‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 286 sur 379 · XXVI. — Catastrophe · texte numérisé non relu

XXVI. — Catastrophe

Corambé, l'amant de Zilia , avait tout vu, cl dans un premier naouveinent il avait levé sa redoutable massue. Les passions ne raisonnent point et sont toujours plus puissantes que les chimères religieuses, qui ne passionnent réellement que les cerveaux exaltés par l'oisiveté et la contemplation. Elles produisent alor^ ce que certaines gens appellent fanatisme et d'autres vertu, selon leur opinion ou leur intérêt.

Corambé, qui n'était ni faiiatiipie ni vertueux , dans ce sens, suivait l'impulsion de la nature. 11 allait terminer d'un coup les projets et la vie de Robert , si l'inca n'eût trouvé le moment de lui glisser quelques mots ii l'oreille. L'espérance renaquit dans son âme, cl la modération apparente de l'inca fit retomber la massue.

Cependant, de toutes les humiliations, de tous les chagrins qu'avait dévorés l'inca, le plus cuisant fut la perte de sa fille. Elle précipita le moment de la vengeance qu'avait jus(iu'alors reculé la sagesse, que dédaigna d'écouter désormais le cœur ulcéré d'un père. Nous y reviendrons.

Robert, fort tranquille, suivait sa procession en pens.int à ses petites affaires. Qu'est-ce, pensait-il, que jouir sans amour, et quel prix ont les faveurs de ces femmes qui ne savent qu'obéir, qui ne clierchent dans mes bras qu'une préférence qui ne flatte cpie leur amour-propre? Qu'ai-jc fait moi-même jusqu'ici , qu'être l'instrument de leur folle ambition, que me prostituer bassement? Est-ce là être dieu? ce n'est même pas être homme. Ajoutons à cela l'ennui de toujours faire les mêmes choses. Toujours adoré, toujours encensé, toujours fatigue de l'avilissement, de la sotte crédulité de ce peuple! Oh! combien ma grandeur me déplairait, si Zilia ne vivifiait tout, ne répandait un charme secret, inexprimable, sur tout ce qui l'environne ! Oui , Zilia, toi seule es la divinité, et je me voue à ton culte. J'espère que voilà du beau, du sentimental. Voyons ce que tout cela va devenir.

Par un petit malheur facile à prévoir, Zilia avait fait sur le Pupu la même impression que sur Robert. Le drôle tira son dieu à part, dès qu'ils furent rentrés dans leur enceinte, et il lui parla en ces termes : — J'ai lout fait pour toi. Je t"ai cédé l'autel et le trône, je t'ai abandonné toutes nos prêtresses, sans exception, et toutes les femmes indiennes sont soumises à tes caprices. Je m'en réserve une seule , c'est Zilia , dont la beauté m'a fait enfin connaître l'amour. 11 faut que tu me la cèdes. — Tu n'as rien fait que pour ton intérêt, lu ne m'as mis au-dessus de toi que pour régner en mon nom; tu m'as livré des petites filles dont tu étais las, je ne veux pas de tes Indiennes, j'aime aussi Zilia et je ne te la céderai point. — Je l'aurai. — Tu ne l'auras pas. — Ingrat ! — Soit. — Coquin ! — Coquin toi-même. Est-ce moi qui ai imaginé les bêtises que j'ai faites et dites ? J'avais pris la place de ton dieu, sans penser à l'être. C'est toi qui m'as divinisé , et je renonce de bon cœur à mes prérogatives. Composons. Tu n'as plus besoin de moi, puisque j'ai amené ton roitelet à tes pieds. Remettons cette nuit Jeau-Bart à sa place. Conduis-moi avec Zilia au bord de la baie. jVous trouverons sur l'autre rive •l'existence et le bonheur. — l'abandonner Zilia ! — Je le veux. — Jamais. — Je l'ordonne. — Chanson. Je vais tout déclarer au peuple et à l'inca et te faire pendre comme un fripon. — Oublies-tu que tu es mon complice ? — Je m'en souviens; mais sans Zilia que m'importe la vie ? — Renonces-tu à celte jeune be.iuté , ou périssons-nous ensemble? Choisis, je ne te donne qu'un moment.

Le ton décidé de Robert intimida le Pupu. Zilia lui plaisait infiniment; mais se faire pendre pour une femme lui paraissait un peu fort : ce n'est plus à cinquante ans qu'on est amoureux de cette manière-là. Le Pupu céda ; mais il se promit intérieurement une prompte et douce vengeance, et il n'est pas de prêtre mexicain qui ne sourie à cette idée-là.

Zilia avait été fort surprise de trouver parmi ses nouvelles compai;nes des mères et des filles grosses. Elle avait cru jusqu'alors qu'il poussait là des hommes sansl'intcrxcntion masculine , et les prouesses du dieu ou de ses prêtres lui firent faire quelques réflexions : malheureuse déjà de n'avoir plus cette foi aveugle, si nécessaire et si utile surtout à ceux qui l'enseignent ! Ce moment d'erreur dura peu ; lu

conviction, la jiieuse faiblesse de ses compagnes, leur habitude d'étendre, de resserrer, d'interpréter le dogme, et plus que tout cela peut-être, la présence d'un dieu beau et galant, qui ne se parfumait pas, comme le farouche Corambé, d'Iiiiile de tortue ou de lamentin , mais près de qui elle respirait la fraichiiir de la jeunesse, tout concourut à ranimer sa foi chancelante. Conduite par son vainqueur sous un bosquet d'orangers, partageant avec lui un trône de mousse, pressée par de tendres caresses , par le premier éveil des sens, elle succomba sans être infidèle et le nom de Corambé se mêla à ses soupirs amoureut.

