‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 293 sur 379 · I.1I0MÎ\IF, A PROJETS · texte numérisé non relu

I.1I0MÎ\IF, A PROJETS

n'a jamais ilc grands vices. Ceux d'un avari- sont Ciichés dans son coft'rcforl.

lu avare ressemble i T.iiit.ilo. Ils ont sous les jeii\ les olijels des plus \ iolents désirs. 11 leur est iiii|iossil)le à tous deux d'y touelier.

I.'avarc vit et meurt ineonnu, iijuoré. Ses héritiers ra]i|iilleut bientôt (|u'il a existé.

linMiErR. IS'ous tendons tous au bonheur par une pente uaturclle. t)n eroit y arriver par la fortune, l'nndiition, la jjloire, les conquêtes, l'indépendanee, la uiodiiatimi. la probité, la sagesse. Tout cela peut y eonduire; rien de tout cela n'est lui. Presipie tous les hommes le cherchent, sans se consulter seulement sur la route qu'il faut prendre, l'.st-il étonnant que la loulc s'é];are ?

Kous cherchons le bonheur, comme ini astronome cherche à découvrir une étoile, toujours au-<lessus de nous. Insensés, baissons les yeux. Il est à nos pieds, et nous passons sans le voir.

Le bonheur et le repos résultent l'un de l'autre, et ne sont, pour ainsi dire, qu'une mOme chose; mais il ne faut jias confondre le repos et I inaction. Le repos de l'âme est dans un mouvement régulier que rien ne suspend, que rien ne précipite.

Travaillera réijler ses penchants, c'est commencer à être heureux.

Si j'avais à donner des principes à un jeune homme, j'aimerais mieux commencer parcelle question : — % oulez-vous être heureux ? (|uc |iar cette maxime : Connaissez \os devoirs. 1, enfance soupire a)ncs lindé|H-ndance, tant qu'elle n'en connaît pas les dangers; le mot devoir la blesse , le mot bonheur lui plail. Lui montrer la vertu comme un tyran, c'est l'en éloigner; l'offrir comme un guide aimable, qui mène au bonheur, c'est presque toujours persuader de la suivre, et ]iersuader est plus sûr que contraindre. Le mot bonheur, en ce cas, est un parfum qui corrige l' imerlumc dessimples , sans rien ôter à leurs propriétés.

Le bonheur, rigoureusement parlant, n'est pas d'une absolue nécessité. L'absence du mal est un état de médiocrité dans le bonheur, que les gens que l'on croit hetircux ne voient pas toujours sans envie.

On ne se lasserait pas d'être véritablement heureux ; mais on se lasse de tout ce qu'on a cru être le bonheur. Le désir égare, la jouissance éclaire.

Aous avons sur le bonheur une foule de livres qui n'ontpas rendu les hommes [dus heureux. Sénèque , Fontenclle, Mauperluis, Hchétius, madame du Chàtelet, ^oltairc, ont écrit sur le bonheur, et un défaut commun a tous ces ouvrages, c'est que l'auteur veut toujours que nous soyons heureux à sa manière. Il n'a pas réfléchi qu'il y a autant de difl'érenccs dans la nature du sang, lactivilé des humeurs, II' jeu des viscères, que dans les traits d'une quantité innombrable de visages.

liiiAxoi'RE. Tout être veille à sa conservation : c'est l'instinct le plus puissant que nous ayons reçu de la nature. La bravoure est donc une qualité acquise, et les récompenses doivent être en proportion des efforts indispensables pour arriver au mépris de la mort.

Il y a de l'injustice .i méiiriser un pollron de bonne foi. Il ne mérite aucun ménagement, s'il prend la place d'un brave homme.

L ne âme faible ne voit pas le danger oii il est réellement; elle s'y précipite en voulant l'éviter. Une âme forte prépare lis ressources, juge les choses , et trouve la gloire au delii du péril. IJe l.à , l'explication de la maxime populaire , que le danger cherche le hiche, et que la valeur lui en impose.

CAcSTicrrK. L'homme caustique n'est pas encore méchant; mais il n a plus (pi'un pas ii faire, et il est difficile qu'il ne le fasse pas tôt ou tard.

CÉlkdrité. Elle fait presipie toujours la gloire desliommes etla honte des femmes. Les grands criminels mêmes trouvent une sorte de réputation oii les femmes ne trouvent que l'infamie.

Tel écrivain croit passer à la postérité par le grand nombre de ses ouvrages. La Rochefoucauld y est arrivé par ses maximes.

CLtMENCK. La clémence est la plus belle vertu des rois, |)arce qu'elle fait supposer l'habitude de se vaincre soi-même. Il est beau, il est sublime lie pardonnera son ennemi, quand on n'a qu'un mot à dire pour l'écraser.

La clémence fait i)resque toujours des ingrats; mais le souverain assez grand pour oublier un outrage peut se passer delà reconnaissance.

CoLÈiii. La colère est un mouvement de l'âme, aussi impétueux que celui de la compassion est doux. Le premier dégrade l'homme autant que le secoml l'honore.

L'homme qui s'abandonne ii la colère ne sent pas son avilissement : Ja passion l'aveugle.

La colère ressemble dans ses effets à ce que le vulgaire appelle amour. Elle s'allume par la présence de l'objet qui l'excite ; elle s'affaiblit par l'absence; elle se calme lorsqu'elle s'est exhalée; elle s'éteint par l'habitude de voir l'objet qui la faisait naitre.

On réprime la colère dans les grandes âmes en lui opposant une résisUmce noble et vigoureuse. Il est également dangereux, avec un homme ordinaire , de la heurter ouvertement, ou de lui céder avec bassesse.

C0JIMAÎIDEMF.ST. Nous voudrions tous commander. ISous ne nous soucions pas d'obéir, et nous disons tous qu'il faut savoir obéir jiour apprendre ii commander. Que conclure de cette contradiction? ipic l'orgueil nous abuse sur nous-mêmes, et double les imperfections d'auirui.

(à)xirARAisoM. Les comparaisons sont aux yeux de l'âme, ce que les verres noircis sont aux yeux du corps. 11 est peu d'âmes qui puissent regarder lixemcul la vérité, comme l'aigle regarde le soleil. Il faut donc adoucir léclat de la vérité 111 la couvrantd'un léger nuage, et les rayons qui le pénètrent n'eu ont que plus d'activité.

(Jiun'AssKiN. I.a compassion est le moins durable des sentjincnls qui honorcnl l'humanité : il fuit avec l'objet qui l'a fait naitre.

INotre compassion ])our les autres est en proportion des rapports qui existenl cuire leurs malheurs et ceux que nous avons éprouvés, ou que nous ])ouvons craindre.

IVous ne sommes jamais si peu occupés de l'adversité d'autrui, qu'au moment où nous en sommes frappés nous-mêmes : c'est que nous nous aimons exelusivcmenl à tout.

Conduite. Nous ju|;eons assez sainement la conduite des autres, et nous ne savons pas nous conduire. Nous leur reprochons amèrement des fautes que nous commettons tous les jours. Nous attribuons leurs revers à leur imprudence, et les nôtres .à l'iulortune.

CoNouÉiiANTs. L'amour des conquêtes ressemble à l'ivresse. Elle devient une soif inextinguible. Le conquérant, qui n'est que cela, compte pour rien le meurtre, l'injustice, la dévastation. .Ses flatteurs le louent , sonpeuplepleurc.Telsfurcnt Attila, Gcngis-Kan,Tamerlan. Alexandre |irolégia les arts , bâtit des villes, ranima le commerce : la postérité lui pardonne ses conquêtes.

(.'nCR. L'usage du monde et l'art de se maintenir it la cour n'ont rien de commun. L homme de Paris, le plus tin, sera un pauvre courtisan, jiarce qu'il est à peu près en paix à la ville, qu'il vivra dans un état de guerre continuel à la cour, et qu'il ne connaît pas le terrain oii il doit combattre.

A Paris, il suffit de se montrer toujours dans la société ce qu'on a voulu y être toujours. A la cour, il faut paraître tel que chaque circonstance l'exige. Dans le monde, il faut garder son masque; à la cour, il faut craindre de n'en pas changer assez.

A 1.1 cour et à l;i ville, les motifs sont les mêmes; mais les objets et les moyens sont différents.

L'homme sensé regarde la cour 'comme un pays étranger , la ville comme un lieu de séjour, la campagne comme un asile.

On ne va pas souvent de la campagne à la cour. On revient quelquclbisde la cour à la campagne, et très-rarement de la cour à la ville.

Pour être considéré à la cour, il faut ne rien demander, ou tout obtenir.

Courtisans. Pénétrer tout le monde, être impénétrable, voilà en deux mots l'art du courtisan. Soutenir ce personnage , est son chefd'œuvre.

Il y a cette différence entre le philosophe et le courtisan, que le premier cherche ses défauts pour s'en corriger, et que le second ne veut s'apercevoir des siens que pour les dissimuler mieux ; que l'un fait servir ses vertus à son bonheur, que 1 autre fait tourner jusqu'à ses défauts au profit de sa fortune; que l'ambition fait tout entreprendre à celui-là ; que la philosojihie fait tout abandonner à celui-ci.

La faveur du courtisan qui sert indistinctement tous les goûts de son maître , est plus brillante et plus sûre que celle du ministre qui ne sert que le souverain ; mais celle-ci est plus honorable. L'un n'est que l'homme du prince , l'autre est celui de l'Etat.

Le courtisan disgracié se console rarement , parce qu'il n'a pas un ami.

(Création. Les bonnes gens parlent d'une création, comme s'ils en eussent été témoins oculaires. Les sceptiques parlent de l'éternité de la matière, comme s'ils existaient de toute éternité. (Qu'importe ipi'il y ait eu ou non un commencement ? Etre intelligent et raisonnable , utilise ta vie !

Dispute. La dispute est à l'esprit ce que l'acier est au caillou , dont il tire des étincelles. L'étincelle disparaît ; les arguments s'oublient.

Douceur. La douceur est aussi souvent l'effet de l'indolence que celui de la bonté.

Education. Cbacmi parle éducation, chacun a lui système d'éducation , chacun a le meilleur i)ossible. Pourquoi donc tant d'enfants si mal élevés? Pourqitoi les talents imis à la futilité; de grands moyens anéantis sous des vices? Pourquoi quelques gens estimables qui ne doivent rien à leur éducation ? C'est que la nature fait les hommes ; l'éducation jiolit ou gâte son ouvrage. Chez un |)euple corrompu, l'enfant le plus heureux est |eelui qu'on abandonne à lui-même, s'il n'a pas de mauvais exemples sous les yeux.

Eloquence. L'éloquence est un talent souvent pernicieux , quelquefois utile, et toujours agréable. L'éloipience est un piège qui entraîne le faible au delà de ses moyens ; c'est un levier puissant qui ranime l'énergicd'unpcuplclibre. Aujourd'hui, c'est un jeu d'esprit et de calcul.

Tout ce qui flatte attire. ()u suit jusqu'à un prédicateur éloquent, non pour faire ce qu'il dira , mais pour l'entendre dire.

Emplois. Pas d'homme médiocre qui ne prétende aux grands emplois, el qui n'y parvienne à force de ténacité. On veut se défaire d'un importun, et le moycir le plus court est de le satisfaire.

Cet homme remplit mal ses fonctions. On devait le prévoir, et on le punit de la condescendance qu'il ne méritait pas , mais qu'on pouvait lui refuser.

