‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 283 sur 379 · XXIII. — Qai éclaircit bien des choses · texte numérisé non relu

XXIII. — Qai éclaircit bien des choses

— n y avait autrefois ici un mauvais sujet, nommé l'aco, qui battait sa mère, qui enlevait les filles, et qui volait ses camarades. Un beau jour, on le roua de coups, et on le chassa. Il s'enCuil vers la mer, oii il trouva la chaloupe d'un flibustier, qui remontait la baie pour faire de l'eau. Yaco avait toutes les qualités qui font un bon corsaire : il s'arrangea avec ces messieurs. Il aida au pillage de Purlo-Rico , Curaçao, Panama Carlhayéne, sous l'Olonois, Laurenl, David, Monbiiis, et autres héros de la même espèce. Tantôt bien, tantôt mal, souvent battant, quelquefois battu, il parvint à sa cinquantième année. U avait gagné quelque chose , et il désira revoir sa patrie.

On se trouvait trop bien de ses services pour lui accorder cette satisfaction; mais le vaisseau qu'il montiiit , le Jian-Bart, battu de la tempête, vint se briser sur cette plage, et Vaco gagna les bois. Ses compatriotes avaient oublié ses fredaines. Ce qu'il avait fait, ce qu'il avait VU; ses habitudes, nouvelles pour les sauvages ; les langues étrangères qu'il parlait, tout en lui paraissait extraordinaire. Souvent l'étonuement produit le respect : c'est ce qui arriva ici.

Vaco trouvait fort bon qu'on le respectât; mais cela ne lui suffisait point. Il aimait la bonne chère, il était paresseux, et personne ne se souciait de partager avec lui un superflu qui pouvait le lendemain devenir le nécessaire. Quel parti prendre , quand ou veut ne rien faire? vivre aux dépens d'autrui. Mais comment? mendier? pauvre ressource. Voler? cela tourne quelquefois mal. Tromper les hommes? rien de sûr, de facile , de commode comme cela, et c'est ce que fit Vaco.

Il n'est pas difficile d'imaginer des contes, et de les faire adopter aux sots; mais encore faut il un plan suivi, lié dans ses parties; il faut surtout ne pas oublier le jour ce qu'on a dit la veille. Il est donc nécessaire de bien savoir sa leçon, avant que de la faire aux autres.

D'après ces réflexions, Yaco cherchait les endroits solitaires. Il répétait et répétait ses dogmes, car il en faut , et d'étounaiils : c'est la rocaniJiole de la morale. Il répétait l'ordre de ses cérémonies, et il en faut encore : c'est par les yeux qu'on prend les hommes. Il chantait les mauvais vers français qu'il av.iit faits, et ceux qu'il faisait encore. Il les arrangeait sur des airs de flibustiers, d'un genre inconnu ici. Il se formait un son de voix grave, un jeu de physionomie imposant et mielleux à la fois. Il s'accoutumait à ne pas rire des sottises qu'il débitait , et à paraître convaincu le premier.

Il n'était jdus arrête que jwr quelques petites difficultés. La première, c'est qu'avant d'établir son culte, il fallait détruire celui de Manco, et les prêtres du soleil tiennent à leurs intérêts, comme les autres. La seconde, c'est quil ne i)0uvait les exterminer à lui seul, que lui seul ne pouvait être le haut et bas clergé , séduire ou persuader toute une peuplade. Il fallait, d'ailleurs, donner une certaine pompe ,i ce char-

tlatauisme nouveau. Il chercha donc à s'associer une vingtaine de vauriens comme lui... — Mais, seigneur prêtre , vous traitez assez mal ce \aco, el probablement vous êtes son successeur. — Je m'explique franchement avec toi , parce que nous faisons cause commune , et que Ion intérêt me répond de ta discrétion. Je t'avoue que je ne vaux pas mieux que ^ aco. Je suis orgueilleux, parce que c'est d'en haut que je litus ma mission et mou pouvoir. Je suis inyrat, parce qu'on ne doit

que rire de la sottise qui se laisse dépouiller. Je sui.'. inquiet et tuibuleiit, parce que je suis tourmente de leiivie de dominer. Je suis sou^h ^unneux , déliant, cruel , parce que je crains tpi'ou ne découvre l'imposture. Je suis l'enneuii de la vérité, parce qu elle peut anéantir me» pâérogatives Je suis implacable dans mes vengeances, parce qu'il serait d.mgereux de p.irdoiiner à eeuv qui doutent de uia doctrine. Je suU lijpocrite, parce que je suis trop sensé pour croire aux niaiseries que je débile. Je suis déréglé elsans mieurs, |)arce quel oisiveté et la mollesse m'ont corrompu. Je me montre austère dans ma conduite, pour en imposer à tous, lu me verras rebelle et séditieux, parce qu un pouvoir qui vient du ciel ne doit ployer sous celui de personne.

