‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 280 sur 379 · XX. — Iliiulieur, revers · texte numérisé non relu

XX. — Iliiulieur, revers

— Ah çà , mon ami , <pu' eomptes-tu faire quand tu seras redevenu frais ,f;aillard et dispos? — D'abord, reiuineer aux projets. Oli 1 bien certiiinenuiit je n'en ferai plus. — Hon ! Je veux imiter ta conduite sape , iMiidente. — ['A tu auras raison. — Je vais écrire à ma mère, lui marquer mon repentir, solliciter le retour de ses bontés. — Osesais-je te faire un aveu? — Ose , parbleu! Dans l'état oii je suis, qu'at-oii à redouter? — Mon pauxre ami, tu n'as |i!usde mère.

nOBEDT PHOPESSEtTR DE LANQtlES.

— Qae faites-vous ici , monsieur? — Il me fait travailler, mon ami. Nons en étions au verbe to love.

Ici la conversation fut suspendue, parce que Robert pleura, et même de très-boiMH' foi. Il avait oublié le pain sec, et ne se rappelait que les tendres soins qu'avait obtenus son enfance : l'amour maternel s'accorde à merveille avec l'amour des hommes, avec la dévotion , avec toutes les folies possibles.

— C'est un malheur sans doute d'avoir perdu ma mère, mais c'est un malheur sans remède ; ainsi il est inutile de s'en alïeelcr trop vixement. D'ailleurs j'ai du bien qui console de beaucoup de choses. — Tu n'as rien , mon ami. — liali I — Ta mère t'a cru mort; elle s'est mariée il un payeur de rentes a (pii elle a tout donné. — Même la fortune de mon père ? — Klle s'est crue ton héritière. — Mais je vis , ventrebleu ! je vis, et AI. le payeur de ri'nles me rendra ce qui m'appartient. — Il ne rendra riiii , il aime l'arijent. — El moi aussi , parbleu! et je n'entenils pas renoncer ii la suceessiou.

'lu \as me prêter cinquante louis. Je pars pour Paris, j'arrive, je fais sommer le beau-pere de restituer. — Il ne répondra pas. — Je l'attaque au Chàtelet, au l'arlenu'nt , au Conseil. Je fais imprimer des mémoires; je produis des témoins. Je confie ma cause ;t Gcrbier elle fait un éclat du diable; je la f;af;ne tout d'une voix. Le peuple me conduit en trinm)die ii mon domicile; il en chasse l'usurpateur; je fais couler le vin deux jours et deux nuits à ma porte. — 'i'u ne feras rien de tout cela , et tu iras <i Hicètre. — Oh ! laissez donc, monsieur Kifflard! — ISe te fâche pas, et raisonnons.

Tu es parti ii l'àije de dit ans, cl lu es devenu méconnaissable pour tous ceux qui n'ont pas vécu très-intimement avec loi. — A la bonne

heure; mais notre maître Morisset — Il est mort. — El sa fjrosse

et courte femme? — Elle est morte. — Et notre vieille cuisinière Geneviève? — Elle est morte. — IVos camarades d'école, au moins, ne sont pas morts. — Us sont dispersés. El puis je suis pevit-ètre le seul

qui répondrais sciemment de Ion identité. En admettant que quelques iudixidus crussent te reconnaître, oseraient-ils jurer que lu sois bien Robert? les supposes-tu incorruptibles ou exempts de faiblesse? Le beau-père les i;ai;nera ; les effrayera, les écartera : quinze mille livres de rent<' sont bonnes à conserver. — Eh! morbleu, qui ]iourra me nier que je sois moi ? — On fera plus : on le déclarera imposteur, on te condamnera, on t'arrêtera, on t'incarcérera. — Quel compte me fais-tu là ? — Cela n'est pas sans exemple. — Eh bien , je prends un parti violent. Je soulève mes compagnons d'esclavage; je me mets à leur têle ; nous nous faisons des armes de tout ce qui se présente; nous frappons, nous assommons; je me venj;e... — La garde fait feu, et ceux qu'elle n'a jias tués sont pendus. — Oh ! oh ! — Mais sais-tu , mon ami , que tu n'es pas revenu de la manie des projets ? — Bon ! est-ce que je viens d'en faire? — Eh ! tu ne fais que cela. Sois raisonnable , Robert , et écoute-moi.