L'HOMME A PROJETS

Oninlri];iic pour olilciilr un ('in|iloi , oomnic s'il s'aj;iss;iit il'uii lii'nélico simple. Ou sr |ii;iiiit tlii tr.iv,iil qu'il v\n;c après l'avoir olilciiu , coniuio si la socictc di-vait quelque chose à celui cpii ne veut rien f.iire pour elle.

On envie une place qui donne un é(piip:i(;e, cl on ne se doute pas que les soucis occupent le fond du carrosse.

Emulation. I.'cmulation est utile connue certains remèdes extraits des poisons. Kille de l'envie, elle en preiul la noirceur, quand elle n'est pas adoucie par l'iionuètctc et 1 1 délicatesse.

Ou veut ipie les cnfanis aient de l'émulation. I.c \aincu 'cache sa haine ; elle augmente si le vainqueur triomphe avec orgueil.

^e dites |iiis aux hommes : Uegarilei vos concurrents. Dites-leur : Ucj;anlez votre but.

EsTENOtMExr. L'entendement est une qualité de l'.ime qui lui permet de saisir plusieurs objets à la lois. Il est à l'ànie ce que les yeuv sont au corps.

E-'.piiiT. Rien de si commun que l'esprit , par conséc|uent rien de moins estimé, et cependant nous courons tous aiirOs celui que nous n'avons pas.

(Quelques sots d'esprit feraient le charme d'une société nombreuse , s'ils n'avaient pas chacun la prétention de briller evclusivement.

In trait d'esprit est un ractt'orc qui plaît dans l'obscurité. Les éclairs multipliés fatiguent la vue , et on se lasse de trop d'esprit , comme de tout ce qui est afl'ecté.

L'esprit <le saillie est plus brillant que solide. L'esprit de conduite est plus nécessaire qu'agréable. L'esprit philosophique est bon aux autres et à soi.

Parler pour faire parler un sot et l'humilier, c'est se mettre audessous de lui. C'est attaquer un homme im , armé de pied en cap.

Si tous les sots se condamnaient au silence, il y aurait moins de ce qu'on appelle esprit dans la société. Qui en tiendrait lieu ? Le bon sens. La société y perdrait-elle?

Un péril grave est attaché au rôle de plaisant : c'est de devenir un homme sans consécpience.

Celui qui n'a qu'une sorte d'esprit, dit La Rochefoucauld, n'a point d'esprit. Il est vrai que celui-là ne peut embrasser qu'un objet, ne peut acquérir qu'un talent ; mais souvent il y excelle.

Les esprits ont leur tempérament moral, aussi diflicilc à connaître que le tempérament |>hysiquc. Ainsi on voit un même raisonnement porter la vérité dans l'esprit de l'un , 1 incertitude ou l'erreur dans celui de l'autre, comme un remède guérit ou tue celui à qui on le donne.

Esprit fort. Cette qualification, qui a dû être un éloijc, ne s'emploie plus que dans un sens défavorable. 11 est plus facile de dénigrer un esprit énergique, que de montera son niveau. Il est plus commode de le persécuter, de le perdre, que de le combattre.

L'esprit fort avance des choses; on lui répond par des mots.

L'esprit fort n'a d'opinion que sur ce qui est accessible à ses sens. Il nie le reste et plaint ceux qui prononcent sur ce dont ils n'ont pas d'idée. Il ne persécute jamais.

ElsTiME. Nous prétendons tous à l'estime , parce que nous sentons tous le besoin d'être estimés.

Par une fatale conséquence du principe , chacun se renferme dans la classe où il peut prctemlreà ce bienfait. L'escroc \it avec des banqueroutiers; l'hypocrite avec des charlatans; la femme galante se rapproche des filles perdues. Cartouche était estimé de sa troupe.

L'honnête homme fait tout pour obtenir de l'estime , et il est souvent réduit à se consoler avec lui-même de l'injustice de ses contemporains.

Etats. Les Etats se forment comme les iles dans la mer et disparaissent de même.

Si le gouvernement le plus parfait est celui oii les têtes sont sans cesse en fermentation, le meilleur des gouvernements est le républicain. Si la tranquillité publique, la sûreté des citoyens sont les effets d'une sage administratiiîh , le meilleur des gouvernements est le monarchique.

Louis XI fut un tyran. La haute noblesse souffrit sous son règne; mais le peuple fut heureux.

Les révolutions ressemblent aux convulsions d'un malade fortement constitué. 11 résiste aux premières, il s'affaiblit et succombe.

11 faudrait un hasard bien extraordinaire pour qu'une maison renversée se trouvât rebâtie à neuf, et c'est ce qu'on attend des révolutions.

Elles offrent pourtant un avantage : elles mettent les grands homioes à leur place.

Etendre ses Etats par de vastes conquêtes, c'est s'affaiblir des braves •jue l'on perd et du terrain que l'on gagne.

Il serait chimérique de se flatier de distraire les hommes de leur intérêt.particulicr , au point de lie les occuper que de l'intérêt général : ce fut une des erreurs de notre révolution. Il faut les convaincre que concilier ces deux intérêts c'est les servir l'un et l'autre , et que les diviser c'est les trahir également.

Le peuple le plus riche en numéraire n'est pas le plus puissant : l'opulence tombe avec les moyens qui la procurent. L Etat vraiment ri-

che et redoutable est celui qui possède une population nombreuse, des grains, du fer, et des lois sages.

Ln souverain doit connaitre le caractère de la nation qu'il gouverne. Les meilleures lois ne sont pas celles qui pnraissent les plus sages, mais celles qui ont le plus d'analogie avec le peuple auquel on les destine.

Les vices sont un rhanere roni;eur qui insensiblement détruit tout. Le gouvernement ne peut l.ur opposer trop d'jctivité. 'l'oiil est perdu quand on entend dire de tel ou Ici vice : C'est celui des honnêtes |;cns. l.\Ai;si\Ano\. l.'exai;cration tient égilcmcnt de la lucchaiicclé et de la llallcrie. L'n esprit faux exagère tout et juge toujours mal. I esprit de (IcnlTroi est méchant, flatteur et faux : aussi luiiibe-t il dans le discrédit.

I.\ai;érer le mérite de quelipi'un est une ruse du mensonge pounlérober (pielque chose ;i la vérité.

Il n'est permis d'exagérer que les bienfaits qu'on a ri'cus. Kxl'ÉnlE^CK. L'ex|>érience est la seule démonstration ipi'nn puisse opposer au témoignage des sens. Le raisonnement la contredit ipielquelois ; mais lorsque le raisonnement ne prouve pas une erreur , il laut s'en tenir à l'expérience.

L'expérience n'est pourlignorant (pi'une lumière vacillante et trompeuse. Le savant seul en profite.

L'ex|)érience de la vie ne se communique pas. On a dit avec raison : L'expérience des pères est perdue pour les enfants.

Extérieur. L'extérieur et le inoiueiit produisent les goûts, les antipathies, les caprices. Un autre instant, une autre manière de voir changent tout.

L'air froid et l'air haut se ressemblent tellement que souvent on les prend lun pour l'autre. Cet air repousse ceux qui vous approchent. La seule intimité peut détruire cette première impression; mais dans le monde , .i-t-on le temps de s'étudier? On juge sur l'extérieur; on veut être jugé de même.

Un homme naturillemcnt froid ne doit se livrera la société qu'avec la plus grande réserve. Peu à peu on s'accoutume ii le voir; il ga!;ne à se faire connaitre. C'est un mur qu'il faut rompre. L'esl-il, ou s'en trouve bien réciproquement , parce (pie le cœur a en plus ce qu'il exhale en moins. C'est le feu porté de la circonférence au centre, lians la plupart des hommes, il est porté du centre à la circonférence.

Faste. lîien des gens croient ajouter à leur grandeur ce qu'ils ajoutent à leur faste. S'ils pensaient à la mulliludc de ceux dont ils ont besoin pour élever cet échafaudage de grandeur ap{>arente, ils se trouveraient bien petits.

Est-il étonnant que tant de gens placent leur mérite dans leur faste? Il est si commode d'avoir du mérite pour de l'argent!

Les petits font, par ostentation, ce que les grands se croient obligés de faire par état. Cette chimère de devoirs d'état ruine plus de familles que n'en peut enrichir le souverain le plus opulent.

Fatuité. La société rit d'un fat, le sage le plaint, le sot l'admire. Femmes. Ceux qui disent toujours du bien des femmes ne les connaissent pas assez. Ceux qui en disent toujours du mal ne les connaissent pas du tout.

Nous croyons avoir de l'empire sur les femmes. Nous voyons enfin que nous perdons près d'elles jusqu'il l'empire que nous avions sur nous. On accorde aux femmes la finesse de l'esprit et celle des perceptions, comme des effets nécessaires de la délicatesse de leurs organes. On leur refuse le courage, la prudence, et presque le jugement. Leur éducation et nos préjugés seuls les placent aussi bas. L'homme, naturellement orgueilleux, croit s'élever à mesure qu'il les abaisse. Insensés! rendons-leur justice. Ne voit-on jias des femmes soutenir des événements désastreux, braver des périls, penser, parler, agir avec la force, la constance, la présence d'esprit qiics'attribuent exclusivement les hommes, et qu'ils sont loin d'avoir toujours?

Aimons, estimons, honorons les femmes. Nous leur devons l'existence; elles guident nos premiers pas , elles font le charme de notre vie , elles consolent notre vieillesse, elles nous aident ii mourir.

Fierté. La fierté prouve également la grandeur d'àmc ou la sottise. Rien ne l'excuse dans un sot. On la supporte dans l'homme de mérite que l'adversité poursuit.

Flatterie. La flatterie ressemble \ un arbre qui séduit par sa beauté, et qui ne donne que des fruits pourris. Un flatteur est le plus vil des êtres. Fier et rampant , adroit et dissimulé , il ne dit jamais ce qu'il pense, et il a le talent funeste d'ériger les vices en vertus. Ijinenii des gens de bien, par défiance, il l'est aussi du maître, par esprit de calcul. Que lui importe le maître? il ne tient qu'aux bienfaits. Gorgei-le d'or, et il verra avec indifférence la chute de son bienfaiteur.

Tous les princes ont pour eux l'exemple de leurs prédécesseurs , et tous sont plus ou moins dupes des flatteurs.

Frivolité. La frivolité et les grandes conceptions ne s'allient pas dans une même tête. Les gens frivoles donnent le ton ; les têtes fortes dominent.

Fortune. C'est l'idole à laquelle la plup«rt des hommes sacrifient tout, jusqu'à l'honneur.

On se croit riche, parce qu'on a beaucoup d'or. Il n'est de richesse réelle, que par l'usage qu'on en fait.

Autrefois, celui qui hésitait entre l'honneur et la fortune se dësho-

SI

nniMit. On ne s;iv;iil Irop, |U'nil;inl le iliriiior siôclo, lequel est préfériiMr. tliliii-ii a di'ciilc la c|ii('»li(>n.

'l'clles p.ins |il.icc'iil la iVlicité dans une opulence à hupiclle ils ne peuxeni alteiniire. Ils sont mallieiireuv par lu manie de regaiiler toujours au-<Ussus lieux.

L'artisan (iccupé n'a pas le loisir d'être ambitieux. 11 dort d'ini sommeil paisible entre sa femme et ses enfants. Il se lève ];aienienl pour reeoiiinieneer sa lAelie et retrouxer les jouissances de la veille.

La pauvreti' est un niallieur réel , et souvent elle l'ail envie. D'heureux eoupaliles poursuixeiil l'Iionnùle homme inilij;enl. ils veulent le déjjrader, pour s't'pan;ner le spectacle de sa (jloire , qui les appauvriniil enl'ui «le tout ee qu'ils possèdent.

