XXVII. — Son retour en France
Le capitaine lui demanda qui il était, ce qu'il voulait.
Oh! alors Robert parla tant qu'on voulut. Pendant qu'il racontait ses faits et gestes, les gens de l'équipage regardaient, convoitaient, touchaient du doigt ses plaques d'or. 11 esta di\-hiiit carats, disait l'un ; à vingt-deux, disait l'autre ; à vingt-quatre, ajoutait un troisième.
Lorsque Robert eut][cessé de parler, que le capitaine eut achevé sa partie d'échecs, qu'il eut remis l'échiquier à son valet, qu'il eut toussé, qu'il se fut essuyé la bouche, il dit : — Ce que vous me contez là est fort extraordinaire. N'importe, vous êtes sujet du roi de France, vous avez droit à ma protection, et je vous protège. Cet or est à vous; il fournira à vos premiers besoins lorsque vous serez rendu en France, et vous y passerez facilement de la Havane, où je vais vous conduire. Francisco, donnez-lui du linge , un de mes habits, et conduisez-le à la cuisine de l'état-major !
Après ces paroles, il tourna le dos h Robert. Le lieutenant et son détachement se rembarquèrent ; on leva l'ancre et on partit.
— .l'éprouve déjà, disait mon aventurier pendant que Francisco faisait sa toilette, j'éprouve déjà les avantages de la vertu. C'est mon retour à son culte qui a intéressé en ma faveur le capitaine, quoiqu'il n en ait rien dit , parce que probablement la vertu est si commune eu Espagne, que ce n'y est plus la peine d'en parler.
Le valet de chambre Francisco, en détachant les liens d'or de Robert, glissait de temps en temps une pièce de coté. — Frère, lui dit le jeune homme en les reprenant dans sa poclie , la vertu veut qu'on donne ; elle défend de voler, l'.lle ne veut pas qu'on donne sans discernement ; je ne donnerai donc rien à un voleur. Cependant, en haisiiant le vice , il faut être Indulgent pour le coupable ; ainsi je ne dirai rien
co
L'HOMME A PROJETS
nu cipiliilnc de vos tours d'escamot.n(;c , et je vous fais grâce de* la cale sèche.
Fniiicisco ré\ioiKlil, en faisanl uiuiiitos rivc^rciiccs , «iiie monsieur se lroiii|';iil sursoit inleution; qu'il lall.iil bien niellro d'abord ces joyaux (|uel(jiic part, et il apporta à monsieur une petite casselle fermant à clef, dont il le pria de diposer. — l'oint de vertu sans^trudciiee , lui dit Robert. Epargner à 1 boninie l'occasion de faillir, c'est presque le rendre bon : mon or ne sortira plus de mes poches , s'il vous plaît, l'raneiàco fil encore une profonde révérence, et conduisit Robert à l'office.
rendant que notre béios comparait Voila podriila aux raffoAts des soeurs cuisinières, et de vieux malajja au vin de jialmicr, le Saint- Jaequff voguait ii pleines voiles. Je vous élèverais bien ici une tem- \tilf ornée de tous ses accessoires. J'amènerais, si je le voulais, un combat terrible. avec le lioyul-Htvriies . ou Ici autre vaisseau anj;l-iis; mais pourquoi répéter ce que disent tous les jours ceux qui n'ont rien de mieux ii ilire ? Nous saurez siuiiilinieut que Robert, toujours vertueux, toujours bien traité, entra dans le i>ort de la Havane sans que le capitaine, le lieutenant, ni ks autres, lui eussent adressé trente nioU. Pour se déilomm.iger des privations que lui imposait la gravité espagnole, il iiarlait seul , parce qu'il faut qu'un Français parle.
Le premier .soin de Robert en arrivant au port fut d'appeler le valet de ehaïubre. — Frère , lui dit-il , toute i)eine vaut salaire. Le retenir est injuste, cl l'injustice est en opposition avec la vertu. Vous avei eu soin de moi pendant la traversée ; acceptez cette chaîne d'or, el défaites-vous de la mauvaise habitude de vous payer par vos mains. Il courut ensuite clie» le premier orfèvre et lui dit : — Je ne sais pas ce que viiul cet or ; mais vous allez me l'apprendre : vous n'abuserez pas de mon ignorance. Lorsque l'oifévre eut pesé et prononcé, Robert reprit : — Confiance aveugle est duperie, el la vertu n'ordonne pas qu'on soit dupe; je vais savoir chez voire voisin h quel titre est votre probilé.
