‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 282 sur 379 · XXI. — Où le conduira le Bacentaure · texte numérisé non relu

XXI. — Où le conduira le Bacentaure

Qu'on se moque ,i présent des maris français. Je viens de prouver qu'ils ont quelquefois de l'énergie comme les autres. — In moment, monsieur l'auteur! \ous allez, vous allez, sans vous embarrasser si l'on vous suit ou non. Qu'étaient ces matelots et ce Bucentaure? En vertu de quelle loi avait-on ajiprèhendé Robert au corps? Pourquoi le jeter ,i foiul de cale ? Pourquoi le barder de fer? — Vous avez raison , monsieur le lecteur. Je vous dois l'explication de tout cela.

— Si vous êtes marié, vous savez à merveille que ccrt;iin accident donne toujours un peu d'humeur. Si vous aimez votre femme, vous croyez au moins la moitié de ce qu'elle vous dit; vous vous flattez qu'elle est disposée à revenir h la raison et :i vous, et que lui ôter une occasion de pécher, c'est la rendre impeccable. Oli ! si cela était ainsi!

— Point de préambules, je ne les aime pas. Au fait, par grâce. — M'y voilà, monsieur, m'y voilji. Vous savez sans doute quels événements noiuc.;':\ agitèrent les deux mondes en l'an 17 40? — !\on, monsieur; mais qu'ont de commun les révolutions des peuples et celles d'un ménage? — Je v.iis vous l'apprendre, monsieur.

— Les Espagnols ont toujours été très-jaloux de leur commerce d'Amérique , et ils ont raison : il est tout simple d'aimer à jouir de ce qu'on a. Les Anglais aiment beaucoup aussi étendre leurs jouissances, ce qui est encore assez naturel ; mais ils ne sont pas toujours délicats sur le chois des moyens, ce qui produit de temps en temps des procès, qui se plaident à coups de canon.

Depuis longtemps IDL d'Albion abusaient de la patience castillane. Ils avaient obtenu des concessions, c'est fort bien; mais ils les quintuplaient par la contrebande, manière de commercer proscrite par toutes les lois , dans laquelle Mandrin excella., jusqu'à ce qu'il fut remiui, ce dont le ciel veuille vous préserver.

Le iialron d'une barque de fraude, nommé Jcnkins, fut pris par les Espagnols , qui lui fendirent le nez et lui coupèrent les oreilles. Ils pouvaient lui faire pis, puisqu'ils étaient les plus forts; mais Jenkins, au lieu de leur s.ivoir gré de leur modération, se présenta à la chambre des Communes, avec son nez fendu et ses oreilles de moins. Son histoire, qu'il arrangea comme il voulut, fit un effet de tous les di.ibles. Le bon peuple de Londres demanda la guerre à grands cris. Le parlement et le roi ne se souciaient pas d'ensanglanter le globe pour deux oreilles de plus onde moins; mais il est une chose sur laquelle l'autorité ne peut rien, c'est l'opinion. Il fallut faire la guerre pour venger M. Jcnkins.

L'amiral Vernon, qui ne demandait que plaies et bosaes, s'en fut bien vite attaquer, prendre, piller et raser Porto-Bcllo, ville du golfe du Mexique, et l'entrepôt des richesses espagnoles. Le parlement vota des remerciments à M. Vernon , qui avait assez bien fait ses petites affaires pour se passer de cela ; mais comme les honneurs sont l'assaisonnement de la fortune, M. Vernon parut faire très-grand cas des compliments.

L'an'so qui avait apporté la nouvelle de la conquête était à l'ancre vis-à-vis de Gravesend. Il venait de recevoir ses dépèches de messeigneurs de l'amirauté , et il devait faire voile à la marée du matin.

M. de Chcdcville, en sa qualité de secrétaire d'ambassade, n'ignorait aucun de ces détails, et, à son arrivée à Gravesend, son premier soin avait été d'arranger avec le capitaine de l'ai'i'so le départ de Robert, dans le cas oii il suivrait son Emilie , ce qui était assez vraisemblable, et ce qui ne manqua pas d'arriver, ainsi que vous l'avez vu.

Or, vous saurez qu'en Angleterre, où on est libre, nul ne peut être emprisonné sans un ordre légal; mais on y enlève à force ouverte ceux dont on ?. besoin pour comidéter les équipages de Sa M.ijesté, ce qui fait qu'un homme qui comptait vivre tranquillement à Londres est tout étonné de se trouver aux Gnndes-Indes, après avoir été bàtonné en route, pour peu qu'il ait été récalcitr.ant.

Je crois, monsieur le lecteur , vous avoir mis suffisamment .iu courant des circonstances. Permettez que jcTcprenne mon récit.

Il est .issez inutile de nous occuper davantage de madame de Cbedevillc. Sou histoire est celle de toutes les femmes de cette esoèce :

du plaisir jusqu'à livntenns; quelques jouissances r<re«, niiléts d'humeur, jusqu'à quarante ; ensuite le mépris et l'alLiudoii. Revenons k notre héros.

Nousl'avonslaisséà fonddeeale, Icsquatre membres A\éi>ile manière à lui interdire toute espèce de mouvement, situation qui peut |Kiraitre dure à un petit monsieur ipii sort des lira» de deux jolies femmes; mai» il est éviiletit (|uc nous ne sommes pit eii ce bus monde pour y «voir toutes nos aises.

— Mon ami, je suis bien mal , «lisait Robert à un mal<'lot qui, i l'aide d'un ]ipreoir, volnit du rhum à même une barrique. — Ali ! on t'a mis là, garçon ? tiens, bois un coup ei tais-toi. — Que veut-on f.iire de nioi? — Parbleu! on te mène en .Américpie. — El que ferai -je là? — Tu jouiras du bon temps, tu supporteras te mauvais , jusqu'à ce que tu sois tué, ou (pie tu obtiennes ton congé. — Comment donc! lieuseriez-vous me l'aire faire la guerre? — ^ous ne t'emmenons que pour cela. — Mais je n'ai pas l'humeur belliqueuse. — (;ela viendra, mon brave. — 'Lu devrais bien me détacher. — Ventrebleu! je n'ai garde. — Mais je souffre horriblement. — Et qiu- m'importe à moi? je n'ai qu'un avis ii te donner , c'est de prendre |>aticnce , tl surtout de ne parler à personne du rhum que j'ai pris , et que nous avons bu ensemble, parceqiie tu me ferais donner la cale sèche, et que, par saint Georges, je te jetterais à la mer à la première occasion. Adieu , camarade.

