‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 288 sur 379 · XXVIII. — Robert passe de Cbarentoa dans le grand monde · texte numérisé non relu

XXVIII. — Robert passe de Cbarentoa dans le grand monde

Il est bien extraordinaire , pensait Robert , que la vertu mène à Chareuton ! car enfin c'est pour avoir prononcé son nom que j'ensuis venu naturellement à parler de ma diviuité. .\u reste, la vertu \cut qu'on se résigne, et je me soumets, puisque je ne peux faire autrement ; mais, si la vertu réside dans l'accomplissement de ses devoirs envers les autres et envers soi, je me dois à moi d'abréger ma captivité, et quoi de plus facile? Je n'ai pour cela qu'à prouver que j'ai toute ma raison en ni'cxprimant avec modération, en metUint dans mes discours une suite, une liaison qui dissiperont jusqu'au moindre doute.

En effet Robert, transporté de son fiacre au parloir, demanda au supérieur de la maison un entretien public. Il exposa avec la plus grande clarté les causes qui avaient amené le quiproquo dont il était victime, et le bon frère conclut de son discours qu'il avait des moments lucides; mais, comme l'exempt l'avait prévenu qui d'autres moments il était dieu, il faisait des miracles, qu'il avait aussi des accès de fureur, ou l'attacha par les quatre membres aux colonnes d'un lit, placé dans la plus propre des chambres vacantes. Il oublia la modération dont il ne devait pas s'écarter; il cria , il tempêta, et on procéda aussitôt à lui administrer une douche. — C'est ma faute, disait liobert en la recevant. Si j'avais eu assez de vertu pour suivre le plan que je m'étais tracé, je ne serais pas tourmenté en ce moment. Conduisons-nous de manière à n'être plus exposé à de semblables immersions, auxquelles ma tête ne résisterait pas. Et Robert marqua une douceur archangélique jusqu'à la fin de l'opération , qu'on eut soin de prolonger pour la rendre plus salutaire.

— Bien, fort bien, disait le frère supérieur , la douche produit un effet sensible. Dix à douze encore , et on pourra, je l'espère , rendre ce jeune homme à lu société.

Aces inots, Rubeii fiéiuit ; il prolesla à demi-voiv ipiil n'était pas fou, et il déclara ipi'il a||,,it eu (Iniiiier une preuve iiiiuvelle. H demanda du papier et une plume. D'après les ordre» de >L de l'Oseraie, dont on considér.iit l<s venus réelles, bien qu il n'eu [wrlàt jamais, ou n'eut garde de lui rien refuser. On mit neulemeiit près de lui quatre frères de la C.harité des plus robustes de la maison.

Robert écrivit. 11 comiuenea sa narration de l'époque oii M. de Chedeulle l'avait envoyé au siège de Carthagme, et il devait finir k celle de sa dernière entrevue avec Rilllard. l'Iein de siui sujet . il écrivait avec facilité et même avccgràce. — (Juel dommage, disait uii frère, (pii lisait par-dessus son épaule , quel doiiiiuar;e que cet homme ait la tète dérangée ! — Mais, je vous jure, mou frère, qu'elle ne I est (ms du tout; (pie wénie je n'écris point par un sentiment d'aiiiour-propre dépliée , mais pour que M. de l'Oseraie suive bans interruption les événements qui m'ont amené malgré moi à être dieu. — Voilà l'accès qui va le reprendre. — Eh ! quelle fureur avez-vous de croire tout le monde, exce|ité moi? Il faut que vous soyez bien imbécile pour prétendre jinjer mieux que moi de mon état. — La tète se monte, les yeux s'allument , les dents se serrent. — Le dijble vous possède , je crois; mais je vous préviens que la vertu a ses bornes , et, par la ventrebleii, je vais vous faire voir.'.. On ne lui laisse pas le temps de finir; on se jette sur lui, on le rattache sur son lit, et on porte ce qu'il vient d'écrire au frère supérieur comme un monument des extrêmes qui se réunissent dans une même tète. Que de gens à Charenton si on y mettait tous ceux qui ne sont pas un moment d'accord avec eiu-mêuies !

— Est-il concevable, disait Robert, qu'on soit sincèrement vertueux sans pouvoir conserver au milieu des souffrances cette impassibilité qui sied si bien à la vertu? Mon malheureux caractère l'emporte sur mes raisonnements, sur mon propre intérêt. Je le refondrai , je refondrai tout mon être. Le temps viendra oii les privations , la douleur, n'altéreront pas un instant le calme de mon àmc. Alors je serai l'exemple du monde, l'objet des hommages publics; mon nom sera dans toutes les bouches , mon image dans tous les caurs. C'est ainsi que je retrouverai les autels que j'ai perdus. Vanilas vanilalum !

Robert ne se doutait pas qu'on écoutait à la porte, et ce monologue n'ét:iit pas propre à donner une haute idée de sa raison. On le rendit mot à mot au frère supérieur, qui ordonna de préparer au maniaque un léger repas pour le moment et une douche pour le lendemain. Le médecin de la maison , qui n'avait rien à faire là, ne manqua point d'intervenir, et comme il avait pris ses grades pour quelque chose , qu'un docteur ne se soutient qu'en disant et qu'en faisant quelque choes, celui-ci décida qu'on joindrait aux douches la saignée et la fustigation , remèdes bénins qui finissent par rendre vraiment fous ceux qui ont de la disposition à le devenir.

