‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 291 sur 379 · XXXI. — Qui ne vaudra pas mieux que les autres · texte numérisé non relu

XXXI. — Qui ne vaudra pas mieux que les autres

La chambre conliguë à celle de Robert était occupée par un vieillard, qui toute sa vie aussi avait fait des projets. D'erreur en erreur, de sottise en sottise, il était arrivé à Ijicêtre , oii il ne s'occupait que de ce (pi'il ferait dans le monde, sans chercher les moyens d'y rentrer. On leur pcriuettail de communiquer ensemble , cl deux hommes de ce caractère sont bientiit iiitiiuemenl liés. Ceux-ci déraisonnaient à la journée, quelquefois l'un après l'autre, le plus souvent tous deux à la fois. En effet, comment se taire quand une grande idée se présente ? Et ces messieurs avaient une imagination si féconde !

Ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu'ils s'accusaient réciproquement, secrètement, d'être des visionnaires, qu'ils se plaignai(?nl l'un l'autre, et que le miroirqu'ilsse présent.iient muluellemenl était constamment terni jiar les vapeurs de ï'amour-propre.

SI. Duveri'er, notre vieillard, avait essaye de tout, avait mal fait

L'HOMME A PKOJETS.

tout : non qu'il in;in(|ii;"il ilo niojons ; mais, ilrpotirvu de juiji'nitnl, la eliose qu'il trnUiit itiiil précisémoMl crilf (|iii ni- pouvait réussir. Il était arrivé à si's ipiarante ans, ne sachant riin , n'étant propre a rien, n'ayant rien. C'est ii cet âge, ou jamais, qu il faut prcnilro un parti raisonné , vip,oureu\, et le suivre avec constanie. >ous avons tous un grain plus ou lunins fort d'anibition, et le Ituulioniiue s'était fait janséniste pour être (pielque eliose.

On ne sait plus ce q'i'était le jansénisme : je vais vous le dire. Un Cornélius Jaiifiiiiiis. évèque d'Vpres, s'avisa vers l'an IGOO d'écrire sur la grâce , dont les honnêtes gens ne parlent plus , et sur la prédestination. qui est un blasphème , un gros livre que personne ne lit. Après sa mort, un M. de Hotiraiine , ahbé de Saint-Cyran , vint à Paris poussé par la ];ràce, et persuada ,i ipielques jeunes docteurs et à quelques vieilles femmes de déraisonner avec lui : \oiUi l'origine de la sec le.

Rok Tt pensait qu'une limonadière du Marais clouée à son ennuyeux comploir ne serait pas fâchée de causer un peu.

Quelques années après , le jésuite Molina trouva comment Uieu agit sur ses créatures et comment ses créatures lui résistent. INlolina imagina l'ordre naturel cl l'ordre surnaturel, la prédestination à la grâce et la prédestination à la gloire , la grâce prévcninte et la coopérante , le concours concomitant et le congruisme. ^ oilà une autre secte en opposition avec la première.

Vous croyez peut-être que ces gens-là ne pouvaient se regarder sans se rire au nez : pas du tout. Ils disputèrent sérieusement sur des mots qu'ils n'entendaient pas plus que vous.

Les jésuites devaient être molinistes : l'esprit de la jaquette agissait puissamment, agit encore, et agira jusqu'à ce qu'elle soit usée, ce qui arrivera peut-être enfin. Ainsi soit-il. Les jésuites étaient puissants; ils persécutèrent les jansénistes, et le jansénisme s'étendit: c'est l'efl'et ordinaire de la persécution.

Les molinistes aimaient les beaux vers ; les jansénistes déclamèrent contre les spectacles. Les molinistes les soutinrent; les jansénistes les interdirent sous peine de damnation. Jusque-là il n'y avait pas grand mal, car enfin est libre de se damner qui veut; mais alors les jansénistes s'unirent avec le pape contre le roi ; ils intriguèrent en Hollande ; le gouvernement crut devoir les châtier, et les châtiments firent de nouveaux prosélytes. Le fameux Arnauld , de Port-Uoyal, adopta les rêveries de Jansénius , et dès lors la secte devint une espèce de puissance que l'autorité eut de la peine à contenir.

