‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 281 sur 379 · ROBERT DIEU CHEZ LES APACUES · texte numérisé non relu

ROBERT DIEU CHEZ LES APACUES

Il entre en fonctions de Mimi-Taptap.

- Je conçois libertés doivent déplaire ; aussi je veux vous débarrasser de ce censeur-là. Que désire M. Kifllard? que son ami ait des appointements. Au lieu de fatiguer monsieur , il les gagnera chez madame , voilà tout. — Mais... mais... vous êtes bien jeunes l'un et l'autre , et le public... — Le public sait que les bons mai très sont rares et qu'on les lirend comme on les trouve.

— Mais... mais... ce jeune homme est très-bien, et...

— Figure commune , sans expression. — Mais... mais...

— Mais... je crois, monsieur, que vous allez vous livrer encore à la singularité de vos idées. Il est bien extraordinaire que je ne puisse parler à un homme sans être exposée à des observations désobligeantes.

Croyez-vous que je ne sache pas me conduire; que, si je voulais former une liaison , je descendisse jusqu'à vos commis; que je vous aie apporté trente mille livres de rente pour vivre dans un esclavage insupportable ? Je ne suis plus un enfant, monsieur; je puis avoir une volonté ; j'apprendrai l'anglais, et M. Robert me le montrera.

— Monsieur Robert, monsieur Robert? — Madame ? — Vous avez peu d'occupation dans vos bureaux. Dès que M. de Chedeville entrera dans son cabinet, vous passerez chez moi : voilà qui est arrangé... Ah! vous m'apporterez une grammaire, un dictionnaire, et vous ferez vos leçons très-longues : je veux parler anglais dans trois mois.

Ces arrangements-là n'étaient pas du goût de M. de Chedeville ; mais le lieu ne permettait pas de prolonger une explication qui eût tourné publiquement au désavantage du mari. Les femmes, en France, ont toujours raison. Cependant la prévoyance est fille de la jalousie. M. de Chedeville observa le reste de la nuit, et ne surprit pas un coup d'œil à madame. File fut impénétrable : c'est encore un des talents de nos aimables françaises. Robert, éloigné parle ton tris-froid que prit tout à coup la dame, se demandait s'il avait bien entendu, si son amourpropre ne l'avait pas flatté. 11 ne savait que penser de ce changement subit. Ktait-ce caprice ou prudence? — Ma foi? dit-il, je saurai cela demain, et il fut faire un tour au bufl'ct.

M. dcChedeville réfléchissait aussidc son coté. — Cejcunehomme, qui est si gauche, répétait-il à chaque instant, d'une figure commune, sans expression... Je ne vois rien de tout cela , moi. Ft ])iiis le fils du frère Philippe était un nigaud aussi, et ces nigauds-là se déniaisent promplement. Certaines femmes même ne sont pas fâchées de leurdonner de 1 esprit... .'Mais la mienne? oh! la mienne a toujours tenu une

L'HOMME A PROJETS

conduite sans reproche... Oni, mais il y a un commencement à toutes ' choses, cl ma femme est femme tout comme une autre.

Il alla rejoindre Uohert au liulTel... — Mad.ime (leCheikyille vient de parler, monsieur, d'une fantaisie qui tient uniquement à son iige, et à laquelle elle ne pensera pins demain; aussi n'ai-je pas voulu la contredire ouvertement. Mais vous sentez qu'il serait absurde que le cabinet de Versailles vous paj.'it pour montrer l'anglais à ma femme, et (|ue je ne pourrais me permettre do porter cet article en dispense. Ainsi je vous ordonne très-positivement de continuer voire service dans mes bureaux, .le vous en(;a|;e même à le faire avec le zèle que vous devriez y mettre, et qu'on n'a pas encore remarque^ en vous. .Te vous déclare enlin qu à la première incartade vous serez congtidié.

