XXX. — Vanitas vauitatum I
Plein de ces beaux projets et des plus douces espérances , Robert arriva , sonna, et mademoiselle Désirée vint ouvrir, les yeux baissés, selon la coutume ; mais fixés d'une façon assez particulière. Au reste, quand on ne rcffarde pas un homme en face, il faut le regarder ailleurs, afin de pouvoir dire avec connaissance de cause : Que veut monsieur?
— Je veux, répondit Robert, parler îi M. Dupont. — Monsieur ne reçoit pas en ce moment. Son potage est servi, il dit son bénédicité , il va se mettre à table, et vous sentez... — Il va se mettre à table? tant mieux. Je m'y mettrai avec lui. .l'ai quelques droits à son potage.
— iVIais, permettez, monsieur... — Eh, parbleu, mademoiselle, permettez vous-même... Robert veut p.issersous un bras droit, il est arrêté par un bras gauche. Il saisit une main, qu'on retire avec précipitation et que, sans lever les yeux, on lui applique juste au milieu de la figure. Il ne peut se déterminer à faire usage de ses forces. Il saute par-ci, il sjiiite par-là ; mademoiselle Désirée semble se multiplier. Elle est partout, et barre constamment le passage. Robert trouve inopinément un moyen sûr de faire reculer une béate. Il baise les joues fraîches et rebondies de Désirée, et pendant qu'elle s'essuie, à cinq ou six reprises, avec le coin d'un tablier bien blanc, il a traversé l'antichambre , il a roulé un fauteuil près de la table, il s'est assis en face de M. Dupont, qui le regarde avec des yeux oii se peignent la surprise et l'indignation. Ilohcrt a la tête montée; il est disposé à ne pas reculer , quoi qu'il arrive.
— Permettez, monsieur, que je vous serve la croûte-au-pot. — Mais ce jeune homme a la tète dérangée... Mademoiselle Désirée! — Ces légumes paraissent excellents.- — Mademoiselle Désirée! — Quelques brins de céleri, monsieur Dupont; vous ne vous en trouverez pas mal.
— iMademoiselle Désirée ! — Un moment, monsieur, un moment. Je lave avec de l'eau fraiclie la trace... — Des baisers que j'ai imprimés sur la plus jolie figure. Ce potage est excellent, monsieur Dupont 1 — ^ortez, insolent, sortez, ou par la corbleu!... — De la colère, monsieur Dupont? ah! vous oubliez votre rôle; vous compromettez votre réputation. — Je suis hors de moi, je ne me possède plus... Désirée, appelez la garde. — Qu'elle n'eu fasse rien, monsieur. Les éclaircissements ne seraient pas en votre faveur. — Qui diable ètes-vous donc ? — Je suis Robert.
A ce nom , le beau-père, stupéfait, alarmé, se renverse dans le fond de son fauteuil. Ce nom , prononcé d'un ton haut et ferme, est un talisman qui agit également sur mademoiselle Désirée. Elle accourt, sa serviette mouillée à la main. Incertaine, troublée, elle regarde alternativement son maître et Robert. Ses yeux, qu'elle levait sans doute pour la première fois, disaient clairement au jeune liomiue : Si vous n êtes pas uu imposteur, il faudra bien se rendre à l'évidence. Je n'au-
rai donc plu» de maître ; ii moins que vnu; ne vouliez être le mien , et V0U3 le serez, n'esl-il pas vrai , beau garçon ? Y nus n'abandonnerez pas une fille majeure, il est vrai, mais boiiiir encore à quelque chose. M. Dupont, la bouche ouverte, les yeux fixés aussi sur Robert, méditait prnfondi'Muent sur les muyens de se tirer de ce mauvais pas. Le jeune Ininiine jouissait de l'enibarrai de l'un et de l'autre , et en augurait des merveilles.
