LA MORALE PAR ALPHABET
Anus. Tout le monde s'en plaint; il n'est personne qui n'en profite.
L'abus de la politesse a substitué le mensonge à la vérité. L'abus des sciences a sirbstitué la b^igatellc à la profondeur; celui des arts utiles a substitué le luxe au bien-être.
Accueil. L'accueil (pie l'on fait à quelqu'un est rarement l'expression des sentiments qu'il inspire. La voix, le geste, les yeux, la contenance démentent souvent ce que la bouche a dit.
Le bon accueil que les grands font aux petits est un tribut que la grandeur doit à l'humanité : un grand s'honore en le payant.
L'accueil que les grands se font entre eux est une lutte d'athlètes. A forces égales, l'adresse triomphe, et l'orgueil cède quelquefois eu apparence pour gagner réellement beaucoup.
L'accueil que les grands seigneurs font aux grands hommes n'est que l'erreur de la vanité. Elle croit s'élever jusqu'au mérite en le caressant.
AnMigATioN. Les sots admirent les grands; le philosophe les juge.
L'admiration n'est pas un sentiment, ce n'est qu'une secousse de l'âme.
Ace. On est indulgent pour les imperfections qui sont propres à chaque âge; mais on ne pardonne pas l'humeur chagrine à quinze ans, ni l'étourderie à soixante.
Ambition. Les uns méprisent ce que les autres désirent avec ardeur. Cette dilïérence établit la valeur des choses que pQjnsuit l'ambitieux.
11 est une ambition propre à charpie état. Ue celle-là naît une conduite sage et soutenue. L'ambition démesurée jjroduit souvent des actions d'éclat; mais ce qui est éclatant est souvent loin de la vertu.
Amitié. L'amitié est la passion des belles âmes. Elle survit à l'amour, parce que les désirs s'envolent avec les grâces, et que l'amitié marche d'un pas égal à côté de la vertu.
Le premier sentiment que nous partagions est l'amitié. Elle charme l'enfance, elle double ses plaisirs, elle la console dans ses peines. Que fait-elle de plus, lorsque le jugement l'apprécie et que le besoin nous la fait rechercher?
Les plaisirs font les liaisons; l'ambition lie les intrigues; les goûts et lintérèt forment les sociétés; la vertu seule resserre les uœuds de l'amitié.
Dire : Un tel est mon ami , et dire vrai , c'ast faire à la fois son éloge et celui de son ami. C'est comme si on disait : Un tel et moi sommes vertueux.
Un ami dans la prospérité est un préservatif contre l'ivresse. Dans
le luullieur, c'est une colonne qui soutient le fardeau qui nous aceablei:;iit seuls.
Un ami est un bien que le sort ne nous niutilre «pn'IquefoiH que pour nous porter le coup le plus sensible; mais pour qui sait penser, la perte d'un ami dispose » la mort et eu adoucit l'image.
Ammimi. Il y a presrpic autant de sortis d'amour que de phy«iunomies. Il peut se diviser et se subdiviser à l'infini. Essayons d'abord , non de donner une détermination fiie nu mot amour, mai» de le reeonnaîtri' au milieu des illusiuiiH dont il s'i'iiveloppe sans cesse. Osuii8 le séparer un mouunt de ses brillant-^ entnurs. Voyons-le seul, sans ;ippui que lui-même. S'il a son innocence , il n'en sera que plus uiiitable.
Le véritable amour est un penchant naturel réglé |Kir lu raison, justifié ]iar la vertu. Celui-là seul dure autant ipw le cœur : malheureusement il est très-r;tre.
Il se décèle ordinairement par le désir et la jalousie. L'un et l'autre tiennent , j'en conviens, à un instinct iiuremenl maléricl; mais pourquoi rougirions-nous d'alTections inséparables de notre manière d être? La jalousie et le désir entraînent toujours après eux une espèce d'indiscrétion qui se pardonne facilement entre deux personnes qui s'aiment, parce qu'elles en sont également coupables.
