‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 285 sur 379 · XXV. — Grands événements · texte numérisé non relu

XXV. — Grands événements

Cette journée fut consacrée à de petits miracles sans conséquence, mais propres à corroborer la foi, et à préparer le coup décisif que voulait porter le Pupu à l'autorité de l'Inca. .Jean-Bart, excédé, attendait sur son piédestal la fin de Ja fatigante séance. Aliba, toujours sur ses genoux, attendait le Coco mito alla. Ses compagnes, à qui son air défait faisait présager bien des choses, chcrchaienl toutes les regards du dieu; toutes se flattaient de voir tourner sur elles l'index divin.

Mimi sentait le besoin du repos ; mais le moyen d'être cruel envers ces jolies filles, dont les yeux ne cessaient de le caresser! et qui n'est pas bien aise de passer de la blonde à la brune? Il désigna la petite Lili, moins belle peut-être, mais plus animée qu'Aliba. Pauvre Aliba! elle s'était conduite de manière à pouvoir espérer de nouvelles faveurs. Elle se soumit cependant , en pensant que Dieu est le père de tous les hommes, et que tous ont un droit égal à ses bontés.

Piobert partagea prudemment son temps en trois parties : une à la bonne chère, l'autre au sommeil, la troisième à Lili. Elle trouva tout simple que Mimi , qui s'était fait homme , se fût soumis à toutes les fonctions de l'Iiumanité. Elle le servit pendant qu'il mangea ; elle le couvrit de sa chemise de coton lorsqu'il dormit ; elle lid ouvrit ses bras quand il le commanda. Toujours adoré, toujours heureux, Robert n'avait plus rien à désirer... que des forces inéjjuisablcs.

Le jour suivant, il ue put garder sou attitude pcuduut les deux heures

L'HOMMi: A PROJETS.

(]IK- durait l;i |i.uiiilc il» Pii|iii. Il <li>cl;ii.i i|iu' son |ifiiiiU' av.iil iisscï. joui ilii himlii'iii- <li.- roiitiiupU-r loiilcs sis loiiiii'; cl (iii'il allait lui di'roluT une portioii tlo sa gloire. Il tuniliait «le lassitude et voulait s'asseoir. Les feiniMi's, ii (|ui rien ii'i'cli.Tppe , avaiinl dt'j* reinarqui! que ce quelque eliosc qu'elles avaii'nt Irouvi' si diipic de leurs lioniui«i;es, n't'iait plus bon cju'ii eaclier. Elles eouinieiu èroul à cliucliuter , et le Pupu, aussi elairvoyanl qu'elles, sentit i|u'il n'en l'allait pas davautiige pour diserédiler son dieu. Il se lu'ita de faire jouer la nninivelle. Lorsque les tètes se relevèrent, Alinii s.ivait ce qu'il avait à dire, et il portait à sa eeinliu-e un bijou imposant qui n'était sujet h aucune vicissitude : i-'élait le manche ilu couteau sacri'.

— .'Vdorez et Iremblei! s'i'cria-t-il en faisant la grosse voi\. Femmes , j'ai voulu vous «éprouver , et vous avet souilU' mon temple par d'infâmes pensées. Je rejette la victinu-que vous venez m'olïrir. .Sortez. Emmenei-les , Indiens, ou .^ l'instant nu^me je ne suis jilus ipic ïaptap, cl j'étends .sur vous un bras vendeur. Sortez, Indiens, sortez, femmes qui ave» péché , répéta le Pupu en mexicain. Je vais implorer pour vous la clémence de votre dieu. (Quelques tours de manivelle termincrent cette liarani;ne éneri-ique et cette matinée orageuse.