De l'Oseraie , véritablement afiligé de l'état oii il croyait son ami , décidé à adoucir sou sort par tous les moyens qui seraient en son pouvoir; de l'Oseraie , après avoir expédié ses affaires du jour, monta dans sa voiture et se fit conduire à Charenton. Robert , décidé à tout souffrir pour la vertu, implora cependant l'assistance du dieu tutélaire qui s'offrait à lui. Il le conjura de lire ce qu'il avait écrit, et d'écouter, sans l'interrompre, ce qui manquait à son récit. De l'Oseraie trouva possible tout ce que lui raconta Robert; mais

Le vrai peut qnelquefois n'être pas vraisemblable,

et certains faits attribués à Mimi-Taptap pouvaient inspirer une juste défiance. 11 fut convenu cependant qu'on ne tourmenterait pas le malade, à moins qu'il ne tombât dans de nouveaux accès, et que préalablement on le laisserait libre dans une chambre très-sûre.

Robert n'avait pas douté que son ami ne lui rendit la liberté après l'avoir entendu. Malgré ses principes et ses résolutions, sa vertu était toujours irascible. Ces nouvelles mesures l'aigrirent au point qu'on se crut obligé de le calmer avec deux poignées de verges qu'on usa sur son postérieur. Ce traitement jeta Robert dans un état de stupeur qui n'échappa point à la sagacité du médecin. Le docteur prononça que la manie prenait un caractère méhincolique , et qu'elle allait probablement se fixer.

M. de lOscraie revint le jour suivant, à la même heure. Robert se plaignit des tourments de la veille avec le calme de la vertu : il avait éprouvé que l'humeur ne mène à rien dans cette maisou-là. AI. de l'Oseraie, satisfait de sa modération, lui fit répéter le récit de ses aventures, et fut étonné qu il ne changeât aucune circonstance. Son affection le portait à ramener à l'instant Robert à Paris... Mais si un nouvel accès le prenait dans le carrosse; qu'il égralignàt , qu'il mordit , qu il prit son homme à la gorge... ou ne se souciait pas plus alors d'être suffoqué en tète-à-tète qu'en public. De l'tJseraie se borna a défendre sérieusement la fustigation et les douches. 11 ordonna qu'on lui rendit compte jour par jour de ce qu'aurait fait et dit le maniaque prétendu. Rassuré enfin sur l'étal de Robert par des éprtuvi's multipliées, il lui demanda pardon, les larmes aux yeux , d'une erreur qui i avait eu des suites si douloureuses. La vertu est indulgente , et Robert n'avait rien de mieux a f.iire que d'oublier des maux passés. Il embrassa son ami, et ils («rtirent.

Vous sentez qu une cure de cette importance devait faire honneur à l'hôpital de Charenton, et qu'il était indispensable de lui donner de

SI

L'HOMME A PROJETS

la ])iililifiti'. Holiert trouva ilans la (jazelto de France un long article qui riMuhiil com|itc et de sa maladie , el des moyens curatifs , et de leurs |UOj;rès. Le lendemain, autre article du médecin, qui iirctcnd.iit i|ue la cure était due à la seule Instillation qui , en imprimant |>ar la terreur une forte secousse au cerveau, l'avait rétabli dans son état naturel. Troisième article du frère sujiérienr, qui s'élevait contre rusaj;e de la fustir;ation , qu'on ne doit employer (|ue comme moyen de discipline envers les maniaques furieux reconnus incurables , et qui altriliuait la cure à uiu' douche el au réffimc doux (juil avait |)rescrit3. Kiil'in, quatrième arlieli' de M. de l'tJseraic, (pii déclarait au public que son ami n'avait jamais été fou , et qu'il invitait le supérieur et le médecin à j;arder leurs dissertations scientiliques pour une meilleure occasion.

Le premier soin de Robert avait été de courir à son hôtel garni. Il ne tenait pas au\ biens périssables , oh ! il n'y tenait pas du tout; mais l'arijcut n'est pas sans quehpu' ulililé. (l'est une source de bienfaisance, et dans la distribution des bieiilails il est assez naturel de commencer par soi, parce qii il est évident que nous sommes notre plus proche prochain : ainsi raisonnait Robert.

Lafrancc.qui était aussi un raisonneur, ne voyant point rentrer son maître, avait dit : — ^ oilà deuv jours que monsieur ne parait pas. De deux choses l'une : ou il ne veut pas revenir, ou il ne le peut pas. S'il ne le veut pas, il est inutile que je l'atlende ; s'il ne le peut pas, je l'attendrais en vain. Il n'a point de parents, par conséquent pas d'héritiers, où est l'iiuonvénieiit que j'hérite?

D'après ce raisonnement, Lafrance jiroduisit au maître de l'hôtel un ordre écrit de Robert qui lui enjoignait de déménager et d'aller le trouver je ne sais où. L'hôte ne connaissait pas l'écriture du jeune homme; le mois lui avait été payé d'avance; il pouvait louer l'appartement le lendemain , le jour même ; on aime .1 doubler ses bénéliccs, et où chacun trouve son compte il n'y a jamais d'opposition.

Lorsque Robert se présenta, I hôte op]iosa son ordre à ses réclamations. Robert protesta qu'il n'avait pas écrit ce billet. L'hôte répondit que cela pouvait être; mais qu'il n'avait pas le don de deviner. l\obert s'emporta, l'hôte lui tourna le dos.

Robert alla porter plainte chez M. le lieutenant général de police; non qu'il tint beaucoup à ses pistoles, je vous l'ai déjà dit, mais parce qu'il ne voulait pas autoriser le vol parinie insouciance condamnable. Le lieutenant de police lui promit d'onloniu'r des recherches, et il en ordonna; mais sa juridiction ne s'étendait pas au delà de la banlieue, et Lafrance était sorti de Paris. Robert, ruiné sans ressource, prit le seul parti qui lui restait : il adressa de très-belles choses à la vertu, et se jeta dans les bras de Rilllard.