— Faire la guerre ! ré|>était Robert. M'aller battre pour di-s intérêts qui ne sont pas les miens , pour des Anglais qui ne u»'cn sauront aucun gré! Ah! Rilllard, Rilllard, que n'ai je suivi tes sages coneils ! mon élourderie, ma présomption m ont jeté dans un abimc de maux ilonl aucune puissance ne peut me tirer. Imprudent, malheureux, indigne que je suis !... Robert, api-èsavoir prolongé sa jérémiade, avoir pleuré, pesté , juré, lit ce que tout autre eût fait à sa place : il se consola en pensant qu'il ne pouvait être plus mal , et qu'ainsi toute espèce de changement devait lui être avantageux.

Les cris des matelots, le bruit des manœuvres, et bientôt un roulis sensible, lui firent juger qu'on partait. — Tant mieux , dit-il , on me détachera quand on ne craindra plus que je déserte, car enfin on ne me fera pas faire la guerrcavec les fers aux pieds et aux mains. Voyons quel parti je pourrai tirer de ma nouvelle situation. J'ai fait déjà bien des projets insensés : tâchons enfin d'en faire un raisonnable et solide.

Me voilà marin, et dans ce métier-là on avance rapidement eu Angleterre, avec du mérite. Or, je n'en manque pas. Il me faudrait, à la vérité, quelques connaissances; mais je les acquerrai facilement. Il n'est pas d'amiral qui n ait d'abord été mousse. Je commence comme ces messieurs, pourquoi ne finirais-je pas de même? Je passe rapidement par tous les grades, et me voilà amiral. Je prends les galions du roi d'Espagne, et je m'assure une fortune immense. Le parlement, qui est dans l'usage des remerciments, m'en adresse de très-flatteurs, et le roi ne peut se dispenser de me donner l'ordre du Bain. J'achète dix mille arpents de terre, et je bâtis un superbe château sur le bord de la mer.

Je brave de là les tempêtes ; je vis en sage au milieu d'une société choisie, dont je fais l'agrément. J'en bannis les femmes, parce que les plaisirs qu'elles donnent ne valent pas les regrets qui les suivent, et pour les oublier, ce qui est assez difficile , j'ai les meilleurs coqs, les meilleurs chiens, les meilleurs chevaux des trois royaumes. Je gagne les prix partout, et partout on ne parle que de moi et de ma magnificence. Chacun s'empresse et veut me voir. Rilllard vient me féliciter. Il n'a que six mille francs d'appointements; je lui eu donne douze, et je le fais mon intendant, parce que la reconnaissance esl d'une belle âme, et que je prétends à toutes les qualités, comme à tous les genres de gloire. Le prince de Galles lui-même cède à l'éclat de ma renommée, et me fait demander à dîner. ,fe vais au-devant de lui, à la tète d'un cortège brillant et nombreux; le prince me sourit agréablement, et... Aïe, a'ie, mon bras! a'ie , ma jambe! Vanitas ranitalum, omnia vanilas!

Le Bucentaure était à deux lieues de la côte, et il n'est pas de nageur qui ose entreprendre un pareil voyage. Aussi un vieux matelot, valet de chambre, cuisinier, âme damnée du capitaine, descendit, une clef à la main. Il ouvrit les cadenas qui retenaient Robert sur le dos, et il lui dit: Corne up, French dog. Ce qu'on peut traduire ainsi: Viens là-haut, chien de Français. — Chien toi-même, lui répondit bravement Robert, et aussitôt un vigoureux coup de poing dans ic creux de l'estomac , lui ôta l'usage de la respiration et de la parole. Quel début pour un amiral! Le vieux marin craint de l'avoir tué, et lui administre tous les secours qu'on peut trouver à fond de cale. Il lui frotte les tempes avec du rhum ; il lui souffle de la fumée de tabac dans la bouche; il lui frappe dans les mains de manière à les lui briser. Cet homme-là était digne d'être médecin <lc vill.ige , de ces médecins qui tuent impunément et dont personne ne s'occupe que leurs malades , qui ne se [daignent jamais , parce que les morts ne parlent plus.

La nature, plus forte que master Andcrson, rappela Robert à lui, et le besoin de la vengeance est le premier qui s'empare d'un opprimé. Robert prit un cadenas de chaque main, et en frappa si opiniâtrement, si forlement le crâne de masler Andersoii , qu'il perriit connaissance à sou tour. Robert le laissa geindre et se débattre ; il monta lesteiucut

L'HOMME A PROJETS

deux petits escaliers, au haut desquels il retrouva la lumière et le grand air.

l.c c^ipiliiine se proinriuiit j;r:iviiiienl sur k' pailhinl, les mains dorrit-re le dos pour maintenir l'icinilibri' , (|u'«n \entre volnminiMU d^rang,'eait à chaque instant. 11 aspirait la fumée du meilleur vin^inie , à travers un tube do trois pieds do longueur , et il cracliait mélliodiquomi'Ut do quatre on ipiatrepas.

Il ramena lontonunt un dosos bras , et, portant l'index en avant , il remania un jjrand dn'do qui n'attendait que le siynal. Celui-ci s'empare de llolurt, lo mot nu comme un ver, et jolie sa dépouille dans la mer, précaution (pii ôte , non l'envie , mais la facilité do quitter le drapeau. On onlilo lo futur amiral dans un liabit do soldat, propre a le faire reconnaître ]>artout , et qui lui allait comme si on eût pris sa mesuro sur une n,uérite.