Cependant , comme des sottises ne sont que des sottises , quelque importance qu'on leur donne , les jansénistes et les molinistes tombèrent insensiblement dans le mépris et dans l'oubli , ainsi que Oeoflroi et consorts, qu'on a cru longtemps des personnages, commencent à passer pour des radoteurs , parce qu'en efl'et ils radotent.

M. Duverger forma le projet de relever le jansénisme. C'est fort peu de chose en apparence qu'un cbef de jansénistes; mais il n'y a pas de petit parti pour celui qui le gouverne , et le général des capucins était devenu un personnage. L'occasion était favorable pour un tel projet.

Uacinc le fils venait de tlonuer le piiemc de la t'irâre. Il n'avait pas le talent de son père, mais il portait un gr.iiid nom. Il trouva de» lecteurs, et son ouvrage ranima un feu lani;ui'.s.int et pre^pic éteint. Duverger, le poème de la (iiàce dans une main , et un bréviaire dans l'autre, courut les oraloircs obscurs de (|uelcpies dévotes ignorées. Il trouva des partisans, et il s'.nliardit. Il fit revivre un li\ re'de Waïus , un autre de l'oratorien Qwsttel , .1 il se fit une répiil.ition parmi les béates. Les œuvres de liaius et de (.luesnel , réimpriniéi ^ aux frai» du jiarti, ne se vendaient pa.i. On en distribuait aiiv fri'res îles exemplaires qu'ils s'elVorçaient de lire , il sur lesquels ils s endoriiiaient. buverger, fêté, clioyé, caressé, nourri, habillé par ces dames , ne s'apercevait de sa misère réelle qu'en lentrant le soir dans son galetas , d'oii il se hâtait de sortir dès le malin.

Tout allait bien; mais est-il dans ce monde une félicité durable ? Le lieutenant général de police apprit que le jaiisénisnie fermentait , et que les propositions de Jansénius allaient ajouter aiu troubles dont je vous parlerai tout à I heure; en consé(|uence , un evempt monta un soir au grenier de Duverger, et le conduisit à la Itastille, lui et son édition de tjuesnel et de Haïus.

La détention de Duverger fit un briyt de tous les diables. Ses dévoles p.iyaient des émissaires qui se glissaient partout, qui le représentaient eomiiic un martyr de la secte, car toute secte a les siens. Son nom fut inscrit sur le martyrologe des jansénistes, et ces menées n'aboutirent qu'à le (aire rester à la bastille.

Il est dans le caractère des Parisiens de se passionner sans réflexion et de se refroidir de même. .\t{ bout de quelques semaines , |iersoiiiie ne parlait plus de Duvi'rger, ni du martyrologe, ni même du miracle opéré en faveur de mademoiselle Verrier, de Port-Koyal , que la catastrophe du nouveau martyr av.iit tirée de loubli. Le calme des esprits opéra seul ce que n'avaient pu faire les plus vives sollicitations; on rendit la liberté à Duverger. Il vécut quelque temps d'aumiines; mais de nouveaux événcinenls réveillèrent son ambition , les espcrauces des jansénistes et la li;!ini; de leurs adversaires.

Le beau-père de Robert et mademoiselle Désirée , jeune 611c timide qui a eu quatre enfants.

Le parlement de Paris était opposé aux ëvèques , et il annonçait contre le trône des prétentions qui allaient jusqu'à l'audace et la di'sobéissance. Il avait raison de poursuivre le clergé, qui voulait troubler l'Etat, mais il avait tort de s'élever contre l'autorité suprême.