Robert, plein de sa félicité, ne redoutant plus les langueurs ifc l'uniformité, ne pensa qu'à honorer l'objet de son constant amour et à le rendre respectable aux autres. En conséquence, et de son autorité privée, il créa pour 7,ilia la dignité de grande prêtresse , ce qui renversait l'ordre établi par le Pupu, ce qui excita parmi les petites filles un iiiéconlentemciit ipii éclata malgré la crainte de pécher. Il n'y avait Jilus d'égalité, disait-on , on ne pourrait plus prétendre aux faveurs de Mimi , elles seraient toutes pour la nouvelle dignitaire ; on serait réduit à des prêtres qu'on connaissait comme les doigts de la main , et dont par conséipient on ne se souciait plus.

Que fut-ce lorsque Mimi rassembla ses prêtrillons actifs, vigoureux, indifl'érents au triom]ihe de Zilia, incapables, par conséipient , d'y opposer de résistance, et qu'il leur ordonna de bâtir sous le bosipiet un palais à la grande jirêtresse? Il serait impossible d'y entrer sans la permission de celle dont on ne serait plus que la très-humble servante, on ne jouirait plus de l'aspect du dieu qu'au temple; et quel plaisir que celui des yeux, quand il se borne à en rappeler d'autres qu'on a perdus sans retour? D'ailleurs qu'avait-elle donc de si séduisant, celle à qui seule Mimi allait prodiguer l'essence de sa divinité? Beauté ordinaire, peu de grâces, démarche gauche. La vérité est que Zilia réunissait tout ce qui ]ilaît , qui captive; mais les femmes sont femmes au Mexique comme à Paris.

— Le joli dieu , vraiment ! murmurait dans un autre coin une petite ])rêtresse que vous vous rappelez sans doute. Je ne le connais , moi . que par une croquignole sur le nez et une vingtaine de claques sur les fesses. En vérité, ce n'est pas lui que je regrette ; mais obéir à Zilia ! Oh! ma foi, c'est trop fort. Celle-ci, je crois, n'était pas moins femme que les autres.

Robert, sourd ou insensible à ces plaintes, ne cessait d'exciter, d'encourager ses architectes ; et comme l'érection d'un palais n'exige dans ce pays-là que quatre pieux pour appuis, quelques bottes de feuilles pour le toit et des claies de jonc pour clôtures, celui de Zilia fut terminé dans la journée. Elle y fut installée avec toute la pompe que put ajouter l'industrie européenne aux routines du lAIexique. Le Pupu voyait tout, n'empêchait rien, ne disait mot, et n'en pensait pas moins.

Ce palais devint le domicile de Mimi. Il n'en sortait que pour aller passerai! temple deux heures , sur son piédestal; et afin de soustraire Zilia aux entreprises du grand prêtre, qui aurait pu, après tout, se contenter de la coadjutorerie, il avait arrêté que la grande prêtresse conduirait ses nonncttes à l'autel et les en ramènerait.

C'est dans le palais de Zilia que les plaisirs s'étaient fixés; c'est là que régnaient les jeux et l'amour ; qu'une cour, empressée et soumise, portait la gaieté et l'éclat, feignait d'adorer les fantaisies de la déesse, et disparaissait au moindre signal du dieu. C'est là que R»bert oubliait le vol du temps; c'est Zilia qu'il devait adorer toute sa vie, c'est du moins ce qu'il avait projeté le premier jour. Zilia , scrupuleuse d'abord , se laissait aller à l'impulsion du bonheur : cette pente est si douce à suivre ! Vraiment reine dans cet aimable réduit, elle oubliait insensiblement la triste et pauvre grandeur de ses pères. S'il lui arrivait de penser encore à Corambé , ce n'était plus son nom qui venait errer sur ses lèvres. Sa voix , affaiblie, entrecoupée, ne disait plus que Mimi.

L'heureux Mimi vivait dans une parfaite sécurité, pendant qu'on s'occupait de sa perte. Le Pupu marchait dans les bois, les yeux baissés , l'air recueilli; il paraissait absorbé dans une profonde et sainte méditation , et il cherchait à ses pieds ces herbes vénéneuses que Taptap, qui ne fait rien sans dessein, a placées au Mexique pour faciliter les tours de passe-passe de ses prêtres. Déjà le pontife en avait cueilli de quoi expédier la moitié de la peuplade, lorsqu'il entendit à quelque distance deux Indiens parler avec chaleur. Il faut qu un Pupu prévoie tout, se défie de tout, écoute tout. Celui-ci s'approcha des deux causeurs, à la faveur des arbres qui leur dérobaient sa marche.

— Il est temps que ces jongleries finissent, disait l'un. Il est temps que l'autorité légitime reprenne tous ses droits. Eclairons ce peuple, jouet méprisédes deux plus grossiers imposteurs. J'ai traduit nos hymnes en langue vulgaire : les voilà écrits avec mes qui/ios. Communiquonsles aux moins fanatiques, qu'ils jugent les sottises qu'ils révèrent; que la vérité gagne de proche en proche, et qu'on ne connaisse ici de culte que celui de la vertu.

L'homme qui parlait ainsi, était probablement un philosophe, mot qui veut dire au Mexique, un malavisé, un sot, un diseur de riens, qu'il est cependant défendu aux croyants d'écouter, ce qui est un peu contradictoire; mais qu'importe? Ses quipos étaient des fils de coton de difl'érentes couleurs, dont le mélange tenait lieu d'écriture au , Pérou. Vous me demanderez comment ces quipos sont venus du Pérou

L'HOMME A PROJETS

au Mexique, par qiirls moyens des sjuivages tcii;iiHieiit; comment le |iliit iiiisoiiiieur aviiit aj pris la laiiijiio sacrc'e, sci'ii|iiileiisemei>t conservée eiilre quelques membres ilii sacerdoce? lié ! ne savei-voiis pas, nies frères, eût ri'|iomln le père Salomoii de Ponloise, que la perversité vieul àliout de tout, et qu'an besoin Satan lui-même aide à ses suppôts? .Maisliurs connaissances diaboliqtie» tournent toujours ù leur bonté, et c'est ici le cas de nous écrier : i'anitcis vanilalum!