Ildiuri no comprenait pas comment un soldat d'infanterie peut devenir amiral. Cette roule , en clïet , est un jieu détournée. 11 déclara qu'il n'avait nul goût pour lo seivico do terre, qu'il en avait beaucoup ])our la marine , et qu il désir.iit tro(|iu>r son uniforme contre la grosse voslo et la grande culolte. On lui répondit qu'on ne lait pas un mousse d'un homme de son âge et de sa taille , et qu'il figurera à merveille ilans un rang , le fusil sur l'épaule. Uobert répli(|ua; on lui tourna le dos, et un sergent, qui portait liabittuilement une canne accrochée à sa boutonnière, lui ordonna de lo suivre.

lloberl , tros-méconlont , mais très-docile, ])arce qu'il n'était pas le plus fort , marchait tristement a côté de son oflicier, lorsque masier Andersen parut, se trainanl avec peine , la tète enflée comme un ballon. On s'inquiète, on interroge le vieux reitre; il raconte ce qui lui est arrivé en arrangeant les faits à son avantage, comme cela se i)ratique ordinairement. Le capitaine , toujours marchant, fumant et craciianl, regarde le sergent d'un air qui voulait dire : 11 est très-louable d'assommer un Espagnol ; mais il est bon d'ôter à un mutin l'envie de casser la tète à ses camarades.

Le bas-officier commanda quatre hommes. Ces gens-là ne savent qu'obéir et sont agents de sang-froid , sans réfléchir que demain ils seront patients à leur tour. On traîne Robert , qui prend le ciel à témoin de son innocence ; on l'attache avec des cordes au cabestan. Deux de ces messieurs, placés :i droite et ;i gauche , lovent les pans de son habit; le sergent détache sa canne, lui en a|)plique cinquante coups sur les fesses , après quoi il lui dît qu'il peut aller se bassiner , et que le lendemain il lui donnera la première leçon d'exercice.

Uobert, furieux, désespéré, résolut de se jeter à la mer, pour guérir ses contusions et finir ses misères. Au moment de l'exécution, il s'arrêta on j)ensant qu'un homme qui se noie ne se venge de personne et se ]iunit dos fautes dos autres. En conséquence de ce raisonuement lumineux, Uobert mangea sa ration on se frottant le derrière; puis il se jeta dans un hamac, où il s'endormit, n'ayant rien de mieux à faire.

Le lendemain, M. le sergent lui o\])Uqua prolixcment ce qui constitue un bon soldat. Uobert comprit qu'il fallait être debout quand il -aurait envie de s'asseoir; avoir les talons joints lorsqu'il voudrait faire des gambades; tourner à droite lorsqu'il serait bien aise d'aller à gauche; marcher aligné , remuer un petit tube de fer en douze temps , obéir à tout le monde , n'avoir plus de volonté ii soi , le tout ;'t la plus grande gloire du roi Georges.

Il y;ivait matière;» des réflexions très-philosophiques; mais Robert, devenu machine, perdait insensiblement la faculté de réfléchir. Accablé, hébété, il invoquait Rifflard, RilHard son bon génie, qui ne pouvait plus rien pour lui.

En invoquant Uifflard, en détestant la vie, en faisant des à droite et des à (jauche , Robert et sa frégate entrèrent dans le golfe du Mexique. Le capitaine passa à bord de l'amiral et remit ses dépêches. Vernon fit a sa flotte le signal d'ai)parciller , et il alla devant Carthagène essayer les talents de Robert et de ses camarades.

On comptait tellement sur le succès en Angleterre, qu'on y avait frappé d'avance une médaille en l'honneur de \ ernon. Ses premières tentatives furent heureuses. Un fou vif et soutenu força les Espagnols à se retirer dans la place et dans le fort. On mit à terre quelques bataillons qui devaient attaquer et prendre la redoute Saint-Lazare. Uobert était du nombre des héros désignés pour cotte expédition , et il forma aussitôt le projet do passer du côté des Espagnols à la première occasion. Cepend;mt comme il était dans les rangs et qi^il fallait faire feu comme un autre , il cassa les reins à son sergent et ;i quelques oûiciers qui lui avaient allongé des coups de canne entre les épaules pour lui faire ouvrir la poitrine; vengeance assez usitée ii l'armoo et sur la légitimité de laquelle les plaignants ne forment point le moindre doute.

Les Espagnols se défendirent vigoureusement. 'Une batterie masquée, chargée à mitraille , mit les Anglais on désordre. Leur ;imiral , irrité de l'allront qu'essuyaient les armes brit;inniques, envoya de nouvelles troujies soutenir les premières. Lorsqu'elles arrivèrent, Robert et ses com|)agiions étaient en pleine fuite , et le canon espagnol dispersa ceux-ci à leur tour.

Le moment était trop favorable pour que notre héros n'en pront;ît point. Lorsque tout le monde a |>eur, chacun ne s'occupe que de soi, et personne ne s'aporout que Robert , au lieu de courir sers les chaloupes, s'enfonçait dans les terres, laiss:int l'amiral Vernon s'arranger

comme il l'entendrait. Celui-ci crut n'avoir rien de mieux à faire que de se retirer, et sa méd;iille fut renvoyée au creuset.

On oonnait qiKlquos-imos do ces méd;iillcs prématurées , qui tromperaient la postérité, si l'histoire n'était là et ne rappelait nos petites faiblesses et nos mensonges.

.\XII. — Robert devient ce que nul homme ne fut jamais.

11 marchait sans savoir où il allait; il ignorait même s'il tournait au nord ou au midi. Il no conn;iîssait aucune plage, la situation dauciuic ville ; mais il s'éloignait des Anglais , ot c'ét:iit l'essentiel. Il ne pouvait nuinquer de rouoontrer bientôt quelques Espagnols. 11 se ferait connaître en qualité de sujet d'une iiuissance ;dliée, et on ne pourrait se dispenser de le faire ollicier , quand ou saurait qu'il avait tué son sergent, son porte-enseigne et son lieutenant.

Ce n'est pas qu'il eût un goût bien décidé pour le service militaire, mais les officiers espagnols sont considérés, bien payés ; ils vieillissent dans leurs garnisons américaines ; ils deviennent presque tous propriétaires. Ces sortes de fortunes ne sont pas très-brillantes , mais elles sont assurées, et ma foi il f;iut savoir se borner.

Tout autre, à la place de Robert, aurait réfléchi qu'il n'était pas aisé aux Espagnols de deviner un allié sous un uniforme anglais ; qu'un désagréable quiproquo pouvait prévenir une explication toujours difficile entre gens qui ne parlent pas la même langue, et vous vous doutez bien que Robert ne sait pas un mot d'espagnol. Aucune de ces idées ne se présenta à lui : il tenait à son habitude d'être toujours étranger au présent, et de vivre dans l'avenir, qui l'avait si souvent abusé.

