de ses afl'aires? L'insensé ignorait que Dickson les connaissait comme
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L'HOMME A PROJETS
lui. Dos (lurstions ailroili'iiieut jcU'es d;ins la ilili];oiice , rapideracnt suivit* il'uiu' saillie, il'iuii- idée plaisniitc qui faisait oublier à Robert ce qu'il avait répondu... ("est qu'il faut réellement du talent pour être fri|ion... dans plus d'iiu genre.
Robert se rappelle très-bien Ic.^ rues par lesquelles il a passé. Son ami lui a raconté plusieui-s particularités sur difléieuls bâtiments faciles il reenniiaitre. Il est iuipossible qu'il se trompe sur la maison de Dickson. Celui-ci . en sortant, lui en a fait reui.irqiier l'élégauce extérieure. Ce bon Dickson! pensait Robert en courant. i\e dirait-on pas qu'il a prévu que j'aurais besoin de retrouver ma route i' ]\'a-t-il pas fait tout ce qu'il faut pour que je i)uisse plaire à sa femme? Que de maris, dil-oii. se lâchent après un aceiilcul ciu'eu\ seuls oui préparé!
il arrive, il frappe, on lui ouvre. Touinui-s courant, il enfile l'escalier. Ou l'arrête, ou lui demande ou il va. — Chez IM. Dickson. — Qiw\ est ce M. Dickson? — C.'est ce (jentilhomme (|ui demeure au preniii r. — IJue me dites-vous donc? — Hé! que dites-vous vousmême? Je vais chei ce monsieur chez qui j'ai diné, ([ui a une femme si jolie. — Ce monsieur, ce monsieur a diné, il a payé, il est parti.— Comment , il ne demeure pas ici ! — ^on , vous dis-je. Un homme est venu ce m ilin commander le repas; je l'ai préparé, vous lavez trouvé bon : tout est dit. — \ ous êtes done traiteur? — Sans doute. — \ ous êtes imileur, et vous n'avez pas d'écriteau? — Ignorez-vous le proverbe : .1 ('(in vin /Hutit d'er.seùjne?
Ici Robert commence à avoir quelques soupçons. — J'espère, au moins, monsieur, que vous me rendrez ma valise. — Ah çii, étes-vous fou?— iSon, monsieur, je ne suis pas fou, cl j'entends ravoir ma valise. En effet, je me rappelle... L'homme qui a commandé le dîner est venu, un quart d'heure après ijue vous avez été sorti, réclamer un porte-manteau. — Hé! qu'en a-t-il fait?- Tout ce qu'il a voulu. Allez au diable, et ne me rompez pas la tête davantage. — Je suis volé, je suis volé ! — 5Ia loi, ce sont vos affaires, et, en répondant , en tempêtant, l'hôte , toujours plus impatienté, poussait Robert vers la porte, qu'enfin il ferma sur lui.
L'être le plus pacifique a de l'humeur quand il se voit dupé avec une certaine impudence. Robert éprouva un mouvement de colère qu'il ne chercha même pas à réprimer. Il court plus lestement que jamais , il jure entre ses dents; il approche de la maison oii il .i joué, déterminé, dût-il se faire assommer, à renverser la table, et h jeter les meubles vermoulus à la tète de ses spoliateurs.
l.a porte est fermée. 11 frappe, il frapjic... il frappe encore, et de manière à faire sauter les gonds. Une voix glapissitute se fait enfin entendre.— Hé bien, quoi, que voulez-vous? pourquoi vous entêter à entrer par ici? — Hé, f..., par où voulez-vous que j entre? Par la fenêtre?— Par la porte ordinaire qui est dans l'autre rue. Voyons, que désirez-vous? la mesure de porter? — C est bien décela qu'il s'agit! Je veux mes guinées, ma valise, que m'ont volées des coquins qui sont là-haut. — La maison est honnête , monsieur. — Je la juge par ceux qui s'y rassemblent. —Encore des propos, toujours des propos! — Prenez donc garde de déplaire à cette vieille rabougrie. — Vieille, vieille! rabougrie! l'impertinent!
Robert est déjà au haut de l'escalier. H entre dans une chambre... C'est bien celle-là ; il reconnaît l'ameublement du roi Egbert. Mais déjà les descendants de Canut sont remplacés par quelques bourgeois paisibles, qui ne quittent la pipe que pour boire un coup , ou pour médire du ministère.
— Faites-moi le plaisir, messieurs, de me dire ce que c'est que cette maison.— >e le voyez-vous pas? c'est une taverne. — Comment, ce n'est pas là l'ameublement du roi Egbert? cette maison n'appartient pas à un arrière-pelit-fils du roi Canut? — Vous extravagucz, mon cher enfant. — Une taverne! oh! les coquins! ils étaient tous d'intelligence. Je suis furieux, anéanti. Le bon vieillard qui lui parlait a pitié de son état ; il l'interroge avec bonté , avec ce ton qui calme le cœur et force l'attention. Robert raconte sa dernière aventure avec quelque confusion : il est si dur d'avouer qu'on n'est qu'un sot !
— Je ne connais pas ce Dickson , dit le vieillard. Ce nom-là n'est pas sur mes registres. — Sur vos registres? serait-ce vous, par hasard, qui feriez la police à Edimbourg? — Pas précisément en chef; mais je suis à peu près ici ce qu'on appelle à Paris un inspecteur. — Il faut me trouver Dickson. A Paris, on le trouverait dans deux heures. — Mon cher monsieur, ce n'est pas avec des lois qu'on peut bien faire la police, et ici on ne fait rien que par elles. — Ainsi donc, à la faveur de vos lois, je serai impunément volé? — Ce malheur vous est particulier, et n'influe pas sur le bien général. — Hé ! que me fait, à moi le bien général , lorsque je n'ai plus rien ? — Mon cher monsieur, votre raison est altérée. Remettez-vous et écoutez-moi. Je ne trouverai pas votre voleur; mais je vous donnerai ii coucher. Vous vous proposez d'aller clu'Z milord All-is-bad. Demain je vous mettrai une couronne dans la poche , et avec cela , à votre âge , on peut aller à Londres , parce qu'à votre âge on a de bonnes jambes, on peut boire de l'eau, et on doit avoir du coumge.
Vous connaissez maintenant M.' Dickson et ses dignes associés; »0U5 avez pénétré leurs vues, dès les premiers mots de ce chapitre, et vous avez peut-être deviné que ces piles de rouleaux étaient faites avec des jetons, et terminées par deux ou trois guinées qu'on voyait par le bout déchiré du papier. Voici ce que vous ignorez. Cet homme
si familier avec l'histoire de son pays changeait de nom selon les circonstances. 11 était l'émissaire de la troupe; il cherchait des dupes de tous les côté."!, et il en faisait beaucoup, parce qu'il était h.ibilc à démêler les goûts, les caractères, auxquels il se ])loyait adroitement.
L'escroquerie faite à Robert n'était qu'vnie misère pour ces messieurs. Aussi traitèrent-ils duremeni Dickson, lorsque le jeune homme sortit de ce tripot. Dickson les avait désarmés par des observations pleines de bon sens. — On n'est pas toujours heureux, dil-il. J'ai du uioins couvert mes frais de route , et ma foi , (oitjours pèche , qui prend un goujon.