Le Pupu , moins confiant que le Père Salomon , trembla de tous ses membres en écoutant les paroles du pliilosoplie. Il juiçea qu'il fallait opposer au raisonnement les prodiges qui l'éloulTcnt , miracles tcrritianls, miracles consolants, miracles corroborants, tous les miracles possibles, et H ajourna le décès de Robert, qui plus que jamais lui devenait néccssiire.

r.l comme ce Pupu savait combien il est avantageux de prépareras esprits, et qu'ainsi que beaucoup d'autres 11 se piquait d'être orateur, biin qu'il n'eût ni ligure, ni voix , ni noblesse, il voulut essayer d'.ibord du cliarmc de l'éloquence, et le lendemain il monta sur une escabclle placée «u milieu du tem|ile. Après avoir toussé, s'être passé le bout des doigts sur les lèvres, avoir levé les yeux au ciel, et salué bcniguemenl l'auditoire attentif, il dit :

— Peuple, aurez-vous toujours des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre? Les prodiges les plus étonnants demeureront-ils sans elTet? Les dogmes de Mimi-Taplap ont-ils besoin d'être expliqués, d'être défendus? Hé ! ne sont-ils pas divins , par cela seul qu'ils sont incouipréliensibles? Cependant on les attaque, je le sais; mais loin de redouter d'abominables novateurs, de misérables saltimbanques, je les défie, et je leur permets de nouer des quipos, à condition toutefois que vous ne les lirez point. Je vais conférer avec eux , il condition que je parlerai seul. Commençoiis par défendre ces hymnes siicrés qu'on ose tourner en ridicule , parce qu'on n'en saisit pas le sens caché :

J'ai du bon tabac dans ma tabatière; J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.

La tabatière, Indiens, est ce temple saint, et le bon t.ibac est l'odeur céleste qu'il exhale. Tu n'en auras pas, s'adresse évidemment à l'impiété audacieuse.

J'en Bi du fio et du rApé>

Votre dieu désigne par lit les dons subtils, pénétrants, consolateurs, qu'il accorde à ses favoris.

Mais ce n'est pas pour ton Gcbu nez.

^limi-Taptapnunacé, ime seconde fois, le persers, pour l'amender, ou lui oter toute espèce d'excuse. Que peut objecter l'incrédulité à celte explication lumineuse, et surtout véritable? Vous vous taisez, pliilusoplies , vous ne répondez pas! 1\ est vrai que je vous l'ai défendu. Passons à l'hymne d'actions de grâces.

Ab! le bel oiseau, maman, Qu'Alain a mis dans ma cage...

Il faut donc vous dire, hommes de peu foi , que le bel oiseau est .Mimi-Taplap lui-même, et qu'Alain est le saint prêtre qui le fait entrer dans la cage, c'est-à-dire qui lui ouvre les cœurs humbles, soumis, reconnaissants, dans lesquels il se plaît il habiter. Saisissez-vous ce type, ce sens mystique? Et cet hymne-ci. Indiens, qui ne présente que des idées augustes, sublimes, cet hymne que vous ne sauriez assez chanter :

Réveillez-TOas , belle endormie. . ,

Qu'est-ce ici que la belle endormie , si ce n'est la religion méconnue, souffrante et cachée? RéveiUe>-V0US , sortez de votre douloureux accablement, religion sainte. Car U fait jour, car votre lumière se répand plus brillante et plus belle. Meitezla tête à la fenêtre. Montrezvous à votre peuple fidèle dans toute votre majesté. ]'ous entendrez parler de vous. \ ous entendrez les vœux , les cantiques qu'on vous adresse de toutes parts.

Ainsi suit-il, ainsi soil-il, répondit la plus grande partie du peuple, toujours ferme dans les vrais principes. L'autre partie se tut, tant l'abominable philo.sopliie avait déjà fait de progrès! Le Pupu allait continuer; il allait expliquer ce qu'il entendait et ce qu'il n'entendait pas; puis serait venu le jeu de la manivelle; puis les flammes du Tartare se seraient élancées du fond du puits au moyen des bourrées et des feuilles sèches qu'on y avait déposées la nuit. Une traînée de poudre venait sous terre jusque derrière le piédestal , et un compère devait l'allumer clandestinement pendant que le Pupu amuserait l'assemblée avec ses contes saugrenus.

C est dan-i ce volcan miraculeux que le peuple, adroitement excité, iurait jeté lui-même les philosophes, parce qu'au Mexique les prêtres font faire, et n'agissent jamais. Tous ces préparatifs restèrent sans effet. Mimi , fatigué de jouer à la chapelle , et ne voulant voir brûler personne, se h.ila dr dissoudre l'assemblée. — Peuple, dit-il, vous avez entendu le pontife. Allez méditer chez vous les grandes vérités qu'il

vient de vous annoncer. Demain, cl les jours suivants, il continuera de vous expliquer le sens caché de mes mystères.

Le Pupu sentait l'importance de la perte de quelques jours, avec des ennemis tels que des philosophes, race dangereuse, qu'on ne saurait trop se presser d'exterminer. Cependant il ne pouvait contredire publiquement son dieu, et malgré lui, en enrageant... — Un moment donc, Pigaull! un moment! Oii diable ce Pupu avait-il pris la poudre de sa traînée? Que devient, pendant ces cérémonies, l'indomptable Corambé? Pourquoi n'enlève-t-il pas sa Zilia lorsqu'elle va au temple ou qu'elle en revient? Pourquoi , à l'aide de sa redoutable massue , ne la ravit-il pas au pied de l'auel même, pour aller jouir, au fond des forêts, de' sa victoire et de son amour? Savcz-vous que tout cela n'est pas très vraisemblable? — liah, bah ! vous lisez ceci comme vous feriez un roman, sautant des paragraphes, des pages, et donnant peu d'attention au reste. Ne vous ai-je point parlé d'un malheureux Espagnol riiti à la yilus grande gloire de Mimi-Taptap; de ces deux prêtres que Robert avait pris pour deux grands, et qui avaient deux fusils, dont ils se servaient avec tant d'adresse?

