‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 279 sur 379 · XIX. — Rencontre inattendue · texte numérisé non relu

XIX. — Rencontre inattendue

— A mon .Ige, on a de lionnes jambes, on peut boire de l'eau, on doit avoir du courage! maximes faciles à débiter du fond d'un grand fauteuil, entre un pot de bière, la pipe et la gazette. Je marche beaucoup, je mange peu , et je dors sur la paille. Oli ! oui , il est bien plus commode de donner des préceptes que de les exécuter. Et cent vingt lieues à faire comme cela! Ainsi parlait Robert en suivant la route de Londres.

11 ne pensait qu'aux privations actuelles. Il ne pensait pas à ce qu'il eût souffert, si le bon vieillard ne lui eût donné une couronne, qu'il ne lui devait pas.

A mesure que Robert avançait, ses plaintes devenaient plus amèrcs. Les pieds s'écorchaient , les articulations devenaient douloureuses, et le mal physique ajoutait aux peines morales. Cependant il fallait marcher quatre jours encore, ou renoncer à l'espoir de revoir milord Allis-bad. Et que devenir, s'il s'arrêtait? Entrer dans une ferme, obtenir quelques vaches , ou des dindons à conduire ! quelle perspective pour un jeune homme qui s'était cru au moment d'être roi d'Angleterre, chancelier de France, propriétaire d'un superbe château, gendre d'un lord écossais! Vanilas vanilatum!

C'était bien le moment des réflexions, et vous savez que Robert en revenait toujours là dans les circonstances fâcheuses. 11 en faisait alors que Sénèquc n'eût pas désavouées. Que fera-t-il si la fortune lui sourit encore? jouira-t-il avec modération? se servira-t-il de sou expérience pour tâcher de fixer le bonheur? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! etc.

Déjà il aperçoit dans l'éloignement cette noire et épaisse fumée qui annonce au voyageur la capitale de l'Angleterre ; déjà des inquiétudes d'un autre genre viennent l'assaillir. S'il ne pouvait découvrir la demeure de milord... si milord n'était pas à Londres... si le temps ax'ait éteint cet intérêt pressant qu'il lui avait marqué autrefois... si... si... si... Le chapitre des si était inépuisable.

Le voilà dans un faubourg, se traînant à peine , le dos courbé, les muscles en contradiction , redoutant le contact du pavé , qui .ijoute sans cesse à sa douleur. Il lève une jambe, il craint de poser le pied. Il compte ses pas ; il s'adresse à tous ceux qui passent près de lui, car il n'a ni le courage ni la force de s'éloigner de la ligne droite.

Il apprend enfin que milord a sa maison Cavendish square; mais on le croit dans ses terres. Cette affligeante supposition met le comble à SCS maux. Entièrement décoiiragé, il s'assied sur une borne, il pleure, il se relève ; il va machinalement apaiser, dans l'eau croupie d'un ruisseau, l'ardeur qui dévore ses pieds. Un bon habitant de la cité le voit , et s'arrête. Il en était passé cent qui n'avaient pas daigué lui accjrder un regard. Serait-il vrai que tout est relatif, et que celui-là seul est compatissant qui a éprouvé des revers et qui ne les a pas oubliés?

L'honnête marchand a pitié de Robert. Il l'interroge, il le rassure; il lui apprend que milord est à Londres , et que c'est même le moment de le troui'cr chez lui. L'espoir renaît dans le cœur flétri de Robert. Il se trouve plus léger ; ses douleurs lui paraissent supportables. Il marche ; il se hâte péniblement; il arrive chez milord.

Milord ignorait tout ce qui était arrivé à l'enfant de la nature. Six mois après l'avoir livré à ses seules ressources, il avait projeté d'aller admirer le développement de ses membres, de ses forces ; de jouir de son air de santé , de sa satisfaction. Quelques incidents avaient retardé son voyage , avaient même causé quelque dérangement dans son système philosophique.

Il avait, sans y penser, injurié un domestique qui lui .avait parlé trop familièrement. Le domestique avait élevé le ton; milord l'avait roué de coups... un procès.

Dn jihilosophe renvoie un domestique dont il est mécontent, et ne bat personne.

Une partie du mur de son parc était écroulée; il avait aperçu un braconnier qui s'introduisait furtivement. Il l'avait rencontré par hasard et l'avait blessé d'un coup de fusil... Autre procès.