La désolation se répandit dans le pays. On n'entendait que des gémissements cl des coups de V0'"S «'""* '" poitrine que se donnaient les femmes éplorées en criant : — C'est uutre faille, c'est notre faute, c'est notre Irês-çirantle faute. Les maris irrités les battaient par derrière, pendant qu'elles se battaient par-devant. Les enfants |ileuraient, parce qu'ils voyaient pleurer leurs mères; les cochons, elïrayés, grognaient de manière à décliirer les oreilles il'un sourd. Celait un charivari infernal, et tout cela h la plus grande gloire de Jeau-Hart.

dépendant, comme il ne peut y avoir en dieu ni changement ni contradiction , Mimi avait maintenu l'ordre établi par lui-même , et il avait l'ait rester une petite fille , qui s'attendait à autre chose qu'it ce qui lui arriva.

Le Pupu, demeuré avissi, sous le prétexte, ainsi que vous l'avez vu, de solliciter le pardon des pécheresses, le Pupu s'occupa de tout autre chose. H lava la tète à Mimi, il tempêta, il jura que, loin de conserver les attributs d'un dieu , il cesserait bientôt d'être liompie , s'il continuait d'aller ce train-là. Il observa qu'il n'aurait pas toujours les moyens ou la présence d'esprit de réiiarer une imprudence ou une étourderie. L'état oii était Robert le rendait accessible à la persuasion. Il proiuit, avec l'intention formelle de tenir parole, et il est douteux que Vénus elle-même la lui eût fait violer.

La circonstance la plus indiflérenle en elle-même est toujours saisie par un Pupu , quand elle peut tourner à son profit. Le courroux de 'ra])tap pouvait conduire au coup médité , et l'occasion perdue se retrouve rarement. Le Puiiu endoctrina son dieu, lui fit vingt fois répéter sa très-longue leçon, et sortit, les cheveux épars , le front couvert de cendres, ce qui, dans ce pays-là, annonce une pénitence publique. On l'entoura , on le pressa , on l'inierrogca. Il répondit d'un ton lamentable que Taptap était toujours Taptap, et que le lendemain il manifesterait sa volonté. Aussitôt le tintamarre recommença ; mais comme on ne peut pas toujours battre sa femme , que les femmes ne peuvent pas toujours crier c'est ma faute, ni les enfants toujours pleurer, on se modéra , on se rapprocha , on se consulta et on convint de ne pas dîner, parce qu'il est prouvé qu'un estomac vide est plus agréable à ïaptap qu'un estomac plein. Oh! le bon peuple, le bon peuple!

Pendant la conférence , la petite prêtresse s'était tenue à une distance respectueuse. Elle s'approcha du dieu, elle s'arrêta devant lui, et le regarda d'un air qui voulait dire : INe serai-je pas aussi pénétrée d'un rayon divin? Robert , calme, insensible, répondait entre ses dents : Va-t'en voir s'ils viennent, Jean.

La petite s agenouilla , étendit ses jolis bras et dit : — J'attends la grâce. Robert fit une pirouette et lui tourna le dos. La petite, étonnée , interdite , ne savait comment interpréter la conduite du dieu. Aliba avait parlé, ses compagnes comptaient aussi sur des prodiges, et celle-ci se croyait la plus belle , ce qui pourtant n'était pas vrai ; mais quelle femme un peu jolie ne se trouve pas charmante? quelle laideron même n'a pas sa petite vanité, ses petites prétentions?

La prêtresse suivait Robert importuné. Il courait en long, en large; il sauta bientôt sur le piédestal , sur l'autel; elle courait , elle sautait après lui ; elle eût, je crois, sauté dans le puits pour le suivre. En courant , en sautant , elle conservait l'air suppliant, le ton respectueux ; elle priait avec ferveur, ce qui faisait un contraste assez plaisant avec ses gambades. La piété céda enfin an dépit et au désir. Irritée d'un caprice aussi soutenu, la petite osa porter une main téméraire sur son dieu. Le dieu lui donna une croquignole sur le bout du nez eu criant : — Je suis Taptap. — Taptap ou Mimi , je suis prêtresse comme une autre, j'ai des charmes comme une autre , et vous leur ferez le aiênie honneur qu'aux autres. Pendant ce dialogue, la petite arrêtait le dieu, le jierdait, le retrouvait encore , et ne gar,nait à ce jeu qu'une claque par-ci, une claque par-là. Fatiguée , révoltée , furieuse , elle jeta les hauts cris. Elle était déshonorée, rejetée, condamnée; elle allait mourir. C'est toujours par là que veut finir une amante infortunée , qui souvent rit une heure après.