Je ne vois pas d'inconvénient à écrire d'ici à ton beau-père ; nous verrons ce (pi'il te répondra, et nous nous conduirons en conséquence. En attendant , je vais tâcher de te jirocurer de l'emploi. Le travail t'emliêchera île te livrer aux écarts de ton imagination , et avec de la persévérance et de la conduite tu pousseras ta petite fortune. — Oui , mon ami , de la jiersévérance , de la conduite , cl on doit réussir avec cela : lu en es la preuve frappante. Voyons, quel emploi me procurcras-lu ?

— Les premiers appointements seront modiques. — C est tout simple.

— Mais je suis lit pour y suppléer. — Tu es le modèle des amis; mais encore quel est cet emploi ? — Je parlerai de toi au secrétaire d'ambassade; il n'a rien à me refuser. — La diplomatie ? oui , je crois que cela me convient assez. Je suis prudent, discret, cl, sans vanité, je ne manque pas d'intelligence. Dans un an je peux être à la têle des bureaux, secrétaire d'ambassade dans deux , ambassadeur la troisième année. C'est un assez joli état que celui d'un audiassadeur, et je me sens fait pour représenter. J'éblouis le public par mes équipages, mes chevaux, mes jiagi's , ma livrée, mes largesses ; je subjugue le cabinet près duquel je réside par ma noblesse et ma fermeté. Ou me craint , ou me cède , et alors... — Alors , Robert, tu penseras il moi , tu m'avanceras , n'est-il pas vrai? Et Rifllard éclate de rire, et Robert rit aussi en se frappant le front et en s'écrianl : — C'est plus fort que moi , mais ^o m'en corrrigerai.

Mademoiselle Jeannette, soubrette de madame de Chedeville, aimait le plaisir pour son compte, et n'était pas fâchée d'en procurer aux autres.

Riftlard annonça le lendemain a son ami qu'il était agrégé à l'ambassade , membre un peu inférieur à la vérité, mais que, sans être ambassadeur dans trois ans, il pourrait à cette époque jouir d'un sort agréable , ce qui vaut mieux qu un procès incertain contre un beau-père et que le titre de chef des bandits de Ricêtrc.

Robert ne joua d'abord qu'un rôle très-subordonné dans .ses bureaux. Assez ignorant l'iicore, malgré les soins de M. Cammcron; appelant persévérance et bonne conduite ce qui n'était que de l'exactitude aux heures indiquées, et non un bon emploi du temps; iireuanl pour de rintelligence sa vivacité, de l'étourderie , des jeux de mots , il ne se

'"aris. Typ. Henri Pion, rue Carancière, 8.

L'HOMME A PROJETS

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soutint biciitùt que |iar le croclit de Rini.inl. ('ului-ci lui faisait des sei'iuoiis (liipit's ilo servir de suite au |iilil tlarèine de Massillon. Hubert prouiettait toujours et ue tenait jamais rien. ClliO(]ué du peu d rgards (jucn lui niar(|uait, ennuyé enliii îles reuiontranees eiuitinuelles de HilUard , il se débouta tout ii l'ait d'un métier c|u'il n'entendait pas, et pour lequel peut-être il n'était pas né. (.'ependanl il fallait \ivre en attendant qu il trouvât l'oceasion de voler ù de plus liantes deâlinécs. Il ne vuul.iil pas être à cliarge à son ami , et il ne manquait pas d'aller touelier se.s appointements le jour île l'éeliéaute.

Un événement fort simple le tira cependant de Ih poussière. Les petites causes produisent toujours de !;rauds ciVets, surtout entre les mains des femmes. I.'.iniliassadeur donna une fête brillante le jour do lu Saint-I ouis, et Hubert reçut comme les autres sa carte d'invitation. il s'était paré autant que ses faibles nu>yens le lui avaient permis : il ne savait pas encore qu'il est un âge oii l'art gale la nature.