— Je vous ai déjii dit qui je suis, monsieur, et je ne pense pas que vous prétendiez me disputer un héritage... — Pardonnez-moi, monsieur, je vous le disputerai. — Y'ous en jouissez contre toutes les loi». — J'en jouis selon les formes. — Je voui traduirai dev.int les tribunaux. — Je m'y présenterai, moiuieur. — Je vous y eoiifondiai, monsieur. — C'est ce que nous verrons, inonsienr. — \ ous le prenez sur un Ion bien haut, monsieur! — (;'est celui qui coiivient ii un homme eoinnie moi, monsieur. — Un homme connue vous, monsieur, a beaucoup de ménagements à garder. Y'olre piété présente au public des crucifiv et des livres d'édification ; mais cette fille est votre divinité, et derrière ce petit rideau vert sont des brochures très -lestes, dans lesquelles vous faites la méditation quand vous êtes enfermés tête-iitête... Les voil.'i, les voyez vous?... Les liijoiix indiscrets... et cette ode , cette ode fameuse qui ferma à son auteur les portes de l'Académie... IJonimc moral, vous avez sans cesse le précepte et la censure îi la bouche; mais quatre fois la complice de vos désordres a été cacher sa honte chez une Siige-fcnime de la rue Saint-Denis. Homme charitable, vous donnez régulièrement aux pauvres ; mais vous dépouillez l'héritier légitime. Homme probe , vous labriquez des /au.c; vous êtes en relation avec des coquins ; vous descendez à leur niveau ; vous vous querelle?, avec eux. (Croyez-vous ipioii ignore votre dernière scène avec le capitaine du ViiltiijeaT? Y ous llaltez-vous qu'on ne le trouvera point îi Lorient, et qu'on ne vous convaincra point lun et l'autre? Par respect pour la mémoire de ma mère, je consens à ne pas vous déshonorer, mais je ne vous donne qu'un luoinent pour faire un retour sur vous-même , pour rétablir l'orphelin dans ses droits, pour effacer, par un grand acte d'équité-, les infamies dont votre vie est couverte.
Si YL Dupont eût été au courant des aventures de Robert, il aurait pu, sur bien des articles, répondre avec avantai;c. H ne savait rien , sinon que le beau-fils pouvait être vivant, qu'il était possible qu'ils fussent en présence, et tel est l'ascendant de cette malheureuse conscience, que le voleur ne sut trop que dire au volé. Dupont laissait pérorer Robert. Celui-ci, mû par son intérêt, entraîné par la justice de sa cause , joignit bientôt la force de l'éloquence ii la solidité des raisonnements. Enchanté de lui-même, il s'abandoiinailaux plus beaux mouvements oratoires; il entrevoyait le moment où Dupont allait se rendre, et il ne s'apercevait pas de l'absence de la petite dévote.
Outrée des vérités que liobert lui avait dites en face, convaincue de n'avoir rien à espérer de lui, elle était sortie avec l'intention de frapper un coup qui sauvât la fortune bien ou mal acquise de son maître, son existence , il elle , et qui repoussât victorieusement les atteintes portées h la réputation de tous deux.
Elle rentra suivie d'une escouade du guet, qui arrêta Robert au milieu de sa péroraison. M. Dupont reprit courage; et Désirée , le mouchoir à la main, essuyant des laivnes qui ne coulaient pas, prit la parole à son tour. Robert était un inconnu, un vagabond qui s'était introduit chez clic avec violence; qui avait débuté par des propositions insolentes ; qui avait passé aux injures , à l'outrage ; qui , constamment repoussé, avait hautement juré de se venger; avait commencé envers M. Dupont par les accusations les plus absurdes , et, pendant le tumulte inséparable d'une scène de cette espèce, avait furtivement jeté, derrière un rideau, des livres, dangereux sans doute. — Je l'ai vu , monsieur le sergent, je l'ai vu jeter ces livres... Les voici. Lisez, par grâce, lisez les titres... ce sont peut-être des ouvrages contre madame de Pompadour.
Robert, étourdi qu'on tournât contre lui les armes dont il comptait se servir ax'ec avantage, ne trouvait plus un mot. Dupont, fort de sa faiblesse, soutint vivement, ainsi que Rifilard l'avait prévu, une affaire qu'il ne voulait pas étouffer. 11 joignit ses clameurs à celles de sa gouvernante. Le sergent, qui n'était pas homme à connaître un livre par le titre, qui n'interprétait jamais favorablement le silence d'un accusé, crut avoir trouvé une édition de la vie privée de la marquise. Il jugea sa fortune faite. Il se hâta de saisir la bibliothèque galante et Robert. Il donna le Sopha à un soldat, le Cousin de iMahoinct à un autre, laissa le surplus à la garde de ^1. Dupont , mit Robert au milieu de l'escouade , et invita M. Dupont à le suivre chez le commissaire du quartier.
Robert effrayé de la tournure que prenaient les choses recouvra subitement la parole. Il voulut s'expliquer, on lui ordonna de se taire. 11 insista, on lui ordonna démarcher. Il résista, on le bourra.