Robert, également fatigué de cette scène, ne savait comment la terminer. Il eut bien voulu faire quelque petit miracle qui soutint sa divinité; mais cela n'est pas facile, quand on n'y est pas préparé : <ptc

peut un escamoteur , sans ses i;(d)ele(s à double fcirui? Au défaut de niii-aeles, Robert eut recours à un uioyiii terrestre. Il attacha avec des lianes sa petite Phèdre, sa petite l'uliphar , toujours criant, se débattant. Il lu fixa au piédestal , et s'en fut grossièrtnicnl dormir dans un coin.

A'ous savons que la prévoyance n'est pas une de ses qualités. En faisant ses nieuds , en passant et repassant ses cordes autour île ce joli corps, qui n'aurait dû porter de chaînes que celles de l'amour, Mubert n'.ivait pas pensé à la i]ianivelle , dont la poignée se trouva luise dan» cinq à six tours. Oésir de fille est uii feu (|ui dévore, a dit dressel, et celle-ci était fille autant qu'il est possible de l'être. Robert en l'attachant avait ménagé des formes qui ohtiriineiit toujours de» égards de l'honime le plus indifl'érenl. La |ietite dégagea facilement une main , puis l'autre. Oéjà elle se llattait d'être au luoiiis l'éipouse du dieu ronllant, |)uisqu'elle n'avait pu l'êlre du dieu éveillé. Violer son dieu ! il fallait qu'elle fût abandiiniiée <le la grâce, pour avoir cette abominable pensée. Mais ce dieu étuitsi séduisant! et puis les grandes passions font les grands ])écliés. La petite savait d'ailleurs qu'un c'est tua faute arrangeait tout avec le Pupu, ce qui ne laisse pas d'être commode.

Elle n'avait plus qu'un pied à détacher; mais les nœuds étaient serrés , il y en avait deux , quatre , six l'un sur l'autre. )l était nuit ; ses doigts délicats eherch.iient , tAtonnaicnt en vain, (^'iiel expédient cm- ])loyer? Femme qui aime en a toujours un à sa disposition. La jeune l)rèliesse imagina d'avancer en tirant sa corde après elle : elle espérait qu'elle serait assez longue pour la conduire jusqu'à son roiilleur. Elle tira si bien , que la manivelle partit. L'obscurité rendit le bruit plus clïrayant , et le silence le porta jusqu'aux cabanes les plus éloignées.

La prêtresse se crut frappée par une main de fer. Elle tomba sans force, sans sentiment. Les Indiens s'éveillèrent en sursaut, saisis d'un nouvel effroi. Les torches de santal s'allumèrent de tous les côtés. Le Pupu prévit quelque diablerie , et il accourut au lciu]de. lîobert, éveillé comme les autres , distingua ces feux, et, à tout hasard , il se remit sur son piédestal.

Les faits éclaircis , expliqués, le Pupu dégagea le pied de la prêtresse, rejeta sous l'autel ces ligatures qui y fixaient les victimes, et il descendit la montagne aussi vite qu'il l'avait montée. — Quelqu'un de vous, cria-t-il, a encore péché par pensée. Taptap est en fureur. Il a frappé de mort la prêtresse; il va vous exterminer tous , c.ir vous savez qu'il punit la faute des pères dans les entants. Oes cochons , des ananas, des melons, du vin de palmier, du colon, de l'or, s'il vous en reste; rassemblez, apportez tout, apaisons la colère céleste.