11 distinguait déjà le clocher de Notre-Dame de la Poupe , bourgade peu éloignée de Carthagène, et il ne douta plus que ses nouveaux projets ne fussent au moment d'être réalisés. Bientôt il entendit sonner.

— Ah ! ah! dit il, on me rend déjà des honneurs! Je serai au moins capitaine, peut-être colonel, que sait-on? Il approche, et une quarantaine de coups de fusil partent à la fois. Diable ! on me reçoit au bruit de l'artillerie ! c'est trop flatteur, en vérité. Ecoutez donc des Rifflard et autres raisonneurs de la même espèce, gens qui ne voient rien au delà de leur étroite sphère , et qui restent toujours dans les infiniment petits! A mesure qu'il avançait, les décharges se succédaient, et il crut enfin entendre le sifflement de quelques balles, qui en eftet lui passaient près des oreilles.

A son habit rouge, qui se voyait de loin, les habitants l'avaient pris pour un tirailleur plus leste et plus ardent que les autres, et, persuadés que l'orage allait fondre sur eux , ils avaient sonné le tocsin. Le voyant toujours seul , ils avaient repris courage , et faisaient sur lui un feu d enfer. Un soldat plus expérimenté eût jeté ses armes, eût agité son mouchoir en l'air, ce qui partout veut dire qu'on se rend. Robert, terrifié à son tour, fit un saut de tous les diables, prit sa course et se jeta dans les bois. Ses dernières illusions se dissipèrent encore, et craignant également les Anglais et les Espagnols, repoussé dans les bras d'une nature souvent maiàtre, il pensa à Uifflard, dont il n'osa prononcer le nom dans ce premier moment de honte et de dénûment, car enfin si nous ne convenons pas aisément de nos fautes , nous les sentons : cette chienne de conscience ne flatte jamais.

Après avoir fait tous les rêves que vous supposez possibles, voilà donc Robert revenu à l'état où milord All-is-bad l'avait laissé on Ecosse , avec cette différence cependant qu'il fait froid au nord et chaud au midi ; que la terre au nord ne produit que dans la proportion de la sueur dont on l'arrose , et qu'au midi elle offre d'elle-même l'aspect riant de l'abondance et d'une éternelle verdure ; enfin Robert, au lieu d'un faisceau de méchants bâtons, avait un bon fusil sur l'épaule, un sabre au côté, et sa giberne et ses poches garnies de cartouches : c'est déjà quelque chose que ces avantages-là.

Eprouvait-il en marchant lo besoin de se rafraîchir, il trouvait des fruits plus agréiibles que la plupart de ceux que nous n'obtenons que d'un travail continuel. Approchait-il d'une rivière , des œufs de crocodile , qui ne sont pas beaux mais qui sont bons , s'ofTiaicnt à la superficie du sable. La pierre à fusil allumait un brin de bois pourri , et le creux de la première roche était transformé en fourneau. La baguette et la baïonnette en croix soutenaient un morceau de terre grasse grossioremont façonné : c'était alternativement la casserole et la marmite. Robert, errant à l'avouture, retrouvait quelquefois le bord de la mer, et une multitude de coquillages qui v;iriaient son ordinaire. Manquaitil de tout cehi ? des racines tendres et savoureuses lui faisaient faire un repas d'anachorète, qui le rendait plus sensible à la bonne chère, lorsqu'il arrivait dans un canton où la nature déploie ses richesses.

Il n'était pas très-mécontent de son sort. 11 avait même retrouvé l'énergie suffisante pour se livrer à des exercices vraiment utiles dans sa position. Déjà il montait à un arbre comme un écureuil, et il n;i;;eait comme un canard. Dès que lo jour b:iissait, il cherchait de l'œil un palmiste , un copal élevé et touffu , dont les branches croisées le missent à l'abri d'une chute. Il grimpait, son fusil en bandoulière, et il s'endormait son arme entre les jambes, se moquant de tout, et sans inquiétude du lendemain, il disait quelquefois en leriuant les yeux :

— Ah ! si j'avais une petite femme qui ne fût celle de personne ! que

L'HOMME A PROJETS

je u'aic à craiiulio ni îles )iiTCS, ni «les maris!... l'arbleii ! le bon Dieu, qui a fait Eve, \>\u^ aisciiieiit que je fais un cleini-loiir à ilrnile , <le- \ rait bien me faire ee ca<lean-là. Hall ! je crois (|u il y a lon|>,teiii|)s qu'il ne se mtfle pins de la pauvre esjii-ce liuniaine. ear tuul xa si mal ! 'i'ous les jours, tous les soirs, il appelait la petite femme qui lui manquait, et (pi'il aimait dt'jà si vivement, pcut-j^tre parce qu'il iic l'avait pa^.

Je (lois avouer ipi'il n'avait pas roussi h naj^er aussi facilement qu'à monter en liant d'un cèdre : la peur ôte le sentiment de la force et l'iisapc des moyens, lin jour il s'était trouvé arrêté par une rivière dont la rixe opposée alioiidait en melons d'eau qu'il aimait heaiicoup , et il n axait pas soupe. Or, la faim rend iiuliistrieuv. De son coté étaient des toulïcs de joncs, dont il fit un fai;ot, sur lequel il s'abandonna à la fortune, après avoir attaclié son fusil sur son dos. l'.iiliardi par ce premier succès, il passa une autre fois porté sur des branclies ; enfin il na;;ea sans antre secours que celui de ses bras et de ses jambes. Fier de cette faculté nouvelle , il étendait sans cesse ses domaines et .SCS jouissances. 11 avait de quoi sali.staiie aux besoins réels ; il vivait dans une indépendance absolue, et il eût été parfaitement lieureux avec la petite femme.