Un philosophe doit faire plus de cas d'un liomme que d'un lièvre.

Les comptes de son intendant étaient loin d'être en règle. Milord avait fait venir un serrurier, et, selon la loi naturelle, il avait transporté de la caisse de l'intendant dans la sienne des fonds qui lui appartenaient à la vérité. Cependant... Troisième procès.

Un philosophe qui veut vivre en société doit se soumettre aux lois sociales.

Milord avait surpris milady avec un jeune seigneur beaucoup plus

L'UOMMK A PROJETS.

ainiiililo que lui. Il avail oiiblii' que les fi'miue^ , CdiiiHic (es fruits dv la drre , doivent ftrc en communauté. Il aviiil provoqué sdii lieui-cu\ riviil et l'avait lui- il'uii coup Je pistolot... l'iicore un procès.

Un pliilosoplie in-ul èlre cocu coiunie un autrr; uuiis il ne doil jamais se nultre eu coiitrailiclion avec lui-uièuie.

Il avait Iraili' à la cour l'arclievCquc de Canlorlii'ry d'imposteur et d'Iiypocrile... Qualrième procès.

'loutes vi'rilcsne sont pas bonnes it ilire, cl puis les pliilusoplies prt!senls el à venir ne détruiront jamais l'imposture et l'hypocrisie.

Il est d'usage en Angleterre île donner caution lors((u'oii est sous la main de l.i justice criminelle et qu'on veut conserver sa liberté. Milord , à force de se cautionner, s'était réduit h ne pouvoir plus disposer d'une giiinée, et il avait beaucoup d'humeur.

I.e moment n'était pas favorable pour I\<diert ; aussi milord , sans l'éruuter, l'envoya faire lanlaiif, le battit et le chassa. Si lloberl ertt eu <le l'argent, il eilt jm intenter un cinquième procès; mais en Angleterre, comme «illeurs, on n'obtient gratuitement justice que lors- <|u'on est mort sous les coups.

Koberl , en proie aux horreurs du désespoir, était étendu dans la rue. Il repassait les dill'érents événements de sa vie, il s'accusait de tous ses malheurs. Il se reprochait de s'être jeté dans un abîme de misère pour ne pas manger im morceau de pain sec , qu'il n'ét.iil pas sftr désormais d'obtenir de la ch.irité publique. 11 résolut de se punir de ses fautes , et il forma un projet assez raisonnable , celui de se laisser mourir là, puisqu'il ne poii\ait s'aller jeter dans la rivière.

L'n jeune- homme , un peu plus âgé que lui , vient de ce côté. La gaieté , le bonheur brillent dans tous ses traits. H chante un petit air en i>ensant probablement à quelque chose qui caresse son imagination. Il voit Uobert; il cesse de chanter. 11 s'arrête; son coeur se serre; cette ligure rayonnante s'obscurcit. Il parle au malheureux, qui lui répond h peine. La vie lui est à charge. Pourquoi s'entretenir de ses maux quand on ne veut plus que mourir?

Cependant le jeune homme parait frappé de quelques paroles échappées il Uobert. Il pense, il cherche à rappeler d'anciens souvenirs... Il interroge une physionomie déjà défigurée... Il l'examine attentivement. . Il parle encore, il prie, il conjure, il obtient quelques mots. Jia mémoire le sert enfin ; ses idées sont fixées.

Il oublie qu'il est dans une place publique ; il ne voit jias qu'on s'arrête , qu'on l'observe, qu'on chuchote, ipi'on rit. Il ne s'occupe plus que de Robert, il n'écoute plus que son cœur. D est à terre, étendu sur le pavé , à côte du misérable qu'il serre dans ses bras. 11 s'écrie d'une voix étouffée : — Eh quoi ! tu ne reconnais pas Rilllard ?

l'infortuné l'a entendu. 11 a rouvert ses yeux éteints. Il fixe son ami , il lui sourit; il répond à ses caresses, il ne pense plus à mourir. Il sent qu'il va devoir à l'amitié une nouvelle existence et peut-être le bonheur.

Rilllard se lève avec vivacité. Heureux du peu de bien qu'il vient de faire, du bien plus grand qu'il se propose de faire encore, Rilllard court , fait avancer une voiture de iilace. Il relève son ami, il l'enlève dans ses bras ; il refuse des secours qu'on s'empresse de lui oflfrir : lui seul a le droit de servir l'amitié. Il prend lloberl, il le porte , il le pl.ice dans le carrosse; il est auprès de lui. Il l'encourage , il le console. Le cocher a reçu ses ordres, il part. La foule se disperse lentement. On lie rit plus; on pense, on médite , on rèvc à une bonne action, qui agite doucement, qu'on voudrait avoir faite.