Il voulait tirer un autre avantage de cette scène nocturne , dont il regrettait sincèrement de n'être pas l'inventeur. Il jugeait que des prodiges opérés dans les ténèbres , frappent , terrifient doublement les esprits, les rendent incapables de raisonnement et par conséquent de résistance. Dites que ce Pupu-là ne savait pas son métier I

A peine fut-on placé , qu'habile à diriger les circonstances , il fit parler son Taptap. Robert avait beaucoup de choses à dire , et il est difficile de ne passe tromper dans une langue dont on n'cntenJ pas un mot , lorsqu'on n'a pas suivi un cours ou deux de mnémonique. Le dieu disait blanc quand il fallait dire noir. Jamais soullleur de comédie ne fut aussi occupé que le Pupu. Il suait à grosses gouttes. Heureusement pour lui, l'excès de la frayeur étourdissait sur ce qu'on n'entendait i)as, et s'augmentait de quelques mots ronflants qu'on saisissait au passage. L'Inca avait toute sa tète à lui ; il observait et se taisait. Tromper un trompeur est œuvre méritoire.

Le résumé du grand prêtre fut clair et précis. De tous les crimes, le plus dangereux , selon lui , est celui qui se commet par la pensée; parce qu'il échappe à la pénétration humaine , et qu'ainsi Dieu seul peut le réprimer. Celui qui a les suites les plus funestes , c'est encore le péché par pensée ; puisque Taptap , sans son intervention , aurait déjà fait tomber le soleil dans la mer et la lune dans le puits. Comment prévenir cet abominable péché et la subversion de l'univers? Ordonner qu'aucun Indien ne pensera, à l'avenir, qu'après avoir consulté un prêtre, ou, si son imagination est [dus active que ses jambes , qu'il déclarera au moins .sans réserve ce qu'il aura pensé. Kt comme il n'est pas dans les convenances que l'inca coure sans cesse après un prêtre, il y en aura quatre auprès de lui, qui ne le quitleront jamais, qui seront toujours prêts à recevoir ses aveux. Il s'assurera d'eux si la loi qu'il veut promulguer , si le coup d'autorité qu'il veut l'ra|)per ne blesse pas Mimi-Taptap, auquel cas les prêtres, toujours inspirés, lui prescriront ce (piil devra faire. En récompense de celte conduite louable, des bons exemples donnés au peuple, le Pupu l'appellera .son fils, et comme un fils doit à son père déférence cl respect, l'iuca cédera la place d'honneur au pontife, soit dans l'intérieur du palais, soit dans les cérémonies publiques. — Ainsi soit-il, ainsi soit-il ! dit le peuple.

Aussitôt le Pupu détacha de sou sacré collège quatre coquins , aussi madrés que lui, qui s'emparèrent de la personne de l'inca frémissant de rage , mais toujours maître de lui-même.

Tout allait au mieux, lorsque la piiite prêtresse , que le Pupu et l'assemblée avaient vr.iinient crue morte, donna quelques signes de vie. Le grand prêtre lut embarrassé un inoiuent; mais il avait toujours un tour de gibecière prêt. — Noyez, dit-il, admire, les elïels de voire ! soumission ! Taptap s'apaise , et déjà les morts sortent du tombeau.

L'HOMME A PROJETS

Prêtres , emportez clans votre demeure ces offranJes que votre dieu daii;iic lioiioriT d'un regard ; que la joie renaisse dans les cœurs, et clianicz avec moi :

J'ai du bon tabac dans ma tabatière.

— Ah çà, ami Pupu , dit un jour Robert, je me trouve fort bien d'ôtrc dieu ; je suis salisfiiit dts liounours qu'on me rend, de la cht're que lu nie fais, dos coui|)laisances de ces pctilos foniuies. Cependant je trouve mon exislence un peu uniformt' ; l'eniiui me j;ai;no sous ce li.inijar. Suis-je rondamné à y passer ma vie? — l'arl)leu, mon cher, après ce que nous nous sommes permis , je crois que nous pouvons tout nous permettre. Promène-loi ; m.iis prends bien «jarde de jiimais sorlir de ton caractère. Ke manque i>is , jiar exemple , de bénir le champ de manioc, le plant de bananiers devant lesquels lu passeras. liénis la mer, les rivières, les cochons; bénis jusqu'au mari que tu mellras à la porte de sa hutte. Parle peu; le silence a sa di(;uité. Ne parle jamais mexicain siirloul : lu écorchcs cette laufjue horriblement. — .l'eu conviens, Pupu; mais avec les femmes, qui n'entendent ])as la langue sacrée?... — Tu agiras. — L'un vaut bien l'autre.