— Ne vous souvient-il plus que Corambé allait assommer prêtres et dieu , si llnca ne l'eût arrêté ? Croyez-vous que le beau-père, et le gendre, cocufié d'avance, perdent maintenant les heures à délibérer? Que malgré la vigilance des quatre estatiers placés par le Pupu auprès du souverain, la philosophie ne se soit pas glissée dans le palais? Je vous assure, monsieur, qu'à la cour on tirait parti du temps et des moindres circonstances : je vous le prouverai tout à l'heure. Revenons. Pendant que le Pupu pérorait, grondait, tonnait sur son escabelle, en attendant le moment si désiré d'allumer ses fagots, Robert, satisfait d'avoir soustrait à la grillade cinq à six malheureux , continuait de faire l'amour à Zilia. Cependant son projet d'une éternelle constance s'effaçait peu à peu de son imagination calmée. Heureux d'abord du présent et de l'avenir, il n'avait plus, même au moment de la jouissance, cet empressement, ce brûlant enthousiasme qui divinise l'objet aimé. Les intervalles devenaient plus longs par l'habitude, plus difficiles à remplir par la satiété. BLeutôt enfin il ne vit dans Zilia qu'une femme qui lui appartenait. Elle ne savait pas la langue sacrée. Elle ne pouvait donc qu'aimer , le prouver sans pouvoir le dire , et quel homme n'a pas , tôt ou tard, besoin d'être soutenu , réveillé par les agréments de l'esprit? Robert bâillait, et Zilia croyait le ranimer par des caresses : ces caresses mêmes devenaient importunes. Robert les repoussait doucement , et s'endormait en disant , en répétant : La sotte chose que d'être dieu!

Il n'est pas d'homme, un peu délicat , qui ne prépare, qui n'adoucisse une rupture par des détours adroits, par des mensonges obligeants. Robert réduit, pour se faire entendre, à une pantomime uniforme, bornée, fatigante, se décida à tout brusquer. 11 sortit, assez mécontent de lui, se faisant même quelques reproches , mais ne pouvaiit plus tenir à la vie qu'il menait.

Il porta ses pas incertains vers les huttes indiennes. Il entrait machinalement ; on tombait à ses pieds bêtement, et il répétait : La sotte chose que d'être dieu! Hencontrait-il une jolie Mexicaine? il bénissait le père ou le mari qui sortait. Il chiffonnait l'une, il faisait quelque chose de mieux à l'autre , et toutes disaient : Quoi ! ce n'est que cela ! et lui, excédé, n'en poux'ant plus, revenait tristement au palais sacerdotal, regrettant le passé , préfésint même le mousquet que lui avait donné le roi Georges, à l'insipide facilité qu'il trouvait partout, aux honneurs fastidieux dont on l'accablait.

— Ecoute, dit-il enfin au Pupu, je me suis prêté à des sottises, maisje ne serai pas l'instrument d'un crime. Ma manière d'être me paraît insupportable, et ce que tu médites me décide irrévocablement à en changer. Attends pour brûler tes philosophes que je sois parti, et je pars demain : je ne veux plus être dieu. Je te réponds que demain tu ne le seras plus, répondit le pontife.

Le sens de ces paroles est facile à saisir pour tout autre que Robert. Accessible au remords, courant partout, entrant seul où bon lui semblait, il pouvait s'assurer de la protection de l'Inca en lui révéhint tout. 11 fallait donc que le Pupu en finît, et promptcment, et qu'en pouvait-il résulter que ces choses si simples? Le dieu mort et enterré serait remonté au ciel. Les feux de l'enfer, comprimés par sa présence, s'allumeraient subitement. On apaiserait sa colère en priant , en brûlant des philosophes, en immolant, en mangeant des cochons, jusqu'à ce qu'on eût fabriqué un .lutre dieu, qui ne manquerait pas de pardonner quand il ne resterait plus d'incrédules.

Robert avait en effet pensé à se rapprocher de l'Inca. La probité l'exigeait; mais la probité est-elle toujours écoutée, et connaissez-vous beaucoup d'hommes disposés à se sacrifier au cri de leur conscience? Robert était retenu par la crainte de trouver dans Corambé un ennemi incapable de lui pardonner le tour sanglant qu'il lui avait joué.

— Voilà cependant, disait-il pour la dixième fois, voilà à quoi mènent les projets. Je ne pouvais me soustraire d'.ibord à l'influence de ce Pupu , à la bonne heure; mais depuis que je suis libre pourquoi n'ai-je pas cherché ma baie, ne m'y suis-je pas fait conduire processionnelleraent, ne l'ai-je pas traversée à la nage en présence de ces hommes stupides, dontaucun n'eût osé me suivre?.,. (Mais, non, tuas voulu vivre aux dépens des autres, t'en faire adorer, avoir les prêtresses, les princesses, les Indiennes, t'exlénucr, te tuer follement, sans

motif. Regnrde-toi dans ce niisscau; vois tes joiix (■teints, tes joues di'tries, tes jiirrets ploj.mts, tes muscles disteniluj. Le joli dieu que voilii!

Mais ou est donc le lionlieur, s'il n'est |);is nu sein do toutes les jouissances que (leut im:ii;iner l'boumie, et qu'il se procure à son ijit!'? RiUlard avilit niisoii : point de bonheur sans vertu. Se suflisunt ii ellemême, n'axant liesoin ni d appuis, ni de grandeurs , indi^pendanle des événements, c'est un ami l'idèle qui ne nous uliandonne jamais , qui dL'donimai;e des sarrit'ices, qui soutient, qui console dans l'infortune, qui ajoute ii la félicité dont nous sommes susceptililes ce Calme intérieur, cette douce sérénité qui suivraient à une ànu' liounf te. Et à quoi se réduit cette vertu , dont on croit la pratique si dillicile? A l'exacl accomplissement des devoirs que nous imposent la nature et la si>ciété. ^>uoi de facile comme cela! Oh! c'est im garçon d'un grand mérite, que Uifllard!

