‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 294 sur 379 · I.IIOMML A PROJETS · texte numérisé non relu

I.IIOMML A PROJETS

de l'jutre. llomnKi|;c involontaire que le vice rend lonjoiirs il Ui jirobité.

Il arrive clif/. l)ii|ionl, troiil>l«'', hors il'lialeino, jouant l'alllietion, le désespoir. Dupont s'in(|uiète. Désirée s'alarme; l'avoeat s'explique.

Il n'a pas \u son elienl depuis quelques jours, parce qu'il a tout ]>réparé pour l'att.upie ou la défense; m;iis un incident nouveau, im- Jirévu, tcrrilile, déjoue toutes ses ni;inœu\res, et rend un aceomnuidenient indispensable, l'ne femme, employée ;i l;i lini;irie de llieétre, autrefois repasseuse chez niad:iuu' Uoliert, ;i entendu nomuàer son lils. Hlle l'a vu, elle lui a p:irlé, elle l'a inlerroijé ; elle l'a reconnu à une brûlure à l'épaule i;auel»', qu'elle liais;iit en l'Iudiill.iht , en le désliabilhiiit pendant son enfance. Holiert ;i envoyé celle femme clu/. M. de roseraie, lisse sont concertés, ils vont se réunir, et ces deu\ témoins enlè\eront ii Al. Dupont les deux tiers de son bien. L'avocat propose la transaction convenue entre lui cl M. de l'Oscraie, cl Dupont l'envoie au diable.

l'oint d'arrangement. 1,'avocat lui a [garanti rexcellencc de sa cause, ilareçu cinquante louis, il faut (|u'il pLiide. Ou'importe le direde cette repasseuse? (Jue si|;nifie une brûlure sur l'épaule droite ou l'épaule j;aucbe? On brûle tous les jours des enfants en nourrice. Kl puis , ce fripon-ci aura eu, n'importe comment, des renseisncmcnis positifs sur la famille l'iobert, et il se sera rendu justice en se fais;int marquer d'un fer chaud par un autre coquin de son espèce. Voib'i ce (pie doit dire, ce que doit crier l'iivocal des manv:iises c;inses, lorsqu'il .s:iit son métier, et surtout qu il se fait p;iyer aussieher. Kni'in une ouvrière de la linjjerie de Bicètre ne doit pas être incorruptible, et on la corrompra.

Dupont peut d'autant moins se prêter ;i un arrangement , qu'il se propose de finir honorablement avec Désirée. Celte pauvre petite l'aime passionnément, et veut tenir ii lui de plus près que par les simjdes liens du cœur. Elle exprime le vœu l)icn naturel de jouir enfui des do;iceurs de la maternité. I.c père de ses enfants partage le même désir, et veut rendre :i leur mère une justice tardixe et bien méritée. Il ne se laissera donc pas dépouiller d'un bien nécessaire ;i l'existence d'une famille nombreuse. (Jue Robert travaille, si on ne peut l'envoyer aux galères. CJu'est-il, après tout, que le fils d'une femme épousée par des vues d'intérêt? l!alancera-t-il les droits des enfants de l'amour.

Tel est le résumé du discours de Dupont. Il dcm;!nda son consommé, son perruquier, et annonça qu'il ]ircndiait un fiacre pour aller il l'instant même trouver la repasseuse, faire briller l'or, la gagner. L'avocat, interdit, le regarde la bouche ouverte ; la parole expire sur ses lèvres; i! ne sait comment se tirer de ce pas difàcile.

Un homme eoniuie lui ne pouvait être longtemps embarrassé. Il proposa à Dupont de l'accompagner k Bicêlre , sans autre but que de l'écarter de la lingerie par quelque stratagème qu'il chercherait, et qu'il comptait bien trouver en route. Dupont lui répond qu'il n'a besoin de ses services qu'il laudicnce , et que l'arlout ailleurs il saura bien faire ses affaires lui-même. L'axocat le quille de très- mauvaise humeur, parce que rien n'en donne autant à un fripon que la certitude de voir sa (ourberie découverte. 11 sort, il marche, il invoque son imagination toujours fertile, et son génie, heureux ou malfaisant, lui suggère une échappatoire qu'il saisit avec ardeur, avec cntliousiasmc.

Il mangeait ordinairement dans une gargote, rue de la liuchctle, confondu avec l'écrivain famélique de la grand'salle , le porteur d'eau elle commissionnaire du coin, et parfois l'escroc et le filou, lorsqu'ils n'axaient pas de quoi dincr ailleurs. Le gargotier était un sot, soumis à sa femme, et n'ayant d'autre talent que de faire de détestables sauces. Madame avait commencé par être ravaudeuse ; elle avait ensuite été entretenue par des huissiers , qui l'avaient passée à leurs recors , des bras desquels elle était tombée entre ceux du public crapuleux. Comme elle avait de l'ordre, elle avait économisé en dix ans une centaine de pistoles, et AI. Fricoteau l'avait trouvée un excellent parti. En effet, personne ne s'entendait comme elle à faire du bœuf à la mode axxc du cheval, et du vin blanc .ivcc du poiré.

Elle avait su prendre dans tous les temps un air de décence qui la faisait passer, loin de son qurlicr , pour une bonne fortune , et quand elle n'était pas enluminée par nu (loisson d'cau-de-vie, on découvrait encore des traces de beauté a travers les rides qui commençaient à sillonner son visage.

L'avocat arrive chez elle en courant. Marguerite, cent louis à gagner, à condition que tu me nourriras gratuitement pendant un mois. .■Harguerite, qui les gagne il peine en deux ans, saute au cou de l'avovat, l'appelle son cher petit, son mignon, et colle ii ses lèvres ses lèvres décolorées. L'avocat lui fait sa leçon, la lui répète. Marguerite l'a compris d abord : elle était digne d'être sa femme.

11 lui aide .i faire une espèce de toilette ; il court chercher un fiacre;

il promet douze francs au cocher, s'il arrive ii Bicêtre en trois ipiarls

d'heure. Le cocher répond de ses rosses; .Alargucrite reçoit le salaire

^ du cocher en dépôt ; elle part au galop d'un cheval boiteux et d'une

I jument aveugle.