Et voilà ;\Iinii qui se met en campagne majestueusement appuyé sur l'épaule de son Pupu. — 11 daigne visiter son peuple, avec qui il s'est réconcilié! criait le prêtre. Et le j)euplc de tomber à genoux , et les bénédictions de ]deuvoir à droite et à gauche.

Il était dans l'ordre qu'il commençât par visiter le palais sacerdotal, (''était une vaste baraque , grossièremenl construite , mais dans laquelle ces drôles avaient rassemblé toutes les commodités de la vie. i)c bons lits de coton assez larges pour deux, des vases de coco à tous les us.-iges , des sièges de jonc , des tables d'acajou faites à coups de bâche, mais sur lesquelles on faisait bombance, autour desquelles on s'enivrait du meilleur vin de i>almier, tout annonçait une abondance, un luxe étonnants pour des sauvages bien entendu. C'était surtout la cuisine qu'il fallait voir. Douze vieilles prêtresses ne cessaient de tourner des broches de bois, de fumer des jambons , de faire griller ou bouillir de la chair de tortue, de racler des racines de manioc, de creuser les calebasses destinées aux libations. La cuisine était l'honorable retraite que ces messieurs donnaient à ces dames quand elles n'étaient plus bonnes qu'à cela.

Une porte bâtarde communiquait avec le palais des fillettes. C'est par là qu'on se réunissait le soir, qu'on s'enivrait ensemble de toutes les manières. Le jour, les prêtres entraient par une porte extérieure , les yeux baissés, les bras croisés sur la poitrine, et il était permis au peuple édifie, qui ne pouvait rien voir, de regarder à travers les palissades qui fermaient l'enclos sacré.

Il était dans les convenances que Robert fît sa première entrée chez CCS demoiselles par la grande porte. Son empressement ne lui permit pas de différer cette visite. Il bénit encore son peuple en sortant de chez ces messieurs , il le bénit en entrant chez ces dames. Cela ne coûte rien, et ce peuple ébahi le regardait la bouche ouverte, les mains jointes. On s'élevait sur la pointe des pieds pour le voir plus longtemps ; on se fût mis à califourchon sur les palissades si on l'eût osé ; on ne le voyait plus et on regardait encore.

La même abondance régnait chez les prêtresses ; mais tout y était plus recherché, plus délicat.; tout y annonçait le culte, non de Mimi- Taptap, mais des amours, amours sauvages , amours grossiers sans doute, mais qui, dépouillés des petites recherches, des jolis riens d'Europe, n'en ont que plus d'énergie. C'est là que Robert vit des objets pour qui lui-même était encore un objet nouveau. De petites mères charmantes, de petites filles prêtes à le devenir, qu'on dérobait soigneusement aux regards profanes, cachaient dans l'obscurité du cloître les suites de leur sainte vie. Les unes présentaient un sein aussi ferme qu'éblouissant à ces petites créatures destinées à être vingt ans après présentées au peuple comme si elles étaient tout à coup sorties de terre avec les grâces et la force de la jeunesse; d'autres leur pétrissaient de petits gâteaux de farine de manioc mélangée avec des «Eufs de perroquet et du lait de truie. Celles qui devaient incessamment jouir des honneurs de la maternité jiréparaient la petite layette. Des paniers de jonc, tissés par ces jolies mains, étaient remplis de feuilles sèches ; des tresses de lianes les suspendaient mollemenl à des traverses de bois; des voiles de coton se préparaient pour garantir l'enfant chéri de la piqûre des insectes. Ces travaux n'étaient interrompus que par les fréquentes visites des voisins, qui étaient reçus avec une foi ingénue , une piété , une ferveur, une soumission inexprimables. Inc police sévère réprimait les jalousies, faisait supporter l'infidélité, même l'abandon, et maintenait un ordre admirable. Oh ! le Pupu était vraiment un homme extraordinaire.