Cet honnête homme faisait le bien sans oslentation , sans éclat , et son amitié était indépendante des coups de la fortune. Il reçut Robert avec satisfaction , avec cordialité. Il lui représenta avec douceur que si la vertu ne doit" pas être souiironneuse, la raison ne permet pas de prendre à son service nn incoinni , et de lui donner aveuglement sa confiance. Il ajouta que les vertus stériles sont de fausses vertus; que tout en mots elles ne sont qu'cvagéralion et cachent un esprit de parti dont le vain masque n'impose pas longtemps au public; que la véritable vertu, silencieuse, tolérante et toujours active, se manifeste par des actions utiles à la société, et (pi'au sein d'un monde corroin|ui ettrom- ])eur, elle doit prendre la prudence pour base. Après cette courte mais utile leçon , il prit son ami par la main , et le présenta à madame de rOseraie.

Depuis sa tendre jeunesse, Rifflard avait eu du goût pour le mariage : c'est le vœu de la nature, qu'on ne trompe jamais impunément. La considération dont il jouissait <lepuis longtemps lui permettait de prétendre à un parti distingué ; mais il n'avait sérieusement pense à se fivcr que lorsqu'il put procurer à une femme une vie aisée et douce. il n'entrait pas dans son |)lan de sacrifier à la fortune et à la beauté. Il connaissait les dangers de l'excessive opulence , dont le moindre effet est de dessécher le c(eur. il avait éprouvé l'empire de la beauté : niaisil savait combien cet empire est peu durable, combien il importe de trouver quelque chose de plus dans 1 être avec (piion doit ]iassersa vie. Il avait clierché une (limoisellc estimable, bonne, aimante, et ces qualités se trouvent rarement réunies. Il les avait enfin rencontrées dans une jeune personne qui, par hasard, était jolie, et il s'en était félicité, l'.lle avait une dot , et un accroissement d'aisance ne lui avait point paru un motif raisonnable d'exclusion. Il avait proposé sa main : la jeune personne avait conçu de lui ro])inion qu'il avait d'elle : ils furent unis, el ils étaient heureux.

Aladame de l'Oseraie recul l'ami de son époux avec ces grâces affables , cette affectueuse politesse qui inspirent d'abord la confiance, et qui mettenl l'infortune a son aise. La jeune dame apprit elles travers (le Robert et les revers qui en avaient été la suite nécessaire. Elle le plaignit , el Robert remarqua avec plaisir que sa triste situation ne changeait rien à sa figure ouverte, ni à l'aménité de ses manières; il crut même remarquer dans ses yeux la douce expression de la sensibilité. !)<• rCJseraie n'était pas tout à faitaussi Iraitable. Il ne laissait passer aucun événenicnl sans faire quelques réflexions , sans en tirer jiour l'avenir des conséquences, qui ne plaisaient pas trop à son ami, mais dont il ne pouvait se dissimuler la justesse. La raison , simple,

franche, s'exprimait par la bouche du mari. L'affabilité de l'épouse tempérait ce (pTclIc avait d'i.uslère.

Madamc'de l'Oseraie était femme, elle joignait donc ipielqiies faiblesses à hcaucnup de qualités brillan les ou sol ides. Sa iiremièreréllexion fut qu'on ne s'habillait pas à la Havane comme à Paris; qu'on avait du monde à dîner, el que si M. Robert paraissait ainsi vêtu , il aurait un air original qui ne tournerait ni à son avantage, ni à celui des maîtres de la maison. De l'Oseraie n'attachait lucune importance à un habit, plus long ou plus court , ])liis ample ou plus étroit ; mais il fut bien aise que sa femme l'engageât indirectement à faire une garde-rob(' à son ami. Sans doute il était le maître chez lui ; il l'était à la manière des honnêtes gens , qui ne se permetlent rien qui puisse déplaire à une femme raisonnable. 11 applaudit aux dispositions de la sienne; il lui laissa aux yeux de Robert le mérite de ce premier bienfait. Il partit a\ec lui, et le ramena habillé comme un homme du meilleur goût et du meilleur Ion.

(Compatissante au malheur , madame de l'Oseraie, soumise à l'empire de la mode, avait encore un iienchanl un peu marqué pour la médisance : que de maris voudraient n'avoir que cela à reprocher à leurs femmes!

Lorsque le sien et son ami rentrèrent, les convives commençaient à s'assembler. La confiance , les attentions, les soins d'une femme ont ipichpie chose de plus attray ml, de ])lus délicatque ceux d'un homme, quel qu'il soit, el lorsque cette femme est jolie, le choix ne peut être douteux. Robert , sans s'interroger sur les motifs de la préférence , sans peut-être se douter qu'il préférât, se trouva, sans s'en apercevoir, placé à côté de madame de l'Oseraie. (domine il faut dire quelque chose à son voisin , qu'on ne se dissimule pas qu'on a de l'esprit , et qu'on n'est pas fâchée d'en persuader les autres, madame de l'Oseraie faisait connaître à Robert ceux qui arrivaient successivement.

Ses portraits olïraicnt une bigarrure piquante. Toujours décente , elle indiquait seulement le trait malin, que Robert ne manquait jamais de saisir. Moi , qui n'ai pas dans l'esprit les grâces légères qui distinguent nos aimables Françaises, je mettrai ces originaux à nu : il vaut mieux être clair qu insignifiant.