— \ ous êtes plus honnête homme d'un quart que le voisin , dit Robert en rentrant ; terminons. — Nanti de mille bonnes pisloles, il retourna au vaisseau, adressa à son capitaine un coin|iliment fort bien tourné, qu'il termina en exliibant ses espèces el en priant l'oflieier de prendre ce qu il lui devait pour son passage. — Apprenez, faquin , lui dit l'oflieier, que lorsque le roi mon mailre oblige, il le fait gratuitement. — La vertu , sans doute , veut qu'on s'eiitr'aide , cl il est beau de pouvoir obliger gratuitement ; mais la vertu défend de dire des injures , et je vous proteste d'ailleurs que je ne suis ]ias un faquin. L'oflieier, qui ne se souciait pas de quitter une partie oii il allait f.iire échec et mat, fit signe .i Francisco de mettre Robert à la porte, ce qui fut exécuté aussitôt ; mais avec beaucoup de douceur , en reconnaissance de certaine chaîne d'or que vous n'avez pas encore oubliée. Eh bien , pensait Robert en sortant , sans mon acte de justice enver» ce valet, je ne me serais lire de là qu'avec quelques taloches que j'aurais gardées, bien que je sois très-brave, parce qu'un homme seul ne peut tenir tète i» tout un équipage. Oh! la vertu!... la vertu!... c'est une bien belle chose que la vertu.
Robert chercha un tailleur, une lingère , un perruquier. Quoiqu'on soit bien moins expéditif à la Havane qu'.i Paris, il n'en fut pas moins en vingt-quatre heures l'homme le mieux mis et le mieux tourné de la ville. La vertu , pensait-il , n'ordonne pas de mépriser ses avantages naturels; elle défend seulement d'en tirer vanité.
Les femmes de tous les pays se ressemblent par un point , l'amour du plaisir. Un lorgnait Robert. Des regards pleins de feu brillaient à travers ces grilles qui tombent toujours devant l'amant audacieux. Robert regardait il la dérobée ces belles qui semblaient aller au-devant d'un vainqueur. Il était vertueux , mais il était homme. Il redoutait la tentation, et il éprouvait le besoin d'y succomber. — Tu l'emporteras, lille du ciel ! s'écria-t-il. Et il courut sur le port.
11 trouve un capitaine de Rordtaux qui avait chargé du café et des cuirs de bœuf, et qui devait au premier jour faire voile pour la France. Le capitaine aimait l'argent , Robert en avait; ils furent bientôt d'accord. Le Français est facile et confiant; ils furent bientôt amis. Le voyage fut gai, parce que la vertu n'est pas misanthropie, et que la . vertu de Robert amusait le capitaine. On était à l.i vérité exposé à certains désiigrénunls de la part des Anglais , qui nous avaient axissi déclaré la guerre après avoir ruiné notre commerce, ce qui n'est n'est pas très-loyal ; mais messieurs les Anglais sont comme cela. (Juclqiie jour on changera leurs habitudes, cl ce jour-là n'est pas trèséloigné.
Cependant , quand nos voyageurs pensaient qu'ils pouvaient être pris, ils ne riaient plus; mais, comme il n'est pas dans le caractère français de s'affecter longtemps d'une même chose, que d'ailleurs il n'était pas dans les nouveaux principes de Robert de faire d'un peu d'or un objel essentiel, on revenait bientôt à la gaieté el on se disait:
La route est large; il n'y a pas dans l'Océan autant de vaisseaux
anglais que de turbots ; nous passerons. En effet ils passèrent, et ils arrixèreut heureusement .a Rordeaux.
Hoberl y passa quelques jours. La maison du capitaine fut la sienne. Il y trouva une .lociéte aimable , au sein de laqm Ile il oublia les fatigues de la mer. Il se laissait aller au charme de la conversation , parce que la vertu permet un usage modéré de tous nos organes, et que le
plus étonnant, le plus beau peut-être est celui Ji l'aide duquel nous nous communiquons nos pensées. Après une semaine de repos , après avoir vu ce que cette ville , célèbre par son commerce , ofl're de remarquable , Robert se disposa ii partir pour Paris. Il voulait retrouver Rifllard. Il se faisait une fêle de le surprendre par son retour inattendu, par son changement inespéré.
H avait pris un domestique , non pour le vain plaisir d'être servi , mais pour donner des moyens d'existence à un être que l'indigence pouvait avilir, (pi'elle pouvait même conduire au crime. Comment résister il des motifs aussi vertueux ?
Or, comme la vertu veut que chacun remplisse les devoirs qu'il s'est imposés, il exigeait beaucoup de son domestique, et il s'en donnait encore d'excellentes raisons : occuper un homme exactement , sans relâche , c'est lui ôter les occasions de penser :i mal , et par conséquent de faire des sottises. Pour lui, il dormait eommodéineiit dans sa chaise de poste |)endant que lafraiice courait ii bidet , parce que la distinction des rangs n'est pas une chimère, el (pie la subordination de degré en degré est la chaîne qui lie le grand ordre social.