Cet ordre fut cependant troublé par ra])parilion inattendue de Mimi. Les demoiselles mires et celles qui allaient l'être n'attendirent pas qu'il marquât de préférence ; elles s'empressèrent autour du dieu dont .Miba av,iit préconisé les formes, les talenls célestes, et elles le trouvèrent supérieur à l'idée qu'elles s'en étaient formée. Elles présentaient à ses bénédictions , les unes leur enfant , les autres un ventre rondelet, toutes leurs charmes. Mimi , après quelques jours de repos, ne pouvait penser à des croquignoles ni à des claques. Il fit mieux, et il fit bien. Ou ne sit bientôt, ou u'cutcDdit autour de lui que des

femmes à genoux chantant dévotement : Ah ! le bel oiseau , maman , etc.

Le Pupu , qui avait voulu lui faire beau jeu, rentra enfin, et jugeant de ses evidoits jiar le nombre des chanteuses , il s'approcha du dieu en faisant trois génuflexions , et il lui dit à l'oreille : — Modèretoi donc, libertin ! As -tu déjà oublié le miracle du manche de couteau? Veux-tu nous réduire à la nécessité d'enchaîner toutes ces petites filles ? Ne vois-tu pas que tu leur mets le diable au corps ? Et à haute voix : — Je supplie votre majesté divine d'honorer de sa présence le palais de l'inca ; il s'est rendu digne de cette faveur par son profond respect pour vos prêtres.

L'inca, prévenu de l'arrivée du dieu en personne, n'avait pu se dis|ienser de mettre sa maison sous les armes. Ses vingt gardes étaient rangés autour de lui, armés de leurs piques de bois. Il était sur son trône, décoré de peaux de singe et dressé dans la grande salle, tapissée de chevelures et de crânes espagnols. Sur les degrés du trùne étaient sa noble famille et sa brillante cour, composée de cinq ou six seigneurs en chemise, bien souples, bien complimenteurs et xivant tristement de ce qu'il pouvait leur donner. La fainéantise les dédommageait de l'ennui et du désagrément de ramper.

Les quatre ])rêtres de service à la cour proclamèrent l'entrée du dieu, qui parut en effet suivi de la canaille, pour qui Mimi a toujours eu une prédilection particulière. L'inca se leva avec un respect apparent, et crut avoir fait assez : c'en était beaucoup trop. 11 comptait esquiver une bénédiction dont il se souciait peu ; mais Robert agita si longtemps l'air de ses deux doigts que le peuple ne put s'empêcher de crier : A genoux , à genoux ! 11 fallut que l'inca cédât encore , et pendant qu'il donnait dieu au diable , le Pupu passa lestement derrière lui et s'assit sur son trône. L'inca en se relevant fut très-étonné de trouver sa place occupée. Il en pâlit de colère et se mordit la langue pour ne point éclater.

Cependant il n'était pas d'humeur à descendre du trône, et ne sachant trop comment se tirer de ce pas difficile, il prit le parti de s'asseoir brusquement sur les genoux du Pupu. Le Pupu, indigne de cette irrévérence, et ne voulant point paraître sortir de sa modéraration ordinaire, pinça l'inca au derrière. L'inca fit un saut en avant et tomba dans les bras des quatre prêtres, qui, avec trente révérences , le collèrent d'un air doux et bénin sur un siège inférieur.