Ce médecin pense qu'une gravité affectée , un air important et de grands mots ne sont pas la science. Il a l'air, le toji, ramabilité d'un liomme du monde, et point de pratiques, ]iarceque la multitude veut être trompée et que l'extérieur est tout pour elle : de là l'opulence des moines.

Celte dame conserve, à soixante ans, les prétentions de la jeunesse, les manières enfantines. Elle a épousé un jeune mousquetaire , sans fortune, et elle ne conçoit pas qu'il la néglige. 11 reviendra quand il aura besoin d'argent; il lui jurera qu'il l'adore; elle le croira, elle payera , et il ira se moquer d'elle avec une nymphe d'opéra.

Cet évêque n'a jamais été dans son diocèse, il fait des madrigaux, il ne paye pas ses dettes, il vit publiquement avec une femme mariée, et il proteste en riant que cette conduite est tout évangélique, parce que Jésus pardonna à la femme adultère.

Celui que vous voyez là-bas, qui ne cesse de parler de Fontenoi et de Laxvfeldt, est devenu ofiicierponr avoir conduit les intrigues amoureuses de son colonel; capitaine , pour avoir plù à la femme de son colonel; major, pour avoir plu à la fille de son colonel ; et il en restera là probablement, parce qu'il n'est plus d'âge à plaire à personne.

Cette dame a été élevée dans une excellenle pension, où on apprend tout , excepté l'art de conduire sa maison , elle a ruiné son mari ; mais elle est jolie, elle a des talents , et elle soutient un grand train en procurant de grandes places.

Ce gros homme, qui rit aux éclats, a acquis une fortune immense , et il n'était pas sans inquiétude sur les moyens dont il s'est servi pour la gagner. Son directeur lui a conseillé de déshériter ses enfants, et de tester en faveur de l'Eglise. Il doit à ces mesures, très-cliréticnnes, la tranquillité intérieure dont il jouit.

Ce petit groupe, morose et silencieux, est composé de femmes qui, par égard pour mon mari , ont consenti aujourd'hui à voir le soleil. Ces dames se couchent le matin, et se rassemblent le soir pour dire passe, jeu, tout.

Cet homme, ni grand , ni petit, ni beau, ni laid , ni bien ni mal fait, et qui paraît si content de lui , a tant parlé de ses bonnes fortunes, qu'il a persuadé qu'il en avait. Les femmes ne l'aiment pas ; elles le prennent jiourse mettre à la mode.

(je joli garçon aime tant sa maîtresse , qu'il dédaigne de regarder une autre fiinme. Sa maîtresse l'aime tant, qu'elle est toujours ])endue à son cou ou à sa bourse. 11 sollicite une intendance pour rétablir ses afiaires , cl il l'obtiendra : une femme de chambre d'une grande princesse a des vues sur lui.

Ce gros papa, à l'air assuré, au ton tranchant, est un banqueroutier qui devrait être aux galères. Ses juges l'ont ménagé , parce qu'il a le secret dune eau qui prévient les rides , ôte les rougeurs et conserve les dents : deux présidentes et trois duchesses se sont mêlées de son affaire.

Ce cbanoinc, au regard en dessous, est un égrillard, qui fait l'hypocrite et de mauvais sermons pour attraper un évêché. Jl ne l'aura pas, parce qu'un hypocrite est ennuyeux cl qu'ov -xe veut à la cour que des prélats aimables.

L'IIOM.MIC A l'IlOJI.TS.

Cfliii-fi sort de la n:istillc. Il y entra l'Oiir avoir trouve' iniiuvnis (|ii'mi |;i;iiid 3ei(;m'ur \imlùt liop il>' bien à sa rciiime, el il eu est sorli ]):iii.'e (|u'une jjrauile dame ne peut se passer de lui.

Cet homme est rielu' , il est plein de talents; il peint comme un an(;e ; il lait le portrait uniiiuemeut pour s'amuser, et personne ne l'emploie parce (pi'il ne flatte point.

Ce \iiillard a époust' une jeune personne , pauvre, belle, aimable, pleine de (pialilés. Depuis deux ans , elle rùvc que la reconnaissance est de l'amour, (let oflieier aux gardes lui ]>n)uvera très-incessamment qu'amour et reconnaissance ne se ressenildenl pas du (oui.

Cette veuve si séduisante est une Icmuie de (pialilé , dont l'cMvueil est la passion dominante, l.lle aime éperdument un jeune littérateur. F.lle s'est faite sa maîtresse , de peur de succomber au déiiv de Vépouser.

Ce cardinal est un homme d'esprit (jui prétend au ijcnic, comme si cela se donnait ainsi que la barrette. 11 vient d'être reçu à l'Académie, et il eût i>ii Caire un bonouvrar;e pendant le temps qu'il a perdu i régler le céiémonial de sa réception et à donner à rire aux oisil's de la capitale.

Ce cordon bleu veut se populariser. 11 accueille tout le monde ; il promet ii tout le monde; il reconiluit tout le monde ; il oublie tout le monde dès qu'il a le dos tourné.

(À'tle femme passe sa vie au jeu. l"lran(;ère à sa famille, on la trouve partout, hors chez elle. Elle péril; elle empnlnle pour perdre encore, tlle désole un hunnête homme de mari, qui paye, pour ne pas la déshonorer aux yeux de ses enfants.

Celui-lii axait cent mille li\ rcs de rente. Il ne lui en reste que vingt ; mais il possède les fleurs les plus rares. Il ne s'en soucie plus ; mais on visite son jardin, ou admire et il se console.