Heureux qui ju'ut longtemps désirer ! heureux qui est jaloux sans blesser les convenances! Tôt ou tard le désir soutenu conduit au bonheur, et lorsque le sentiment s'émousse, la jalousie le réveille et donne une vie nouvcHe à l'amour.
Etudiez votre amant, mesdames; suivez ses goîlts , ses habitudes ; assurez-vous qu'il ail un ami. Celui qui ne connaît pas l'amitié n'est pas digne de vous ,,car l'amour vrai n'est autre chose que l'amitié, plus le désir.
Un homme estimable , une femme vertueuse, unis plutôt par leur bonheur que par leurs sentiments , s'isolent volontiers de la société pour être enlièremint l'un à l'autre; mais ils ne sont pas perdus pour elle : ils peuvent lui servir d'exemidc.
On va voir comme une chose extraordinaire deu% personnes qui s'aiment bien. On y retourne rarement : elles ennuient, mais elles se sulUseut. -
Les armes les plus puissantes de l'amour, celles qui assurent son empire, sont la modestie, la douceur et l'esprit.
La modestie est à la beauté ce que le parfum est aux (leurs. La douceur n'attire pas toujours ; mais elle fixe , et l'un vaut bien l'autre.
L'esprit est le repos du cœur. H fait quelquefois oublier qu'on aime, et ces heureuses distractions tournent au profit de l'amour.
Cet amour, dont j'ai peut-être saisi quelques traits, n'est qu'un être idéal pour les gens niaUieureusement organisés , et c'est le plus grand nombre. L'amour auquel ceux-ci adressent leur culte, les conduit à la porte du temple de la volupté; mais aussitôt qu'elle s'ouvre il éteint son flambeau, rit, et s'envole pour chercher d'autres du|ies. H s'irrite par les obstacles , il s'accroit par la résistance, il s'alVaiblit par l'al)scnce , il languit par l'habitude et meurt enfin dans les bras de l'ennui, qui lui ferme les yeux.
AMouB-rBapRE. Ne concluons pas de ce que j'ai dit de l'amour vrai , qu'il y ait quelque mérite à le sentir et à le faire partager. Il est fils d'un autre amour qui naît avec nous , cl qui, pendant le cours entier de notre vie, exerce sur nous un pouvoir irrésistible. Unique moteur de nos penchants , de nos goûts , de nos actions, il éclaire les uns , il égare les autres. 11 a aussi des favoris et des victimes. 11 s'appelle l'amour-propre, ou l'amour de soi.
Ce qu'on nomme communément amour, cet attachement exclusif , cet abandon absolu, ces sjicrifices offerts et reçus, ne sont que des effets de l'amour de soi. On s'attache exclusivement à l'objet (|ui promet le bonheur; on s' .abandonne à lui parce qu'il est commode d'être confiant; on lui sacrifie tout , parce que la félicité de l'un dépend essentiellement de celle de l'autre.
Ainsi qu'on peut comprendre tous les sens sous celui du toucher , on peut ra]ipc)rter toutes les passions à l'amour de soi. C'est lui qui nous détermine et nous pousse; c'est lui qu'on devrait appeler passion première : toutes nos affections en dérivent. L'opulence, la grandeur, la gloire, sont autant de moyens d'être heureux, offerts par l'amour de soi; mais ils lui sont tellement subordonnés, que lui seul nous force à les abandonner ou à les suivre.
H est donc inutile de chercher dans ses passions des ennemis à combattre. Réunissons nos forces contre celui-ci, et nous les renverserons tous.
Ces traits de dévouement , dont les annales de l'amour s'enrichissent et dont il ne balance pas à s'honorer, appartiennent sans evcei)tion à l'amour-propre : c'est lui qui donne le courage pour soi , et la sensibilité pour l'objet qui intéresse.
L'homme courageux inspire ladmiration. L'homme vertueux force l'estime , l'amitié', la reconnaissance. L'amour de nous-mêmes nous fait prétendre à tout cela , et , une preuve incoiitesUible que l'amour physique dérive essentiellement de lamourde soi, c'est que l admiration , l'estime , l'amitié et la reconnaissance leur sont nécessaires & tous deux.
AvAncK. L'avarice est la passion des petites âmes. Une âme petite