L ordre it.iit précis des deux parts. Auquel Robert obéira-t-il , de madame ou de monsieur? En sortant, il parla .=> son ami de sa position crill.pie, de sa perplexité, et il lui demanda conseil. Voilà les hommes! ils se n.ittenl qu'on leur conseillera ce qu'ils ont résolu de faire, et qu'ainsi on autorisera leurs désordres. Rilllard répondit jiar une (luestiou : — Avec lequel des deux as-tu réellement plus d'inlérêt à être bien? — Avec monsieur, sans doute. — Laisse donc là madame. — Mais elle est si jolie ! — Tu trouveras à Londres cent jolies femmes qui ne seront piis celle de ton chef. — Mais madame de Chedeville m'aime. — Pas du tout. — Elle me l'a dit. — Il n'est pas de femme nui ne cherche à colorer une faiblesse du prétexte du sentiment. — Elle m'en voudra à la mort. — Qu'importe? — Elle se désolera. — Imbécile ! elle court après le plaisir : elle te préférera, demain, celui qui le fixera prés d'elle. — Mais. Rifflard... — Mais, monsieur, vous oubliez bien promptement votre banc d'huitrcs d'Ecosse, et l'état où je vous ai trouvé dans Cavcndish-square. Je dois tout à mon ami persécuté par 1,1 fortune, et rien à un écervelé qui fait tout ce qu'il faut pour se la rendre contraire. Voilà mon dernier mot.

Robert ne répliqua rien. 11 marchait rêveur, pensif, plus embarrassé que jamais. Rilllard pourrait bien avoir raison, pensuit-il ; mais renoncer à madame de Chedeville , à une femme accomplie , qui m'est si attachée, dont la conquête est si flatteuse!... Diable, diable!

En rentrant, ils trouvèrent une lettre. C'était la réponse de M. le payeur des rentes. Il disait que le jeune Robert était mort dans la traversée de Lorient à la Martiniqiu', où il allait continuerune vie vagabonde; que son décès était constaté par un procès- verbal du capitaine et de son second , et qu'il poursuivrait selon la rigueur des lois tout imposteur qui entreprendrait de le troubler dans la jouissance d'une fortune légitimement acquise.

Mou beau-père est un fripon ! s'écria Robert; le capitaine et son

second sont des fripons. — On ne trovive que cela dans le monde, dit Rilllard avec assez d'humeur. — J'espère , poursuivit Robert en riant, que tu voudras bien nous excepter de la règle générale. — T'excepter, loi qui , pour satisfaire une fantaisie, vas certainement profiter de l'aveuglement d'une femme sans expérience, porter le trouble dans une famille, faire à ton supérieur l'affront le plus sanglant! Tu as un état honnête qui peut te consoler de la i)erte de ta fortune : que restera-t-il à M. de Chedeville, quand l'étourderie de sa femme et la tienne l'auront convaincu de son malheur?

11 n'y avait pas de réponse à cela ; aussi Robert ne répondit pas. Il se hâta d'éteindre la lumière : l'obscurité dispense^ de rougir. Il ne dormit pas, et passa la nuit, tantôt à combattre , tantôt à approuver les raisonnements de Rilllard. Il se leva avec le soleil, et laissa son ami reposant avec le calme que donne une conscience pure.

Il fut promener ses pensées au parc de Saint-James. La raison le ramenait toujours vers M. de Chedeville; le diable le poussait dans les bras de madame, et le diable l'emporte si souvent ! Il se la représentait riche de jeunesse et de beauté ; des organes de dix-huit ans paraient encore des charmes déjà trop puissants. C'est une terrible chose, à cet âge, qu'un combat contre soi-même et contre une jolie femme qui va au-devant de son vainqueur. Rifflard eût triomphé peut-être; Robert cessa même de le vouloir. — Le sort en est jeté, s'écria-t-il comme un fou. La rivière, ou madame de Chedeville!

11 entre chez un libraire, et prend une grammaire et un dictionnaire. Il s'arrête à la première taverne, et il demande à déjeuner : l'amour heureux n'ôte pas l'appétit. En mangeant, en buvant, il parcourait lioyer ; il se remettait au courant des principes généraax, qu'il avait appris de .M. Cammeron, et que depuis longtemps il avait oubliés : il fallait pouvoir parler métier, si M. de Chedeville entrait inopinément. Quand il se crut en état de se présenter eu qualité d'amant et de professeur, il se rendit chez madame, qui l'attendait avec impatience.