Celui-ci a la livrée la plus éléi;ante, les laquais les mieux tournés , les plus beaux attelages de Paris, et il va toujours à pied, pour ménager ses chevaux.

Considérez cette femme mélancolique , dont les regards semblent solliciter la bonté. Sa naissance est illustre , sa fortune considérable , et on lui accorde il peine les froids égards de la sioiple politesse. Elle a oublié qu'il fallait vieillir; elle n'a rien acquis de ce qui supplée aux grâces delà jeunesse. Elle a multiplié ses jouissances; elle a eu beaucoup d'hommes, peu d'amants, et il ne lui reste pas un ami.

— Mais savei-vous, madame, dit enfin Robert, que dans cette foule de convives il y a tout au plus trois personnes qu'on puisse voir et dont ou ose avouer la coiinaissauee ? — .Te le sais, monsieur; mais rhoninic le plus estimable est esclave de ce qui l'entoure. — -Vh! madame, la vertu... — ]\e vous échauffez pas, monsieur, et écoutez-moi. Lorsqu'un homme ioinl ii de l'aisance une certaine considération , il est recherché ]iar des gens qu'il n'estime pas , qu'il n'aime pas, mais qu'il ne saurait éconduire, et qui se flattent de cacher, sous sa réputation , les taches dont ils sont couverts. — On rompt avec eux , m;idame, on ron.pt ouvertement. La vertu... — Pensez donc, monsieur, que si aucun de ceux que xous xoyez ici ne peut être utile, il n'en est pas un qui ne puisse nuire. — Hé! madame, transi<;e-t-on avec sa conscience? — Dans le grand monde , oui , monsieur. Il est souvent dangereux de paraître valoir mieux que tel autre. Au reste, rassurezvous; cette réunion qui vous blesse a lieu tout au plus quatre fois par an. Le reste du temps est consacré ii des amis vrais , qui ne sont jamais invités à ces diners-ci, parce qu'ils y seraient lUJplacés. — Je ne vois , et j'en suis bien fâché , madame , je ne vois dans ce que vous faites que les ménagements de la faiblesse pour le vice , que devrait écraser un homme tel que Rifllard.

— Wéerasons personne . monsieur, soyons indulgents , parce que nous avons aussi besoin d'indulgence ; sacrifions même aux préjuges reçus : Ciccron fut augure et vous valait bien.

XXIX Choix d'un état.

— Mon vertueux ami, dit le lendemain M. de l'Oseraie à Robert , je te garderais volontiers chez moi ; mon aisance est telle que tu ne me serais pas à charge; mais à ton âge on est propre à tout , et je te venais avec peine renoncer à tes avantages. Voyons, que vas-tu faire?

— Je sens bien qu'il faut travailler... Oui , j'ai envie de me livrer à quelque occu])ation douce, afin d'avoir tous les jours quehpies heures à donner à la méditation ; lucrative, afin de pouvoir faire quelque bien.

— J'entends : tu voudrais une place qui rapportât beaucoup et qui ne t'obligeât à rien. — Ce n'est pas là précisément ce que je dis. — C'est ce que tu penses. Mon ami, je ne vois pas la nécessité de la méditation, et avant que de penser à faire du bien , il faut tâcher de se procurer le nécessaire. Laisse là tes vertus oisives , contemplatives, spéculatives ; oppose à l'aversion naturelle que tu as pour le travail la raison, plus solide que des mots et surtout jdus utile. Fais disparaître la sécheresse des devoirs en t'en imposant qui te conviennent. On est toujours porté pour quelque chose , et on fait toujours bien ce qu'on fait avec goût. Veux-tu servir?

lioberl réfléeliit un moment... — .Mon ami, j'ai été soldat. Toute la différence ipie j'ai remarquée de moi à mes officiers, n'existe que dans le plus ou le moins de considération , dans une solde [dus ou

moins forte, et ces niaiseries-là... — Tu appelles niaiseries l'estiiiie publiciue, et les diuis de l.i furtinie? — Combien, dans ce publie, y a-t-il d'individus dcuit l'estime soit précieuse, et coiubien de soldats, sur cent mille, parviennent à une gra<le distingué? (Ju'esl-ce, en dernière analyse, que la profession militaire? Un métier oii on s'engage à se faire tuer pour gagner sa vie. — Allons, je vuis bien que lu n'es pas un aii.ant de la gloire. Préfères-tu le commerce?

— Oh! le commerce I (|u'est-il auJDurd'hui que l'art de se tromper mutuellement? Le plus adroit dépouille le moins rusé, et est dépouillé par un autre, ipii le sera à son tour, tjiielle vie que celle d'un liitiiime exclusivement occupé d'argent; dont toutes les vues n'embrassent ipi'un gain sordide; qui eu rêve la nuit, après en avoir |iarlé le jour; qui , se targuant ilii vain honneur d'enricliir sa patrie, est le jouet de la bonne ou mauvaise conduite de ses commis , de ses facti'urs, de I inconstance des vents et de la mer, des caprices des acheteurs, des jiiéges des fripons?... — Tu ne présentes pas le couiiiierce du beau coté. Passons à autre chose. (Jue penses-tu du barreau ?

— Le barreau, mon ami, n'est qu'une arène oii l'innocence est toujours aux prises avec la mauvaise foi. Ues lois obscures, et souvent contradii'toires ; des formes compliquées, des écritures barbares et inintellii;ibles; nulle ressource pour l'éloquence, aussi point d espoir à la eé'ébrité; mais des frais, des frais, et toujours des frais... Rétablis ce barreau de la (irèce et de Rome, oii l'orateur discutait les grands inlérèts de la patrie, attaquait ou défendait les rois, je monte à la tribune, et mon génie, échauffé par de grands objets, me range sur la ligue des Démostliène et des Cicéron. — J'en doute, mon ami; mais comme il s'agit de Paris, et non de Rome, que lu ne veux pas plaider ici, que tu dédaignes le commerce, et que tu fais peu de cas d'une croix de Saint-Louis, je ne vois pour toi qu'un parti à prendre, c'est d'entrer au séminaire.