Les prêtres exigeaient des mourants des billets de confession , cl refusaient à ceux qui se confessaient à des appelanls de la bulle l'niijenitus l'evlrême-onelion, sans laquelle personne ne doit mourir, et l'inliumalion , dont les morts se passent très-bien , mais qui est utile à la santé des prêtres vivants. Le parlement décrétait les prêtres. Le roi, persuadé que ces actes de sévérité n'étaient propres qu'à perpétuer les troubles , voulait rapprocher les partis. Sa modération accrut la lémérité, cl il l'ut forcé de rendre ;'ïs srrcls. Le parlement refusa

l/llOMMi: A PROJETS.

de li's i'iirfi;istrcr, on l'y coiili'aij;iiit ; il protesta, cl il cessa de remplir ses l'oiietions.

l II curé des environs d'Apiiens ]ir6clia contre les jansénistes , et dési|;iia imliliqnemeiit plusieurs de ses paroissiens , qui ne savaient ce que c'était que le jansénisme, et qui furent poursuivis à coups de pierres par des i;ens qui ne le sa\ aient pas plus (|u'eux.

Le parlement reprit ses fonctions et lit ari<''ler ce prêtre factieux. Le roi approuva cette inesiiii' ; mais le parleineiil fit brûler parla main du bourreau les niandeinenls des évèques qui lui contestaient son autorité, et il faisiiit communier les malades la baïonnette an bout du fusil. Le roi , dès longtemps fatigué, excédé de ces dissensions, exila le parlement à l'ontoise , et laissa aux malades et aux prêtres la liberté de s'arranger connue ils renteiidraiciil.

Duvei-ger ne s'était pas oublié pendant les troubles , toujours favorables à ceux qui n'ont rien et (|iii veulent avoir quelque cbose. Il >oulllait |iartout le feu de l.i discorde, et il arrondissait ses petites all.iires. (^)ui croirait que la nation s'occupa sérieusement de ces misérables disputes au moment où les gens de lettres et les suivants les plus eelrbres lui |)répaiaient rl".ncyclo])édie , recueil immense qui boiiore également et ses auteurs et Ifi peuple qui le possède? Les yeux s'ou- \ rirent enfui. On ne sentit bientôt que le ridicule de tous les partis, et ce que frappe le ridicule en France est blessé à mort.

DuvergiT. séparé sans retour des grands et des gens instruits , se tourna du cote île la canaille. Il imagina de faire un saint d'un diacre l'àns. enterré dans le cimetière de Saint-Médard , et comme tout s;iiiit doit faire des miracles, on en fit sur le tombeau de l'ablié Paris. Ues trères , instruits par Ouverger, faisaient dans ce cimetii'rc des sauts étonnants, et paraissaient .ivoir des convulsions; des sœurs, prises aux spectacles de la foire, se faisaient casser à coups de masse de grosses |>ierres sur l'estomac, et s'enfonçaient impunément des poignards dans les cbaiis. On ne parlait que de sourds ijui avaient entendu, d'aveugles qui avaient entrevu, de boiteux qui avaient marché droit. Une foule prodigieuse se porta au tombeau du bienheureux Paris; les aumônes devinrent abondantes : c'est ce qu'il fallait à Duverger.

Le gouvernement abandonna quelque temps ces frénétiques à euxmêmes; mais, les prodiges redoublant , la foule allant toujours croissant , il crut notre sainte religion assez riche en miracles pour pouvoir se passer de ceux-ci. 11 fit fermer le cimetière , et un plaisant écrivit sur la porte :

De par le roi , défeose à Dieu , De faire miracle en ce lieu.

Les convulsionnaires, chassés de leur domicile, allèrent opérer dans les maisons. On les vit de près, on les jugea , et dès qu'ils furent mé-' prisés on cessa de les ménager. Duverger et ses principaux agents furent enfermés à liicêtrc , et le tombeau du diacre Paris fut en effet celui du jansénisme.