La chaise longue, le déshabillé le plus galant, et en même temps le plus favorable le demi-jour, le restaurant, rien n'était oublié, et je crois, en dépit du sage Rifflard, que madame de Chedeville avait déjà plus d'usage qu'on ne lui en supposait.

Une table était chargée de papiers, d'une écritoire, de plumes. Robert y déposa ses livres, et s'approcha delà chaise longue : elle avait pour lui la vertu de l'aimant. Il n'osait attaquer; mais madame de Chedeville était si bonne! elle axait de petites manières si encourageantes!... — Tu es charmant! s'écria-t-elie après une première défaite. Je t'adorerai toute ma vie, dit-elle après la seconde. Je perdrai

mon emploi, dit Robert à la troisième ; mais qu'est-ce que l'argent, comparé à la possession d'un cœur comme celui-là.

Femme qui vient de terner n'est pas fâchée de causer un peu. Celle-ci voulut savoir ce que signifiaient ces mots : Je perdrai mon emploi. Robert se trouvait si bien de son premier essai, que toute idée de partage lui parut insupportable. Il forma aussitôt le projet de brouiller sans retour la femme et le mari. 11 arrangea la défense qu'il avait reçue de M. Chedeville; il ajouta, il commenta, il fit si bienque madame détestait monsieur, lorsqu'ils entendirent quelque bruit sur l'escalier.

C'était monsieur , irrité du mépris de Robert pour ses ordres , qui venait jouer le maître chez lui, ce qui déplaît assez généralement aux dames, et qui pourtant est assez naturel.

— Que faites-vous ici , monsieur ? — Il me fait travailler , mon ami. Nous en étions au verbe to love. — C'est fort bien, madame, c'est fort bien. Vous répondrez quand je vous interrogerai. — Le joli ton! c'est bien celui d'un mari. Croyez-vous vous faire aimer ainsi, monsieur?

— Morbleu! madame, point de plaisanteries : ce n'est pas le moment. Robert , vous n'êtes plus au secrétariat ; j'en ai prévenu M. Rilllard.

— V ous le coîigédiez , eLmoi je le garde. Je lui conserve ses appointements, et je vous réponds de les lui faire gagner. — Je me flatte , madame, que vous vous respectez assez pour ne pas m' obliger à faire une scène. — Tout comme il vous plaira, monsieur. — Monsieur Robert, sortez! — Restez, monsieur Robert! — Savez- vous, madame, qu'il n'y a que vingt lieues d'ici à Douvres, et qu'il n'y en a que sept de Douvres aux Bénédictines de Calais? — Des menaces , monsieur, des menaces pour une misère!... Je ne me possède plus, je suffoque, je me meurs.... Et en effet elle tomba sur la chaise longue, oli cinq minutes auparavant....

M. de Chedeville court à elle , la relève, lui fait respirer des sels , se reproche sa vivacité, demande grâce... Pauvres maris! on s'en plaint, et ils sont si bons... qu'ils en sont bêtes.

Madame de Chedeville , ne pouvant faire mieux, promit de ne plus revoir Robert, et la réconciliation fut scellée sur cette même chaise longue... C'est un meuble bien heureusement imaginé , qu'une chaise longue ! Il convient à tout le monde.

Robert, fort incertain du parti que lui ferait M. le secrétaire, s'était prudemment esquivé , et il attendait, en se promenant dans la rue, ce que madame déciderait de son sort.

M. de Chedeville se retira , enchanté d'avoir fait tout ployer sous son autorité. Ces chers maris sont contents d'eux à si peu de frais!

Il était à peine sorti, que madame était à sa croisée : les femmes sont de si bonne foi ! Robert avait un crayon; il éciit quatre mots, et le papier, roulé autour d'un petit caillou, tombe au milieu de la chambre. — Que vais-je devenir, mon Emilie ? — J'y penserai, petit ami, dit une carte lancée par la fenêtre. — Je ne peux plus me présenter chez toi. — Il y a des hôtels garnis en ville. — Je n'ai pas le sou. — L'amour y pourx'oira.