Oui , je serai vertueux, je le serai dans toute l'étendue du mot. Né avec un malheureux caractère, toujours disposé i» abuser de tout, je suis las cependant d'être le jouet de ma mauvaise tête, et victime de l'oubli des principes. l'Ius de fautes, jilus même de faiblesses. Après avoir été dieu, je veu\ au moins honorer la nature humaine.

Pendant que Robert s'abandonne a ce nouveau |>rojet, et qu'il se dispose il aller vivre seul, avec sa vertu, dans les forêts du territoire csjKip.nol, voyons ce qu'ont fait et que vont faire l'inca, Corambé et le philosophe.

Le philosophe, convaincu que Taptap n'était pas tombé du ciel, v:.it cherché des traces de son arrivée, et il était naturel de commcnn r Jes reeherclies plutôt du côté des Kspagnols que vers des contrées désertes. Ln allant et venant snr les bords de la baie, autour de la colline où Robert comptait d'abord s'établir, il avait suivi un perroquet, dont le vol, circonscrit dans un espace étroit, indiquait un nid où il voulait se reposer. Les perroquets, élevés par les prêtres, disaient toujours : Foi aveugle , colère , vengeance céleste. 11 voulait en instruire d'autres à répéter : Vérité, tolérance, sagesse. Ce n'est |>as qu'il fit grand cas des paroles d'un perroquet; mais il est quelquefois bon d'opposer bête à bête , et le moyen le plus faible a souvent produit quelque bien.

En suivant l'oiseau causeur, il était arrivé au centre des broussailles ou Robert avait déposé son hibit d'uniforme et ses armes. Ces eftets étaient autant de pièces de conviction faites pour éclairer l'entendement le plus encroûté. Le philosophe, enchanté , les avait portés la nuit dans sa cabane , et il s'en servait le jour à propager les principes philosophiques.

Corambé , tout à l'amour et à sa fureur jalouse, était à peine contenu par l'iuca et le philosophe. Il s'était échappé uu soir, s'était approché de la palissade sacrée, avait entendu un mélange de voix d'hommes et de femmes, des ris, des éclats, qui n'avaient rien que de terrestre, et ayant gagné l'autre extrémité, où régnait le plus profond silence, il avait sauté dans l'enceinte en bravant, en déliant les foudres de Taptap. Il s'était approché du lieu où se prolongeait l'orgie sacerdotale et de quelles idées n'avait-il pas été assailli en voyant, à travers les claies, des enfants de tous les âges, des prêtres ivres, des filles abusées? Déjà il agitait sa terrible massue; il allait renverser, exterminer cette prêtraillc... C'en était lait, si Zilia eût été présente, sans l'incertitude où il était de son sort, que les prêtres seuls pouvaient éclaircir. Cette réflexion avait ramené Corambé à des idées plus sages. D avait couru chez le philosophe, le philosophe chez ses disciples, et ceux-ci chez d'autres, dont la foi commençait à chanceler. Ou leur avait fait tout voir, tout entendre; et, passant des faits aux conséquences, ils avaient été ensemble au puits, dont ils avaient découvert tout le mécanisme.

l L'inca était libre la nuit, parce que ses quatre gardiens, qu'il avait j soin de fatiguer le jour, étaient forcés alors de se livrer au repos. T Excédé lui-même de fatigue , il supportait tout, par l'espoir de redevenir bientôt homme et souverain. C'est la nuit qu'il rassemblait ses sujets fidèles, que Corambé et le philosophe lui en amenaient de nouveaux; c'est la nuit qu'où s'occupait des moyens de sortir de la plus ignoble sujétion, et qu'on avait arrêté le plan dont vous allez voir l'exécution.

C'était la veille du jour où Robert devait perdre sa divinité et la vie, où l'enfer dexait s'allumer, où l'autorité sacerdotale allait être cimentée du sang des proscrits. Les ténèbres couvraient à peine le .'^lexique, que Corambé entra, la m.lssueà la main, dans la chambre où les quatre prêtres arrangeaient les piles de coton qui allaient les recevoir. — Le règne de l'imposture est passé, leur dit-il ; celui de la justice commence. Il lève sa massue vengeresse, et ils demandent la vie; ils s'abaissent, ils supplient, ils promettent... ils ne sont plus.

Le philosophe avait voulu épargner le sang. Il suffisait, selon lui, de transporter cette canaille sur le territoire espagnol. — Non, avaient répondu l'inca et Corambé, point de pitié pour le crime. Vengeons les hommes et Zilia.

Les conjurés sortirent du palais, et marchèrent en silence vers les lieux qui recelaient la masse dis coupables. Ils les surprirent au sein

»de la débauche, incapables de se défendre. Corambé ne dit qu'un mot : — Où est Zilia? Il la trouva seule, livrée aux douceurs du sommeil, étrangère, selon les apparences, à la corruption générale, et il commença à punir des affronts qu'il ignorait encore. Son premier coup fut

le signal du carnage... Tirons le rideau sur cette scène d'horreurs, détournons les yeux en applaudissant ii cet acte de justice, et revenons, s'il est |iossilile, ii la gaieté, qui fait toujours tant de bien, et qui est si nécessaire en ce mumint.

Il est des eircoiistaiiees où il faut frapper fort pour frapper juste ; mais il est toujours nécessaire de ménager Us yeux : ils sont le chemin de l'iiiiagiiiation comme du etciir; ils sont le premier moteur des passions. D'après ce principe génér.il, qui liait partout de I expérience, les restes de Pupu et de sa clique , les matériaux îles palissades et des monastères abattus, furent transportés pendant la nuit et jetés dans la mer, qui en déroba bientôt jusqu'aux iiioindres traces.