(^>u,ind un historien met un personnage en scène , il doit dire ce qu'il est : \oilii le motif de cette courte digression. J'avoue cependant que je n'ai pas été fâché de prouver à certaines gens que la philosophie est bonne à quelque chose ; que sans elle on disputerait encore sur la grâce eflicace et gratuite, versatile et congrue; que sans elle le diacre Paris figurerait sur le calendrier, et que sans elle nous aurions peutêtre encore aiijourd hiii quelques iietits miracles , faits exprès pour monter de pauvres têtes , toujours dangereuses quand elles sont échaiiflées. La philosophie est la sentinelle de la raison : elle veille et veillera.

Duverger et Robert avaient , ainsi que je vous le disais , donné carrière a leur imagination. Sans cesse elle franchissait ces tristes murailles; sans cesse ils étaient au milieu de la grande famille. Ils corrigeaient, ils changeaient, ils ijouvcruaient le monde, et, fatigués de s'iirciiper des autres , ils firent enfin un retour sur eux-mêmes. — Quel parti prend rez-vous , disait M. Duverger, si votre ami ne vous rét.iblil pas dans votre bien, ce qui est très-présiimable ? — Hélas! mon cher, il laiidra travailler. — 'Pravailler est bien dur! — Oh ! oui.

— Me jamais faire ce qu'on veut, ne rien faire comme on le voudrait, sacrifier son temps, ses |;oùts, ses habitudes ; être soumis aux fantaisies, aux injustices d'un , de deux , de dix , de vingt chefs , et tout cela pour un peu d'argent: quelle vie ! — Afl'reuse, monsieur Duverger. — Indépendance , don du ciel , source du vrai bonheur, que les institutions sociales ont anéantie, tu n'existes plus que pour quelques âmes généreuses, capables de tout te sacrifier! — J ai une de cesàmes-là, monsieur Duverger. — Puisse-t-elle ne jamais changer, mon jeune ami !

— Je crois (jouvoir vous le promettre , monsieur Duverger.

Ces messieurs passaient en revue les différents états de la vie, et ils n'en trou\aient aucun qui se rapprochât de l'indépendance primitive comme celui d'un boiiiine qui u cent mille livres de rente. Encore, ajoutaient-ils , cet homme est obligé de veiller sur ses biens , d'entretenir, de réparer, Il craint le vent qui enlève les couvertures, le feu qui consume les maisons, la grêle qui ravage les vignes, les inondalions qui détruisent les moissons el qui mettent les fermiers d.ins I im- IHissibiliié de payer. .Mors les dettes , la dépendance envers des créanciers, des huissiers, des procurvitrs, des avQcats, des juges

— Oh! quel métier, s'écria Robert, que d'avoir cent mille livres de rente !

— Tenez, mon jeune ami, il n'y a d'état vraiment libre que celui de riiommede lettres. Il élève, il abat, il crée, il tue, il régit l'univers du fond de son cabinet. Sa chaise de paille se convertit en trône, et sa plume est son sceptre. — Mais il faut prendre la peine d'écrire. — Seulement quand cela plaît, quand on y est poussé par un bel eiithou siasme. — Alors la fatigue du travail disparaît. — Hé ! sans doute. — J'ai appris un peu de latin en Ecosse. — C'est quelque chose : cela sert à citer bien ou mal. — J'ai de l'esprit. — Mais je crois m'en être aperçu. — De la facilité. — C'est ce dont vous ne jugerez qu'en écrivant.— J'en ai, monsieur. — Peut-être, monsieur. — Je me connais mieux que vous, sans doute. — Au contraire, monsieur, nous nous jugeons ordinairement assez mal. — Vous ne manquez cependant pas d'araoiir-]>ropre. • I\Iais je le crois fondé. — INous nous jugeons ordinairement assez mal , vous venez de le dire. — Il n'est pas de règle générale. — Et pourquoi, comme vous, ne serais-je pas une exception à celle-ci ? — C'est qu'elles ne sont pas communes. — Vous êtes vain , orgueilleux. — Taisez-vous, petit être ignorait, ridicule! — Allez vous... interprète de la grâce! — Allez-y vous-même, Mimi-Tapta]) !