Dupont, sûr de trouver sa repasseuse, n'avait pas mis la même ra- )ii.lilé d.ins sa course. 11 aimait mieux arriver une demi-heure plus tard, et dépenser six francs de moins.

Marguerite n'était jias du tout étrangère au local et aux usages de Dicêtrc. Plusieurs de ses amanls étaient devenus commensaux de la

nriison, pour avoir souillé des eipluils ; mauvaise habitude des huissicri il'alurs , qui s'est eoiumunicpiée, dit-on, jus(|u'aiix huissiers de nos jours. Miirguerite ;ivail conservé quelques relations avec cert.iins porteclefs, (pii dinaieiit écnn(>mii|uement chez elle, ipiand ils allaient faire les messii'urs il Paris, lui conséipience , elle poiixait les appeler par leur nom, en obtenir un coup (l'œil de bieiiviill.ince , .iller et xeiiir p.uloul s:ins être observée, ce qui suffisait pour entretenir l'erreur de Dupiiiil, et en tirer parti.

Il descend leiiti luenlde sa voilure. Il entre; on lui demande ce qu'il M'iit. — \ oir llicètre ; et on voit Uicèlre comme la Morgue, les Petites-Maisons, et autres spectacles dont se contentent ceux qui ne peuvent pas payer un billet chez Nieolet.

Marguerite, qui se promenait aux enxirons de la porte d'entrée, aperçoit un [lelit vieillard aux jambes torses, au ventre en pointe, aux sourcils épais, ii la face rubiconde. Il porte une perru(pie ii bourse, un habit de ratine marron, ii boutons d'or, ii doublure de satin vertpomme , et dans les p'is se perd la poignée d'une épée :i monture d'argent , dont la lame n'est jamais sortie du fourreau. — \ oilii mes cent louis, dit IMargiierite.

Elle s'approche avec l'air d'honnêteté qu'elle affecte ii propos, ainsi que j'ai eu riioiineiir de vous le dire. Elle débute par une révérence, qui dispose toujours favorablemtnt celui qui n'a pas île soupçons, et elle luopose de coiuluirc monsieur à la lingerie, qui est, dit-elle, la plus belle chose du monde.

Dupont ne sait trop que répondre. Ce n'est pas la lingerie qu'il veut voir, mais une lingère dont il n'a pas pensé à demander le nom ii l'axocat : on ne saurait penser ii tout.

Il balbutia, biaisa ; il en vint assez gauchement il parler de l'administration de cette lingerie, du nombre des sujets qui y étaient employés, des qualités requises pour l'admission , et Alarguerite, après lui avoir fait l'histoire de cinq ou six femmes (|u'elle n'avait jamais vues, dont elle n'avait pas même cnlendu |iarler, s'étendit sur les infortunes d'une ancienne repasseuse, très-honnête, qui gémit d'être obligée de vivre dans une telle maison , mais qui espère eu sortir bientôt par le |Moduit infaillible d'une découverte importante.

De l'intérêt avec lequel elle s'exprime sur l'intéressante repasseuse, Dupont conclut qu'elle doit être 1 1 repasseuse elle-même, et on lui répon.l avec un sourire modeste qu'il ne s'est pas trompé.

Il amène la conversation sur le fond du métier, sur ses avantages et ses inconvénients, sur les bonnes et mauvaises pratiques. Madame Hobert est nommée entre cinquante autres par Marguerite : on ne parle |)lus que de madame Robert.

En parlant de la mère, on en vint naturellement au fils. La repasseuse plaignit le sort d'un jeune homme en butte ;i des persécutions, qui n'ont ]iour objet que la spoliation de ses biens. Elle jiarla avec amertume et méiiris de la conduite d'un beau-])èie barbare, qui outrageait , dans Robert, la mémoire d'une épouse dont il n'avait reçu que des marques d'amour. Cette sortie violente devait afleriiiir la crédulité de Dupont, et en effet il trembl.i de ne pouvoir désarmer la vertu qui se vouait si éncrgi<picmciit au soutien de l'innocence.

Il se garda bien de se déclarer. Il se donna pour l'agent de ce beau-père, dont il s'efforça de justifier les procédés. Il prouxa h sa manière que Robert n'était (pi'uii imposteur, et ses preux'cs dex aient être trouvées bonnes par Marguerite, ipii voulait enfin se laisser dissuader. Elle déclara que si les choses étaient ;iinsi... si réellement on tendait un piège ;i un honnête homme... si elle avait cru trop légèrement ;'i des apparences trompeuses, elle abandonnerait ce |)ctil coquin

il son sort pourvu toutefois que la reconnaissance du beau-père la

mil eu état de luontcr un petit négoce ii Paris, et d'y mener une vie douce.

Du|ioiit parla de vingt-cinq louis. La repasseuse observa qu'on ne peut faire avec cela qu'un commerce d'allumettes. Dupont proposa de doubler la somme , et la repasseuse répondit (pie M. de l'Oscraie envisageait hi chose sous un autre point de vue que le beau-père ; qu'il prenait ouvertement la défense de Robert ; qu'il avait des manières très engageantes , et que pour une bagatelle on ne se sépare pas d'un homme aussi généreux que respectable. Dupont ironça le sourcil ; mais il allait en passer par ce que lui prescrirait Marguerite, lorsqu'une scène inattendue changea la position de tous les personnages.

Un homme assez bien mis aborda les deux interlocuteurs. — .?'ai, je crois, l'honneur de parler ;i ."M. Dupont? — Oui, monsieur, répondit celui-ci, après avoir un peu liésilé. — Nous, ma mie, vous êtes bien Marguerite Fricoteau , de la rue de la lliicliette. Suivez-moi tous les deux. — Mais, monsieur... — Pas de mais. — Un homme comme moi ! — A la garde! et la garde s'a]qiroche, et l'inconnu tire un bâton d'exempt , et Dupont et Marguerite sont remis dans les voitures qui les ont amenés, et devant et ii côté d'eux sont placés des messieurs qui ne leur iiermeltent pas de faire le moindre mouvement.