Clière petite femme ! il faisait ce qu'il fallait pour ne la rencontrer jamais. 11 fuyait tous les lieux liabités , parce (|u'il erai|;nait les l'.spa- (;iiols, ipii lui tir.iient des coups de fusil . et les InJiins , parce cpiils étaient attachés aux Espagnols. Cependant il éprouvait de plus en plus le besoin d'être deux, et en se promenant, il rexenait sans y penser à sa vieille habitude, dont l'avaicnl éloiijné les soins assez inutiles qu'il avait pris d'abord pour sa sûreté et sa subsistance. Tantôt il était roi de ces vastes ié|jions inhabitées, ce qui était vrai à certains égards, car il ne trouvait jamais d'opposition à ses volontés, et si la force ou l'adresse ne lui soumettait pas les habitants de ces forêts , au moins ils fuyaient à son approche, et il est tlatteur d'être craint. Satisfait d'avoir sur eux droit de vie et de mort, il n'usait jamais du dernier, parce qu'il ménageait sa poudre pour les grandes occasions. (Quelquefois il aspirait à I honneur de fonder une colonie, et .surtout au plaisir d'en être le jière ; mais pour cela il fallait la petite femme, et même deux , afin de peupler jilus vite, et pourquoi pas quatre? A dix-neuf ans, on ne s'efl'raie de rien.

— Je rappelle le bon temps des patriarches , disait-il un soir du baut de son arbre. Je marie les frères avec les sœurs, et le nombre de mes sujets croît avec celui de mes enfants. Je règne par l'amour, le plus puissant des ressorts. On m'écoute comme un oracle, et mes moindres désirs sont des lois. Je ])rolit de mon ascendant pour changer les grand'-inamans de mon bon peuple, qui ont vieilli comme moi , et j'assemble mes arricre-pelites-filles. Je leur déclare mon intention d'en épouser une... une seule, oui, ce sera assez alors. Toutes briguent 1 honneur de ma couche , et je choisis la plus jolie. Pénétrée de reconnaissance et de respect, elle se prosterne. Je la relève avec majesté, et la fête commence. Pour lui donner une certaine idée de mon inépuisable vigueur, je lui fais danser un /jassc-piVrf au son des plus belles voix, parce que nous n'avons pas encore d'instruments. Je fais des jelés-ballus, et on applaudit à tout rompre ; je passe un entrechat de quatre pieds de haut, et... aïe... .Vie... a'ie... aie... je me meurs, je suis mort. Kobert venait de tomber du baut de sou arbre en passant son entrechat^ et il s'était froissé tout le corps.

11 se relève, se secoue, se làte, et enchanté d'en être quitte pour des contusions, il va prendre un bain de mer pour résoudre le sang extraxasé ; après quoi , se trouvant assez bien pour penser, non à son royaume, mais aux moyens de rêver quand bon lui semblerait, sans s'exposer à se casser le cou, il décida de se bâtir une cabane, et de se faire un lit de coton à six pouces de terre.

Et comme on ne change pas volontiers de domicile lorsqu'on est l'architecte du sien , il résolut encore de se fixer d,ins un endroit qni réunit les avantages que jusqu'alors il axait trouvé épars, et il se mit .'i la recherche de ce nouveau paradis terrestre.

Après bien des courses inutiles, il arrive sur les bords d'une large baie. Sa vue perçante se porte à l'autre rixe, et il est frappé d'étonnemeiit et de plaisir. 11 distingue certains objets noirs qui paraissent avoir du mouvement : ce sont des tortues qui font des trous dans le sable pour y déposer leurs œufs. Des lamentins , poissons d'une grosseur extraordinaire, d'un goût délicat et faciles à prendre , jouent sur la surface d'une mer calme et transparente. Lne multitude de perroquets, de ramiers, de perruches vont et viennent à travers la baie. La contrée qu'aperçoit llobert brille d'mie verdure animée, signe certain de la plus forte végétation, et vous conviendrez que tous ces avantages étaient bien faits pour éblouir un homme qui aimait l'abondance , et qui détestait le travail.

Il ne balance pas. Il croit ne pouvoir trop tôt se mettre en possession de tous ces biens. En un tour de main il est déshabillé ; son paquet , au milieu du(iuel est son fusil , est attaché sous ses bras avec la banderole de sa giberne. Ce n'est plus une rivière qu'il s'agit de traverser, c'est un voyage qu'il entreprend, et on lient à son mobilier quand il est exigu.

11 se lance dans l'eau, et à mesure qu'il approcbe, la ricbesse des lieux se développe avec plus d éclat, et soutient son courage. Laissonsle nager.

il est important de voiu dire deux mot» de cette baie, que Uoberl ne eoniiait pas, et oii vont se passer des scènes singulières, très-singulières en raison de leur nouveauté. Vous me perineltrcz de faire un mnnicnl l'historien.

Celte baie, que les Espagnols nomment liocca Jol TauTo, sépare leurs iiiimcnses po.ssessions d'un territoire fertile, défendu par des marais , des montagnes et des lorrls impraticables. C'esi là que s'est retirée une tribu <rindieiis, passionnés pmir la liberté, que jamais les vainqueurs du ISoiiveau-Moiulc n'ont pu réiluire, que par cette raison ils désignent par le lii'aii titre d'/iii/ius hruvus cl que nous appelons, je crois, tout simplemrnt Apacliis.

Ces malheureux, tristes reste» d'une immense population , ont en horreur tout ee qui est européen. tÀ'pendant ils ne font jamais {l'iiiciirsions ; mais ils veillent sans cesse à la sûreté coiiiuiune, et sont toujours |irêts à se défendre. Ils fondent sur leurs ennemis avec la rapidité du daim; ils se dispersent avec la même légèreté. Ils sont partout, sans que jamais on puisse les joindre. Le coin d'un buis, des rocbeii escarpées, sont autant de postes d'oii pleut une nuée de llèches empoisonnées. On les suit , on croit les couper, et déjà ils sont sur les derrières. La même manière d'attaquer et de fuir se renouvelle à chaque instant. Ils harcèlent , ils fatiguent, ils exterminent les délaelicnic lits espagnol.?. Les a nues des vaincus les rendent plusformiilablcs, et ils olïrent le sani; et la graisse de leurs prisonniers à une divinité implacable comme eux.