— .Mais, seigneur prêtre, vous invoquez, ici le ciel, el vous m'asci bien l'air de n'y pas croire. — Imbécile , i|uaiid on n'est pas fort eu choses, il faut l'être en mots. — J'entends, j'enlends. Il est inutile de m'en dire davantage. Vous êtes un coquin coiisuiiinié. l'eriiiettez-moi eepcndanl de vous faire quelques observations. L homme est un être faible, (|ui sent à chaque instant le besoin qu'il a de ses semblables, el il ne peut intéresser les autres à son existence el à son bonheur que par sa conduite ii leur égard. Sa conduite, si elle est bonne, relativement à eux, est certu; criiite, si elle leur est nuisible; uict;, si elle ne nuit qu'à lui. Il n'a donc besoin qiied'écouter la voix de son intérêt personnel pour sentirque ses vices, même les plus cachés, tendent à sa propre ruine; que ses crimes le rendront odieux ou méprisable à ses associés, qui tous auraient concouru diversement à sa félicité. Enfin l'éducation, l'opinion publique et de bonnes lois, sont les bases de la vraie morale. Ainsi votre Yaco... — Voyez ee nigaud, qui s'avise de parler raison ! Rien de simple, sans doute, comme ce que tu viens de dire; mais ce n'est pas cela qu'il nous faut , car de quoi vivrions-nous? Je reprends mon récit : ne m'interromps plus.

Vaco et ses néophytes s'assemblaient ordinairement sur le bord de la mer. ils avaient derrière eux une longue |>laine de sable , qui les rassurait contre les écouteurs. Là, ils apprenaient du maître ses rites et ses chansons. Un d'eux , qui ne manquait pas d'esprit, apprit même le fiançais.

Un convint d'abord d'égorger en une nuit tous les prêtres du soleil : c'est le moyen le plus court de réduire ses adversaires au silence. On arrêta de laisser calmer la fureur, la stupeur qu'occasionnerait cet événement, puis de répandre sourdement que Vaco avait des inspirations, et qu'il était un homme surnaturel.

On résolut de garder les apparences du célibat , pour se donner un air de pureté; mais on se promit de former un collège de prêtresses, \ ierges surtout , parce que Dieu fait grand cas des pucelages , el les prêtres aussi. Les enfants qui en proviendraient devaient être élevés, par leurs mères discrètes, comme les résultais d'une fécondation divine, cl par conséquent destinés au sacerdoce. A l'âge de vingt ans ils devaient être initiés à ces ruses pieuses, et instruits dans la langue française, qui fut proclamée langue sacrée, parce que le peuple n'admire jamais autant que lorsqu'il n'entend pas.

En allant et venant, en instituant toutes ces belles choses, ces mcssieui-s arrivèrent un jour à l'endroit oii le vaisseau le Jean-Barl s'était brisé. Ils trouvèrent dans le sable la figure de proue , celle qui était là ce matin, et que tu as jetée je ne sais où. — Dans le puits. — Qu'elle y reste. Cette figure hétéroclite, ses habits, ses orueiucnts étrangers parurent propres à produire un grand effet, et on résolut de faire un dieu de Jean-Bart.

Et comme ce nom est assez insignifiant, on jugea à propos de l'apiieler ilimi-Taplap, ce qui veut dire, en langue du pays, tout bon , toul méchant. Il devait être J/i'mi, quand Vaco serait content de son peuple ; Tiiplap , quand les choses n'iraient pas à sa fantaisie, elcel usage s'est pieusement conservé.

Or, comme une bonne idée en amène nécessairement une autre, ou trouva bien de changer le nom trop connu de Vaco, en celui de l'upu, qui ne veut plus dire graud'chosc , mais qui avait du mérite dans sa nouveauté.