(lÉM!. On piul se faire une réputation d'esprit en cultivant son entendement. Le Renie ne xent pas de culture. F-Ue le gêne , elle réloiifle. Il brille de son seul éclat, et se montre dès le premier moment ee qu'il sera toujours.

Les p,ens d'esprit ont l'arl des détails; l'homme de génie les dédaii;ne. Il voit tout en grand , et reste inutile , si les circonstances ne le mettent pas à sa place.

L'esprit a fait la >Iétromaiiie ; le génie a créé Ciniia.

On a le génie propre » une chose ; on en conclut qu'on est homme de génie, et on se trompe. Charles XII avait le génie de la guerre , Miiiarni celui desalïaires, lîoileau celui de la poésie. Périelès, César, Hichelieu, l'ierrc-le-Grand, Hlontesquieu, ^ ollaire, étaient des génies.

Gloibe. La gloire dépend du succès; le succès dépend du génie et de la coiuluite. L'orgueil accuse lu fortune de ses revers.

Cba.nds. La grandeur importune, fatigue, blesse le iicuple. Il s'en venge ordinairement par la haine, et croit rapjirocher les distances, s'il a le droit d'y joindre le mépris, lîeaucoup de grands ne connaissent de la grandeur (pi'un fardeau au-dessus de leurs forces.

(,'e n'est pas l'Iinnime de mérite cpie les grands aiment à protéger; c'est l'homme qui les amuse, ou (|iii est leur complaisant.

Un grand court la ville en frac, pour n'être pas reconnu. On ne l'y coiinail pas davantage sous son habit brodé. Tout le monde connaissait Sully.

Exiger la perfection dans un grand, serait se venger trop cruellement de son élévation. Il est estimable , si l'opulence et la grandeur n'ont rien ajouté aux faiblesses qui lui sont communes avec le vulgaire.

(iiiANDS MDMXiEs. Lc couragc et des circonstances heureuses font les héros. Le génie , les talents et les vertus font les grands hommes.

Un héros bat les ennemis. L'n grand homme administre, comprime les f.ictions. triomphe des ennemis et de lui-même.

! es grands hommes ressemblent aux corps célestes : leur influence s'étend partout.

Les courtisans empruntent leur éclat de la faveur du prince; le grand homme ne doit rien ipi'ii lui.

Cl Kr.RK. La guerre n'est pas toujours un mal réel pour un Etat. Elle est quelquefois l'unique remède aux troubles qui le déchirent.

Elle le purge des oisifs, toujours dangereux; elle entretient le courage et la discipline ; elle suspend les eiVcts du luxe, et ramène la simplicité des mœurs. On peut la comparer, si elle dure peu, à la neige qui tue les insectes, et rend à la terre de nouvelles facultés.

On ne commet pas impunément deux fautes de suite à la guerre. La première décide souvent de l'homme et de la chose.

l'ne guerre injuste est un attentat contre le genre humain. Le citoyen qui refuse son bras <t hi patrie menacée est parricide.

ll.MM. On ne hait pas celui qu'on méprise. On hait l'homme dont 1rs qualités balancent celles qu'on croit avoir, et dont les prétentions sont en opposition avec celles qu'on a.

!^i on rapprochait deux personnes qui se ha'issent et s'estiment, ou qui n'ont cessé de s'estimer que sur de légiires préventions , les préventions et la haine s'évanouiraient bientôt, parce qu'entre deux hommes estimables la haine elle-même n'est qu'une prévention.

Souxent la haine et l'amitié se touchent. La première peut disparaître devant le flambeau de la vérité.

Homme. L'homme est né méchant. Il ne faut, pour s'en convaincre, qu'examiner un enfant. Son plus grand plaisir est de détruire, et il se venge sur ses joujoux du mal que sa faiblesse ne lui permet pas de faire aux individus.

Les hommes sont comme les mots, on ne les met pas toujours à leur place. Ils valent trop ou trop peu pour ce à (|uoi ou les emploie.

L'homme nait-il avec des penchants décidés? Sans doute. Est-il maître de les vaincre avec du courage et de la persévérance? C'est un problème que la vie de Socrate a résolu.

L'homme serait heureux dans l'état de nature , car ses vrais besoins le mèneraient au plaisir. La chaîne de ses maux se compose des besoins qu'il s'est faits.

Il serait plus sûr de voir les hommes tels qu'ils sont; il est plus agréable de les voir tels qu'ils veulent paraître.

Vouloir bien connaître les hommes , c'est se préparer des dégoûts. Cette étude doit conduire Jlinsensibililé, et même à la misanthropie.

Ce qu'a de mieux à faire celui qui a approfondi le moral de l'homme, c'est de jouir de tout, et de ne s'attacher h rien.

L'élude de soi-même est plus cruelle encore. Son amertume est celle des plantes médicinales. Leur gofil révolte ; ce n'est pas même sans

douleur ([u'ellcs entraînent les causes de la maladie; mais elles guérissent. Les remèdes doux, au contraire, irritent, provoquent , et augmentent le mal.

On demande quel est l'état le plus fâcheux où l'homme puisse se trouver, ("'est, dira l'un, de réunir une vieillesse imbécile à 1 extrême pauvreté. C'est, assurera l'autre, de soulTriràla fois les maux du corps et de l'esprit. C'est , je Crois , de n'avoir aucun souvenir qui flatte ràmc, et qui la console en la reportant sur la carrière qui va s'évanouir.

Les lois générales de la nature suftisent à la reproduction et à la conscrvalion de ses ouvrages. Tous les hommes s'y soumettent. Celui qui s'occupe .sans cesse h déranger l'ordre public, et ii s'y soustraire lui-même, prouve-l-il rcxcellence ou la perversité de son être?

L'homoie passe une partie de sa vie au-dedans de lui-même, et la plus grande partie du temps .î s'applaudir. C'est qu'il est deux mesures d'après lesquelles il se juge. L'on;ueii lient l'une et la présente continuellement : la raison attend qu'on lui demande l'autre.

L'homme se détache de ce qu'il possède , pour désiçer ce qu'il n'a pas. En conclura-t-on qu'il soit inconstant dans ses désirs ? Non, mais qu'il est insatiable.

Le goût de la propriété est une de nos chimères. L'homme passe, et tout reste. Les propriétés réelles sont Ja force, la santé, la paix du cœur. Avec ces biens , des millions d'hommes, qui n'ont pas un pouce de terre, arrivent gaiement au terme de la vie. Lucien fait parler un champ dans une de ses épigrammes. J'étais, dit-il, le champ d'Acha'menides; aujourd'hui je suis le champ de Mcnippe. Celui-là criil me posséder, celui-ci se persuade la même chose : j'appartiens à la fortinie.

On pronon(-c que les hommes sont ce qu'ils ont toujours été , et ce qu'ils seront toujours. Horace ne trouve-t-il pas dans la cour d'Alcinoiis, décrite par Homère, les mœurs romaines de son siècle? Ne retrouvons-nous pas les nôtres dans celles des Romains du siècle d'Horace? .le vous arrête. (]e so])!iismc ne peut faire illusion que lorsque vous com]iarez ini autre peuple dégénéré à un peuple dégénéré. Les Romains du temps de Numa, de Camille, de Régulus, ressemblaient-ils aux l^erses vaincus par Alexandre, ou même aux Romains de Caligula, de Claude et de JNéron? La corruption des hommes n'est jamais générale ; elle n'a donc pas sa source dans la nature ; on peut donc les employer au bien comme au mal. L'esprit du gouvernement, les pré jugés nationaux et l'éducation font fermenter en eux les vices ou les vertus.

Honneur. L'honneur, dit Montesquieu, est le ressort du gouvernement monarchique, comme la vertu est celui du gouvernement républicain.

Tout s'use, tout passe. L'honneur s'éteint ; les vertus disparaissent; les gouvernements tombent.

Les révolutions retrempent les hommes. L'honneur et les vertus renaissent pour périr encore.

Il faut nécessairement de l'iionneur où il n'y a pas de vertus. Il y a anarchie où on ne trouve ni l'un ni l'autre.

Il n'y a plus d'iionneur , on on jure par lui à chaque instant, et sur des choses indifférentes. Profaner le mol, c'est se jouer de la chose.

L'invoquer, même sans réflexion, c'est lui rendre un hommage involontaire ; c'est en reconnaître la nécessité.

Bien des gens qui se dispensent d'en avoir, en exigent dans les autres.

Hospitalité. L'exercice de l'hospitalité suppose des mœurs simples et douces. Les anciens, qui la pratiquaient, valaient-ils mieux que nous?

Certains Arabes, chez qui elle est encore en honneur, seraient-ils le premier peuple du monde? Les Nomades ont toujours du superflu , parce qu'ils ont peu de besoins. .Sans cesse errants, ils retrouvent chez un voisin ce qu'ils luiontdonné la veille. Nos besoins sont toujours audessus de nos moyens, nous n'avons rien ii donner, et nous avons supprimé l'hospitalité pour échapper au reproche d'enfreindre les devoirs.

Nous en avons conservé le nom. Nos aubergistes ne connaissent ni le mot ni la chose.

HuMiiUR. Ce qu'on appelle humeur, n'était autrefois qu'un dérangement de la santé , qui ne nuisait qu'il l'individu. L'humeur , dans son acception actuelle, est un fléau de la société, surtout si elle part d'un homme ii qui on doit des ménagements. Quelques femmes prétendent en faire une gentillesse.

On se corrige d'avoir de l'humeur en vivant avec quelqu'un qui en a beaucoup, ou (|ui n'en a point,

1, humeur mène à rim|ialience , l'impatience à la colère, la colère à l'emporlenienl , l'emportement aux excès les plus funestes, t^est le venin de laspic; il faut l'arrêter au moment même. S'il fait des progrès, il est mortel.

Humilité. L'humilité est une justice que se rend la bassesse. C'est une all'lude qu'il faut laisser ii (pii est assez méprisable pour la prendre. Relever un tel être, c'est réchauffer un serpent.

Jeu. Lc jeu est pour la société, ce que sont les spectacles pour une grande ville. 11 y a trois heures dans la journée qu'on pourrait employer plus mal.

Que de gens sans mérite et sans occupation iic tiendraient en rien au monde, si le jeu ne leur en dnnn.iit l'entrée !

L'HOMME A PROJETS

H f;iiit relire jouer les sots : c'est re qu'ils font le moins sottenuiit. A iihi' liouillollc, <r.iillt'iii's, tout le inoiiilf se l'esseinlilr.

Il est liiiinili.iiit de perilre loiijoiiis . iliseiit certaines personnes. Jl estl>ien |>liis Iniinili.int île jouir toujours.

("elui qui joue i;ros jeu, qui ne joue <|ue pour (;iqjner, le joueur de profession enfin, est uussi clan|;ereux cjur lueprisjhie. Tel est cependant l'empire îles usaijes, qu'on dissimule le iiiiprls qu'il ius|iirc.... tant qu'il a de l'argent.

Imitatio.n. Les |;ens mt'diocres copient servilement. Les esprits supérieurs couimencent par imiter, et l'inisseiit par servir de moilMes.

Immortmitk. Ou montre l'imuiorlalilé à tous eeui que leur naissance distin|;ue du vulgaire ; mais tous n'en sont pas éj;alement avides. Il en est qui trouvent la réeuiiipense dans le hien ni6me qu'ils ont fait. Lesquels sont préférables?

Lu prince a deux moyens d'arriver à l'immortalité, les conquêtes et les bienfaits. On admire le eonquéranl; on aime son bienfaiteur.