On descend à l'hôtel de la police. La\ocat y entrait , bien accompagné, et M. de l'Oscraie y arrivait dans sa voiture.

Comment ces fripons se" trou\eiit-ils rassemblés là ? Par quelle raison de l'Oseraie y est-il lui-même ? C'est ce que je vais vous apprendre.

Vous sax'e?. déjii que Fricoteau n'était chez lui que le premier unimal

L'HOMMIi; A PROJETS.

domestique. Il aUiiit rt venait, ]>:irlaito<i se taisait, agissait ou non; on n'y faisait pas plus d'attention qu'au merle de ni;idame.

En retournant la casserole , il avait reniarqut5 la confi'rence particulière de sa femme avec l'avocat II n'avait pas eu rindiscr;^tion dt: s'approcher ; mais comme la eiiriositi' est presque inséparable de la sottise, il prêtait une oreille attentive. La sottise eutenil mal ; cependant Fricotcau avait fort liieu compris que sa fiiumc allait gagner cent louis n'importe comnxnt. et lorsqu'elle fut partie, il se mit à rire , à chanter et à sauter dans sa salle enfumt'e.

l'n traiteur qui chante et qui danse au milieti des dîneurs au lieu de les servir, est une chose assez nouvelle. Le plus grand nombre le regardait, s'étonnait et riait; mais un homme qui faisait semblant de iliner lui demanda ipiel était le sujet de celte joie extraordinaire, l'rieoteau réponilil en multipliant ses ganil)ades , que Marguerite allait gagner cent louis. Cent louis, gagnés en une heure par Marguerite, devaient fixer l'attention de quelqu'un qui n'était pas là pour manger. Les questions se succédèrent. Fricoleau parla de Bicètre, de fers à repasser, d'un pont d'osier, de l'avocat (ioulin, et personne ne comprit rien ii son galimatias, l'ependaut l'homme en question jugea, au nom seul de I avocat, qu'il s'agissait de quelque friponnerie, et toujours interrogeant , toujours versant .i Fricotcau , il comprit enfin qu'il fallait que Marguerite arrivât prinuplement à Bicètre. et passât xentre à terre sur un pont de la rue Saint-Louis. Or, comme il n'y a pas de pool dans la rue Saint-Louis, que jiour aller du quartier du palais à liicètre on ne passe ]>as par la rue Saint-Louis, notre homme pensa que ce pont pouvait designer la dupe qu'on allait faire. Il paya le mauvais xin auquel il n'avait pas touché ; il courut prendre son cabriolet, caché aux environs de la gargote, et il se rendit en toute diligence dans la rue Saint-Louis.

Le consommé ne s'était pas trouvé prêt, le perruquier s'était fait attendre, et mademoiselle Désirée mettait Dupont dans son fiacre, lorsque le cabriolet arriva. Il n'y avait pas de raison pour observer cette voiture plutôt qu'une autre ; mais quelques mots :: l'oreille du maitre, prononcés d'un air de mystère par la gouvernante, déterminèrent l'observateur. Il suivit le fiacre , et trouvant un moment faxorable , il fil entrevoir au cocher le bout d'ivoire de son bâton, et lui demanda s'il savait qu'il conduisait. — Monsieur Dupont. — D'oii le connais-tu? — Oh ! il est connu de tout le Marais. — OU le mènes-tu? — A Bicètre.

L'exempt ne trotte plus, il vole. Il descend chez le commissaire du quartier. Il comptait simplement envoyer une note à la police , et demander du monde : il apprend et les |)rétcntions de Robert, et son emprisonnement , et l'intérêt que M. de l'Oseraie prend à ce jeune homme. Il proteste au commissaire que M. de l'Oseraie est incapable de protéger un imposteur, qu'il doit y axoir ici complication de friponnerie ; que cette aft'aire a été jugée bien précipitamment, et qu'on ne peut trop se hâter de la soumettre aux lumières de monsieur le lieutenant de police. Le commissaire, susceptible d'ime erreur, mais toujours disposé à la reconnaître, ne balance pas et part. Son chef examine les pièces, réfléchit , suspend son jugement, fait prier M. de l'Oseraie de passer à l'iu'tel, et n'hésite pas ii s'assurer de l'avocat, déjà perdu dans 1 opinion publique. Le reste vous est connu.

Les détenus parurent d'abord séparément, selon l'usage. Dupont, interrogé sur les qualités de la femme avec qui on l'avait arrêté, répondit qu'elle était attachée à la lingerie de Bicètre. Interpellé de ilécl.ircr ce qu'il avait de commun avec cette lingère, il ne sut que répondre.

Mai guérite, déjà très-mal notée à la police, fut sommée très-brusquement et avec menaces d'avouer ce qui l'avait déterminée à faire la lingère. Elle répondit que c'étaient les instances de l'avocat Goulin , dont elle ignorait le but.

Goulin, interrogé à son tour, nia les imputations de Marguerite. Marguerite, confrontée à Goulin, et placée entre la Salpètrière et la vérité, répéta n!ot à mot ce que lui avait dit l'avocat.

l)u|Mint, confronté aux deux autres, intimidé par l'air sévère du magistrat et vivement poussé, ax-oua une partie de ses manccuvres. On lui opposa les dires et les attestations dont M. de l'Oseraie était por^ leur, et il fut forcé d'avouer le reste.

Le commissaire alla prendre chez lui le procès-verbal du capitaine du W'tligimr , et chez l'avocat le billet conditionnel de quatre raille huit cents livres. Le faux de la première pièce fut prouvé par les extraits des registres de Lorient ; la seconde prouvait la vénalité et la connivence de l'avocat avec Dupont, (le billet, la séduction employée par lui pour faire escroquer cent louis par Marguerite, formèrent les charges d'un procès-verbal.

Autre procès-verbal contre madame Fricoteau, qui a été sciemment l'instrument de l'escroquerie.

Troisième procès-verbal contre Dupont, convaincu de faux, de subornation de témoins, et de l'intention avouée de se défaire par toutes sortes de moyens d'un jeune homme qui l'inquiète.