Tels étaient les hommes dangereux au milieu desquels Uoberl allait se jeter. Déjà il touche à cette rive , objet de son ambition nouvelle ; il se laisse aller à ses rêves de bien-être , de paix , d'indépendance ; il reprend ses habits avec la lenteur de la sécurité. 11 avance, il sourit au tableau qui , varié à chaque pas, est partout enchanteur. Il compare les dilïércntes siluations, il en calcule les commodités; il se décide enfin pour une colline couronnée de bananiers , d'orangers, de citronniers, des flancs de laquelle s'échappe un ruisseau qui toinbe en cascades, et qui lui promet la jouissance du spectacle imposant de la mer et d'une vaste éteiulue de pays.

11 marche gaiement, tantôt croquant ime banane , tantôt se désaltérant avec une orange. C'est bien ici, disait-il, que ma colonie prospérerait. Oh ! si j'avais la petite femme !

Il arrive au haut de la colline , le cœur ouvert à toutes les sensations du lionheur présent et de celui qu'il esiière encore. Il promène autour de lui ses regards satisfaits... Se trompe-l-il ?... il croit voir... oui , c'est bien cela, un , deux, trois Indiens, armés de leur arc et de leurs flèches... — Ah ! mon Dieu , où suis-je donc ? Et il se jette derrière un copal , et il cherche les moyens de se dérober au danger.

Pendant qu'il se consulte, il voit de l'autre côté quelques femmes qui jouent avec leurs enfants. Elles ne lui inspirent pas de crainte, parce qu'une femme est toujours plus disposée à l'amour qu'au meurtre ; mais si celles-ci le voyaient, qu'effrayées elles-mêmes, elles répandissent l'alarme. — Allons, allons, il faut quitter ce pays charmant ; il n'y a point à bésiter. Si du moins une de ces femmes, la |ilus jeune, la plus jolie, s'écartait de la troupe, je la suivrais , je l'approcherais à la faveur de ces arbres touffus ; je l'enlèverais, je l'aiderais à passer la baie à la nage, et je fixerais sur l'autre rive l'amour et ses douceurs.

Rien de tout cela ne devait arriver. Une troupe d'hommes se mêla d'abord axec les femmes, et s'exerça ensuite à lancer ces longues j.ivclines, armées d'un caillou tranchant. Us frappaient le but avec une adresse qui ajoutait aux teireurs de Robert. — J'ai moi^ fusil, j'en tuerai un , à la bonne heure ; mais pendant que je le rechargerai, trente javelines me passeront au travers du corps.

Deux autres hommes se joignirent aux premiers. Une écharpe de colon , leur barbe parée de coquillages, leur tète couronnée de plumes aniioiiecnt les chefs de cette peuplade. Leur qiuilité est fort indifférente à Robert ; mais ce qui ne lui est pas égal , c'est de leur voir h chacun un bon fusil avec lequel ils s'exercent aussi , cl dont ils se servent avec une justesse étonnante. — Hélas! hélas! s'ils tirent les premiers, me voilà mort sans avoir pu seulement me défendre. Il frémit, il tombe dans un découragement absolu. 11 lui reste à peine assez de force pour se traîner dans d'épaisses broussailles, oii il se propose d'attendre la nuit, qui favorisera peut-être son évasion.

— Ah! disait-il, si j'avais été capable de suivre un bon conseil, je jouirais encore à Londres de toutes les douceurs de la vie. Si j'étiis resté à bord du yîuceyi/aurc, j'aurais pu, en remplissant des devoirs forcés, me faire remarquer et obtenir quelques encouragements. Si enfin, lorsque j'étais bien, l'envie d'être mieux ne m'avait fait traverser cette malheureuse baie, je ne serais pas exposé à une mort lente et cruelle... Conviens-en du moins, misérable, tous tes malheurs sont ton ouvrage. Tu as tout fait pour les combler. L'homme, dès sou berceau, est le jouet des circonstances; lutter contre elles est d'un fou; s'y soumettre est d'un sage.

— Slais peut-être ces Indiens, qui me paraissent si redoutables, sont amis des Espagnols. D'oii leur viennent des armes à feu, s'ils n'étaient en relation avec les Européens? (Juiltons cet uniforme anglais et ces armes, qui ne sont propres qu'à occasioiiner une erreur funeste. Abordons ces bonnes gens en leur faisant des signes de dé-

L'HOMME A PROJETS

tresse et de soiiniissiou. Ils ne me refuseront pas Ju monioc et une femme.

Toujours prompt à exécuter, il se dépouille jusqu'à la peau, et il ne fait pas un fjrand sacrifice : ces babils qu'il porte depuis un an à travers les bois, les balliers, sont en lambeaux. 11 allait descendre dans la plaine, lorsque des cris aiijus lui font lever la tête au-dessus des broussailles qui le recèlent. Il voit un i;rand feu, vers lequel s'avance il ]ias lents une double file d'honinies, qui dans toute autre occasion ne lui eussent paru que grotesques, et auxquels il trouve un extérieur atroce.

Ils (rainent au milieu de leurs rangs un pauvre soldat espagnol. Ils l'altaclunt à un poteau ; ils attisent le feu autour de lui; ils commencent leur cliaiil barbare. Une sueur froide coule des membres de Robert ; ses cheveux se dressent , ses idées se brouillent ; il ne revient à lui que pour sentir qu'il n'a pas de quartier ii espérer de ces gens-là.

la nuit, quelquefois si courte , toujours si lente pour le mallieureux qui l'implore, déploie enfin son obscurité iirotectrice. Robert se lève, il écoule; le plus profond silence règne autour de lui. Il sort de ses broussailles, il s'essaie à marcher; il s'arrête, il écoute encore; il juge le moment favorable.

Reprendra-l-il ses babils et ses armes? Les premiers ne peuvent servir qu'à le faire reconnaître ailleurs comme ici; les secondes ne peuvent lui èlrc utiles que contre des hommes, et il vient d'être convaincu de leur insufiisance. Pourquoi se charger toujours d'un vain fardeau qui rend s.i mirche plus pesante? Ne pourra-t-il pas, quand il sera en sùrelé, s'habiller de feuilles de papayer, et se faire, s'il le veut, un habit neuf tous les jours?