Les rois, les pliilosoplieset les portes prétendent tous à rimiiiorlalité. C'est ce qui a )>roduil tant du conquérants, de sectes absurdes, et de mauvais vers.

luriiuosiTÉ. L'homme impétueux est digne de pitié. La morale le corrige moins qu'elle ne le punit. Il passe sa vie à céder à son premier mouvement, à se le reprocher, i« se proincltrc de le réprimer, et à y céder encore.

Imi'ortin. Un importun doit être un sot ou un méchant, pour ne pouvoir ou ne vouloir pas sentir combien il importune.

l'n importun réussit quelquefois : on achète de ce qu'il demande le plaisir de s'en défaire. Il est possible qu'un importun s'importune lui-même, et qu'il ne cherche quelqu un que pour se fuir.

LNDÉrKVDA.NCt. Ou uc voit dans l'esclavage que de la faiblesse ou du désespoir, et dans 1 indépendance ([ue de l'aveuglement et de la férocité.

Le désir de l'indépendance est le plus grand ennemi de la liberté : il mène droit à l'esclavage.

(Jiii ne veut qu'être libre, a le germe des grandes vertus; qui veut se rendre indépendant, est iléj.'i vicieuv.

l.M;nAriTLUt. L ingratitude est un vice double, en ce qu'elle dégrade celui qui en est atteint , et ipi'ellc ferme le cœur de l'homme bienfaisant.

Il faut examiner scrupuleusement, dit Cicéron , les motifs qui ont déterminé quelqu'un à nous obliger, pour régler sur eux notre reconnaissance. On est bien près d'être ingrat, lorsqu'on pèse ainsi le nienfait.

JesTicB. Tous les hommes devraient être justes, car tous exigent qu'on le soit envers eux. Pourquoi presque tous les hommes sont- ils injustes ? parce qu'ils ont sur les yeux le voile des passions.

La justice qui gouveri^e la plupart des Etats n'est que l'abus de la force. Si le souverain a la main trop faible pour soutenir l'épée, elle lui écliappe, et on la tourne contre lui.

Lakmbs. Les larmes qui expriment la tendresse sont à l'amour ce que les pluies d'été sont aux fleurs : elles le nourrissent et le raniment.

Les larmes ajoutent à la beauté, et la rendent plus touchante. Il est bien doux d'en arrêter le cours, quand on les a fait couler. Il est bien doux de rassurer ce qu'on aime , lorsqu'on n'a que de l'incertitude à détruire.

Les larmes de l'artifice n'excitent que l'indignation, mais on s'y méprend.

Il est des gens qui se font une habitude de pleurer. Les uns pleurent par faiblesse, les autres par perfidie. Les premiers cessent bientôt d'inspirer la pitié; les seconds ne trompent qu'une fois.

Livres. Nous avons une surabondance de livres qui se succèdent comme les x'agues de la mer : la dernière lait oublier celle qui l'a précédée.

(Jue reste-t-il d'une foule d'ouvrages imprimés depuis un siècle? Quelques volumes sauvés de l'oubli par l'hoiiime de goût.

Li xE. Le luxe tue les républiques, paixe qu'il corrompt les mœurs. 11 est l'appui du trône, si l'autorité le contient dans de justes bornes. Il console quelquefois de la nécessité d'obéir, et tel qui éblouit la ville, oublie un moment qu'il est nul à la cour.

I\1ai iiBUR. I.c malheur n'est peut-être qu'un être de raison. Si nous avions des idées justes du bien et du mal, nous n'aurions pas sans cesse à la bouche les mots adversité , bonheur.

Ainsi, ce qui nous semble un malheur réel, relativement à nous, ne nous parait qu'un événement ordinaire par rapport aux autres.

On se croit malheureux pour n'avoir pas réussi dans une tentative quclcunquc; mais on n'avait couru ni projets déraisonnables, ni espérance sans fondement, de quoi aurait-on à se plaindre?

La modération dans les désirs est un moyen sûr de n'être jamais malheureux. L'homme n'a pas la force d'être modéré, voilà l'unique source de son malheur.

Les gens passionnés placent le malheur dans la privation de l'objet de leurs désirs. Maîtres de ces désirs, ils maîtriseront le malheur.

Avoir des remords, perdre un objet chéri, manquer du nécessaire, souffrir des douleurs aiguës, voilà de vi.iis malheurs. Les autres sont presque tous des chimères, enfants de notre imagination.

On supporte assez facilement un malheur qu'on n'a pas mérité : la

certitude d'être plaint en console. Le malheur que nous noUH sommes attiré ajoute le poids de riiiiiniliation à celui du revers.

L'adversité corrige qui hpicfois reicessi\e vanité de gens i|u'elle remet a leur place, tjuelipnfois aussi elle rend trop humbles eeiii que la prospérité avait rendus trop vains.

(Jiu hpicfois ciieore clic aigrit le caractère, elle produit des accès de colère, it-même de fureur. C'est l'orgueil vaincu qui se révolte, l'iic nouvelle inforliinc l'aballra sans retour et raccourcira ha chaine.

L'adversité conduit les esprits faillies au désespoir ou à la superstitioii. Kjle ramène un esprit fort à la philosophie.

Il f.iul être bien lieiiretisemeiit né, pour être philosophe sans «voir été malheureux.

Il es! beau, il est grand de savoir soulTrir. Savoir mourir n'est rien auprès de cela. Une mort tranquille et courageuse est la récompense de qiiicoii(|ue a su supporter linforlune.

Un malheur presque inévitable est d'avoir besoin du secours des autres, et tant d'amertumes précèdent et suivent les bienfaits sollicités, qu'un homme délicat balance entre la nécessité qui le presse et une grâce ipi'on lui fait acheter.

Un autre malheur est d'être forcé de mépriser celui à qui on doit de la reconnaissance. Alors le meilleur moyen de se corriger d'avoir besoin des autres, est d'en .>voir eu besoin.

Matière. Tout ce qui est accessible à nos sens est matière. Nos sens sont donc matière, nous sommes donc matière nous-mêmes. Tout le monde ne convient pas de cela ; mais tout le monde voudrait savoir ce que c'est que le soleil, et personne ue cherche la cause qui lui fait remuer le petit doigt.

Méchants. Les méchants ont cela de commun avec les honnêtes gens, qu'ils ne peuvent être trop connus.

L'imprudence est presque toujours compagne du crime. Les honnêtes gens seraient trop à plaindre, si les méchants étaient toujours de sang-froid.

La société a aussi ses méchants. On les ménage, parce qu'on les craint. Sont-ils démasqués, ils tombent dans le mépris.

Le mépris est-il une |iunition siillisante pour qui a perdu une iemme dans son honneur, brouillé des époux, des frères, des amis?

MÉMOIRE. La mémoire fait quelquefois à l'esprit le tour que certains chimistes ont joué à des gens simples. Ceux-ci ont cru avoir fait l'or que les autres avaient glissé dans le creuset,

La mémoire rend quelquefois l'homme implacable. Il pardonne mal ce qu'il n'oublie point.

L'ingrat n'oublie pas le bienfait : il voudrait l'oublier.

On vend hien des choses à Paris; on y vend même de la mémoire. Il serait à désirer qu'on y vendit de l'honneur : il ne manque que cela à bien des ridies. En achèteraient-ils ? J'en doute.

MÉi'Bis. Mépriser les richesses , c'est ressembler au renard de La Fontaine. Le sage ne les méprise point, il les craint.

Ce n'est pas mépriser la vie que lui piéférer l'honneur : c'est estimer I honneur ce qu'il vaut.

L'existence est un malheur pour qui ne mérite que le mépris.

MÉRITE. Le mérite, ainsi que l'or, a sa pierre de louche. Il y a des gens adroits en mérite comme en métaux.

Ministres. Les grands ministres ne font pas toujours les grands rois ; les grands rois font presque toujours les grands ministres. Kiclielieu fut un grand ministre, et Louis XIll un roi ordinaire. Louis XIV fut un grand prince, et forma Louvois. 11 crut former Chaïuillard, et se trompa.

Ceux qui approchent les ministres cherchent sans cesse à les tromper , et ils les blâment lorsqu'ils se trompent dans leurs choix.

La connaissance des hommes est essentielle i» un ministre. S'il place par recommandation ou au hasard, il se trompera souvent. Il doit chercher .-i connaître aujourd'hui ceux dont peut-être il aura à juger demain la capacité. '

Le poids des affaires publiques est un fardeau que peu de ministres savent porter. Beaucoup le déposent ou le traînent.

Un grand ministre perd rarement sa place. Le moment de sa mort ou celui de sa disgrâce décide s'il est un grand homme.

Misanthropie, llair tous les hommes est une in ustice pour quelquesuns , un excès de sévérité pour quelques autres , et toujours un malheur pour soi-même.

La misanthropie est fille de l'excessive probité. La probité peut donc rendre malheureux. C'est l'effet certain des extrêmes.

Fuyez la corruption, plaignez ceux qui en sont atteints, cherchez les gens vertueux. Il en est encore, pu.iqii'il y a tant de méchants, car ce ne sont pas leurs semblables que cein-ci cherchent à tromper.

Modestie. La timidité et la modestie sont loin d'être la même clios*'. C'est l'orgueil qui rend timide, c'est l'amour-propre qui rend modeste.

^loLLKssE. La mollesse est au moins le summcil des vertus.

Monde. On peut comparer le monde à un bal , oii on ro'.irt sans cesse les uns après les autres yiour se coniiaîlie. On se plaît l.;i.t qu'on s'en tient aux agaceries; si on se démasque, on se quitte.

Le monde est une espèce de comédie, entremêlée de quelques scènes tragiques. Chacun y joue son rôle, bien ou mal ; mais personne ne eoiinail la pièce

le grand usage du monde tient souvent lieu de talents, d'esprit, et

L'HOMME A PHOJETS.

nK^iiic (Ir vtrlii';: m:iis Ini'iqiron est forc<< de causer avec soi-même, cet iisiijjc ne tient plus lien île rien.

MoRAiit. La mor.ile esi ciuilquefois le tyran de l'esprit, et presque toujours I eselavc ilii co'iir.

I.cs moralistes ressemblent au\ cliimistes. Ils pri'parent des remèdes pour les antres, et s'en servent rarement.

11 s'en faut bien que toni ee qui peut se dire sur la ;iiorale ait été

t. I.a nature, inépuisable et variée, proiliiit sans cesse dans les passions des boulines des iiiiinees dillVienles , à la laveur ilesipielles elles eborebent à se caelier. la morale doit suivre la nature, et la saisir sur le fait.

.Mo«r. I.a eiainle de la mort est le seul mal qu'elle fasse éprouver. La mort est le point Iliématiipie ipii ne pi ut èlie aperçu.

rersonne n'est cniileiil de son son , et eliacun craint de'linir.

di

Mirgucrite avait commenré par être ravaudcusc, ensuite elle avait été entretenue par des huissiers, puis par des recors, etc., etc.. , enfin

l>llf> avait pnniifi M Vrtrntoau

elle avait épousé M. Fricoteau.

Pour être fondé à regretter la vie, il faudrait avoir su en jouir.

liiiii des ;;cns craif;ncnl la mort , jiarce qu'ils craignent la douleur : ils ne devraient craindre (|iie d'être malades.

Le vuljfaire ne s'aperçoit guère de son existence qu'au moment où il va la perdre , et ce \iili;airc-là est de tous les états.

Mots. L'abus des mots , que la sottise prend pour de l'esprit , est un vernis dont se masque la nullité. Cet abus est le père du calembour.

Reaucoiip d'ouvrages qui ne sont pas écrits en calembours n'en sont pas meilleurs. Oiielques écrivains , qui ont de la réputation , prétendent <pie la langue doit être esclave du génie. Qu'ils apprennent à parler celle de Hacine , et le mot propre viendra se placer.