Les petites prêtresses eussent été très-scandalisées de ce qui venait de se passer, SI elles eussent été moins inquiètes sur le sort (ju'oii leur réservait. Elles aimaient beaucoup leur dieu; mais elles s'aimaient davantage, ce qui est assez naturel. Cependant , par uu eITtt de l'Iiabitiidc, elles priaient tout bas le bon, le beau Miini de les tirer du milieu de leurs gardes, par quelque petit prodige qui ne devait rien lui coûter, à lui qui en faisait tant. 11 est certain qu il dexait cela à la plupart d'elles; mais les dieux sont-ils reconnaissants? (^elui-ci, sourd aux vœux qu'on lui adressait , retiré dans le creux d'un rocher écarté, s'était endormi en rêvant vertu. Son sommeil était caluie et pur, comme son cœur nouvellement régénéré. Il était loin de prévoir ce qui l'attendait au réveil.

L'iuca , de retour de l'expédition de la baie, se plaça au milieu du cercle formé (lar les prêtresses et leurs petites familles , et il leur parla en ces ternies : — Vous avez été séduites, abusées, ainsi vous n'êtes pas coupables. Raunissez donc toute espèce de crainte et renaissez ii la raison. Vous retournerez aujourd'hui dans vos familles, où vous ne passerez plus le temps à chanter: Alt ! le bel oiseau, maman; mais a remplir les devoirs que vous impose votre qualité de mères. Vous n'apprendrez plus à vos enfants des sottises révérées comme des vérités. Vous leur répéterez que pour être considéré de ses semblables il faut leur être utile, loin de leur être à charge, et que chaque membre de la société trouve son bonheur particulier dans la prospérité publique. Voilà la religion qu'on pratiquera désormais ici, et dont je m'établis le souverain pontife.

Ce discours, préparé par le philosophe, ainsi que x-ous pouvez le prévoir, parut aux petites filles à peu près inintelligible. Elles ne concevaient pas encore qu'on pût xivrc sans un Pupu, sans un dieu de bois ou de chair, sans lui immoler des cochons, et le jaunir avec de la fumée de gomme de copal; sans processions, sans expiations, sans vin de palmier, et surtout sans varier chaque jour ses plaisirs. Cependant Corambé avait des manières de convaincre qui ne permettaient pas au murmure de s'échapper. Et puis rentrer dans la société ne leur paraissait pas , tout bien considéré , un sort très-malheureux. Une jolie fille, maman, sans être coupable, dex'ait intéresser les incrédules, et les croyants pouvaient se trouver honorés d'épouser une femme sanctifiée par des caresses sacerdotales. Zilia , assez mécontente des manières dédaigneuses de Mimi , trouvait dans son amour-propre picjué le premier germe du scepticisme. Les sœurs cuisinières elles-mêmes se livrèrent à l'espoir, assez commun aux vieilles filles, de trouver enfin quelque honnête homme âgé, qui partagerait avec elles le fardeau de la vie. Ce sont à la vérité ruines contre ruines ; mais elles s'étayent mutuellement. Toutes, après quelques moments de réflexion, se rangèrent du parti de l'inca.

Pendant que toutes ces cervelles travaillaient, Corambé observait sa Zilia; et son petit air en -dessous, sa contenance embarrassée lui donnaient des soupçons. Il l'avait trouvée seule , dans son palais isolé, c'est fort bien , mais il y a tant d'articles, de divisions, de subdix'isions au chapitre des accidents ! et au Mexique comme à Paris, il n'est pas d'amant qui ne soit bien aise de sax-oir à quoi s'en tenir. — Zilia, ma Zilia, m'es-tu demeurée fidèle? — Cher Corambé , je n'ai jamais aimé que toi. — Mais es-tu pure comme tu l'étais quand on t'arracha des bras de ta mère ? — Oh ! je le suis bien plus , mon ami. Un dieu léger, bizarre à la vérité m'a purgée de toutes mes souillures et m'a rendue digne de toi. — Oh ! le coquin de dieu ! 11 me le payera , j'en jure par mon amour et ma massue !

Zilia n'était pas fâchée de pouxoir attribuer son incartade à un pouvoir surnaturel, auquel elle ne croyait plus trop; mais quelle femme ne préfère une excuse admissible à un mensonge évident ? Celle qui est violée dans une place prise d'assaut, convient du fait, et se tait sur le plaisir qu'elle a eu , parce qu'on ne peut l'en convaincre.

Nous avons vu jusqu'ici triompher la bonne cause. Cependant l'inca n'était pas sans inquiétudes sur la manière dont les Taptapisles prendraient les réformes faites et à faire. Les pliilosophcs formaient à peu près la moitié de la peuplade ; ils avaient les deux fusils des prêtres, celui de Robert, et Corambé était à leur tête. La victoire ne pouvait être incertaine ; mais un souverain qui a un millier de sujets ne se soucie pas d'en sacrifier la moitié.

Lorsque le soleil reparut , que les Indiens sortirent de leurs cabines, que les vieilles femmes les suivirent en trottillant pour aller attendre hors de l'enceinte sacrée le Pupu qu'ils accompagnaient aa temple, quels furent l'étonnenient, la stupéfaction des uns et des autres en trouvant l'inca et ses combattants sur l'eiuplacemenl même où s'élevaient la veille ces édifices somptueux dont il ne restait plus

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de vestiges! I.fs hommes ilem.tndaient en fronçant le sourcil, comn.ent ces nioimmeuls étaient disparus. Les vieilles criaillaient, appelaient les liomuies saints qui attiraient sur la contrée les bénédictions du ciel. I.e pliilosophe parla imiiromplu, parce que l'inca n'était pas préparé.

Son discours , tri;s-beau , très-sage , plein de développements profonds, ne persuada personne :

L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le meDsonge.