— De grâce, dispense-moi de te rendre compte des raisons qui m'éloignent de l'état ecclésiastique. Je suis persuadé que tu les sens comme moi. — Il est clair que monsieur ne veut rien faire du tout; que les secours que je destinais à son avancement n'alimenteront que son indolence ; qu'il passera sa vie le mot vertu à la bouche , et qu'il mourra sans l'avoir compris. Malheureux! ta faiLsse vertu ne se révoltc-t-ellc pas à l'idée de recevoir sans cesse, lorsque tu jicux devoir tout à ton activité? D'ailleurs, ne suis-je pas mortel, et penses-tu que mes héritiers te verraient du même oeil (pu' moi? Ou'as-tu fait jiour aucun de tes semblables? A qui oserais-tu demander? de (pii pourrais-tu même espérer ciuelque chose ? De l'Oseraie rassemble ses donesticpies : — Alonsieur est ici chez lui. Ou'il demande, qu'il ordonne, et qu'on lui obéisse comme à moi. Il sort sans daigner jeter un regard sur Robert.

Celui-ci est resté au milieu de cinq ou six valais, qui attendent ses ordres. 11 est embarrassé, humilié de cet excès de générosité, et bientôt il n'y voit que la plus amère des ironies. Il tremble de (lerdre sans retour l'affection de Rilllard; il sent alors que loin de pouvoirchoisirun 'état, il ne pourra pas même exercer le métier le plus vil. Il s'avoue à lui-même que cette vertu dont il se pare n'est qu'une suggestion de l'orgueil , (|ui veut toujours dominer, et à qui tous les moyens conviennent. H se retire interdit, confus; il va trouver son ami. Il balbutie, il s'accuse, il se repciit, il promet. Le front de Rifllard redevient serein, le sourire reparait sur ses lèvres; ses bras s'ouvrent, Robert s'y |)récipite.

— Assieds-toi, mon ami, et raisonnons. Je sens et j'avoue de bonne foi à mon tour, qu'aucun des partis que je t'ai proposés ne te convient encore. J'ai voulu te lancer sur le théâtre du monde avant que tu fusses sûr de toi, et une faute commise sur cette scène élevée influe sur le son de toute la vie. 11 faut, peu à jieu , te ployer au travail , te soumettre à des épreuves obscures, pouvoir cacher dans les ténèbres les fautes que tu commettras infailliblement. — Je n'en ferai pas, j'y suis déterminé. — Je le désire, et ne le crois pas. Je rétléchirai à ce que tu peux faire. Je te placerai convenablement, et je te pousserai en jiroportion de ton application et du développement de tes moyens. — Mon application... oui... tu peux y compter... Hé! mais... pourquoi pas?... cette tentative... tu dois l'approuver. Si elle réussit, je cesse d'abuser de tes bontés; je pourrai même te rembourser ce que tu m'as avancé en différentes circonstances; le prêter cinquante mille francs, cent mille francs, s'ils te manquent i)our compléter le prit d'un vaste domaine. Moi , je vis de peu, je m'établis dans ton château ; je veille sur tout; je dirige l'exploitation des terres; je perfectionuc la culture. J'obtiens des moissons plus abondantes , des fruits jdu'' 'vriilS, plus savoureux. J'élève des plantes exotiipies, j'en utilise d'indigènes négligées jusqu'ici. Je fais des toiles de fil d'ortie et du sucre de betterave. J'établis des verreries, des moulins à huile, à farine et à tan. Je fabrique des cuirs anglais. J'expédie des pacotilles de souliers (loiir les colonies... — Tu te ruines et moi aussi. Cependant, comme il peut y avoir quelque chose d'exécutable dans les plus bizarres rêveries, je voudrais savoir comment, sans avoir un sou, tu me prêterais cent mille francs, dont je n'ai pas besoin, mais qui sagement placés t'assureraient une existence. — Rien de s'i facile. On ne craint pas, à Paris. un homme qui est à Londres. Il écrit, on répond bien ou mal, et les choses restent dans leur premier état; mais quand on se présente en personne, qu'on parle, qu'on menace, on intimide facilement uu

L'HOMME A PROJETS

fri|uiii , ili'jii iiii\ prises avec sa consoieiicc. — La conscieiiee d'iiii fripon ri'ssiiiilile à ta vertu : il en parle beaucoup et ne l'écoute jamais. Sachons pourtant quel est ce fripon. — Parbleu, c'est mon biau-pcre.

— Ah! ah!... en effet, cette tentative n'a rien de ridicule, elle peut même réussir. Que risque-t-on . d'ailleurs, d'essayer?

Robert enchanté d'avoir une fois enfin obtenu ra]iprobation de son ami , \oulait à l'instant nit^me courir cheï son beau-pcre. Il arrani;eait son discouni : il se ré|iond:iit , il répondait au beau-père, et à la fin d'un dialogue assez décousu, le propriétaire, vaincu, désarmé, se désaisissail de ses titres, et Robert sautait, et il pensait qu'avec douze mille li\res de rente on n'a pas besoin de travailler. Donc il ne travaillerait jias, rnni'fus vanitalum!