On arrive chez le commissaire. M. Dupont dresse sa plainte, et Désirée, les yeux toujours baissés, se porte aussi accusatrice. Les livres mêmes, qu'exhibent messieurs du guet , déposent contre Robert. Il crie , il tempête , il pleure , il proteste qu'il est le fils de madame Dupont ; on ne l'écoute pas. Sa tête se brouille , il ne sait plus ce qu'il dit, et le commissaire lui tourne le dos. La réputation de l'accusateur, sa consistance dans le monde, sou ton d'assurance , déterminent
se
L'HOMME A PROJETS
l'o|iinioii (In 111.15islr.1l ; il ne b.iljiici' |iliis iiiie sur le choix do la prison.' I)ii|uiiil iiitcriirclo aulriniciil sou iiulrcisiou et veut so délivrer enfin d'un .idversaire redoulalile. Il lepri'senle d'un Ion mielleux qu'un jeune lioninie eapalile à cet àjjcd'uii plan de scélératesse aussi iirofondenienl conçu, et suivi avec autant diinpudence . est une pesie publiipie i|ue la société doit rejeter pour jamais de son sein. 11 proleste ,iu eonwniss^iire que son intérêt personnel n'entre pour rien dans ses observations , car il lui sera facile d'empèclicr à l'avenir cet escroc de violer son domicile , et il est loin de craindre d'impuissantes clameurs. Pour prouver quelle doit être sa sécurité , il tire d'un (letil porle-i'euillc de tafl'etas piqué une pièce qu'on ne lui dem iiidait ]ias : c'est le procèsverbal du capitaine du Vvtligeur. — Nous voyc'i, monsieur, que le jeune Hoberl s'est embarqué à Lorienl le là mai 173.1 ; qu'il est mort le 2 juin à la hauteur des Açores. Cet écrit a été léijalisé le I 2 janvier de l'année suivante par le jiijje de Lorient; ainsi je suis en rèijle, (larfaitenient en règle. — Ce n'est pas à moi, monsieur, que vous devez la comniiniicalion de ce titre. 11 me sulVit de savoir que vous êtes domicilié, connu. N oiis avancez des faits, dont quelques-uns sont attestés par les gens du guet; vous avez signé votre pl.iinte, je peux sévir contre un homme sans aveu, dont le trouble prouve assez la culiubililc. Sergent , prenez cet ordre et mettez-le à exécution !
Le capitaine de Bardeaux.
Le commissaire fait i>asscr Dupont et Désirée dans sou salon; il ferme la porte de son cabinet, il laisse Robert au milieu de gens qui n'entendent rien à ce qu'il leur débile, et qui , fatiijués de ses plaintes cl de ses grandes phrases, l'emportent pour en finir, le niellent dans uii fiacre, le conduisent à Bicètre, et reviennent à \ned en regardant si quelque poule ne s'est pas Irop écartée du toit hospitalier.
On coupe les beaux cheveux de Robert; on lui prend , el on inscrit sur un registre quatre à cinq jouis qu'il a dans sa poche; on le déshabille , on le couvre des livrées de l'infamie , on le jette dans un c.->,cliot.
La vertu, selon lui , l'avait conduit ;i Cliareiiton , el elle le logeait h Bicètre; car enfin , sans le désir très-louable de répandre l'or et de sauver une jeune femme des séductions du siècle, il serait libre, tranquille chez son ami. Il essaya de se consoler en se rappelant que le sort de la vertu est d être persécitée, et (pie Socrale but la ciguë. — Mais, ajoutait-il, Socrale mourut doucement, prompteincnt , el je suis condamné à un long supplice. Pourquoi me traiter plus durement que Socrale, moi qui certainement ne le vaux pas? Je suis las de souffrir pour la \erlu, et je vais prier Rifllard de me tirer d'ici , dussé-je faire avcui'léinent ce qu'il me prescrira et renoncera avoir une idée à moi.
Il fait appeler un chef de la maison. Il demande du papier et de l'encre. — l'uurquoi faire? lui dit-on d'un ton brusque. — Pour écrire... — A qui ? — A monsieur de l'Oseraie. — (^)uoi ? — Que je subis une injustice affreuse et que j'implore son secours. — M. de l'Oseraie ne peut ni connailre un drijle de ton espèce, ni prendre à lui le moindre intérêt. Et pan, le guichet de la porte se ferme sur le
nez de Robert. 11 gagne trislemeiit un coin, oii on a jeté quelques poignées de paille. 11 se jette dessus , le ctt'ur brise, la poitrine goiiÂée. Il cherche le soiiiiiieil ou des larmes : il ne trouve que le désesjioir.
11 était niinuil. De lOsoraic s'entretenait paisiblement avec sa femme, en allciidant son ami. Une heure sonne, de l'Oseraie s'inquiète; la nuit s'écoule; il .s'agite, il se tourmente, il se promène à grands pas dans sa chambre. Le jour renaît, cl il n'a pas ferme l'œil.