(Jrdrc expédié à I. orient d'arrêter le capitaine et son second. Enfin allait intervenir jugement du lieutenant de police qui renverrait les coup:ibl( s p-ir-<levant messieurs du Chàtelet.

Il ne restait plus qu'il savoir ce qu'était réellement celui qui se dilait lîuliert. Le témoignage de M. de l'Oseraie était d'un grand poids;

ce|icndjnt , comme la décision de cette question n'était pas ilu ressort de la police , il fut encore décidé de la renvoyer aux juges (|ui devaient en connaître , après toutefois avoir ordonné l'élargissement du soidisaut Robert.

Dupont tremblant, désolé , désespéré , se repentait et demandait grâce. Il offrait de reconnaitre Robert, de lui rendre ses biens sans condition , pourvu qu'on ne donnât pas de suite à une affaire dont il ne pouvait plus se dissimuler les dangers.

De l'Oseraie triomphait. Il touchait au moment de recueillir le prix de ses démarches et de ses soins. Cependant, quoiqu'il sentît que Dupont ne valait pas mieux que Marguerite, Goulin et le capitaine, il voyait ax'cc peine celui qui avait été l'époux de la mère de son ami, exposé à une peine capitale. Il représenta au lieutenant de police qu'il ne pouvait déshonorer Dupont sans que sa honte rejaillit sur Robert; que cette faute était la seule qu'on put reprocher à cet homme ; que son aisance était le garant de sa conduite à venir, et que la société n'est intéressée à rejeter de son sein que ceux qui , par leur position , doix'cnt continuer à la troubler; que la justice se relâche quelquefois de sa sévérité, lorsqu'il en résulte un tien , et ([u'ici, axec de l'indulgence, on rétablirait un opprimé dans ses droits. De l'Oseraie reproduisit les certificats qu'il avait tirés de Rouen , d'Ecosse et d'Angleterre. Il fit sentir au lieutenant de police que , bien qu'aucune des signatures ne ])ùt répondre de l'identité, il était évident qu'un même inlividu axait parcouru toutes ces contrées, qu'on le suivait pas à pas jusqu'à son arrivée à Londres, oii lui, de l'Oseraie , affirmait , sur son honneur, l'avoir parfaitement reconnu. — C'est parce que ces preuves sont suffisantes devant les tribunaux, ajoutait-il , que vous devez vous faire un mérite de corriger l'inflexibilité de la loi. Qu'avez-vous à faire pour être juste? Vous taire, et laisser agir Dupont. Pas une démarche, pas un écrit de votre part qui puisse vous compromettre. Qu'avezvous, d'ailleurs, à répondre à Dupont, qui déclare qu'il a été trompé , que de nouvelles lumières l'ont éclairé, qu'il reconce à ses poursuites et qu'il reconnaît Robert ? Le procès-verbal du capitaine inculpc-t-il réellement un homme qui a pu le croire vrai et à qui on ne saurait faire un crime de n'avoir pas été fouiller dans les registres de l'amirauté de Lorient? Que reste-t-il donc à sa rharge , rigoureusement parlant? Son entrevue avec cette lingère , qui n'est qu'un fait de police, que vous pouvez laisser tomber dans l'oubli. Le magistrat paraissait ébranlé.

Robert était libre , et celui qui l'avait fait élargir l'avait instruit de ce qui se passait à la police. Son premier mouvement fut à la reconnaissance. Il accourut, pressé du désir d'embrasser son ami. La scène fut x'ive, touchante , franche surtout. Le lieutenant de police se sentit ému, et l'homme de bien ne résiste pas à son cœur. Cependant celui-ci, toujours prudent , parla à Robert et lui fit cent questions auxquelles il ne pouvait être préparé. Le jeune homme répondit à toutes sans hésiter et avec ce ton de vérité qui persuade toujours. Le magistrat enfin félicita de l'Oseraie sur sa conduite, sa persévérance et leurs suites heureuses. Il ordonna qu'on relâchât Dupont , et que l'on conduisît les autres en prison.

De l'Oseraie et Robert n'étaient pas sans un reste d'inquiétude. Dupont, maître de lui, pouvait ne pas tenir ce qu'il avait promis. Le bonhomme ne pensa pas même qu il lui fût possible de revenir sur sa parole : il se laissa conduire. L'acte fut rédigé , signé, et Robert, qui , deux heures auparax'ant, n'était propriétaire que de la Morale par alphabet, se trlSuva riche de dduze mille livres de rente, qu'il ne devait qu'à la sage lenteur de son ami.

XXXIU. — Le Libraire et l'Académie.

De l'Oseraie voyait avec plaisir que la position nouvelle de Robert le dispensait de le reprendre chez lui. Il sentait que la présence continuelle d'un homme qui ne plaît pas à madame doit influer sur l'harmonie d'une maison. 11 se félicitait de pouvoir accorder ce qu'il dex'ait à l'amitié , avec les égards dont il était incapable de s'écarter envers sa femme.

Il donna à Robert d'excellents conseils sur la manière de conserver sa fortune et de se conduire dans le monde. 11 l'engagea à travailler, parce qu'à vingt-trois ans, disait-il, il faut faire des folies ou des fautes, quand on ne s'occupe pas utilement. Il lui promit de le placer avantageusement , et il l'invita à le venir voir souvent dans ses bureaux.

La première chose que fit Robert fut d'oublier ce que de l'Oseraie venait de lui dire. Il alla se mettre en possession de ses biens, et il eut raison. Il demanda des avances à ses fermiers, et il n'eut pas tort, parce qu'il n'avait pas un sou, et qu'il devait à son ami ; mais il ne compta pas avec lui-même. 11 dépensa d'abord sans réflexion, selon ses fantaisies , et voilà ce qu'il ne fallait pas faire.

Dans les intervalles d'une jouissance à une autre, M. Robert revoyait son manuscrit, changeait quelques tournures de phrases, créait un paragraphe, et finit par se croire l'auteur de la Morale par alphabet. 11 tenait plus que jamais à .son projet d'entrer à l'Académie, parce qu il faut qu'un homme aisé soit quelque chose, que les fonctions d'académicien n'ont rien de pénible, cl que ce titre, mérité ou non, donne du relief dans le monde.