D'après ces considérations, il abandonne sans regret ses petites propriétés. 11 avance, en jirèUmt toujours une oreille attentive. Effrayé du bruit des feuilles que lui-même il agite, il chancelle, en proie aux angoisses de la frayeur, qui ne se calme un moment que pour renaître avec plus de violence. Cet état d'exaspération lui ôtc le jugement. Il cherche les bords de la baie , et il s'enfonce dans les terres. Il s'aperçoit de son erreur, et il tombe dans le dernier désespoir. En effet, quel sera son guide dans ces ténèbres si désirées, et maintenant si funestes? Il frémit à la seule idée du retour du soleil. Cet astre, dont la présence charme jusqu'à l'infortune, va éclairer ses ennemis, et combler tous ses maux.

A quelque degré de misère que nous soyons descendus, il nous reste encore deux grands moyens : l'amour de la vie qui fait supporter, et l'espérance qui laisse entrevoir un terme au malheur. Robert se flatta que cette peuplade, qui ne paraissait pas nombreuse, ne devait pas occuper une grande étendue de terrain , et qu'il était possible encore d'échapper avant le jour, en ne perdant pas un moment. Il ne marche plus, il court, il vole; il suit la ligne droite, autant qu'il peut la juger, et que les obstacles le lui permettent. 11 rencontre une pente douce, qu'il croit conduire à la mer; il la suit avec ardeur. Au fond de la vallée, il entrevoit la base d'une montagne. Toujours prompt à se flatter, il espère avoir retrouvé celle oii il comptait s'établir, et de là jusqu'à la baie le tr.njel est court et facile. Il monte avec un courage opiniâtre , et , du li.iut de cette monUignc , il est frappé des premiers rayons du soleil levant.

Est-il enfin sorti du territoire habité par ces barbares? peut-il prétendre à vivre encore? Le malheureux, dérangé à chaque instant de sa roule, par un arbre, un rocher, un ravin, n'avait cessé de tourner sur lui-même. U s'est jeté au milieu des Apaches. Il voit leurs huttes éparses autour de la montagne qu'il vient de gravir.

Sur la cipie est un vaste bâtiment , construit à peu près comme nos hangars. Est-il habité? S'il ne l'est pas , à quel usage est-il destiné? Robert y Irouvera-t-il un asile sûr pour la journée qui commence?

Pendant qu'il se fait rapidement ces questions, les Indiens commencent à sortir de leurs cabanes. 11 n'est plus possible de descendre, La terre foulée de la plate-forme n'offre qu un espace dépouillé ; plus d'espoir de retraite que dans quelque coin obscur du hangar.

Il entre , il tourne , il examine. Un toit de feuilles de bananier est soutenu par des pieux isolés, dont les intervalles sont autant d'entrées et d'issues. Pas de recoin, de coffre, d'armoire oii il puisse se cacher. Au milieu de l'édifice est une figure de bois, de grandeur naturelle, dont il distingue à peine les formes, à travers une quantité d'entrailles dont elle est surchargée, et qui sont probablement celles des animaux, ou peut-être des hommes immolés sur une méchante table encore ensanglantée. 11 est clair que le hangar est un temple, la figure de bois un dieu, et la table un autel.

Derrière ce dieu est une espèce de puits grossièrement taillé dans le roc. Robert n'en prévoit pas l'usage, qui , dans ce moment, lui importe peu. 11 ne cherche que les moyens d'y descendre; mais point de seau , de cordes , ni d'échelle , et une [irofondeur que la vue la plus perçante ne peut mesurer, fait reculer Robert, Bientôt il distingue dons le lointain un bruit confus de voix, Sonl-ce des cris, sont-ce des chanis? c'e>l ce qu'il ne peut démêler encore. Cependant ce bruit augmente de minute en minute, et il est évident qu'on monte la colline. Les Indiens viennent sans doute consacrer la journée à leur puaiilu divinité. Robert ne i)eMt éviter l'horrible smiplice (lu Icu rpien »e précipitant , et en se brisant sur les pointes saillanlis des roches qu'il a remarquées dans le pourtour du i)uits. (Quelle alternative !

Il s'api)roehe de ce tombeau prêt à l'engloutir, 11 balance , il s'éloigne , il revient , il recule encore. L'idée de sa destruction le glace de terreur. U reste immobile, incertain , dans un étal de stupidité. Cependant son oreille est frappée d'un chant bicarré , dont il distingue déjà jusqu'aux moindres modulations. L'intervalle qui existe encore entre lui et ses ennemis n'est plus que d'un moment.

L'horreur même de la mort, portée au dernier excès, ranime ses esprits. La nature, quelque temps muellc, fait tout à coup un effort terrible. Une foule de pensées se produisent et s'échappent à lu fois. Une inspiration subite... Il la saisit; il cède à son impulsion; il se croit sauvé.

Il se jette sur l'autel; il s'y roule, il s'y couvre de sang. Il arrache au dieu ses fétides ornements; il en charge sa tète et toutes les parties de sou corps, 11 renverse la statue; il la porte , il la traîne, il la roule, il la pousse dans le puits, 11 monte sur le billot qui lui servait de piédestal; il prend la même attitude, il retient son haleine, il s'interdit jusqu'au moindre mouvement,

A peine .i-t-il pris la place du dieu, que le cortège parait. Il reconnaît, en tête de la marche, ceux qui la veille étaient les juges, les gardes, les exécuteurs de l'Espagnol : c'étaient les prêtres. A côté d'eux marchaient déjeunes filles qui, dans toute autre circonstance, eussent parlé bien vivement aux .sens de Robert : c'étaient les prêtresses. Tous ces membres du sacerdoce vinrent se ranger autour de l'autel et du nouveau dieu. Le peuple se tint à une respectueuse distance.

Le chant recommença, (Juel fut létonnement de Robert, lorsqu'il entendit de ridicules vers chantés en mauvais français, avec un sérieux et une importantance à faire mourir de rire! C'est à lui que s'adressaient ces hymnes ; c'est à lui qu'on demandait une chasse, une pêche, une récolte abondantes, et la mort du dernier Espagnol, A la vérité, s'il ne pouvait rien de tout cela, il pouvait plus que le morceau de bois qu'il remplaçait, et déjà le culte indien devenait moins absurde.