F"n arrivant à Paris, en descendant de voiture , il demanda l'adresse de Rifllard au maître (le l'hôtel, qui lui présentait la main. Le maître, très-poli , comme tous ces messieurs, obligeant, empressé même , répondit avec beaucoup d'aménité que dans une ville telle que Paris il est impossible de connaître tout le monde, mais qu'il prendrait des informations , et il conduisait son nouvel hôte , oubliant et sa promesse et jusqu'au nom de Rilïlard. — Mais , disait Robert en montant l'escalier, il est étonnant que mon ami ne soit pas généralement connu. — Voyez, monsieur, cet appartement. — Trop somptueux. C'est un homme d'environ vingt-sept ans. — Préférez-vous ce second étage? — Simple el comniode : c'est cela... D'une figure heureuse. — Deux louis par mois. — Bien... Intelligent, laborieux... — Plus, douze francs pour un cabinet de domestique. — Bon... Il était attaché à notre secrétaire d'ambassade à Londres. — lable d'hôte a trois livres par repas. — J'y mangerai... (?est lui seul qui menait les bureaux de M. de Chedeville... — El qui peut-être a fait le manifeste qui vient de paraître contre l'Angleterre. — Il en est très-capable. — Premier commis aux affaires étrangères? — Oh! il doit être parvenu à une grande place. — Et qui se nomme M. de l'Oseraie. — Rifllard, monsieur, Rifllard. Voilà vingt fois que j'ai prononcé son nom. — Je X'ous demande pardon , monsieur. Voyez M. de l'Oseraie; il vous donnera certainement des nouvelles de M. Rifllard.
Pendant que I.afrance installait son maître, qu'il garnissait armoire et commode en vidant malles et valise, Robert courait dans un fiacre au ministère des afi'aires étrangères. Il entre, il demande à voir M. de l Oseraie. Il est arrêté à chaque pas par des garçons de bureau qui trouvent chacun deux ou trois raisons pour lui refuser l'entrée du cabinet. Le dernier l'invite à s'asseoir et à attendre que Monsieur soit visible. Il est bien étonnant , pensait Robert, qu'il soit si diflicile d'aborder un homme dont la vie entière est consacrée aux affaires publiques. Si j'avais un avis important à lui donner, que je me rebutasse, que je m'en allasse... Ce n'est pas mon ami Rifllard qui ferait attendre ainsi. Je crains bien que ce M. de l'Oseraie n'ait aucune des vertus de son état. A la fin de ce monologue, la porte s'ouvre et le garçon dit d un ton imposant : Monsieur peut entrer. Robert avance avec cette défiance, celte incertitude que produisent toujours la morgue el la froideur... Quelle est sa surprise! c'est Rifllard qu'il voit, qui le reconnaît , qui oublie les sujets de mécontentement qu'il lui avait donnés à Londres, qui lui ouvre ses bras, qui le presse sur sou cœur.
Après les premiers épanchements, vinrent cent questions qu'on se faisait à la fois et (pli restaient sans réponse. A ces mouvements tumultueux succéda le calme qui permet de recueillir et de classer ses idées. — Je cherchais , dit Robert, un M. de l'Oseraie qui devait me donner de tes nouvelles, un impertinent , un faquin , qui m'a fait attendre cinq grands quarts d'heure, et qui a fini par ne pas se montrer. — Mon ami, le public, toujours mécontent, toujours injuste, ne se borne pas à nous reprocher les fautes que nous faisons nécessairement, parce que nous sommes hommes; il nous charge encore de torts que nous n'avons pas. Si nous recevions à la minute les hommes à projets, les solliciteurs inconsidérés ou ridicules, les plainies auxquelles il est impossible de faire droit , nous n'aurions pas une heure ])ar jour à donner aux affaires. Ce M. de l'Oseraie, cet impertinent , ce faquin, c'est moi. — Ah ! mon ami , que de pardons! — Ne parlons plus de cela , Robert ; le changement de nom a causé ton erreur. Tu n'aurais pas accusé Rifllard de hauteur ou d'insouciance. — El Rifllard a pu quitter son nom, un nom ennobli par les vertus de quatre générations ! — C est que Rifllard sent l'influence de l'usage el la nécessité de s'y soumettre. Tu ne sais donc pas qu'il n'est plus permis de porter le nom de ses pères? Cette absurdité a passé des grands jusqu'aux dernières classes de la bourgeoisie. Sans cesse au milieu de gens en place, j'ai été forcé de suivre lé torrent. J'ai acheté un marais qui produit de l'osier, d'oii j'ai pris le nom de M. de l'Oseraie. — Au fond , je ne vois rien là d'absolument contraire à la vertu. Je coiii;ois niènie que l'homme vertueux peut se ployer aux travers de son siècle. — La vertu, la vertu! .'Vprès tant do projets vains et insensés, aurais-tu formé celui... — D'être vertueux? Précisément , et je fais mieux, je l'exécute. Ah ! mon ami , voilà le premier moment de ^tisfaction
L'HOMME A PROJETS
SI
que lu me (Iniiiu's , ot je ni' puis t'r*|iriiiicr... — lu ne r.itli'mliiis pas ;i ce cluinijciiKiit , u'csl-il p.is vrii ? Sl.iis, (ni.iiul ou a l'U' ilji'ii , ([(l'on ;i l'ail l'ohitcr sa toiitc-piiis-iaiice par Jes mi racles, ot qiroii est iciulii uti néant tic riuinianitt' , il no reslv , pour se cuiuluirv uu milieu dis U'nilires, que le llaïubeaude la vertu.