Mimi était resté droit et immobile, comme un terme, au milieu de la salle. Il sentit à l'instant qu'il ne jouait qu'un rôle secondaire, et chacun prétend au premier. Il fronça le sourcil en regardant le Pupu, qui ne pensait qu'à lui-même et qui s'enivrait complaisamment des fumées de sa suprématie. — Que fais-je ici ? s'écria enfin Robert. Des hommes occupent un trône, des sièges, et votre dieu est debout! Faut-il qu'il abandonne des enfants dénaturés, qu'il les rende les témoins douloureux de son ascension , qu'il se montre dans les nuages avec toute sa majesté , qu'il vous aveugle par une splendeur dont vos faibles yeux ne pourront supporter l'éclat? — Parbleu, je voudrais bien voir cela! murmura un esprit fort, car cette maudite engeance s'est répandue partout. — A bas , à bas! crie au pontife le peuple, qui croit d'autant plus que ce qu'on lui dit est moins croyable. — Pardon , pardon , trois fois pardon, dit humblement le Pupu , que l'apostrophe venait de rendre à lui-même. J'ai oublié mon dieu, je l'avoue, pour ne m'occuper que de moi. Hélas ! c'est ce qui m'arrive tous les jours. C'est ma faute, c'est ma faute , c'est ma très-grande faute. Après qu'il eut prononcé ces mots, contre lesquels il est convenu que la colère céleste ne tient jamais, Mimi lui sourit d'un air de protection; le Pupu descendit du trône, et Mimi s'y plaça. Et comme il faut que les lois de la hiérarchie soient scrupuleusement observées, le Pupu fit lever rinca et s'assit sur son siège d'osier; et comme ITnea était très-certainement le premier personnage de l'Etat après le Pupu , ou le pria respectueusement de s'asseoir sur les degrés du trône : ce qui obligea les courtisans de descendre au niveau du peuple , ce qui leur déplut singulièrement.

Robert jouit peu de la première place. Elle lui était due, et les honneurs qu'on lui rendait chaque jour commençaient à produire l'ennui de la satiété. Qu'importe au fond d'être assis plus haut ou plus bas, pourvu qu'on soit à son aise? Il se sentit pris dune envie de bâiller, qu'il réprima bien vile; parce qu'un dieu ne doit rien avoir de commun avec les sots, quoique tous les jours il communique avec eux. Il avisait aux moyens de terminer sa visite et de rentrer avec dignité dans la classe des simples mortels, lorsque ses yeux errants de tous côtés se portèrent sur un objet qui le réveilla en le frappant d'étonneiiient cl d'admiration.

La famille de l'inca, naguère rangée autour du trône, maintenant descendue sur le dernier degré , cachait au milieu d'elle la belle, la séduisante, rcnchaiiteressc 'Zilia. L'œil égrillard du dieu la découvrit entre ses parents inquiets et pressés autour d'elle. Il se leva, marcha majestueusement vers cette jeune beauté, écarta les gardiens de son innocence et de si pudeur, frappa l'air de deux doigts perpendiculairement, hori/.onlalement, et baisa Zilia au front; ce qui voulait dire que Mimi l'appelait au culte de ses autels, car dans ce pays-là la moindre niaiserie a un sens mystique.

Quelle vocation fut jamais aussi positive, et le moyen que ;la jeune infaute s'y refusai ? Elle avait un amant jeune , vigourcui , bien fait,

L'HOMME A PROJETS

qu'ille aimait ilo lout son cœur, ot à <|iii lliifa se proposait do l'unir, parct' (]ut' c'était un excellent parti. Il maniait \ni canot avec adresse, il retournait une tortue d'un coup de poi,i;net, il prenait un sintje à la course , et personne ne trouvait couiuie lui un nid de pcrroipiets ; mais i|iic sont tous ces avanlayes comparés il l'ordre il'iin dieu, ii qui nous devons l'abnégation totale de nous-mOmes ? 7^1 ia , élevée dans la foi lie SCS pères, se résigna sans murmurer, mais en soupirant. L'Inca , rcumant de fureur, fut obligé de remercier .Mimi de l'Iionncur ipi'il voulait bien lui faire! et Mimi, enelianté de sa nouvelle conquête, la plaça au milieu de ses prêtres et prit avec cu\ le chemin du couvent, il voulait la consacrer de ses augustes mains.

Il oublia alors le vide du cœur , l'espèce d'afTaissemcnt qu'il avait éprouvé dans le temple et iiicme dans le palais sacerdotal. Il compta Mir des jouissances toujours vi\cs, toujours nouvelles, comme si Zilia el.iit plus qu'une femme , comme si le plaisir pouvait être autre chose que le repos du travail.

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