De rOseraie tempéra cette belle ardeur par des raisonnements trèssages. 11 ht observer qu'an restitue ii Londres, à Pétershourg, à Pékin, quand on a envie de rendre; (pu- la lettre du beau-père prouvait l'envie très-prononcée de garder; qu'on ne )iouvait le traduire devant les tribunaux sans faire un éclat ; que la publicité même de l'affaire l'obligerait h la soutenir, et qu il la gagnerait iiif.iilliblcment , si le certificat du capitaine qui attestait la mort de Robert était en règle; qu'il fallait donc ne rien précipiter, et qu'enfin les seuls moyens qu'on pût employer, étaient la douceur, la finesse, des insinuations propres à persuader. M, de lOseraie avait son petit amour-propre comme un autre : il se réserva le rôle principal, et se chargea d'agir quand il en serait temps.

D'après ces réflexions, il fut convenu qu'on s'informerait d'aboi'd des gofits, des habitudes, de la passion dominante de M. Dupont, et qu'on l'attaquerait ensuite |>ar le côté faible. Or, comme Robert n'avait rien a faire, il fut chargé des informations, après avoir solennellement promis de ne se permettre aucune démarche directe envers son beau-père.

Voilà notre homme en campagne. Alors, comme aujourd'hui, rien n'était plus facile que de trouver l'adresse d'un homme eu place. L'Almanach royal était déjà la ressource commune. Robert sut donc au bout d'uiie demi-heure que AL Dupont demeurait rue ,S,iint-Louis, au iMarais, mmiéro... je ne me rappelle pas positivement lequel.

C'est quelque chose que d'avoir trouvé la demeure du beau-père. Mais comment s instruire, au milieu d'une rue, de ses goùls, de ses habitudes, de sa passion dominante? Peut-on arrêter les passjints pour leur faire crûment des questions sur un individu que peut-être ils no connaissent pas, et de quelle manière s'y prendre pour lier naturellement ime conversation avec quelqu'ini du quartier? Robert, sans être très-fin, trouva aussitôt un expédient fort simple : il entra dans un café en face du logis de M. Dupont.

Il pcns^iit qu'une limonadière, clouée à son ennuyeux comptoir, ne doit pas être fâchée de causer un jieu ; qu elle doit même être bien aise de causer avec un joli garçon; et qu'elle <loit surtout être enchantée de médire de ses voisins. Cette limonadière était jolie; elle paraissait vive et coquette. En flattant sa vanité, Robert pouvait captiver .sa confiance; par la suite peut-être il pourrait davantage, et le besoin de la petite femme commençait à se renouveler i^vec une vivacité que la vertu du jeune homme se gardait bien d'avouer, mais qu'elle ne pensait pas à réprimer.

Kn prenant sa tasse de café, sur le coin même du comptoir, Robert commença , selon l'usage, par parler de la pluie et du beau temps. Il loua la beauté de la rue et des édifices, la salubrité de l'air, et passant à des choses plus directes, il attribua au choix heureux du domicile la fraîcheur et les grâces, qu'on ne pouvait voir sans désirer de les revoir encore; il parla de la main charmante qui avait touché les siv morceaux de sucre qu'il savourait en ce moment; des formes célestes qui devaient être plus douces encore, et qu'il ne faisait que soupçonner. Ce qui n'était que lieux communs, rue Saint-Dominique, avait le mérite de la nouveauté, rue Saint-Louis. Une limonadière du Marais ne pouvait tenir à tant de jolies choses. Celle-ci souriait, en regardant lîobcrt, qui s'exprimait avec le feu du désir, et vous savez , mesdames , ce que le désir ajoute à la beauté.

Robert devenait toujours plus intéressant, et le fripon s'en apercevait à merveille. (Cependant la |)erspective de douze mille livres de rente, aussi puissante que les appas de la limonadière, l'empêchait de trop s'écarter de son but. Il témoigna son regret de ce qu'une femme charmante fût obligée de sacrifier au soin de sa santé tous les agréments de la vie. Dans le faubourg Saint-Germain, dans le quartier du Palais-Royal, elle ei'it reçu les hommages des hommes les plus aimables et les plus distingués , qui tous eussent brigué avec ardeur une préférence que la sagesse n'accorde sans doute à personne ; mais femme jolie est toujours flattée de plaire , même à celui qu'elle ne veut pas aimer. Ici la limonadière rit d'un ])etit air (lincé : les femmes du .Marais étaient prudes alors, et ce n'était pas dans un café que celle-ci pouvait témoigner ;i Robert tout le plaisir qu'elle avait à l'entendre.

— Ici , au contraire, continua le jeune homme , madame ne doit voir que des i;ens tristes, maussades, vieux, incapables de rap|)récicr.

— Plus bas, monsieur, plus bas; voilà, à deux |ias de vous, trois habitués rpii sont précisément ce que .vous dites, et si je ne liens pas à eux, je suis attachée à mes intérêts. La réponse était un peu lourde. Elle étiit du Marais; mais prononcée par une jolie bouche, elle devenait passable.

Vous prévoyez que Robert ne manqua pas de s'informer qui étaient ces messieurs. Il sut aussitôt leur nom, leur profession, 1 élal de leur fortiuie, leurs ridicules et leurs défauts. Passant de l'intérieur à la rue, l'entretien tomba naturellement sur les locataires de la maison en face. Aiu-un ne fut épargné, et le tour de M. Dupont vint, sans que Robert fût obligé à la moindre question sur sou compte. Les femmes sont lionnes, tendres , compatissantes; mais elles s'arrêtent difficilement quand elles sont en train de médire.