— Marchand de cabrioles, de reliques, de miracles! — Imbécile, paresseux, homme ii ])rojets, vrai gibier de Bicêtre! Ces messieurs allaient se prendre aux cheveux ; ce dernier mot fit partir Robert d'un éclat de rire, dont M. Duverger resta stupéfait, et, se souvenant qu'il était aussi commensal de ce château, il se mit à rire à son tour. Ainsi ces 'leuv hommes, prêts à s'étrangler quelques secondes auparavant, se regardaient, les genoux ployés, le corps soutenu sur les poignets, les muscles du visage en contraction , la bouche ouverte jusqu'aux oreilles. Oh! si les grandes querelles finissaient aussi gaiement que celle-ci !

— Nous sommes fous, reprit Duverger-quand l'accès fut passé. Oublions ce que nous nous sommes dit de désagréable, mon camarade, et voyons où vous en voulez venir avec votre latiu d'Ecosse, votre esprit et votre facilité. — Je veux être homme de lettres. — Ma foi, et moi aussi. — Je ferai la comédie. — Prenez garde, monsieur Robert; vous ne connaissez pas la difficulté d'obtenir une lecture, de se faire recevoir, de distribuer ses rôles à son gré, d'être mis en répétition , de ramener à l'esprit de la pièce un acteur qui s'en éloigne. — Oh ! je ne me mêlerai de rien de tout cela. — Et vous ne serez jias joué. — Pardonnez-moi. J'envoie mon manuscrit par la petite poste; j'y joins une lettre flatteuse , infiniment flatteuse pour mesdames et messieurs. Tous les hommes se prennent, dit-on, aux pièges de la flatterie, et les comédiens doivent être aussi un peu hommes de ce côté-là. Je supplie celui qui lit le mieux de se charger de la lecture, et alors c'est à qui lira. Je choisis mon lecteur pour patron, et ma pièce se distribue entre lui et ses amis. On m'apprend, on me répète, on me joue... — Rien de fait encore, mon camarade; et la cabale, et les huées, et les sifflets; et les paix -là, et les à baa le rideau, et les coups de poing, et les banquettes cassées; et la garde; et un misérable, qui, pour quelques bouteilles de vin de Champagne ou une dinde aux truffes, ment à sa conscience, trahirait son Dieu pour quelques écns de plus, et qui imprimera que votre pièce est détestable, si vous ne lui graissez la patte, ou si vous n'avez la réputation d'être dévot; et... — (lé! monsieur, vous n'êtes propre qu'à décourager le génie naissant. Jamais Molière, Regnard , Destouches n'eussent écrit, si, en entrant dans la carrière, ils eussent rencontré un homme comme vous. Quel genre avez-vous donc choisi, qui n'entraîne après lui aucun inconvénient P

— Je veux travailler pour la chaire. Quelques passages latins tirés des saints Pères, beaucoup de déclamations contre la philosophie, voilà pour les sots, et ceux-là composent les quatre cinquièmes d'un auditoire. Quelques antithèses et quelques métaphores, voilà pour les pédants de tous les états. Quelques paragraphes raisonnes, soignés, coloriés, x'oilà pour trois ou quatre gens de goût, et mon sermon est fait. Chacun y a trouvé quelque chose qui lui plaît, et chacun sort à peu près content. Je vends mes discours aux vicaires qui veulent être curés, au\ curés qui veulent être évêques ; j'en augmente le prix à mesure que ma réputation s'accroît, et... — Et si votre premier sermon ne vaut rien ? — Il sera bon. — Si vous y glissez une hérésie ? — Je possède mes docteurs. — Si votre auditoire n'est pas de votre avis, s'il bâille... — Oh! vous m'imp.itientcz. Si mon auditoire bâille, au moins il ne sifflera pas. — Je conviens que c'est quelque chose.