L'HOAIMli A PROJIÎTS.

Il vu)<ilt (le rOsi'i'iiir une luis ou ilfiu la si' mai lit*. Il t'ruiilnit |>eii , |',irlait lic.iucou|i , in' disiiit rien , t'I fiiisuil sts visili'S courlis. De l'Oscriic lui |u'(i|i>is.i une pljic iju'il lui Hviiit luruafii'c ii lu cour (rKs|iii(r>ic. ("l'Ile pliÉCe ileviiit eliiui(;er «les liabiluiles qui iri''l;iieiil pas encore eiiraeiiii'es. Klle éUcil ii;;réiiltle el fiicile il remplir. Holiert ri'|iniiilit sèelieuient i|ii'il 6e pUiisiiil il l'uris, i|u'il ne s'aceoiuiiioilerail pas île I» iji.ivilé espa|;iiole; il lit trois ou quatre pirouettes, sortit, et ne repsrut pas.

Vuiiiiil il enit avoir mis la iloriiière main à son ouvraf;e, il ciivoyu clierclier un liliraire lettré. On eu trouvait alors plusieurs il l'aris. ,1c ne sais si aujoiiririiui... Il présenta son inanuiicrit avec la coiiliancc d'un auleur qui croit avoir fait un clifl-il œuvre. I.e libraire en lut qui lipies articles, .se frotta le Iront un moment, eoiuuic un liomuie qui olierelic à se rappeler quelipie cliosc : mais sa mémoire le traliissant , il crui s'être trompé, el il entra en matière.

— (}iic veut l'aire monsieur de ce manuscrit? — Parbleu , monsieur, je veui le faire imprimer. — J'entends cela, monsieur; mais il quelles coiidilions? — Je vous a\oiie que cet ouvrage est mon début, et que je n'ai pas d'idées des conditions usitées. — Je vais vous mettre au courant, niiiiisieur. Quand un livre poric le nom d'un homme célèbre, nous rachetons, lion ou mauvais, la première édition se vend. (^>uaiid un livre est fait par un auteur avanta|;eusemeiil connu, nous l'acheti'iis encore, uiais moitié moins. (Jiiund l'auteur est tout ii fait ii;iioré, nous n'achetons pas, parce que nous ne devons pas payer son iulroduclion dans le monde litléraire. mais profiler plus tard de su réputation s'il s'en l'ait une. \ oilJi les princiiies générauv de notre commerce. — lili bien, monsieur, vous n'acheté?, pas. J'ai de l'arijent, ainsi... — Un moment, monsieur. Si vous m'oIVrie/. un roman, un poème un |). u leste, une critique t;aie el mordante, je has.irderais les frais d'une édition ; mais un ouvrage moral! vous devez savoir, monsieur, que le public ne veut pas de cela , et par conséquent je ne peux... — Allons, allons, je payerai l'édition. — Beau paiiier':" — \ élin. — Caractères?

— Ce qu'il y a de mieux : je ne sais comment vous les appelez. — Vn frontispice? — *Ju'est-ce que c'est qu'un frontispice? — C'est une .(;raviire en lèle d'un ouvrage. — Oui, des gravures partout. — Des fleurons, des vignettes? — Oui, oui. — Faits par les meilleurs maîtres?

— Sans doute. — Vous mettez votre nom ? — Comment , si je le mets.' Robert, Hobert, entendez-vous, en lettres majuscules, très-majuscules, monsieur. — Y joignez-vous quelque qualité? — Aspirant à l'Académie française. — Pernietlez-moi, monsieur, de vous faire observer que l'usage n'est pas... — Pas d'observations, je ne les aime pas, et je me mets au-dessus de l'usage.

— L'ouvrage tiré -à combien? — t^omment, tiré? — Oui, à quel nombre d'exemplaires? — A dix mille. — Mais, monsieur, c'est beaucoup trop. — INon, monsieur, ce n'est pas trop. J'en donnerai à toute la France. — Trouvez bon que je réfléchisse un moment. — A quoi ?

— A ce que coûtera cette édition. — (^'importe ? — Pardonnez-moi , c'est très-important.

Le libraire tire son crayon, calcule, suppute, efface, rétablit, .ijoute, augmente, et trouve enfin un total de quarante mille francs, sur lesquels vingt mille seront payés comptant, et le surplus en elTets à six mois, endossés par gens connus.

Uoberl se récric, le libraire insiste. Le premier marchande, le second tient ferme. Robert a le bon esprit de réduire son édition , toujours bataillant avec le libraire, à six mille, à cinq, .i trois, et enfin à deux cents exemplaires. Il s'arrange pour le prix, et passe une partie de son temps h presser dessinateurs, graveurs, imprimeur. C'est le temps de sa vie qu'il a jusqu'alors employé le moins mal.

Il regardait ses courses et ses soins comme un travail important, et il trouvait tout simple de se procurer des délassements. L'argent qu'il avait reçu de ses fermiers diminuait sensiblement; il se rappelait l'étal de misère oii il était plusieurs fois tombé, et il sentait la nécessité de renoncer aux plaisirs dispendieux.

Il lui en fallait cependant. L'amour se faisait entendre d'une manière très-prononcée. C'est en effet, à cet âge, le premier besoin de la vie, et le plus doux ii satisfaire, celui qu'on regrette plus lard de ne plus éprouver, et dont on aime à se souvenir, tant que le cceur conserve un reste de sensibilité. Habitué aux jouissances faciles, Robert avait essayé de l'amour qu'on aclièle, el l'illusion n'avait duré qu'un moment. Il s'était senti humilié de n'obtenir qu'à prix d'or ce que méritaient sa jeunesse, sa beauté et ses grâces. 11 pensa qu'une liaison liécenle lui était nécessaire, et qu'une femme jolie, spirituelle, enjouée, remplirait ces moments de vide, si fréquents et si durs pour l'homme qui a douze mille livres de rente, et même pour celui qui en a cent.