M. Dupont avait arrondi ses affaires par un très-bon mariage ; tout le monde savait cela. Il avait peu regretté sa femme, quoiqu il lui eût fait de superbes obsèques, qu'il eiit porté rigoureusement son deuil d'un an, et qu'il eût passablement joué la douleur; rnais^ du vivant de la défunte, il s'amusait en secret de mademoiselle Désirée, petite lingère âgée de dix-huit ,ins, qui demeurait alors rue du Chaume, et qui maintenant demeure chez lui. Cela est plus commode, et puis un homme seul ne peut se passer d'une gouvernante. On trouve partout chez eux des prie-Dieu et des christs du bois le jibis simple ; mais les lits sont excellents, et les ottomanes de la commodité la plus recherchée. Dans l'anticlianibre. et bien en vue, sont la Bible de Royaumont, le Bréviaire de Paris, l'Imitation de Jésus, proprement cartonnés; mais dans la chambre à coucher, derrière un petit rideau de taffetas vert, sont Angola, le Cousin de Mahomet, les Bijoux indiscrets, dorés sur tranche et reliés en maroquin. M. Dupont et mademoiselle Désirée vont tous les jours à la messe. La demoiselle marche les yeux baissés , jamais elle n'a envisagé un homme; mais pendant quatre ans de suite, elle s'est absentée pendant trois mois pour aller voir son père en Picardie , et elle s'est constamment arrêtée rue Saint-Denis, chez madame Gorju , sage-femme très-discrète, comme vous le voyez. M. Dupont est un parfait honnête homme; il est charitable. Il rassemble tous les vendredis à sa porte douze pauvres, qui reçoivent chacun un sou et un pain d'une livre. Il a donné un magnifique devant d'autel à sa jiaroisse; mais il n'y a pas un an que tous les voisins ont couru sous ses fenêtres, attires par le tapage que faisait chez lui un marin , qui le traitait d'hypocrite et de fripon. — Qu'a répondu M. Dupont? demanda vivement Robert. — Pas le mot; mais un instant après , l'officier est sorti portant un gros sac sur le bras , et murmurant entre ses dents : — Les marins de Lorient ne se mènent point par le nez, et je lui ai fait voir de quel bois se chauffe le capitaine du Voltigeur. Vous sentez, monsieur, qu'on n'oublie pas de semblables expressions, parce qu'elles peuvent conduire à quelque nouvelle découverte, toujours amusante pour quelqu'un qui passe ordinairement la journée à dire : Servez chaud. — Et qu'avez-vous découvert de plus? — Oh ! mon Dieu , rien du tout.

L'objet de Robert se trouvait rempli , puisque la dame ne pouvait lui donner de détails plus positifs. Cependant on ne quitte pas une femme qui produit quelque impression sans désirer savoir précisément oii on en est avec elle. Robert, riant, soupirant, parlant raison, amour, folie, apprit que le mari était garde de la ville, et ne rentrait chez lui qu'assez tard, ce qui voulait dire, en ce lenips-là, que madame pouvait disposer de quelques instants de la journée. Ce mari était froid, sans prévenances, sans égards, et on sait à quoi pense femme piquée, et qui se plaint. On jiarla enfin d'une voisine, très-curieuse, trèsmédisante, qui logeait sur le même carré. Cela signifiait, qu'avec certaines précautions, on pourrait se décider à causer de très-près avec le beau jeune homme. *

On lui demanda, avec une indifférence affectée, s'il reviendrait le lendemain. On le retint, quoiqu'on n'eût plus rien à lui dire. On le suivit de l'œil lorsqu'il se retira. Robert, plein d'espoir et d'impatience, reporta cependant toutes ses idées sur ses douze mille livres de rente, et puisque de l'Oseraie n'avait pas besoin du capital, il ne restait aucun inconvénient à régler à l'instant même l'emploi du revenu : c'est ce que fit Robert, en longeant la rue Saint-Louis.

D'abord un joli logement , dans cette rue même , oii il recevra sa limonadière, sans craindre la voisine curieuse et médisante. Ensuite, des loisirs, beaucoup de loisirs; un peu de lecture, cela procure quelquefois une heure de sommeil dans la journée. Un dîner délicat, pris tantôt chez un traiteur, et tantôt chez un autre. De la promenade, pour la santé; des spectacles, pour s'égayer un peu. Des nuits trèslongues, et toujours une indépendance absolue, continuelle. Plus tard, une union légitime avec une jeune persoiuie, douce , sage , aimante. Pas trop d'esprit, cela tourmente un mari. Pas trop jolie, on sait où cela mène. Un enfant ou deux, quelques amis à leur aise, et enfin une vieillesse douce , insensible dans son cours...

-^ Oui , disait Robert, voilà l'état le plus agréable, le seul qui me convienne, et qu'on ne peut comparer à aucun de ceux que m'a proposés Rifllard.

Hé !... mais... je ne vois rien dans tout cela qui tourne au profit de la société , et la vertu , dont je ne parle plus , mais que j'écoute toujours, me cric sans cesse : Soyez utile à vos semblables. Mais si je suis né sans activité, incapable d'application; si un penchant invincible me porte à l'oisiveté, à la mollesse, est-ce à moi , ou à la nature que la société doit s'en prendre de mon inutilité? Dépend-il de moi de changer mon être? Ai-je jilus d'empire sur mon moral que sur mon physique?... Que dis-je? je suis utile, vraiment utile. Je fais vivre perruquier, chapelier, lingère, tailleur, bonnetier, cordonnier. Je ne fais plus un jias sans verser plus ou moins dans une main indigente. Que

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