Un autre jour, les associés trouvèrent au coin d'un bois une truie qui avait échappé au naufrage, et qui venait de faire ses petits. Ils pensèrent que de tous les moyens de persuader, le plus puissant est celui des bienl'ails, et on se proposa d'offrir, avec le culte nouveau, d'abondants moyens d'existence.

Le plan bien conçu, bien arrangé, bien mûri, ou procéda à sou exécution. Un beau matin, il ne resta rien des prêtres du soleil, que l'or dont ils décoraient leurs personnes, et la bicoque oii on adorait leur dieu. 11 y eut beaucoup de rumeur dans le pays ; mais comme le soleil se leva el se coucha à sou ordinaire, ou oublia bientôt ses représentants.

Alors les adjoints du Pupu travaillèrent le peuple de toutes les manières. Ils échauffèrent si bien les têtes, que S aco ne vil plus d inconvénients à assembler les Indiens et à leur parler ainsi : Votre Mauco- Capac était un imposteur, puisque le dieu qu'il nous a donné a laissé détruire cet empire, et n'a pas même défendu ses prêtres. Il y a de U folie à servir un être impuissant ou malfaisant. Je vous annonce un dieu nouveau qui va vous combler de biens, et qui me dit qu il vient de descendre du ciel, tjuelque malin d'entre vous pourrait me demander comment j'entends seul ce ((ue personne n'entend ici. Je réi>ondrai que vos sens se bornent à louie, au goût, a l'odorat, à la vue, au

L'HOMME A PROJETS

toucliiT, et que j'en ai, moi , un sixième à la faveur duquel je sens claironieiil la vérité que je vous révèle. Vous me demamlercz encore quel est ce sens, et en quoi il consiste. Je répliquerai (piil est inutile de vous expliquer cela, parce que n'en pouvant avoir d'idée, vous ne m'entendriez pas plus qu'un avciif;le-né à qui on voudrait donner une notion des couleurs. Croyez et adorez, et que ceux d'entre vous que Minii -Taptap inspire se joip.nent à moi et clianlent ses louanges!

— .'Seigneur l'unu, votre prédécesseur Naco était un rusé personnage. J'aime beaucoup son sixième sens, et je crois qu'il aiderait ailleurs à lever bien des dlllicultés.

— Aussitôt ses associés entonnèrent , au grand étonncment de tout le monde, ces mauvais vers que tu as entendus ce matin, et on s'écria que CCS hommes saints avaient reçu le don des langues.

Aliba, Lili et autres prêtresses de Mimi-Taptap.

On se rendit, en chantant, sur le bord de la mer, où on trouva Jean- Bart debout et chargé de fruits et de fleurs. Il fallait bien qu'il vînt du ciel , puisque personne ici n'était capable de l'avoir fait. A ses pieds étaient la truie et ses petits cochons. Cet animal inconnu était évidemment un présent du dieu : on le déclara sacré. On se prosterna , on adora Jcan-Bart et la truie. Les nouveaux prêtres prirent Mimi-Taptap sur leurs épaules, et l'apportèrent ici , parce que Dieu aime beaucoup les lieux élevés. Vaco porta majestueusement les petits cochons , et la mère le suivit volontairement, ce qui fit dire qu'elle avait des relations directes avec la divinité.

L'Inca régnant ne manquait pas de bon sens , et il entrevit du micmac. Heureusement pour Vaco , il croyait au besoin d'un culte quelconque, et entraîné par le vreu de la multitude , il révéra extérieurement des sottises qui ne lui inspiraient que du mépris.

Bientôt on éleva ce temple, que nos Indiens croient superbe. On creusa le puits , sous le prétexte de faire disparaître à l'instant les parties impures des victimes. Il était réellement destiné à recevoir la nuit ceux qui s'avisaient de raisonner le jour. Cela parut plus sûr que de les jeter à la mer, qui rejette quelquefois ce qu'elle a reçu dans son sein. Après quelques exemples , on ne douta plus que Jean-I5art n'eût une grande antipathie contre les raisonneurs , et qu'il les exterminât du milieu de son peuple. On ne raisonna plus.

On plaça dans l'intérieur du puits des espèces de rouages dont les bras sont armés de pierres, et qui, tournant en sens contraire, font »n vacarme infernal. On s'en sert quand on a besoin de miracles , car il en faut de temps en temps ; mais nous en sommes avares, parce qu'il ne faut pas familiariser le peuple avec ces belles choses-là.