H se rappela la limonadière de la rue Saint-Louis, et, laissant de côté les principes de vertu qui l'avaient délerininé il la garantir du vice par une chute, ne cherchant plus il s'abuser sur ses motifs, s'abandonnant de bonne foi à son cœur et ii son intérêt personnel , il lui parut commode de p.isser ses jours entiers avec s;i maîtresse, sans que personne, pas même le mari, pùl le trouver mauvais. Il convenait que la dame n'avait pas res]irit orné, mais elle était fort bien ; elle avait un certain fonds de gaieté ; et quand on a de la fortune, et qu'on va entrer .1 l'Académie française, on peut consentir .i se borner d'ailleurs. Et l'MÎs, dès qu'il serait académicien, il se verrait recherché, fêté; il

ferait un choix digne de lui , et laisserait sa limonadière avec le souvenir du bonheur ((n'il lui aurait proeiué. Ainsi raisonnail lloliert.

Il se met dans i brouette, et se fail rouler au Marais. Il entre au

café avec la confiance et l'air léger que donnent les avanl:iges qu'il n'unissait. Il se présente coiniiie un homme sûr de vaincre, el ce ton déplaît sin|;ulièrenienl à la petite femme , (|oi aimait le péché , niait qui voulait le coiiuneltre iiiroguilo. l'Ile était, d'ailleuis, piquée de respèce d'abandon ipi'elle av.iil éprouvé ^ et , entre nous, il était assez naturel qu'elle trouvai mauvais qu'après un mois d'abseiirc on débutai comme si on s'était vus la veille, el surtout qu'on lût .m mieux eiiseiiible. Ces manières, qui réussissent quelquefois iliiiis un boudoir, enlrainenl certain inconvénient dans un calé , et il n'est pas de limonadière ipii s'y expose.

Celle-ci répondit avec un flcijmc, une dignité , qui déconcertèrent l'Iiomme à projets. Ceuv qui étaient dans le café s'amusèrent de son embarras, el il crut ii'a\oir rien de mieux à faire que de se retirer. („)u'ils sont loin, ces plaisirs si doux et si prompts qu'il s'était promis! Vaitilas vanilaluml

Cependant la dillicullé est l'aiffuillon du désir, et ce qui n'était qu'une fantaisie devint un g'oùt prononcé. Robert s'apereoil ipie le premier moyen de réussir auprès d'une femme, est de se couvrir du masque quille adopte ; je crois même que celui-lii dispense de he.iueoup d'autres. U s'enferme chez lui, et se dispose II écrire une lettre bien tendre, bien respectueuse. Il va entrer d.ms les détails qui ont occasionné sa disparition , à cela près poiirlanl que la liastille remplacera Ricêlre, Jiarce ipion n'aime pas ii avouer qu'un a habile ce dernier château. Il prend la |ilume ; il sera élégant, pathétique, brûlant, persuasif. Quoi de facile comme cela? l'ii auteur I

Il s'aperçoit bientôt que l'esiirit (ju'on veut avoir tjâte celui qu'on a, et que le sien, Irès-brillanl en monosyllabes el en phrases coupées, n'est niiUemenl propre à un travail un iicii suivi. Cette réflexion l'afflige d'abord; mais comme il doit être lu par une femme d'un genre très-inférieur au sien, pour qui l'ciagéiMlion doit être du sublime, et le galimatias du sentiment, il se console en giensaut ipie sa lettre fera autant d'effet que si madame de Sé\ igné lui en eût iloiiné le brouillon, et que si une commère ou deux sont dans la confidence, son style lui fera un honneur infini dans le quartier. H prend courage; il écrit, il rature, il lUeliire, il rccomun iice ; il appose enfin son cachet sur la plus exlr.iordinaire comme sur la plus ]>laisanle des conceptions.

U comptait avec raison, que l'amour-propre de la dame apaisé la rendrait facile à ses insinuations. En effet, une femme qui se croit aimée, qui a besoin d'aimer elle-même, a bien peu de chose à objecter il l'amant dont les torts n'ont été qu'apparents. Il ne restait qu'une dillicullé ; c'était de déterminer la limonadière, qui se croyait offensée, à recevoir lépître et ii la lire. — Je vais la lui envoyer par un commissionnaire. Elle rompra le cachet, sans savoir quel est l'écrivain, et, la première ligne lue, la curiosité et l'amour lui feront lire le reste. Elle sera flattée en secret d'entrer en commerce réglé avec un jeune homme comme moi, et si la pruderie combat ses désirs, qu'elle refuse de répondre à cette lettre, elle répondra à la seconde, et ce que j'ai à craindre de pis , c'est la perte d'un jour.

D'après les dispositions de la dame, les choses auraient fort bien pu s'arranger ainsi; mais si les enfants, les buveurs, les amants ont leur dieu, les maris ont quelquefois le leur.

En précédant un de messieurs les échcvins que députait son corps vers monsieur le prévôt des marchands, le mari de la limonadière, garde de la ville, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, s'était lionne une entorse jiour avoir monté trop précipitamment l'escalier. Or, comme une entorse ne permet pas à celui qui se l'est donnée d'aller plus loin, monsieur le garde s'était assis sur son derrière, et monsieur l'échcvin était entré sans être précédé de personne , ce qui l'afl'ecta singulièrement, car il était noble depuis trois semaines.

Cependant , comme un homme qui s'est donné une entorse ne ,gagnc rien ii rester assis sur un escalier , monsieur le garde de la ville s'était fait reporter chez lui, et comme un homme obligé ii rester assis s'ennuie moins il un comptoir que dans une arrière-boutique, monsieur le garde avait prié madame son épouse de lui céder sa place , et comme madame son épouse n'était pas fâchée d'aller causer avec son cœur sur le boulevard du Temple, elle avait remis .î son époux la sonnette de cuivre argenté, la pince à casser le sucre, el le journal des crédits du jour, car à Paris, et même nu Marais, il faut f.iirc crédit pour vendre. I.cs crédits d'ailleurs ont cela de bon qu'ils donnent au moins un prétexte pour faire banqueroute, les mains vides ou )ilciiics.