Les Indiens s'éloignèrent en grondant , et les femmes s'écrièrent que tant de s;icrilégis ne resteraient jias impunis. Elles priaient charitablement Alinii de frapper les coupables de sa foudre, et surtout d'épargiuT les croyants. Le primo milii , qu'on n'entend pas partout, est partout en usage, L'inca, qui n'était pas orateur, répondait aux

De roseraie avait proposé sa main à la jeune personne; ils furent unis, et ils furent heureux.

vociférations par des faits. Il rangeait les prêtresses en ligne ; il montrait ces enfants, qu'on n'avait pas remarqués encore, ces petits ventres rondelets, qui ne s'étaient jias enflés seuls. La présence des enfants ne parut pas une preuve suftisante , ils pouvaient en efl'et être tombés du ciel ; mais tous ces ventres arrondis, sur lesquels les matrones passaient alternativement leur main ridée, prouvaient évidemment un commerce terrestre, illicite, scandaleux. Cependant, disaient les vieilles, l'abus de la religion n'est pas la religion elle-même, et pouvait-on douter de la divinité de Mimi , constatée par tant de miracles? L'inca était à toutes, parlait à toutes. 11 leur montrait l'habit rouge de Hobert , son sabre et sa giberne. On répondait que ces pièces n'étaient pas convaincantes, et que probablement c'était la dépouille de quelque Espagnol.

— Espagnol ou autre , crièrent trente femmes à la fois, il est constant que Mimi n'est qu'un homme.

— Je l'ai cru dieu un moment , dit Aliba en baissant les yeux ; il en avait la beauté et la force. H m'a prouvé trop tôt, hélas! qu'il n'est qu'un homme, et un homme ordinaire.

— Il ne m'a donné aucune preuve de sa puissance, dit la petite aux croquignolcs. Il a sauté, gambadé avec moi; il m'a claqué les fesses toute une nuit. Est-ce à ces tours de polisson que vous reconnaissez un dieu ?

— Il m'a trompée, délaissée, méprisée, dit la tendre Zilia. Un dieu inconstant n'est-il pas au-dessous du dernier des hommes?

— Oui, ce dieu-là est le dernier des hommes, dirent cinq ou six Indiennes fort jolies, il nous a chiffonnées, tourmentées, fatiguées, et pourquoi ; nous avons été trop heureuses de retrouver nos maris.

Tant de témoignages réunis devaient avoir de la force; même sur les vieilles femmes, qui n'ont perdu ni la mémoire ni la volonté. Les

lumières commençaient à faire des progrès, et il était temps. Les Indiens paraissaient dans le lointain , l'arc au poing, le carquois au dos, et déjà quelques-uns ajustaient la flèche homicide. Mais comme les fenunes mènent les maris partout, celles-ci coururent au-devant des leurs, romiiirent leurs rangs, parlèrent, racontèrent, ajoutèrent, selon l'usage; et lorsque les deux partis furent en présence, les Taptapistes étaient disposés au moins à écouter ce qu'on voudrait leur dire.

— Venei, venez, leur dit Coramhé impatient du dénoùment, avide de vengeance ; venez à ce puits si étonnant par ses prodiges , vousmêmes allez les opérer. Si ce ton ferme ne persuada pas entièrement, il détermina les Indiens à voir de leurs propres yeux. On suit Coramhé, on monte au temple ; la main du chef des incrédules est fixée sur la manivelle; il tourne, et le miracle s'opère; mais comment s'est-il opéré ?

— Oescendez avec moi , leur dit le philosophe , et il ne vous restera plus aucun doute. Il leur montre les rouages, il leur en explique le mécanisme. Entraîné par son enthousiasme, eu gesticulant, en trépignant, il tombe sur le nez. Il se relève en jurant, ce qui n'est pas trop philosophique ; il regarde , il cherche ce qui a roulé sous ses pieds, et les spectateurs reconnaissent Jean-Bart. — Le voilà, s'écrie-t-il , le voilà ce dieu que vous avez cru s'être animé devant vous ! West-il pas évident que celui que vous avez vu sur ce piédestal , devant qui vous avez tremblé, à qui vous avez consacré les produits de votre chasse, de votre pêche , qui vous a ravi vos femmes et vos filles , n'est-il pas évident!, dis-je, que c'est un Européen fripon comme vos prêtres et endoctriné par eux ?

Les yeux étaient dessillés , et les hommes sont faits pour les extrêmes. Les Indiens passèrent de la plus stupide crédulité à tous les excès de la fureur. — Où est cet Européen ? criait l'un. Qu'il exiiie ses crimes par une mort lente et cruelle! disait l'autre. Ceux-ci montaient sur le temple et en arrachaient la couverture ; ceux-là brisaient la manivelle et les rouages du puits. Ils insultaient, ils foulaient aux pieds l'image de bois qu'ils ne craignaient plus ; tous remerciaient le philosophe qui les avait éclairés.

Ce gros homme a acquis une fortune immense, et il n'était pas sans inquiétude sur les moyens dont il s'est servi pour.la gagner. Son directeur lui a conseillé de déshériter ses enfants et de tester en faveur de l'Eglise.

Robert venait de se réveiller, très-content de lui, et il suivait tranquillement le sentier qui menait au temple. Il aperçut de loin ceux qui travaillaient avec tant d'ardeur à le démolir. — Oh ! oh ! dit-il , le Pupu fait réparer ce toit! aurait-il envie de manquer à sa parole, ou a-t^il oublié que je dois aujourd'hui cesser d'être dieu ? Qu'il s'arrange comme il voudra. Je vais me faire adorer pour la dernière fois, et me livrer tout entier ensuite à la pratique des vertus.

Il entre dans le temple portant à droite et à gauche des regards pleins d'aménité, qu'il adressait de préférence aux petites femmes qu'U croyait contentes de lui. A droite et à gauche encore il fendait

'>aris. Typ. Henri Pion, rue Garancière, 8.

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l'air lie ses ili'iu (1oIj;Is, et il inarcliait vers le tri'mc oriliiiairc ili' sa gloire... l ne hiiie générale i.roloiij;ée lui lit le\er la tète. Il re|;anlail son lion peuple d'uu air cpii voulait dire : Alais je crois, canaille, ipuvous sortez des liornes du respect ! Oorainlié le prit par une oreille, cl lui dit : — Plus de banilioclies, 'l'aplap, plu>. de bénédictions : noiis sommes revenus de tout cela. \ oil.'i la petite priiucNse (|ue tu asdivinisée; et ce (pii est fait est fait, il n'y a pas moyen de revenir làdessus. ,1e l'épouse, parce que je l'aime; mais tu sens liien, Mimi, que tu n'aur.is pas joué au dieu impunément. Nous allons voir comment tu descendras de ta majesté à l.i ccuulilion de l'Iiomme soutirant. — Ifravo, luavo ! répondit en clireur la peuplade indienne. C'est la partie peccanif qu'il faut relr.mclier d'abord , et aprè's on verra... Hoberl ne savait plus où il en était.