La correspondance était très active , comme vous le voyez. M. de Chedeville, caché derrière la jalousie d'une antichambre, n'en perdait rien et se rongeait les doigts. Il sentait qu'un éclat perdrait sa femme, et il mourait d'envie de faire expirer Robert sous le bâton. Sa position n'était pas gaie, convenons-en. On rit pourtant de ces événements-là. 11 avait ime jolie maison à Gravesend. Il fit mettre les chevaux , enleva sa femme , et ordonna à mademoiselle Jeannette de suivre, avec ses cartons, dans une voiture de louage. Mademoiselle Jeannette aimait le plaisir pour son compte, et n'était pas fâchée d'en procurer aux autres. Active, curieuse, intelligente comme unefemmede chambre française, elle avait pénétré le secret de sa maîtresse, et avait entendu bien des choses. Elle fit charger ses paquets, mit Robert sur le tout , et partit en riant de tout son cœur, et en disant : — Ob! mon Dieu , c'est à Londres comme à Paris.

Elle arrive, elle cache Robert dans une serre, et va voir où en sont madame et monsieur. Monsieur tempêtait, se calmait, caressait, se fâchait encore, s'épuisait en réconciliations, et grondait de plus belle. Madame s • prêtait à ce qui lui convenait, et du reste laissaitdjre monsieur. Jeannette ne perdait rien, et brîdait de se réconcilier aussi, quoiqu'elle ne fût brouillée avec personne. Elle allait rendre compte de tout à Piobert. Elle était blonde, voilà déjà de la variété ; elle avait de grands yeux bleus, ceux-là valent bien les noirs, et Robert était désœuvré. Elle monta tant, elle descendit tant, que Robert s'endormit enfin d'un profond sommeil.

Elle déshabillait madame ; et monsieur avait ses raisons pour coucher seul celte nuit -là. 11 n'est pas de soubrette qui n'aime à faire l'entendue. Celle-ci , d'un petit air fin , dit à sa maîtresse : — 11 est là-bas. — Tu m'as devinée. Jeannette, je n'oublierai jamais ce service-là. Va vite me le chercher.

Jeannette court , vole, pousse , secoue, éveille, entraîne Robert, le

conduit par un escalier dérobé, le laisse avec madame, et va dans sa

mansarde attendre le garçon jardinier, son péché de village, garçon

; précieux, qu'elle n'aimait pas, mais qui lui donnait en deux heures de

la sagesse pour huit jouis.

Madame, impatientée de la lenteur de Robert, daigna lui servir de valet de chambre, et Robert, faligué , rendu, se prêtait nonchalamment à ce qu'on voulait faire de lui. Madame consentait à s'exposer,

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mai-; elle voulait un (U'(loinnia|;emoiit , et Roliort n'dtait pus un Heri-iilc. ^ladamr m' ilonuait ilcs peines incri>5,.lili's , tl l'aftjire traînait toujours en longueur. — Le sot animal ! s'i'eri.i-t-elle en sautant «lu lit. r.t cela se eroit bon .'i quelque chose! ('e deliut prometl.iil ; elle alluil eunlinuer... On frappe il 1;; porte ii coups reiloubli's. Madame, interdite, ne sait quel parti prendre; la porte cède aux secousses de trois à quatre liùclies,ct M. deClicdeville parait, suivi du dix à douze niatelols.

Aladinie se décide aussitôt. Elle crie à l'infamie, à l'attentat. Roliert s'est introduit furtivement chez elle ; elle l'a trouvé dans son lit. Epei^ due, ,s.iiis force, elle a voulu en vain appeler du secours. Elle conjure son ni.iri de ne pas croire aux apparences. Elle fait toutes les grimaces d'usage.

I.e mari ne répond pas un mot ; il montre llobert ii ceux qui l'acconipaffnenl. On le saisit, on l'enlève. Il veut crier-, on lui ferme la bouche avec un mouchoir. On le transporte à boni du Hncenlaure , et on le jette à fond de cale, les fers aux pieds et aux mains.

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