Rilllard , enchanté , délirant de jilaisir, soutient Robert dans ses bras et le monte à son petit appartement. 11 le déshabille, il le couche dans un bon lit; c'est le sien, c'est le seul qu'il ait , n'importe. Il s'oublie , il ne pense qu'à Robert , il ne vit en ce moment que pour lui : effet assez ordinaire de cette première amitié de l'enfance, si douce , si durable , que les passions d'un âge plus avancé altèrent quelquefois et qu'elles n'éteignent jamais.

Riâlard n'a pas de domestique. Il en aurait vingt, qu'il leur disputerait le plaisir de servir son ami 11 ouvre son petit buffet; il en tire la petite casserole d'argent, le sucrier de porcelaine cl le flacon de vieux bordeaux. Le feu pétille sous les coups redoublés du briquet; l'allumette brille, le charbon s'allume , la rôtie se fait. Rilllard souille, jette là le soufflet, court à son ami, l'embrasse, revient souHler, souille encore : rien ne va au gré de son impatience.

Le restaurant est enfin présenté avec l'empressement de l'amitié. Robert reprend quelques forces , et la douce confiance , les tendres épanchements , un peu de gaieté même se trouvent au fond de la casserole. Heureux âge oii une lueur de jouissance fait oublier tous les maux !

(tétait bien le moment des questions , vous l'avouerez; aussi RiÛlard les multiplia avec ime telle vivacité que Robert ne savait à laquelle répondre. Rifflard fut le premier à rire de bonne foi de sa pétulance; il se tut, il s'assit au chevet de son ami, et caressant une de ses mains dans les siennes, il attendit qu'il parlât.

Robert lui conta en abrégé ce que vous savez de ses aventures , et à chaque projet formé et évanoui , Rifflard lui disait avec douceur : — l'ins de projets , mon ami ; tu n'en feras plus , n'est-ce pas ? tu vois où cela mène. — Oh ! bien certainement non , reprenait Robert , et il continiinlt son histoire.

Il était naturel que Rifflard lui contât la sienne. — Elle est courte,

-il , parce que je n'ai jamais formé qu'un projet , l'eliii île me laisser uluire par ceiiv qui ont plus d'evpérienec que moi. Je ne me suis

dit-

conduire par ceiiv qui ont plus il evperienec qii

pas écarté de ce plan , et je m'en suis bien trouvé. J'ai eu quelquelois

a me plaindre de mes supérieurs, de mes parents. Je leur ai pardonné,

persuadé que nous avons tous besoin d'indulgence , et que j'avais pu ,

par mon iiieonsidératioii , donner lieu à des vivacités.

J'avais fini mes études avec ipielqiie distinction avant l'âge oii on s'occupe urdinairenient du choix d'un état. On craienait pour moi les suites de l'oisiveté, et un de mes oncles, cumiiiis au ministère des affaires étrangères, me prit dans ses bureaux, sans autre intention que celle de m'enipécher de faire des folies. Il se bornait à me faire relire mes auteurs grecs et latins et quelques bons ouvra|,'es français. Je les lisais ; mais je suivais son travail, et il fut étonné que l'aridité des matières ne m'inspirât point de dégoût. Il me doiiiia des copies à faire, et Grotius, l'uHcndorf cl Hurtholc ii lire. J'avoue que ces messieurs m'inspirèrent d abord un ennui affreuv ; mais je suis né avec de l'auiour-propre et de la ténacité. Je dissimulai l'effet que produisaient sur moi ces auteurs , el je voulus voir à quoi pouvait mener cette insipide lecture. J'avais une ressource prête quand j'étais excédé : je me délassais entre Horace el Tibulte.

Uienlûl j'imaginai un moyen de répandre quelque intérêt sur la lecture de mes juiblicistes : c'était de comparer à leurs préceptes la conduite de tel ou tel souverain dans des circonstances analogues au (irincipe. Pour cela il fallait lire l'histoire, et je la lus. Mon oncle avait l'air de ne s'apercevoir de rien , et il me laissait faire.