Le dieu des amants n'avait pas soufflé Ji Robert que monsieur le garde de la ville se donnerait une enlorse, el que la dame de ses pensées actuelles irait rêver à lui vis-à-vis le théâtre ties grands danseurs du roi. Ainsi point de recommandations à faire au porteur de la séduisante épîtrc ; nulle précaution à prendre par lui. Le lourd Auvergnat entre, demande madame... je ne sais plus son nom ; le mari allonge le bras, prend la Icllre ; le commissionnaire se retire.

Il est permis aux époux du Marais de décacheter les lettres de leurs é]ioiises. Celui-ci ouvre... Il se frolle les yeiiv ; il croit avoir mal lu. Il relit, il pâlit, il rougit. Il voit que s'il n'est pas... ce que vous savez , il s'en faut de si peu de chose 1... et personne n'aime cela.

ni

L'HOMMK A PROJETS.

il iiivoie un Vf'it ilri'ilc tri's-intiUi|;iiil, il drjà assez disciTt pour qu'on lui ilonuiU sans criiinle Je la eliieoiée ;i n\ondie au lieu de eafé, il l'envoie au corps de [;arde de l'arcade Saint-Jean, chercher trois ou quatre camarades d'élite. Le petit diôle les trouva faisant une jiartie (le piquet-voleur, ipi'ils avaient beaucoup de peine à (piiller. ()ependanl , quand ils comprirent qu'il s'arjissait de l'Iionneur <lu corps, ils laissèrent les cartes cl le iioste, et suivirent le i;areon limonadier aussi lestement que le leur permit une petite épée qui leur battait dans les jambes, parce qu'ils ne la portaient qu'aux ions jours setilement.

Le puncli au rhum n'était alors connu qu'au café de la Kéijence ; ainsi le confrère ne put ofl'rir qu'une terrine d'eau-dc-vie brûlée, qu'il vit accepter avec une satisfaction particulii le, parce qu'il savait qu'il ejil nécessaire de monter les tètes pour leur faire embrasser des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Oïl il est question du futur mariage de Robert devenu M. de Roberville.

La terrine vidée , et messieurs les jjardcs ne voyant plus rien que leur petite épée ne dût emporter , le confrère se lit porter par eux à son entre-sol, oii il exhiba et lut la lettre de Robert, qui mit messieurs dans une colère épouvantable.

— La chose serait inouïe dans notre corps! s'écria l'un. Perdons plutôt, s'écria l'autre, notre drapeau de taffetas blanc, toujours neuf, quoiqu'il soit de 1701. Perdons plutôt, s'écria le troisième, nos charges, qui nous coûtent cent pisloks , et qui nous donnent le droit de porter un habit jalonné , des bas de soie rou|;e, et un plumet blanc dans le chapeau. Ne perdons rien, s'écria enfin le limonadier; crapècliez-moi seulement de gagner.

On se consulte sur les moyens à employer dans une conjoncture aussi délicate, et après bien des débats on arrête un plan admirable. Le plus savant réjiond à Robert, et le billet est confié au petit drôle , qu'on veut faire jurer d'être fidèle, et qui réplique que cela n'est pas nécessaire, parce que madame lui donne des soufflets, et monsieur des pièces de six blancs.

Le conseil de guerre rassuré par cette réponse , le petit drôle part , et trouve Robert attendant son Auvergnat, qui ne revenait ])oint, parce qu'il avait rencontré un arrivant de la Limagne, avec qui il parlait du pays, le verre à la main.

Robert, en extase , lisait, relisait le billet de sa belle. Il y avait bien par-ci par-là quelques fautes d'orthographe et de langue; mais son amour-propre ne lui permettait pas de s'y arrêter : notre dernière conquête n'cst-elle pas toujours la plus llatteiise? Voyons-nous les défauts Hune femme qui ne s'est |)as encore donnée ? Dans l'excès de sa joie , Robert donna un louis pour boire au petit commissionnaire, et le chargea d'annoncer a madame (|u'il marchait sur ses pas.

Uol«?rt se pare comme si vraiment il allait être le marié. Il parfume à l'eau de lavande chemise, mouchoir, et iieut-être quelque chose encore : dans ce temps-lii on mettait tout à l'eau de lavande , témoin le café de madame GeulTrin.

Il sortait, se balançant le corps avec grâce, caressant d'une main la iiomme de son épée, jouant de l'autre avec un énorme bouquet, et le premier individu qu'il rencontre est le petit drôle, qui l'aliorde avec franchise, et (pii lui dit : — Madame me donne des taloches, et monsieur de l'argent. Il était raisonnable que je prisse parti pour monsieur; mais monsieur ne m'a encore donné que quatre livres dix sous en (|ualie mois et demi, et vous m'avez donné un louis en une minute. Jl m'a paru juste de me tourner du côté de celui qui paye le mieux , et je suis reveiui sur mes pas. — Je ne te comprends pas. — Vous allez me comprendre. Le billet que je vous ai apporté n'est pas de madame. — Rail ! — JNon , monsieur. Il est d'un garde de la ville... — — Kt qu'a de commun ce garde?... — Madame était sortie, et votre lettre a été reçue par le mari. — Ah ! diable. — Il m'a envoyé chercher trois camarades, dont le plus petit a au moins quatre pieds onze pouces. Ils sont armés jusqu'aux dents, et ils vous attendent pour vous faire une opération... — Quelle opération , mon Dieu? — Je ne sais trop comment ils la nomment; mais il s'agit de retrancher quelque chose... — Je n'irai pas. — Vous ferez bien. — Que j'aie été exposé à cet accident pour la fiancée de M. Corambé, pour une princesse , passe ; mais pour la femme d'un garde de la ville, ma foi, ce serait trop fort. Il donne un second louis au petit drôle, qui s'en va en chantant, cl Robert se rappelant et madame de Chedeville et Zilia, Robert frémissant des dangers nouveaux auxquels l'avait exposé sa liaison imparfailc encore avec sa limonadière, renonça une dixième, une vingtième fois au beau sexe, et se flatta de roid)lier chez son libraire, en s'occupant exclusivement de son ouvrage, de ses gravures, de ses vignellcs et de ses fleurons. Vains projets! On vous gronde, on vous querelle, on vous maudit, mesdames, et on revient à vous.