Bientôt la scène varia. Des cris perçants se firent entendre. C'étaient ceux d'un monstrueux cochon, qu'on voulait conduire à l'autel, et qui semblait pressentir le rôle qu'il devait y jouer. Celui qui paraissait être le chef des prêtres, par sa longue barbe, parsemée de petites lames d'or, fit un signe à plusieurs de ses acolytes, qui allèrent prendre le cochon, toujours grognant, des mains de celui qui l'offrait au dieu. Ils lui attachèrent les quatre pattes avec des lianes, et le portèrent majestueusement sur leurs épaules, en faisant une génuflexion à chaque pas, et en chantant que le ciel acceptait l'offrande. Robert était mal à son aise; il désirait ardemment la fin de cette comédie : il n'était pas au bout.

On plaça le cochon sur l'autel , et on l'égorgea en chantant : ces prêtres-là ne savent rien faire sans chanter. Que le sujet soit gai ou triste, c'est égal , ils chantent toujours. Ils coupèrent les pieds de la victime, et les alliu-ent gravement jeter dans le puits, après les avoir chargés de malédictions. C'était apparemment la part du diable , car partout il a la sienne. Au reste, il vaut mieux lui donner à griller des pieds de cochon que des hommes.

On fendit ensuite le ventre de la victime. On lui arracha les parties internes; le grand prêtre les reçut, et vint les déposer sur le bord dti piédestal. Il y monta pour ôter au dieu sa parure de la veille, et y substituer celle-ci. Nous voilà au moment critique. Robert sentit la main sacerdotale s'arrêter tout à coup. Ses yeux rencontrèrent ceux du prêtre , dans lesquels se peignit la plus grande surprise , mêlée d'une sorte de frayeur. Il se remit à l'instant , et continua ses augustes fonctions.

Lorsque le dieu fut paré, on l'offrit à la vénération publique. On le pria , toujours en chantant , de vouloir bien dévorer le cochon , et comme ses prêtres sont ses représentants, ils coupèrent l'animal en quartiers, et l'emportèrent, suivis du peuple enchanté, qui criait à tue-tête , en descendant la montagne : — Bon appétit , bon appétit ! Ainsi soit-il , ainsi soil-il.

La première chose que fit Robert, fut de s'asseoir, et d'étendre ses membres engourdis par la longueur de la séance. Il ne comprenait pas comment il avait échappé à ce dernier péril, car enfin ce prêtre qui lui avait tâtonné tout le corps, avait dû sentir qu'il n'était pas de bois. La manière dont il l'avait regardé, prouvait d'ailleurs qu'il .avait découvert la supercherie. Sa réserve n'était pas naturelle , et j)rouvait un plan quelconque , aussi rapidement conçu , qu'impénélrable pour Robert. Quel pouvait être le projet de ce prêtre dissimulé? Le plus sûr était de s'y soustraire ; mais il fallait attendre la nuit, profiler de l'éloignement des Indiens pour observer le pays, marquer de l'œil quelques points faciles à recoiin.iitre , afin de ne pas s'égarer de nouveau , et de n'être pas obligé à faire encore le dieu le lendemain.

Pendant que Robert réglait ainsi ses affaires, et qu'il était ab.sorbé dans une suite de réflexions profondes, que je me dispense de rapporter , il reçut sur l'épaule un léger coup, qui pourtant lui fit faire un saut, tel qu'il n'en avait pas fait encore. C'était le grand i)rètre qui s'eft'orcait de prendre un air riant, et qui lui faisait des signes de bienveillance, — Vous pouvez parler, dit Robert, qui commençait à se rassurer; je vous cnleiulrai, i)uisque je suis l'ranç.iis. Vous ne paraissez lias conduit par la haine, halez-vous donc de m'apprendre ce que vous avez décidé de moi. — Pre^uls d'abord ces ])rovision3, tu dois en avoir besoin. Mange, nous nous expliquerons ensuite. — Vous êtes le

L'HOMMI. A PIKJJETS.

|iliis ri'S|H'Ctal)li' dis inî'lros... luuis, si <|iiLliiui.'s-uni de vos Iiiilii'iis l'Uient à portoo de nous fiiltndre? — Kc crjiiis riiii. Ce litu esl s;ic.c et |iersoiiiie n'eu ap|iruclie saus mu permission , hors les heures de lu prière.

Holiert mangea el de irès-bon appt'tit. A chacj^uv morceau qu'il a\alait, il iiileriii(;e:iit des yeux son [iriilre, qui lin dit enfin : — Je ne sais par (piel li.is.ird tu t'es fait dieu^ mais j ai besoin ipie tu le sois, el lu eontinueras de l'être. Tu reeevras les adorations de ee peuple et les ■nicnnes. Toul flécliira sous ta volonté. La plus belle eah.iue, les meilleui's moreeau.\ des vietimes, le vin de palmier le plus délicat le seront •ITerls. Les pins jolies de nos iirètresses iront au-dcvanl île tes v(£u\. .es Indiens te supplieront d'honorer leur couche, et dans les enfanU lie lu leur férus ils verront autant de deiiii-dicux. Eu ûchunge du taul c biens, je u'eiigo de toi que de la docilité. — Ah! s'écria Robert, avais-je tort d'être ambitieux , ou plutôt devals-je borner mon ambition? J'ai voulu èlrejjéuéral, ambassadeur, chancelier, souverain. Qu'est-ce que ces luisèrcs-lii, comparées au sort qui m'est réservé ? Je vais voir les rois à mes pieds ; ils \ iendront , eu tremblant, recevoir mes ordres, et du haut de mou piédestal j'ussenibleiai les tempêtes, on je les dissiperai à mon (;ré. Et ces prêtresses si jolies, et ces femmes qui solliciteront mes faveurs! c'est vraiment le bonheur céleste qui m'attendait ici. A la vérité, il a fallu, pour y parvenir, cette suite d aventures que je considérais, il y a quelques instants, coniine l'effet d'un jugement faui, de l'instabilité de mon caractère, et qui dérivent évidemment de cette énergie qui porte à entreprendre, qui détermine les succès, qui fait eiilin les grands hommes, lié ! oui, oui, je suis un ijrand homme, et peut-être ipielque chose de mieiu encore. — Tais-toi, bavard ! Il ne sullit pas de désirer les attributs et les honneurs de la divinité. Il faut a)iprtindre à faire le dieu , et ce n'est pas le métier de tout le moude. Ecoute , et n'oublie rien de ce que tu vas euteudre.

Page 1