Les phrases inintelligibles sont comme des bois fourrés, à travers lesquels l'ignorance se sauve.

MusiQeK. La déclamation est une musique vocale, comme la musique vocale est une déclamation. Cbaciine a son harmonie ; toutes deux naissent des passions, servent à les peindre, et doivent s'entr'aider mutuellement.

(irélry a prouvé la vérité de celte assertion. Personne n'a déclamé aussi iieiireusemint que lui.

Il a ouvert une route nouvelle. Ses concurrents s'en sont écartés , et ont séduit un moment : onse laisse éblnnir par des fusées volantes. Le jour reparait; tout rentre dans le néant. Le public est revenu à Grélry.

Nkcociatioss. Les négociations sont la ressource de l'habileté contre la force.

NoBLKssE. La noblesse suppose la vertu, et doit être la satire vivante du vice. La noblesse était éteinte avant sa suppression, l'as de principe sans exceptions : elles étaient rares.

Des parchemins plus ou moins anciens, différents degrés de noblesse, étaient de vaincs distinctions. Le degré du mérite seul distingue les hommes. Celui qui remplit ses devoirs sociaux et qui s'occupe des intérêts de la patrie, est un grand seigneur.

Aboutcmir n'axait pas d'a'ieuv , et conquit l'Enyple. On osa lui demander un jour de quelle race il était. ^ oilà ma race , répondit-il en montrant se.s troupes, et voilà ma généalogie, en montrant son épée.

UriNiONS. Les dillerentes opinions sont comme les assortiments d'un ma.gasin : chacun y prend ce qui lui plait, sans examiner la qualité. Voila pourquoi nous voyons des opinions si ridicules, et qui durent

Les opinions les plus importantes se communiquent souvent comme la frayeur. Un n examin.. pas l'objet dont on est frappé, et on s'accorde a le trouver ellrayant. l,e nombre des crédules grossit, et finit par devenir une autorité pour les gens qui ne raisonnent pas.

Oi'iJLKNCK. On aurait vu la statue de Varus à côté de celle de Camille, SI les Romains avaient mesuré la considération sur l'opulence \ariis alla pauvre en Syrie, et la trouva riche; il en revint riche , et la laissa pauvre. 11 est des Varus dans tous les pays et dans tous les siècles.

Les biens avec lesquels on est né n'empêchent pas de tomber dans

I indigence. Le luxe, en augmentant tous les jours, fait des riches malaises. (,e n'est que dans l'économie que se trouve l'opulence.

Mon iibdue. 11 est ]>lus facile de conserver de l'ordre dans ses affaires

que de l'y rétablir. '

Celui qui a follement dissipé sa fortune , n'a aucun point sur lequel

II puisse se reposer. Le passé l'étonnc et l'humilie, le présent le trouble et I embarrasse, l'avenir l'inquiète et l'épouvante.

Se résoudre à quelques privations , c'est se garantir de les supporter toutes. '^'^

Orgueil. L'orgueil est un miroir devant lequel nous faisons passer nos actions et celles des autres. Wous avons soin de ternir la glace quand nous craignons de la trouver trop fidèle. '

Si nous pensions combien nous sommes dépendants de la nature nous aurions moins d'orgueil et plus de reconnaissance. '

M. Fiicotoau. ■

Etre susceptible, difficile à vivre, c'est immoler son amour-propre à son orgueil. On s'estime bien peu, quand on craint de n'être pas assez estimé.

Il n'y a point de vertus sans amour-propre. En est-il beaucoup qui s'accordent avec l'orgueil ?

L'orgueil nous fait parler de nos bonnes actions. Quelquefois la joie de les avoir faites trahit notre secret. L'un semble dire : Voyez ce qu'il m'en coûte ii faire le bien, et l'autre : Jugez par le plaisir que j éprouve, de tout le bien que je voudrais faire encore.

il est peut-être plus facile de se corriger d'un défaut, que d'acquérir une vertu. C'est qu'en se corrigeant, on se croit au-dessus de celui à qui le défaut reste, et qu'en acquérant une vertu, on se voit tout au plus il côté de son modèle.

L'orgueil, (prune vérité dure révolte, entend mal ses intérêts: exiger des luénageaiciils, c'est avouer sa faiblesse.

l'aris. Typ. Henri Pion, rue Garancière, 8.

L'HOMME A PROJETS

GS

l'anioiir-iuoprf iic

Ijraiii (11' poinlro est mumi'iit où il s'en-

L'oiy,iu>il c\\fjv tout de la soumission (les autres veut rien oittrnir (\\w ilf l'e\amen.

Kolre onjucil est à celui des autres, comme un à ceui ([ui l'environnent : il les embrase tous au flamme.

Notre propre orgueil nous rend celui des autres insupportable, cl c'est un double motif pour nous eu corrij;cr. 'Prionnibons du notre) nous ne blesserons personne, et nous serons liors d'alteiiite.

L'orgueil et la méehaneelé croissent dans le eu'ur de certains dt'vots , en raison des dehors d'Imuiilité et de ebarité qu'ils aU'ectent.

Dispuler avec aiijreur, dt'cider iiiiperieuseinent , rejeter les objections au lieu de les résoudre, c'est prouver que l'amour-propre cberebe moins l'Iionneur d'avoir raison, que l'orgueil ne craint la boute d'avoir tort.

L'orgueil est la source de presque tous nos vices. On le sait , on le dit aux autres: on se le déguise à soi-m(me. ilien de si commun que le précepte; rien de si rare que de s'en faire l'application.

Ostentation». L'ostentation est la volupté de l'orgueil. Klle n'est qu'un ridicule qui se montre nu.

Pissions. Les passionssont & l'homme cç^ cpie le soleil est aux piaules. Un soleil trop ardent desst"'ebe ce ipu' des rayons plus douv eussent vivifié. Les passions violentes dessèchent l'âme ; les passions modérées lui communiquent une activité, une chaleur utiles.

Les passions excessives font sur l'âme l'cfTet des ventouses sur la peau : elles la boursouflent , pour ainsi dire. Lorsque l'action cesse, l'âme, ainsi que la peau, retombe , et reste longtemps flétrie.

L'adversité seuleagit puissamment contre les passions.

L'amour-propre alors se les immole, pour n'en pas devenir la victime.

Patienciî. La patience est, ou le triomphe de la raison, ou la lanijiieur de l'indolence, ou la dextérité de la ruse.

(Juand la patience n'est pas l'eft'et de la raison , elle est celui d'un evcès d'orgueil , ou d'un excès de bassesse.

On affecte de la patience pour humilier ceux qui en manquent, ou ceux qui veulent nous en faire manquer.

La patience est vertu dans un philosophe , et nécessité dans un courtisan.

Patkiotisxik. Le patriotisme est l'idole du républicain, une vertu rare dans une monarchie, un être de raison sous le despotisme.

En révolution, le patriotisme est, pour certaines gens, un masque sous lequel ils arrivent à la fortune et aux grands emplois.

(^)uand la tourmente révolutionnaire cesse , ou reconnaît le patriote pur : il est resté à sa place.

PERrEcrioN. La perfection est sur la cime d'une montagne escarpée. A son aspect, riionune borné ou indolent s'étonne et s'arrête. L'homme d'esprit fait quelques pas, et bientôt rétrograde ou tombe. Le sage seul suit le sentier que lui trace la vertu. La prudence l'y soutient. Eclairé par l'une, soutenu par l'autre, il avance lentement, mais sans interruption. S'il trouve un endroit diOicile, il s'efforce de le franchir. Si la pente devient plus douce , il respire et ne s'arrête pas. Enfin il voit le but, il va y toucher , il chancelle , il meurt. Un pas de plus et il arrivait. La vertu pleure, et revient s'offrir pour guide; maisa-t-ellc conduit quelqu'un plus loin ?

Persuasion. Il est quelquefois plus aisé de convaincre que de persuader. La conviction est accablante, mais elle agit vivement. La persuasion est lente , mais douce : c'est la lyre d'Amphion qui bâtit les murs de Thèbes.

Peuple. Quelquefois un esprit de vertige souffle sur une nation, comme on voit, dans certains parages, s'élever tout à coup des vents qu'on n'y connaissait pas. Alors les rangs se confondent , comme les

flots dans une tempête. Les systèmes prennent les couleurs de la vérité, comme les récifs dans les ténèbres paraissent quelquefois un asile. On s'agite, on se tourmente, on se heurte, on enfante des jirojets, ainsi que ilans un vaisseau sans pilote, chacun veut mettre ta main au gouvernail. I.i's iinprudenis s'écrient que le vaisseau va périr. Les l'Cns sensés , ipion n'écoute plus , se taisent ; mais ils s'assurent de la chaloupe , pendant que les autris s'arrachent des débris.

Le peuple ne ju|;e ipie sur l'apparence, (.'e ne sont pas les honneurs, la puissance, les richesses ipii lui en imposent, c'est le faste qui les annonce ou qui les suit.

Les siècles les plus féconds en grands scélérats le sont ordinairement aussi en grands hommes. Il y a aussi des temps de faiblesse et d'épuisement chez certains peuples. Tout y devient petit, vice et vertu.

Dans ce qu'on appelle les siècles éclairés , on applaudit , on récora- I pense les grands talents, et on :iégligc l'homme vertueux. Un homme

de bien cependant est un modèle aussi utile qu'un eicellent danseur.

Il est un peuple qui ne parle que par saillies, qui se console de tout avec une épigramme, qu'on mène avec des chansons et chez lequel un plaisant est un personnage.

PiiiLosopnE. Juger le bien, l'aimer, le faire; attaquer sans ménagement les vices et les erreurs nuisibles, c'est êlre philosophe.

Il est des époques où l'astuce se faitdesarmcsdetout, même de la philosophie. Ses adversaires s'élèvent contre elle en att'cctant de confondre l'abus avec la chose, et le beau titre de philosophe devient une injure. Alors le philosophe timide se tait et se cache; le philosophe énergique se montre et parle : il est toujours philosophe.

Plaisanterie. La plaisanterie douce et légère a un charme qui la fait souvent préféreraux qualités les plus solides et les plus essentielles. C est que le mérite n'amuse pas comme les grâces; que pour accorder des récompenses il faut être juste, et que pour répandre des faveurs il ne faut qu'être grand.

Plalsib. Le plaisir est une situation de l'âme inexplicable; car telle chose procure du plaisir à l'un et affecte péniblement l'autre.

Pourquoi les jilaisirs de l'âme demandent-ils tant de variété ? Un pur esprit ne doit pas s'user à sentir.

IVos plaisirs nous mettent presque toujours dans la dépendance des autres. Quelques-uns cependant sont en nous. I\e point faire le mal est pour l'âme une situation tranquille; faire le bien est sa volupté.

Le plaisir qu'on achète n'est qu'une vainc erreur. 11 est même humiliant de penser qu'on s'ennuierait, si on n'avait pas de quoi payer ses fantaisies , et ces fantaisies mêmes sont humiliantes.

Les vrais plaisirs sont ceux qu'on ne doit pas à l'intérêt. Le cœur ne compte pas ceux qu'il donne, et l'intérêt les calcule.

PoLiTESse. La politesse a remplacé la cordialité, lorsqu'on a substitué l'apparence aux vertus.

La politesse des grands envers leurs inférieurs n'est que de l'affabilité. L'amour-propre de part et d'autre en sent bien la différence. Les petits feignent de s'y tromper.

Les grands ont quelquefois une politesse si humiliante, qu'on lui préférerait de la brusquerie.