— Nous avez parbleu raison, reprit Corambé. Il sera brûlé vif, ce que vous avez dit , pendu au bout de son nez. (Juand il sera cuit, nous mettrons son corps en quartiers, et il sera manyé et digéré, car pourquoi ne manderait- on

Jtas, ne digérerait -on pas Himi-Taptap comme un autre? Allons, viensà tonautel, coquin ! et qu'on m'apporte le couteau des sacrifices. — Mais, monsieur Corambé, je ne suis pas coupable d'intention, c'est le Pupu... — Je me moque de l'intention , moi ; le mal est fait : /.ilia n'est plus qu'une veuve, .le ne dis pas qu'ilii'y ait des veuves fort aimables; mais chacun a son goût, et je préfère les vierges. — Monsieur Corambé, j'étais revenu à la vertu, et je vous jure... — La vertu , mon drôle ! toi et les tiens en parlent sans cesse; ceux qu'ils anathématisent la pratiquent... quelquefois cependant : il faut être juste même avec ses ennemis. Vile , qu'on m'apporte le couteau sacré!

— Corambé, dit le philosophe, je vous ai rendu un service signalé, et le priv que j'en demande est bien modéré ; ne descendez pas au niveau de ces fripons-là, ne versez plus de sang. Méprisez ce dieu , si alticr hier, si rampant aujourd'hui ; montrez-vous grand, magnanime, et envoyez-le porter ailleurs son hypocrisie, ses mystères, ses grands mots pestilentiels.

— Philosophe , philosophez, reprit rinca,etnevous mêlez point d'affaires d'Etat.

Je ne veux pas que Mimi propage ses poisons ; je veus les étouffer avec lui. Corambé consent à épouser ma fille ,

malgré l'accident qui lui est arrivé; je vais bénir le mariage, puisque je me suis fait pontife, et le supplice de Taptap sera le principal ornement de la fête. Voilà le couteau, mon gendre; opérez, et dépêchez-vous !

Point de quartier à espérer de ces gens-là , pensait Robert accablé de douleur. Il faut mourir et me voir trancher avant... O vertu ! que j'ai adoptée trop tard, soutiens-moi , si tu es bonne à tout, comme l'assure Ritllard !

On l'attachait à l'un des piliers du temple ; on rassemblait autour de lui les bourrées dont le Pupu avait composé son enfer. Corambé , l'œil étincelant, les muscles tendus, faisait brandir le couteau sacré... — Voilà les Espagnols! s'écrie un Indien. Ils sont en force, gagnons les bois; il n'y a pas un moment à perdre. La foule se précipite, se disperse, Corambé et ses braves, pour surprendre, immoler quelques ennemis, les autres pour se soustraire au danger.

— Il faut avouer que je reviens de loin , dit Robert. Sciior , criait-il à tue-tête, Seùor, ici, à moi ! tirez-moi des mains de ces enragés, dussicz-voiis me fusiller. Que je meure au moins tout entier!

C'était le vaisseau de guerre te Saint-Jdcques-ile-Compostelle , qui était entré dans la baie pour faire de l'eau , et qui , de peur de quelque surprise de la part des Indios bravos, avait mis cinquante hommes à terre pour soutenir les travailleurs. Don Antonio Fernandez Caprara

Lorsque l'orfèvre eut pesé et prononcé, Robert luî dit : — Confiance aveugle est duperie, et la vertu n'exige pas qu'on soit dupe...

delta Mfdina detia Santa Crux dflta .\fuscada . qui les comiii.indait, s'iivançait lentement , précédé de sept ou huit éelaireurs (pii n'allaient pas plus vile (|ue lui. Ils entendirent les cris de Robert, et don Antonio , qui parlait français cl (pii avait beaucoup de pénétration , dit : — Messieurs, c'est un allié qui fait aùjnat dr itéiresxe; volons à son secours. I. 'avant-garde se replia, et le corp» enliir iiiareha au |ias ordinaire vers l'eiidroil d'où parlaiint les cris.

Don Antonio ne fut pas Irès-élonné de trouver un beau jeune luimme tout nu d.ins cette position critiipie , il connaissait les Indiens; mais il ne comprenait pas coiunuut ce beau jeune homme , chargé d'un diailèuie d'or, de bracelets d dr , de chaînes, de plaques d'or, allait être brûlé sous ce précieux attirail. Il ne s'agissait que de me faire cuire, disait Robert. Nous causerons ailleurs; cle grâce, tirez-moi de Ij I Don Antonio répliquait par une question nouvelle, et Robert par une seconde, une troisième supplication. I.e lieutenant, persuadé ipie la peur lui avait brouillé la cervelle, fit signe à ses gens de le détacher. Ceux-ci obéirent gravemenl.et Robert, <pii voyait toujours le terribles couteau, trépignait, se désespérait, se donnait au diable.

Il fallut cependant qu'il indiqu'it où on trouverait ilfc l'eau, qu'il accompagnât le détachement c|ui emplissait une futaille par heure, <'t qui souvent s'arrêtait, |)arce que le travail est insup|>orlable à un noble espagnol , et <iue ces soldats étaient tous gentilshommes... à ce qu'ils disaient.

On retourna enfin aa canot, et Robert, au centre de la troupe, bien gardé , bien en sûreté, n'avançait cependant pas d'une toise sans regarder derrière lui. Il aperçut en fin cette baie, au mi lieu de laquelle le Saint-Jaajues était à l'ancre. Il écarte les Espagnols à droite et à gauche, il prend sa course, il se jette à l'eau, il est sur le gaillard, et ses alliés sont encore à cent pas du rivage.

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