lei M. (le l'Oseraie ouvre de grands yeux, une bouche qui n't'tait pas petite, et laisse tomber ses bras il ses coti's. Hieutôt, par un mouvement subit et rajiide , il sonne îi briser tous les mouvements... — Gaspard, Ituisson , Laporte, entrez et restoï avec moi ! — Comment donc ! que veui-tti faire? — AIi ! mon pauvre ami , il n'y a plus de ressourees. — Je n'ai plus de ressources ! — lliMas ! non , mou clier Hobert... Empêcliez-lc donc de m'approcher! — Je n'ai plus de ressources! je rapporte neuf cents pistolcs qui décoraient ma personne qu.iiul mon peuple , prosterné à mes piids, cbaiitail : J'ai du lum labac dans ma tabiitière : Ah ! le bel oiseau, maman ! — lîuissou, aile/, faire signer cet ordre au ministre, et faites-moi venir un evempi de police. Infortuné ! — Du exempt de police ! tu \eu\ me priver de ma liberté ? — Au moins lu ne perdras qu'elle. Un loi;ement commode , une nourriture abondante, un traitement suivi, mon active surveillance , t'en dédonimaijeront , s'il est possible. — Ab ! je vois ce que c'est : tu me crois fou. — Plût à Dieu que je pusse en douter !
Robert éclate de rire, et ses éclats soutenus confu ment UiQlard d.ius sa première opinion. Robert avance, RilHard recule. Le premier veut parler, le rire l'eniiiéchc d'articuler. Il essaie de suppléer la parole par ses gestes. Détestable mime , quoiqu'il ait vu Taconnet à la foire, il effraie M. de l'Oseraie au point de le faire fuir dans un arrière-cabinet. Il \cut le suivre, Gaspard cl Laporte le saisissent. 11 s'agite entre leurs bras, il leur fait faire la culbute. Il tombe avec eux, il enfile l'arrière-cabinet , puis un couloir, puis une anticliambre, un salon; il eirtre enfin dans une pièce oii il voit Rilllard debout ;t côté d'un monsieur enfoncé dans un grand fauteuil , affublé d'une volumineuse perruque, enveloppé dans une ample robe de chambre de brocart d'or. Il court à son ami les bras étendus... — Il est furieux ! s'écrie Rilllard en se sauvant. Le monsieur à la grande perruque veut se sauver aussi , ses jambes s'embarrassent dans sa robe de chambre ; il trébuelio , il roule sur le parquet. — Il a renversé le ministre ! s'écrient Gaspard et Laporte , qui couraient sur les pas de Robert. Ils le saisis.sent de nouveau. Robert, furieux, pince, ëgratigne , mord. Le ministre profite du moment, et s'enferme à double tour dans sa chambre à coucher. Sept ou huit domestiques viennent prêter main-forte aux deux garçons de bureau, et lient Robert par les quatre membres avec des mouchoirs, des jarretières , avec tout ce qui se présente à eux. Robert, arrangé en momie , n'a plus que l'usage de la langue. Il crie à tuc-tèle qu il n'est pas fou , qu'il prétend s expliquer, et plus il crie, plus il persuade que sa tète est totalement dérangée.
Lu exempt parait ; il est suivi d'une douzaine djiommcs qui enlèvent Robert , et qui le descendent dans la cour. La portière d'un fiacre s'ouvre ; on le couche sur les deux banquettes, et ses reins sont supportés par le dos d'un agent subalterne soutenu lui-même sur ses genoux et ses uiaius. Du haut d'un balcon , M. de l'Oseraie répète trois ou quatre fois l'ordre de le traiter avec la plus grande douceur. L'exempt ordonne de toucher à Cbarentonl On part.