L'homme excessivement poli fatigue en proportion des égards que sa politesse commande.

Si le titre d ami, que l'on prend et que l'on donne si légèrement, n'a rien de commun avec l'amitié, il dispense au moins de la politesse, et de deux espèces de fausse monnaie, il est la plus commode.

On a fait un tarif des égards qu'on accorde aux noms, aux titres, aux places, aux fortunes. Il n'y en a point encore pour les qualités

Robert et le philosophe Duverger à Bicilre

dï

L'HOMME A PROJETS

jiorsoiinollcs. A rang égal , on ne fait pas une évt^rcncc île moins à l.i f.iliiiti' qu'au mi'iite. A indigence oyalc, on ne fait pas une ri\irente lie plus à la piobiti' qu'à la mauvaise foi.

Politique. In peuple qui se forme ressemble à un enfant qu'il est faeile île ployer à tout; mais it ne faut pas négliger le temps de l'enfanee : s;i eonslitution , «on caraelère, le reste de sa vie dipenilenl le son éiluealion. Les premiers préjugés, une fois établis, ne se détruisent plus qu'avec le peuple même qui lésa reçus.

La politique est un art cliei les peuples civilisés. Un peuple neuf la méprise : il n'emploie que de la franchise et du fer.

La politique des Anglais est de réunir ii leurs trésors ceux de toutes les nations. L'intérêt est la base de leur gouvernement, et leur gouvernement tombera avec leurs richesses.

Préji'gks. Ce qui est vrai dans un temps cesse de l'être dans un autre, et n'est plus qu'une opinion qu'on révère par habitude.

Il faut être un grand homme ou un grand fou, pour entreprendre de détruire les préjugés. Le grand homme n'attaque que les préjugés nuisibles; l'insensé veut les abattre tous.

Le iiremier qui nitaque un préjugé et qui n'a pas en sa faveur les circonstances et des ])révenlions plus accréditées que le préjugé même, succombe et laisse une lâche ]>lus dilheile ii son successeur.

Pour attaquer un préjugé avec succès, il faut joindre à beaucoup de fermeté l.i prudence la plus éclairée. Sans ces moyens, tel qui croit détruire une erreur ébranle la vérité.

P«oiurÉ. Vertu essentielle et très-rare.

Comment la société se soutienl-elle sans probité? Comme un malade vil dans des crises continuelles. Quelles en sont les suites ? La mort pour celui-ci; la dissolution ])0ur l'autre.

Raiso.n. La raison prévient les excès; elle ne les réprime qu'à l'aide du courage.

Une victoire remportée par la raison n'est pas le garant d'une autre victoire, .aujourd'hui vainqueurs, nous pouvons demain être vaincus. Heureuv qui meurt les armes à la main et sur son bouclier!

Raisonnement. Les hommes raisonnent moins d après leurs jirincipes que d'après la manière dont ils sont affectés. Souvent ils abusent du raisonnement pour justifier leurs passions.

Un raisonneur n'a souvent pas la moindre lueur de bon sens, et n'est communément qu'un sot.

Reconnaissance. L'homme vraiment généreux ne s'affecte pas de l'ingratitude, parce qu'il n'a pas besoin de reconnaissance. Il plaint les ingrats, et il aime à en faire.

La reconnaissance devrait être égale entre celui qui donne et celui qui reçoit. Procurer à quelqu'un l'occasion de faire le bien, c'est lui préparer de doux souvenirs, c'est être son bienfaiteur.

Forcée de choisir entre sou bienfaiteur et son ami , l'austère vertu se décide pour la reconnaissance, et le cœur se prononce pour l'ami.

RÉPUTATION. 11 est beaucoup de réputations usurpées; il est même des gens qui en font et qui n'en ont pas.

Un droit répète jusqu'à satiété que 'Voltaire n'avait pas de génie. Ce drôle a pourtant une réputation, puisqu'on le paie pour le lire. Il est vrai que celte réputation est celle que se fait un empoisonneur.

Une bonne réputation est tôt ou tard le fruit d'une bonne conduite. Une grande réputation n'est pas toujours établie sur les vrais principes. Souvent une opération brillante éclipse une opération profonde.

RtsoLUTioN. Dans toutes les circonstances, le plus mauvais parti qu'on puisse prendre, est de n'en prendre aucun.

Quelquefois une résolution audacieuse subjugue la fortune; quelquefois elle perd tout. C'est au génie à jugerde ce qu'il peut entreprendre, de ce qu'il doit s'interdire.

L'homme faible laisse écouler dans l'irrésolution le moment propre au succès.

Richesses. Lorsque les richesses ont coûté le sacrifice de l'honneur , on se flatte en vain d'obtenir de la considération en étalant ce qu'elles ont de plus somptueux, (k'tte pompe insultante est un témoin de plus qui atteste la vérité.

.'^Acs. On demande si l'égalité j)arfaitc peut exister. Oui, dans le coeur du sage, (^'estlà que tous les hommes sont égaux.

La connaissance de ses propres défauts n'est que l'aurore de la sagesse.

SÉVÉRITÉ. Ceux qui portent la sévérité jusqu'au scrupule envers les autres .sont presque toujours indulgents pour eux-mêmes jusqu'à l'aveuglement.

L'extrême pureté des mœurs doit justifier la sévérité que nous exerçons sur les autres. Sans cela, cette sévérité n'est qu'un tort de plus i|u ils s'empri'ssent de punir avec rigueur.

SiF.ci.Es. .Malheureux le siècle oii il est également dangereux de connaître ou d'ignorer ses devoirs, de les remplir ou de les mépriser, d'avoir , ou non , du zèle pour le bien public , de l'amour pour le vrai, du génie pour les grandes choses. Ce siècle est celui de >iéioii ou de Doniilirn. Plus mallieiireiix peut-être serait le sii-cle oii le cultivateur et le commerçant seraient regardés comme des espèces d'animaux domestiques, oii l'honneur séparé de la probité serait |)lus considéré qu'elle; oii le luxe aurait l'audace de fouler aux pieds le mérite indigent; ou l'orgueil usurperait le droit d en imposer; oii la piideiir serait un ridicule, la sincérité imprudence, le bon sens ennuyeux. Un grand

homme, né dans l'un de ces siècles, doit s'attendre à la persécution ou à l'oubli. (Jii'il tourne, pour ainsi dire , sur sa propre grandeur, il sera lui-même son tourbillon.

SiNCÉBiTÉ. La langue est un étranger auquel il faut que le cœur serve toujours de guide.

L'etTort qu'il faut faire pour repousser la vérité, la contraction d'esprit nécessaire pour mettre toujours le mensonge à sa place , sont la première punition de celui qui lait un art de la duplicité. Ce travail continuel produit souvent l'effet de celui de l'araignée : dès qu'on aperçoit le tissu, on se hâte de chasser l'ouvrière.

SiNGULAniTÉ. La simplicité a ses partisans ; la singularité a ses sectaires.

Autrefois un homme paraissait singulier dès qu'il était ridicule; aujourd'hui c'est lorsqu'il n'est pas ridicule qu'il paraît singulier.

Sobriété. Timothée, fils de Conon, disait que les soupers de Platon ne valaient rien le soir même , mais qu'on les trouvait excellents le lendemain matin.

Société. Les caractères se brisent , s'émoussent, s'adoucissent par le frottement continuel : tel est l'avantage de la société. Mais les nouvelles découvertes, produit ordinaire des relations étendues , éclairent sur le mal comme sur le bien , développent les vices coinuie les vertus : tel est l'inconvénient de la société.

Malgré notre dépravation, il est encore des sociétés pures, oii la vertu rallie ses sujets dispersés, et que le désordre respecte.

Nous sommes à l'égard des autres ce que les autres sont à notre égard. Faisons-leur grâce, ou faisons-nous justice.

Souverains. Un prince qui règne sur des peuples courageux doit se placer entre les lois et la justice. Il est plus facile à un souverain de se faire aimer que de se faire craindre.

Titus et Trajan honorèrent le trône. Lequel fut plus digne de l'occuper? Trajan aimait la gloire; mais Titus aimait le genre humain. Un prince parfait serait celui qui réunirait les qualités de l'un et de l'autre.

La réputation des souverains dépend un peu de ceux qui leur succèdent. Charlemagne doit une partie de sa gloire à Louis le Débonnaire.

Démétrius de Phalère conseillait à Ptoléraée d'acheter des manuscrits qui traitaient du gouvernement. Vous y trouverez, disait-il, ce que jamais courtisan n'osa dire à sou maître.

Un prince qui donne avec profusion et sans choix est un ))rodigiie qui ruine l'Etat. Un prince libéral et judicieux enrichit le peuple, les particuliers et lui-même par la création des grands hommes, le bonheur et l'amour de ses sujets.

Un roi se lasse quelquefois de régner; mais lorsqu'il devient homme, il est plus qu'un autre, dans quelque acception qu'on prenne ce mot.

Les hommes capables de gouverner les autres sont plus rares qu'on ne pense. Le droit ou l'art de régner ne se ressemblent pas, et les peuples en sentent parfaitement la différence.

Les jours des souverains sont autant de feuillets de leur histoire.

Style II y a des gens qui préviennent en leur faveur par leur physionomie; mais il faut que leur caractère tienne ce que leur figure a promis. Il en est de même du style et du fond d un ouvrage.

Un historien est un juge; il doit en avoir la sévérité , la délicatesse et les lumières. Le style de l'histoire doit être simple, noble et clair. Y jeter du brillant, c'est le travestir, et aujourd'hui on travestit tout. On a mis la fable en madrigaux, la tragédie en maximes, la comédie en romans, l'épigramme en vaudevilles, et le Geoffroi fait le mauvais plaisant.

Superflu. Le riche sans conduite est toujours au-dessous du besoin. L'homme modéré, dans quelque position qu il se trouve, peut avoir du superflu.

On aime mieux conserver un bien superflu qu'un repos nécessaire. On aime mieux acquérir un bien superflu que la modération qui apprend à s'en passer.

SïsTÎME. Cliaeiin court après la renommée. Il est si doux de faire parler de soi ! Les uns ne peuvent créer faute de génie ; les autres ne peuvent même traduire faute de savoir les langues : on fait des systèmes. Nous avons eu l'Art de procréer les sexes à volonté, la Terre vivante , l'Explication du langage des animaux. Cent personnes lisent l'ouvrage; la moitié lapplaudissent , l'autre moitié le combattent. Si l'auteur se fût tu, il serait ignoré.

Talents. Parmi les peuples policés la prééminence des talents est une chimère. L'Angleterre a eu Newton; nous avions eu Descartes. MontécucuUi fut 1 émule de Turenue , et Shakspeare avait précédé Corneille. Dans un nombre égal d'années, on trouve à peu pr.'s un nombre égal de gens célèbres chez les peuples parvenus au même degré de civilisation. Celui qui durera le plus sera aussi celui qui en comptera le plus dans ses fastes.

Le talent de plaire est de tous les talents le plus désiré, le plus agréable, le jdus profitable, le plus indéfinissable. Il emploie, il caresse les vices, les vertus , les grâces, les ridicules; il fait valoir le mérite, ou il en tient lieu. La nature le donne, l'orgueil croit le posséder, l'amoiir-propre le cultive, la sagesse môme ne le néglige pas.

Les talents agréables sont toujours de mode. Les talents utiles ne sont recherchés qu'au moment où le besoin force à s'en occuper.