■ — Je commence mon sermon. — Et moi ma comédie. — J'écris sur la Conception : ce sujet prête aux images. — J'intitule ma pièce , le \'alet mentor de son maftre. Voyez-vous Léandre ou Damis faisant sans cesse des sottises, et l'Orange ou Pasquin faisant sur la scène ce que votre vicaire de campagne fait en chaire? cela sera neuf et piquant.

— Nous faisons tous des enfants, mes frères, mais quelle dilVérence de notre faire à celui dont je vais vous entretenir! Produits de la chair, soumis à la chair , ne faisant rien que par la chair... — !• i donc, voisin, fi donc ! trop de charnel dans votre début. Quatre ligues encore, et vous arrivez au fait; or, un sermon de six ligues est trop court. — Laissez donc, voisin ! vous n'y entendez rien. Je reprends à l'Ave Maria, et je repars de plus belle.

— Vous préparez, monsieur, de bien tristes destins,

L'HOMME A PROJETS

El iiVtos, entre nous, qu'un fal , un liboilin.

Jo suis, ji' lo sais bien, votic valol tns-liuniblo...

— Ah ! ;ili ! iih ! voilà du neuf, on cITi-t ! un |ut micr vcfs qui n'a pas <lo sens tli'lfiniiiu' , un |>hirii'l qui linic avec un singulier! Oli ! jf connais les lèijlis, moi. Àli'ltiz

Vous TOUS priparez , monsieur, un bien triste destin.

— Ah I vous vous |Mé|>iiroi, monsii'ur !... Un lu'mislichi- de sept syllabes! Faites de la prose , mon voisin . et laissez ht poésie iiii nourrisson «lu l'inde.

Je suis, jo lo sais bion, voiro valol ins-liunible...

Aohe valet tri-s-hunilile... lrJ>s-hunihle... Dialile! humble... humble... .Il ne trouve pas de rime, ^lonsieur l)uver(;er, monsieur Diiverijer ! — I n moment : je termine mon evorde par une ecimparaison brillante et poéti(|ue. l.e Saint-lisprit est Jupiter; la Vierjjc, Alemènu , et saint .losepli , Amphitryon. — !Ma rime, ma rime ! — Allons , le voilà dans nta ebandire, déranije.int , bouleversant tout. Votre rime! \lé\ eliercluz-la , nourrisson du l'inde !

— Arrêté depuis une heure au quatrième vers !... Ah ! quel métier qm< de faire la eouiédie ! autant vaudrait être cheval de l'iacre. Je n'y tiens pas, j'y renonce... (^)uelle est cette brochure, mon voisin;' — C'est un petit ouvrage moral que personne n'a lu , et ([ue tout le monde a vanté. — liali! — Oui, rien de beau comme la morale; tout Paris en ralïole, on en parle sans cesse ; maison n'en lit pas. — La pratiquct-on ' — Bien moins encore.

— Ah! parbleu, mon voisin... — Qu'est-ce? — Une excellente idée. — Voyons-la. — Si je chanf;cais le titre de la brochure... — Et le libraire, ce serait un ouvrage jioiiveau. — Que personne ne lirait?

— Oh ! je vous en répoiuls. — Qui me ferait honneur? — N'en doutez pas. — Qui inc porterait à l'Académie ? — Peut-être. — Et qui me rapporterait de l'argent ? — Oh ! c'est une autre atïaire. — Je suis décidé , je tente l'aventure : il est beau d'entrer à r.\cadémie à vingtdouv ans. Que risqué-je, d'ailleurs? deux ou trois jours d'un travail faeil,'; car enfin il est plus commode de copier que d'imaginer. Conseillez-moi , voisin. Sous quel titre ferai-je reparaître cette antiquaille?

— L'Amour des vertus sociales et divines. — Non pas, non pas, les casuistes me liraient. Magasin de vertu portative. — Trivial, commun...

— I.a Morale par alphabet. Oui, c'est simple, noble et piquant à la fois. Qu'en dites vous? — Allez, copiez, enfant de l'ilélicon! Moi! je crée :

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