.le ne lardai pas à déuièler.que le droit public est une vieille idole qu'on encense par habitude, el qui n'est que l'arme impuissante du faible; que le plus habile diplomate est celui qui, à la faveur des grands mots, fait le mieux les affaires de son maître ; et , fier de quelques connaissances réelles, je me misa discuter avec mon oncle el à faire le petit docteur.

C'était un brave homme que mon oncle ; mais jamais il ne fût devenu premier commis, cftt-il vécu mille ans. Je l'embarrassais à chaque instant, el il était enchanté en proportion des difficultés que je lui opposais el qu'il ne pouvait résoudre.

Je sentis bientôt ma supériorité j el mon oncle, piqué un jour de mon ton d'importance, voulut aussi faire le savant, et crut me fermer la bouche. 11 me demanda ce que je pensais desdroils de Louis XII et de François 1" sur le duché de Milan. Je lui répondis, sans biaiser, que ce procès-là avait été j"i;é à Pavie.

La réponse était fort simple : mon oncle la trouva sublime. Il m'embrassa, me mouilla de ses larmes, el jura que je serais un jour un homme supérieur. Cette scène me tint lieu de vocation. On convoqua une assemblée de famille où il fut décidé que je serais diplomate. On me notifia l'arrêté qu'on venait de prendre, cl je me laissai faire.

Je commençai mon surnumérariat, et je me remis humblement aux copies. Cela me déplaisait, parce que je croyais pouvoir faire mieux. Mon oncle soutenait mon courage en me répétant sans cesse qu'il avait été surnuméraire trois ans. Je sentais, moi, que je ne devais pas l'être trois semaines.

J'attendais une circonstance heureuse pour me faire valoir. II s'en présenta une qui pouvait me perdre , et je la saisis comme un enfant qui ne connaît pas le danger. Le roi de Prusse venait de prendre la Silésie, el la' France pensait à s'allier à lui pour écraser Marie-Thérèse. Je copiais des instructions pour notre ambassadeur à Berlin, et l'auteur de la minute avait laissé en blanc tous les noms des personnages et par-ci par-là quelques lignes à remplir. Je devinai tout, je remplis tout, et je courus très-content de moi porter ma copie au premier commis de niH division. 11 lut, un peu étonné de ma démarche, qui blessait la hiérarchie des pouvoirs, et au lieu des éloges que j'attendais, il me demanda d'un ton sévère si qiiehiue autre que lui avait vu ma copie. Je lui protestai que non. Il se leva, m'ordonna de l'attendre, et me dit eu sortant avec mon chef-d'œuvre, que si j'en parlais à qui que ce fût au monde, je serais jeté dans un cul de basse fosse.

La jolie perspective ! Oh I combien je me repentis d'avoir voulu faire le capable ! je me croyais déjà séquestré de la société , privé à jamais du spectacle de la nature, si séduisant pour des organes neufs , à peine parvenus à leur dernier développement. Et cependant de quoi étais-je coupable ? D'avoir cherché à m'avaucer dans une carrière où m'avaicntjelé mes parents.

Mon premier commis rentra et me dit: A dix-neuf ans, on doil sentir l'importance de certaines choses; ainsi je ne m'étendrai pas sur la nécessité de la discrétion. Vous travaillerez désormais dans mon cabinet, aux appointements de mille écus, que le ministre vous accorde.

Celle journée était faite pour les cvlrêines. .'Mille écus au lieu d'un cachot! juge de ma joie , mon cher Robert. Mille écus par an à moi, qui ne disposais encore que de douze fr.incs par mois . Je me crus haut et puissant seigneur, et cependant la tête ne me tourna point. Satisfait de ma fortune présente , je ne pensais pas à la pousser plui loin. Je résolus seulement de la conserver par mon exactitude et moq travail.

Un an se passa ainsi. Le secrétaire d'ambassade de Paris à Londres mourut, et la faveur seule nomma son successeur. Il lui fallait des travailleurs , et je fus du nombre de ceui qu'on lui donna. Je jouis auprès

L'HOMME A PROJETS

dr lui (le r;i(jrt'iiiciil qu'oblii'iit un jount- liommr qui si' rend utile et qui n'iinuonce aucuni' iMitinlion. l'jrr.iiUnioiit bien avec mes camarades, jouissant d'uu liaileuieiit c|ul exeide de lii'.iiico.ip mes besoins, je suis doublement liiiiieux par la iineonlre iiioiiinée d'un ami que je croyais perdu sans retour et à cpii je veux être utile.

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