L'HOMME A PROJETS

Temps. Le temps st'coiiU- , dit -on tous les jours. La dun'e est fixe , c'e.st nous qui coulons. ('.Ikii|uc Hrv ocoupt' un point iinpcrci'ptihie dans le leniiis. La vie d'ini liomnie se pciil dans la duif'e de sa famille , et celle d'une nation dans lu durt'e du monde. Le temps est une mer qui alisorlie les fleuves qui se précipitcut dans son sein : lui seul est invariable.

Le présent est le point matlii'matiquc imperceptible aux yeux du corns : eeu\ de l'esprit seul peuvent l'apercevoir.

'Aav.ml. Travailler à l'clairer son esprit, à former son cœur, ik connaître les vérités utiles, ii se faire des principes sûrs, à régler sa conduite, c'est voidoir jouirdela dignité de son être et rendre sa vie utile h soi ri au\ autres.

La mollesse, compagne de l'opulence, énerve, enivre, rend incapable de toute application. Clelui que caresse la fortune cherche rarement la vérité. 11 prend la flatterie pour elle, et s'en trouve mieux. (Jue lui importe de mériter l'estime, puisqu'il obtient la considération? Pourquoi raisonnerait-il sur le vrai bonheur, puisqu'il peut acheter le plaisir? Les sciences sont pour lui ce qu'est sa livrée : il paye les gens qui la portent.

Il ne faut pas non plus que le malaise force la plume de l'écrivain. On s'aperçoit bientôt que l'indigence passe de son foyer dans ses écrits. Ce n'est plus un homme de lettres , c'est un ouvrier à la journée qui ne fournit que sa peine.

TïRAxs. Les tyrans sont les premiers et souvent les plus malheureux esclaves de la tyrannie. Le grand Julien, que la sottise a cru perdre de réputation en le nommant A)iostat, le grand Julien disait: — 11 n'appartient qu'aux tyrans de donner leurs caprices pour règles , leur puissance pour preuve, leurs succès pour raisons.

\' ENGEANCE. La vengcancc est un breuvage affreux dont l'âme s'enivre en déchirant ses blessures.

La vengeance , loin d'effacer l'injure , en grave le souvenir par le remords qui la suit.

Le plus sûr moyen d'oublier une injure est de la pardonner, quand l'honneur le permet.

Se venger, c'est descendre jusqu'à l'offenseur. Lui pardonner, c'est le mettre au-dessous de soi.

Quelquefois on prend dans un premier mouvement le cri de l'oi-gueil pour celui de l'honneur, dont il emprunte la voix.

Les demi-vengeances sont aussi dangereuses que les demi-confidences.

^ ÉRITK. Ce n'est pas assez de la dire , il faut la faire aimer.

Vertus. Les vertus privées sont connues de tout le monde, dit-on; pourquoi en parler dans un ouvrage? C'est par de bons ouvrages qu'il faut s efforcer d'en relever le culte. L'orgueil et l'inlciél donnent assez de vogue aux vertus qui mènent à la gloire et h la fortune.

La ooufiance qu'inspirent les vertus de tempérament vaut-elle l'admiration qu'excitent les vertus acquises? Celles-ci sont plus glorieuses: les premières sont les plus sûres.

La nature, disait un philosophe, loge le plaisir au lieu d'oii elle vient de chasser la douleur : on peut en dire autant de la vertu.

Les vertus qui ne conduisent ni aux hpnneurs, ni aux richesses, ni .1 la célébrité, sont ordinairement les plus négligées, et ne sont pas les moins essentielles ni les moins satisfaisantes.

Ceux qui veulent donner des ridicules à la vertu ressemblent aux chiens qui aboient à la lune.

La vertu est un champ oii chacun voudrait moissonner, mais que peu de cens cultivent.

Vie. La vie est un fonds dont nous ne sommes que les banquiers.

Voir et sentir, c'est être; réfléchir, c'est vivre.

Tout ce qu'on a fait pour ses passions est évanoui. Il ne reste du passé que le souvenir de ses fautes ou du bien qu'on a fait.

Les anciens philosophes regardaient la vie comme une table à laquelle chacun vient s'asseoir successivement sans pouvoir ni choisir ni garder sa place.

XXXIL — L'Avocat.

— Monsieur, dit de l'Oscraie en entrant chez Dupont, écoutezmoi, cl réfléchissez sérieusement ensuite au parti que vous prendrez.

Robert esl vivant, et c'est lui que vous avez fait mettre à Bicêtre. — J'entendrai donc toujours parler de ce fripon-là ! — Ecoulez-moi, vous dis-jc. Robert est l'opprimé , et vous savez quel est le fripon.

^ ous avez un procès-verbal très en règle qui semble constater la moit de ce jeune homme; mais le nom de Robert ne se trouve porté ni sur les rôles d'équipage ni sur l'état des passagers, déposés dans les bureaux de l'amirauté; mais un vieux pilote et trois matelots invalules déposent qu'il n'y avait pas d'enfant de cet âge à bord , et qu'il n'est mort personne dans la traversée. Ainsi le capitaine du Vulligeur et son second sont deux faussaires.

Deux femmes, enfermées à l'hôpital de Rouen, déclarent avoir voyagé avec Robert de Paris au Havre précisément à l'époque oii vous le laites mourir ailleurs

Hlilord .\ll-is-Bad déclare l'avoir embarqué à Dieppe et l'avoir laissé en Lcosse.

1\L Cammeron, prêtre écoiisnis, déclare l'avoir gardé deux ans chez lui.

Je déclare, moi, l'avoir recueilli à Londres, d'oii il esl parti en qualité de sold.it de marine pour servir sur la flotte de l'amiral Vernon. .Son rnriMcmeiit et sa désertion sont consignés sur le» registres de l'amirauté de Londres.

Je lai depuis parfaitement reconnu k Pari» , et je i>en»ais h le placer avantageusement lorsque vous l'avez fait arrêter.

^oilà, monsieur, des pièces qui prouvent tout ce que j'avance, voil.*! les armes avec lesquelles je vais vous attaquer, vous , le capitaine et son second , et vous savez oii cela vous eondiiit tous trois.

Quant à cette pureté de ma'urs à laquelle vous prétendez, et qui vous II fait une petite réputation dans le (pi.irtier Saint-Louis , elle tombe avec tout le reste. .Madame (iorju, que vous connaissez bien, déclare que Désirée IJeslandes , (jui va tous les jours avec vous ù la messe, les yeux baissés, l'air recueilli , est accouchée quatre fois chez elle; que vous avez payé tous les frais, et si cela ne prouve pas que vous avez été quatre fois père, vous êtes au moins convaincu d'avoir autorisé le désordre, et d'être un hypocrite. On sait qu'un hypocrite est capable de tout; ainsi vous devez ployer par toutes sortes de considérations.

Je vous donne vingt-quatre heures pour v«is déterminer. Si demain vous n'avez retiré votre pl:iinte de chez le commissai rc , si vous ne déclarez authèntiquement que vous ax'ez reeu.des éclaircissements dont il résulte que le jeune homme enfermé est réellement Robert ; si enfin vous ne le rétablissez dans son honneur et dans ses droits, je x'ous fais pendre , vous et vos complices.

De rO.scraie se retira, et laissa Dupont et Désirée dans un embarras dans un trouble faciles à concevoir. Dupont aimait l'argent, mais il tenait encore plus ii la vie. Désirée sentait que Dupont pendu non-seulement ne lui ferait plus d'enfants, mais cesserait de fournir aux frais de la vie douce et commode dont elle avait contracté l'Iiabitudc. Tout perdre à la fois est bien dur! Aussi Désirée penchait à restituer h Robert l'héritage de sa mère. — Je ne rends rien , dit Dupont. — Mais , monsieur, il nous restera encore de quoi vivre doucement. On dîne avec deuv plats ; on se contente de x'ieux vin de Màcon, et on fait des layettes moins brillantes. — On se contente, on se contente... Mademoiselle, vous en parlez bien à votre aise. — J'espère, monsieur, que vous ne préférez pas être pendu. — Oh ! nous n'en sommes pas là. — Mais je ne vois pas comment éviter... — Ni moi non plus ; mais il doit y avoir des moyens... — Trouvez-les donc.

— Je les cherche.

Eh ! parbleu , j'y suis. — Ah ! voyons cela. — 11 y a des gens adroits dans toutes les professions. — Adroits ! — Coquins, si vous voulez : entre nous il n'y a pas d'inconvénient à appeler les choses par leur nom. Je vais au Palais. L'avocat que j'y trouverai seul dans la grande .salle, s'y promenant d'un air soucieux, regardant en-dessous ceux près de qui il passe , que ses confrères ont l'air d'éviter , cet avocat est mon homme. Je le consulte. — Bon. — Il retourne toute l'affaire, et la présente sous un jour nouveau. — Vous tirez votre bourse... — Mais je ne l'ouvre que lorsque je suis sûr du succès.

Dupont pari, arrive , regarde , cherche , et ne voit d'abord sur les figures qui l'environnent que sécurité et satisfaction. Un petit homme à l'œil louche, à la robe usée, aux bas noirs jaunis , était assis dans la boutique d'un bouquiniste , et déchirait avec les ongles son vieux bonnet carré en attendant qu'il put déchirer un client. — Le voilà , dit Dupont.

— Monsieur, j'ai une mauvaise cause... — Monsieur, j'aurai plus de mérite à la gagner. — Elle est importante. — Elle me rendra davau' tagc. — Quelle qu'elle soit , vous vous en chargez? — C'est selon. — Comment? — Il faut d'abord nous entendre sur les honoraires. Celte manière est peu usitée; mais elle prévient des contestations désagréables et fréquentes après le jugement. — Entrons chez le buvetier.

— Votre affaire est excellente , dit l'avocat en finissant un poulet, qu'il avait dévoré pendant que Dupont narrait. — Excellente , vous croyez? — Détestable au fond; excellente, parce que je la gagnerai.

— C'est tout ce qu'il me faut. — Deux mille écus à l'avocat après l'affaire arrangée ou le prononcé du jugement. — Et si l'avocat perd ?

— Cent louis. — Cent louis pour avoir perdu une cause! — Et mon honneur compromis! — Oh! je crois qu'à cet égard-là... — Pas de réflexions : ou ne gagne pas les procès avec des épigrammes. Mon métier est de plaider, le vôtre est de payer. Cinquante louis à compte, et je vais faire peur à M. de I Oseraie. — Mais, monsieur, ciuquaute louis!... — Oui, monsieur, cinquante louis; j'en ai besoin, je les veux, vous me les donnerez, ou vous chercherez un autre avocat, et je vous réponds que vous n'en trouverez point. — >Iais hasarder ainsi cinquante louis! — Ne me restera-t-il pas cinq mille francs à gagner? Me croyez-vous assez imbécile |)0ur ne pas les suivre opiiii.itrcmenl? Supposez-vous qu'il me vienne souvent de ces affaires-là ? Mon intérêt vous répond de moi. — Voilà cinquante louis.

— Votre billet pour le reste! — Comment, mon billet! — Les clienLs et les malades se ressemblent : ils oublient l'avocat et le médecin dès qu'ils n'ont plus besoin deux. Voire billet! — Conditionnel au moins? — C'est juste. — Le voici. — Je cours chez M. de l'iiseraie.

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. — Qu'y a-l-il pour votre

es

L'HOMME A PROJETS

service , monsieur? — C'est moi, monsieur, qui viens vous en rendre un. — Ah ! ail! el lequel? — \ ous êtes un lionuue respectable. —

Alonsieur! — Estimable. — Par jjràcc... — GénéraUincnl respecté

et estimé. — Au fait , je vous en prie. — Et il est de mon devoir de prévenir les désaj;réments que vous attirera infailliblenunt l'alVaire (|ue vous vous proposez de suivre. — Ali! vous êtes un émissaire de Dupont. — J'ai l'iionneur d'èlre avocat, et M. Uupont m'accorde sa confiance. — Je la crois bien jilacéc. — Au fait, ii votie tour, s'il vous plait , monsieur.