Le Pupu se fit bâtir un palais que tu verras. Auprès est une vaste case habitée par les prêtres , et, dans la même enceinte, est le couvent de nos petites prêtresses : cela est plus commode. Tous ces lieux sont sacrés, et pour cause. L'Inca lui-même n'oserait loucher les palissades extérieures.

On laissa pulluler les cochons jusqu'à ce que chaque Indien pût avoir son petit parc. Les prêtres eux-mêmes s'interdirent d'en nianijcr , et, en dédommagement de cette privation, ou leur apportait en abondance

tout ce qui est nécessaire à la vie, car il faut que nous vivions de l'autel : c'est un heureux principe , heureusement reconnu.

Voilà pour le passé : occupons-nous du présent. Je remarque que la foi se refroidit considérablement , et tu sens que j'ai le plus grand intérêt à la ranimer. Un peu de persécution produirait cet effet; mais notre Inca , aussi rusé que moi , a toujours dissipé les orages que j'ai eu l'adresse de susciter. 11 ne m'aime pas, je le sais; j'ai supporté certaines attaques directes qui me font soupçonner des vues dangereuses. Le temps de la vengeance est à la fin venu. Il faut qu'il ploie, ou que Jean-Bart prenne un parti. Pour cela, il me faut des miracles. Ceux du puits sont un peu usés. J'en veux de nouveaux, qui frappent, qui étourdissent, qui subjuguent, et c'est toi qui les feras.

— Comment, si je vous en ferai , ami Pupu? Je le crois bien , ma foi ! c'est là ce qui donnera de l'éclat à ma divinité. Mais , en attendant , ne pourrais-je pas rendre une visite aux petites prêtresses î — Ne pense point encore à cela. Les prêtresses, la plupart des prêtres mêmes ignoreront nos fourberies. On ne confie jamais de tels secrets à la canaille sacerdotale : il s'y glisse parfois quelques gens de bien qui révéleraient tout. Il faut que tu sois annoncé par des prodiges, qui ne permettent point de douter, et que ces petites filles, frappées d'admiration et de crainte, reçoivent tes caresses à genoux. — Vous avez raison. Cela sera plus beau. — Et plus sûr. — Voyons, qu'allons-nous faire ?

— Remarque bien ce mouvement de mon œil gauche. Le vois-tu?

— A merveille. — Prends garde de t'y tromper. — N'ayez pas peur.

— Demain , quand tu verras ce signe , tu étendras le bras gauche. —

— Je n'y manquerai pas. — Observe à présent mon œil droit. — J'y suis. — A ce second signe , tu diras : Pello , obichi Pupu. — Pello , obichi Pupu... Qu'est-ce que cela veut dire ? — Peuple , obéissez au Pupu. Voilà ta leçon faite pour demain. — Un moment, s'il vous plaît. Et les prêtresses, les prêtresses ? — Oh! les prêtresses ! tu en reviens toujours aux prêtresses. — C'est qu'elles sont si séduisantes 1 — Ecoute, vers la fin de la cérémonie, tu diras : Cocomiio alla. — Et cela signifie?

— Qu'une de mes filles reste près de moi et m'adore. — Coco mito alla veut dire tout cela ! — Oh ! notre langue est abondante. — Je le vois bien.

— Elles défileront devant toi , et tu indiqueras de l'index celle qui te conviendra. Choisis parmi celles qui portent une double guirlande de fleurs : ce sont celles qui entendent le français. Tu pourras jaser , et ta grande habitude de la langue sacrée sera un nouveau moyen de conviction. — Tout cela me paraît sagement vu. Ah çà, ne serait-il pas bien aussi que j'adressasse à mon peuple un petit discours en langue sacrée? — Mais je n'y vois pas d'inconvénient, pourvu que tu sois sûr de parler et de gesticuler avec noblesse. — Parbleu, c'est bien difficile ! n'ai-je pas vu Taconnet à la Foire ? — Tout est bien convenu?

— Oui , oui, le bras gauche, Pello, obichi Pupu; Coco mito alla, et l'index et tout ce qui s'ensuivra. — C'est fort bien. Adieu , Mimi- Taptap. Mange , bois , dors , et ne crains rien. Je viendrai cette nuit faire ta toilette.

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