11 attend avec la dernière iiupaticncc l'heure à laquelle on peut décemment se présenter. H se fait habiller, il monte en carrosse, il descend chez le lientenant de ])olice.
Il ne pouvait avoir qu'un but, d'obtenir qu'on prît des informations qui levassenl le voile qui couvrait la destinée de Robert. Quel fut son étoiiuemcnl , lorsqu'il apprit la délenlion du jeune homme et les circonstances qui r.ivaieiil amenée ! Outre de son imprudence , du mépris de ses conseils, de la violation de sa parole, il fut tenté un moment de 1 abandonner à son sort; mais laisser écraser l'innocence, permettre par une coupable inaction le triomphe du crime, c'est ce que RilUard ne peut faire, ce qu'il ne peut même penser. Il revint promptement a ses idées généreuses, el aussi circonspect que son ami l'était peu, il jugea qu'avant de s'ouvrira personne sur le fond de cette affaire, il fallait qu'il en connût les moindres détails, et que les lumières qu'il tirerait de Robert servissent de base à sa conduite. Il demanda simplement et obtint un ordre pour le voir dans sa prison.
Il avïtit arrangé en route un discours bien raisonné, bien sage, bien dur surtout, et l'état dans lequel il trouva le prisonnier fit expirer le reproche sur ses lèvres. Ce n'est plus un juge sévère, c'est un ami compatissant, qui console, qui encourage, qui laisse entrevoir une fin prochain!^ à des maux (pi'il ne dissimule pas cependant que Robert s'est attirés. Il lui f.iil répéter jusqu'au mot le plus indifférent qui s'est dit au café, chez Dupont, chez le commissaire. 11 prend des notes, et croit pouvoir iiroiuettre qu'avant quinze jours les portes s'ouvriront.
— Quinze jours, s'écrie Robert! — Ce n'est pas trop, mon ami, pour (pie la leçon te profile el pour que je me venge un peu, ajouta-l-il en souriant. — Te venger, et de quoi? ne suis-je pas la seule \ictinie de mon imprudence? — Tu la sens donc , Robert? — Oh ! cruellement.
— Puisse-l-elle être la dernière ! Je vais agir sans perdre un moment.
— Mais quinze jours, mon ami, quinze jours dans celte position cruelle! — Je conviens que c'est un peu long; mais il faut que j'écrive au Havre, .i Dieppe, en Angleterre; que j'accumule les preuves; que leur nombre, leur évidence écrase ce coquin de Dupont. Il embrasse Robert. Il se fait conduire chez l'économe , chez le commandant. Il les prie d'adoucir le sort du prisonnier; il proleste qu'il n'est pas coupable et (pic sou détenteur, abusé par de fausses apparences, sera le premier à solliciter sa liberté.
Robert s'aperçut bicutôt que son ami avait parlé. Une chamhre logeable, un ordin-iire abondant et sain, succédèrent le jour même à un cachot humide , à du pain noir , à de grosses fèves. Il ne comprenait rien à l'influence qu'avait partout de l'Oseraie. Il ignorait que la considération tient moins à limporlance de la place qu'à la manière dont on la remplit. Une bonne réputation est un édifice dont les fondements se jettent dans l'obscurité, qui s'élève dans le silence, el qui, cimenté par les épreuves el le temps , brille tout a coup d'un éclat qui séduit, qiii entraîne, auquel on ne résiste plus.
Les bons traitements qu'on éprouve en prison n'abrègent pas la durée des jours. 11 semble que le temps s'arrête sur ces tours qu'il a noircies, qu'il s'y repose, sans égard pour les plaintes du malheurcu.x qui lui reproche de suspendre son vol. Que fera Robert pour tromper, pour dissiper ses ennuis! Ce qu'il doit faire, des projets.
Quels seront-ils? Ce que sont tous les siens, bizarres, ridicules, inexécutables. Le mal n'est pas dans les projets en eux-mêmes; mais dans la manière de les concevoir, dans la faiblesse qui caresse une erreur, dans l'aveuglemcnl qui méconnaît la distance qu'établit la raison entre des chimères et la vérité. Heureux, au reste, qui peut faire entre quatre murs des châteaux en Espagne, qui sait prolonger l'illusion et s en créer une nouvelle au moment du réveil ! Robert, toujours rêvant , sentait peu son infortune el n'était réellementt ournienté que du dépit de ne pouvoir exécuter les belles choses qu'il imaginait.