Vous allez assigner, imprimer un mémoire , me réduire à la dure nécessité de rétorquer vos arguments et de les tourner contre vous. Uéparation d'Iioinieiir, doiiiiiia(;es et intérêts, frais, aflielie du juijemeut à cent exemplaires : voilii , inali;ié le respect que je vous porte,

Ïuellcs seront mes conclusions. — Elles sont folles. — Modérées, coutcz-moi.

Me croyez-vous assez (;auclic pour produire un procès-verbal de je ne s;iis quel capitaine , lors<pie je suis convaincu (pie Hobert ne s'est pas embarqué sur teVollKjeur, et que je sais que vous en avez la preu\e? Nous fourni rais-je contre ma partie la plus terrible des armes? Non , monsieur, je ne fais pas de ces fautes-là. Je me borne à combattre les déclarations des deu\ filles enfermées , de milord AUis-liad et de M. Caminenui , et quoi de plus facile ? Ils attestent que ce jeune liomme leur a dit se iioinmer Robert, et je ne conteste pas cela ; mais de ee qu'il a dit être Hoberl , s'eiisiiit-il qu'il le soit? Ces femmes, milord et le luétre ont ils le moindre indice sur l'ideiililé d'un personnage que le hasard a jeté dans leurs bras, loin de sa patrie, de ses parents, de ses connaissances, et qui a pris le nom qui lui a plu?

l'oiir vous, monsieur, si je suis forcé de prononcer le vôtre au barreau, l'observerai , avec les égards qui vous sont dus, combien il est dilïiciie que vous ayez reconnu ii rài;c de vingt ans un jeune homme qui n'en avait que dix quand vous I avez quitté. Uéfléchissez au cUanf;emenl qu'opèrent di\ ans sur la taille, les formes, la fip,ure d'un enfant, et dites-moi si votre témoignage est admissible. D'ailleurs, monsieur, vous êtes témoin unique, et vous connaissez le principe romain : Tesds imus, testis indtus.

Et je vous demande bien pardon, monsieur, si en me conformant à ce qu'exigent de moi la probité et l'honneur en me dévouant tout entier à mon client, et attaquant successivement les moyens développés dans votre mémoire, je ne peux me dispenser d'observer que vous n'êtes mû que par un esprit de passion. — Vous oseriez penser... — Permettez, monsieur. Pour éelaircir une question de droit, vous fouillez dans l'intérieur de votre adversaire! Vous l'attaquez dans ses nueurs! Vous faites intervenir une sage-femme, qui déclare que M. Dupont est soupçonné de faire des enfants à sa gouvernante. Quand cela serait, monsieur, ne vaut-il pas mieux qu'un homme libre vive avec une concubine qu'avec la femme de son prochain , et lorsqu'il a payé les frais de couches et satisfait l'accouchée , qu'a-t-on à lui reprocher? Mais je nie que Al. Dupont se soit oublié à ce point. Je prétends qu'en voilant les faiblesses de celte bile, en la secourant selon ses moyens, il s'est conduit d'après les principes d'une religion sainte et charitable, et je vous déclare, monsieur, que si vous refusez de transijjcr... — Transiger avec des fripons! — Si vous refusez de transiger, si vous attaquez la réputation de .M. Dupont, nous attaquerons la vôtre. — Sortez, insolent! — Lune et l'autre sont intactes dans ce moment. Le public restera indécis entre vous, et celui-là perdra la sienne, qui aura perdu le procès. Or, je viens de vous convaincre que vous le perdrez. — Faut-il que je vous fasse chasser? — Je me retire, monsieur, et je vais présenter requête, motivée sur quatorze ans d'absence du jeune Robert, et tendante à faire adjuger à M. Dupont la jiropriélé absolue des biens de son épouse.

De rOseraie, après avoir réfléchi à la tournure que l'avocat donnait à s;i défense, sentit la difficulté de gagner celte cause et le danger de l'entreprendre. La réputation de Dupont était usurpée sans doute, mais elle existait. Il fallait des faits positifs pour la renverser, et il n'y avait que des présomptions. De l'Oseraie, sueconibant, devait perdre beaucoup de sa considération, et quel est l'homme capable de faire un tel sacrifice à l'amitié? .l'avoue que je n'en connais pas.

L'intérêt que madame de l'Oseraie avait marqué à Piobert n'était que reflet de sa condescendance pour son mari. Une certaine présomption, suite ordinaire des conquêtes faciles; l'iiisoiiciancc, occasionnée par des |irojet3 toujours flatteurs et toujours renaissants, lui avaient inspiré pour ce jeune homme un éloignemcnt décidé. Elle combattit le cœur de son mari de tout l'iseeiulaiil qu'elle avait sur lui; elle pressa, elle pria, elle lui fit piomellre de ne plus s'occuper de cette affaire.

Cependant de l'Oseraie, sincèrement attaché à Robert, se le représentait innocent , enfermé , destiné à passer dans la captivité el l'infamie ses plus belles années, et peut-être le reste de sa vie. Cette idée le poursuivait, l'allligcait. Placé entre un ami dont il était l'unique espoir, el une femme qu'il chérissait, el à qui il avait donné sa parole, il eùl sacrifié nue partie de sa fortune pour concilier ces deux sentiments, cl faire triompher Robert sans se comprometre. Cependant il fallait plaider ou se taire : il ne voyait pas de terme moyen.

Il se rappela enfin que l'avocat avait parlé de transiger. Une trans-

action se fait sans éclat, et, quelle que fût celle que voulait proposer la partie adverse, il en devait résulter plus ou moins d'avantages pour Robert. Il résolut de revoir cet homme s'il n'avait pas encore présenté sa requête , el il lui écrivit un billet, qu'il eut grand soin de cacher à madiiue. Nos jolies femmes de Paris sont de petites souveraines, auxquelles on obéit par habitude, à qui on veut plaire par besoin, et i|u'on ne désoblige pas impunément.

L'avocat, en parlant à de l'Oseraie , avait observé sa contenance, sa physiouoniie, ses gestes, et il l'avait vu irrésolu, intimidé. Il ne doutait pas, ou qu'il laissât Dupont jouir en paix, ou qu'il cherchât à s'en rapprocher pour finir à l'amiable. Il n'avait eu garde de présenter une re(|uête, dont il n'avait parlé que pour effrayer davantage, et le billet qu'il reçut ne l'étonna ])oint.

Il se rendit au lieu que l'Oseraie indiquait, bien loin de son domicile, de peur que madame n'eût connaissance de l'entrevue, comme si on savait quelque cho.se à Paris, même de ce qui se passe parmi les locataires de sa proiu'c maison; mais les bons maris sont si bons!

— A quelles réflevions nouvelles dois-je, monsieur, un rendez-vous de la part d'un homme (pii voulait me faire chasser de chez lui? — Monsieur l'avocal , nous nous sommes échappés l'un et l'autre, el il me semble qu'en afi'aires il faut s'altacher aux choses, cl non aux mots.

— Monsieur, cette réparation me suffit , et me voilà à vos ordres. 11 fallait que de l'Oseraie aimât bien Robert pour s'exprimer ainsi avec un être qu'il méprisait complètement.

— Vous m'avez pressenti, monsieur, sur une transaction, et j'ai cru qu'il peut être utile de connaître votre façon de pensera cet égard.

— Monsieur, les circonstances sont un peu changées. Mon client, furieux de vos inculpations, me presse vivement d'agir, et je vous avoue que je suis très-embarrassé sur la manière d'accorder ce que je lui dois, avec le désir de faire quelque chose qui vous soit agréable. — Mais encore, monsieur, quelles sont les propositions que vous comptiez me faire? — Elles me paraissent maintenant inexécutables. — Peut-être, monsieur. De grâce, détaillez-les-moi. — Je n'ai rien à vous refuser, monsieur.

— M. Dupont n'a pour héritiers que des arrière-petits-cousins, qui demeurent dans le fond de la Bretagne, et qu'il n'a même jamais vus. Vous sentez qu'on tient peu à de tels parents. — Sans doute. — Ses biens pro|>res sont plus que suftisanls pour leur laisser quelque chose, et assurer à mademoiselle Désirée une existence heureuse et indépendante. — Après, après? — Je pensais donc qu'il pourrait reconnaîtie M. Robert, avec d'autant moins de répugnance, que vous affirmez positivement que c'est bien lui, cl que vous êtes incapable de vous jouer et de votre parole cl de la fortune des particuliers. — Vous me rendez justice. — De son côté, M. Robert, par respect pour la mémoire de sa mère, et par attachement pour son époux, aurait laissé à M. Dupont l'usufruit de sa fortune, pour sûreté de laquelle on lui aurait donné des hypothèques sûres. — Mais ces conditions me paraissent raisonnables. — N'est-il pas vrai ? Notre ami est très-jeune. Il se serait occupé utilement quelques années encore, et il serait rentré dans ses biens, sans bruit, sans ces réclamations scandaleuses, qui ne serviraient ici qu'à amuser un public toujours méchant, si vous persistiez, monsieur, dans votre premier dessein.

— Et qui empêche de revenir à ces idées sages, claires, qui concilient tous les intérêts , et qui sont très-préférables à un procès, dont l'issue est toujours incertaine? — Je vous l'ai dit, M. Dupont est furieux. — Mais vous avez de l'ascendant sur lui, puisqu'il vous a donné sa confiance, — Si vous saviez, monsieur, combien un vieillard entêté est difficile à ramener! — Vous avez tant de raisons à lui donner, tant de chances incertaines à lui mettre sous les yeux! — Mais vous ne pensez pas, monsieur, aux démarches, aux allées , aux venues, que cet arrangement nécessite; aux moyens qu'il faut classer dans sa tête, pour les développer avec adresse; combien, pour persuader, il faut joindre d'élocpience à la solidité du raisonnement. — Croyez- vous, monsieur, qu'il faille toulcela? — Oui, monsieur, je le crois, et alors il faut que je néglige mon cabinet, que je remette à quinzaine, et peutêtre à un mois, des alïaires prêtes à passer. — J'entends, monsieur; vousdésirezune indemnité. — 11 me semble, monsieur, qu'elle m'est due. — Et quelles seraient vos prétentions, si... — Vous savez, monsieur, qu'un avocat ne fixe jamais ses honoraires. — Il me parait que cent louis... — C'est peu; mais, je le répète, nous ne taxons jamais. — Observez, monsieur, que cent louis, qui ne vous suffisent point pour lui mois, feraient supposer que votre profession vous rapporte plus de trente mille livres jiar an, et votre mise annonce... — C'est par le talent cl la probité que brille un avocat , et le temps employé en toilette est un larcin fait à ses clients. J'avoue cependant que mon cabinet ne me vaut pas trente mille francs ; mais vous sentez, monsieur, qu'une alTaire majeure doit dédommager de beaucoup de petites causes, qui occupent sans rapporter. — Eh bien , trouvez-vous que qualie mille francs... — Je n'ai plus rien à objecter, monsieur. Je verrai M. Dupont, et je ferai ce qui sera en moi pour terminer à votre commune satisfaction.

L'avocat avait eu une furieuse envie d'abuser de la facilité de M. de l'Oseraie, et de le pressurer au moins autant que Dupont ; mais son caractère lui en imposait, el il n'avait pas même pensé à prendre ses sùrelés : il sentait que la parole de l'un valait au moins le billet

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