En dépit des peines (pi'il se donna pour être moins bien , il parut charmant ù madame de Cliedeville. Madame de (^licdcville, femme du secrétaire d'ambassade , avait vingtdeux ans , ce qui suppose un caractère peu formé encore ; elle était brune , ce qui annonce d'benreuses dispositions; elle était légère , inconsidérée , ce qui donne à craindre peu de dilbcultés.

Son mari l'aimait beaucoup, et elle ne s'en souciait guère; il était julouv, et elle en riait.

Femme qui n'aime pas son mari et qui rencontre un beau garçon a nécessairement quelques idées. Madame de (]bedeville eût bien bien fait de les écarter; elle ne le fit point : ce n'est pas ma faute.

Robert n'eût osé lever les yeiLv sur une dame de cette importance, non qu'il ne la trouvât très-jolie ; mais il ne supposait ]ias qu'une femme d'ini rang distingué pût descendre à un petit commis. Pauvre enfant ! heureuse ignorance ! que de princesses ont eu des bontés pour leurs laquais !

La bienséance exigeait que messieurs les secrétaires fissent danser madame de Chedeville. Robert la prit ii son tour, et c'est là qu'elle l'attendait.. Il ignorait le premier principe de cet art essentiel ; mais il avait de l'oreille. H brouillait les figures, et il avait le bon esprit d'en rire le premier.

Dans les intervalles , madamcdeCliedevilleluiadres-

-sait quelques phrases entortillées, auxquelles il répondait avec timidité , quoiqu'il devinât à peu près ce qu'on voulait lui dire. Madame de Chedeville sentit qu'il fallait être plus claire. Robert, au lieu de répondre , baissa les yeux et rougit de plaisir. Madame de Chedeville jugea qu'il y avait une éducation complète à faire , et les femmes ne haïssent pas cela.

La fin d'une contredanse est au moins un prétexte pour s'asseoir et causer. Madame de Chedeville choisit l'endroit de la salle où il y avait le plus de monde , moyen certain de n'être pas remarquée : oii il y a cohue il n'y a personne. Robert lui avait ofl'ert la main d'un air assez gauche, et il allait se retirer après une révérence plus gauche encore. — Asseyez-vous là , monsieur, lui dit madame de Chedeville.

La conversation fut d'abord languissante , parce que Robert n'osait encore se tlatler de bien entendre. Les ex]iressions de la jeune dame devinrent enfin si positives qu'on ne pouvait s'y méprendre que par un excès de modestie , et ce n'est pas dans celui-là que donnait noire jeune homme. Il s'anima tout d'un coup et d'une manière si prononcée que madame de Chedeville se crut obligée de l'avertir qu'ils avaient des spectateurs.

11 ne restait plus (pi'une difficulté à résoudre : c'était de savoir à quel titre Robert aurait ses entrées , car enfin une femme comme il faut ne peut se dispenser d'accorder les formes avec le fond. Les Anglais ii9.

vous savez l'anglais ?II n'en faut pas davantage. C'eut ;'est délicieuv !

n'excellent pas dans les aris <raf,rémenl , et une jolie Française ne peut prenilre de maître dans ce pays- là. Madame de Chedeville demanda à son élève s'il savait la uiusiqiu- , le dessin , l'italien. Robert ne se doutail de rien de tout cela. H déclara franchement ne savoir qu'aimer beaiieuiip en français, en anglais, et même en écossais, au choix de Madame. — Nous savez l'anglais, mon cher ami ! comment , vous charmant , c'i

— Monsieur de Chedeville , monsieur de Chedeville , il faut pourtant que j'apprenne la langue de ceux chez qui nous vivons. — Madame, je vous fais chercher un maître. — .l'en ai trouvé un, monsieur, assez maussade , assez ennuyiiu , mais qu'importe ? Il est KraMcais, j'entendrai mieux ee ipi'il m'expliquera, et il parle anglais comme l'ope.

— De ipii me parlez-vous, madame;' — Ile ce jeune liomiiu' qui danse si mal, qui est si gauche... l.e voilà assis là-bas... — M. Robert.'' le plus mauvais sujet de nos bureaux, que je ne garde que par condescendance pour M. Rifllard, (|ui , entre nous, fait toute ma besogne. — .Son

..:. . n- -r: âge mérite quehpie indul-

( -^ ____; gence. — Un faiseur de quo-

ines dépens. que de telles

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