.Messieurs les gardes avaient fait toutes leur dispositions, et ilsaltcndaimtavec impatience le moment de donner un exemple terrible, pro- ]>re à assurer à chacun sh propriété. Le jietit drôle vint leur annoncer (]uc le monsieur avait deviné le piège à la fermeté des caractères, à lénergie du style, et qu'il avait déclaré n'avoir aucune envie d'un têteà-tête masculin.

Les deux demoiselles Perceval.

Messieurs les gardes jurèrent comme s'ils eussent été soldats ; ils remirent dans le fourreau leur rouillarde, qu'ils avaient aiguisée sur les chenets, sur les pincettes, sur le cul de la terrine vide, et, poussés à la fois par la liqueur spiritueuse, par la jalousie, par ime fureur martiale, ils proposèrent de former, sous le titre de relrancheurs, une association oii seraient admis tous les maris de France, et dont ils seraient, eux , les rrands dignitaires, en leur qualité de fondateurs. Il ne s'agissait de rien moins que de proscrire porlirm de tous les jeunes gens ipii auraient atteint l'âge de vingt-cinq ans sans avoir femme a eux, parce que, disait le considérant de cet article, celui qui n'a pas femme à lui compte sur celle de son voisin.

Par un autre arliele , toutes les épouses, sans cxccpliou , devaieni

êlre averties, par une circulaire, de la lu'crssili' il'ilre lidclcs à leurs luaris, si mieux elles u'uiuiaicnt dire uvec lléloïse :

Couvre-moi de baisera , Je révérai le reste.

Troisième article, qui ordonnait que les jeunes gens seraient pareillement a\ertis ilo se ni.irit r tout ilf lion, s'ils ne \uul.iienl èlic réduits il rimpossiliililé de se inariei- .mtifuienl.

(Jualiic-nie article, ([iii ordniinail .iu\ é|ioui d'eiécuter l.i loi sur les rcfractairis, partout oii ils les trouveraient.

Enliii, arrcio par li'(|uel messieurs les fondateurs s'obligeaient à colporter les statuts de la nouvelle société clicz tous Us maris de Inir connaissance, de chacun (lisi|ucls ils tireraient la promesse positive de faire des prosélytes, plus un écu pour frais d'impression des circulaires.

La petite bonne salue d'un air gauche, mais elle sourit agréablement ; et sa bouche est si fraîche 1 Robert donne dans le piège qu'on lui a tendu.

On est très-cliatoiiilleux, au Marais, sur l'article en question. Aussi les premiers maris auxquels le projet fut communiqué le trouvc-rent admirable autant que neuf. Ils remarquèrent même, avec beaucoup de sagacité , que le gouvernement leur saurait un gré infini d'avoir trouvé contre le célibat un moyen qu'il cherchait en vain depuis trois siècles. Cependant, un apothicaire de la rue Bourgtibourg, ;i qui on présenta le règlement h signer, répondit que sa femme était l'amie d'un fameux chimiste, qui ne faisait pas une découverte, qu'il n'indiquât exclusivement sa boutique. Ln marchand de vin répondit que sa femme était l'amie des chefs d'une société nombreuse qui se rassemblait chez lui tous les soirs. Un huissier répondit que sa femme était l'amie d'un commis greflierqui l'avait empêche trois fois d'être pendu. Un maître perruquier répondit que sa femme était l'amie d'un chanoine qui avait payé sa charge, et un écrivain de la grand'salle, que sa femme était l'amie d'un valet de chambre du premier président, qui disposait des piliers.

— Ouais, dirent messieurs les fondateurs, puisque l'amitié des femmes est si utile, et si généralement tolérée, nous serions bien dupes de nous fâcher de ce qui fait rire Uint d'autres. Tâchons que nos femmes aient aussi des amis. Je crois, dit l'un, que cela n'est pasdillicile. Ah ! dit l'autre, il n'y a qu'à fermer les yeux. Pourvu qu'on y trouve son compte, dit le troisième. Cela va sans dire, ajouta le dernier, et le règlement fut jeté au feu.

Ainsi périt, dès sa naissance, une institution qui eût prévenu bien des accidents et qui eût inimortiilisé le corps des gardes de la ville , dont on ne parle déjà plus.

L'ouvrage de Robert allait paraître. Déjà il était pompeusement annoncé dans la Gazette de France et le Mercure , les seuls journaux de ce temps-là qui lissent des annonces, et le relieur finissait de décorer une centaine d'exemplaires destinés à messieurs de r.\cadémie , et à des gens Je cour et de finance, qui seraient bien aises d'avoir dans leur bibliothèque un livre de plus, relié en veau racine et doré sur tranche.

Hobert avait nuhlié dr |()serai<'; r^inidiir-propri l'en rapprocha. Il se rendit dans ses bureaux , et après avuir imputé sa longue absence à d'immenses travaux, à de profondes méditations, il tira de dessous son habit la .'\lorale par alphabet , et la présenta d un air <|ui exprimait à la fois la conliaiice it la modestie. De l'Oseraie lut quelques articles au ha.ard et félicita Kobcrt sur la justesse de ses iilées, la concision et la pureté de son stjlc. Il ne put cependant s'cmpècher d'olisirver qu'il était inconcevable ipron pensât aussi bien et qu'on se CDiiiluisit aussi mal. Robert répondit cpi il n imiterait pas certains prédieateurs qui l'ont le contraire de ce (pi'ils enseiijnint et ipie son livre serait désormais la règle de sa conduite. Il ipiilla S(Hi ami , persuadé <]ue, puisqu'un liomiue du mérite de de l'Oser.iie n'avait aucun souprini de sa supercherie, personne ne la décDuvrirait.

Il evpédia (piarante exemplaires aux (piarante de l'Académie. Il en envoya à tous les grands , aux princes , au roi même. Il reeut de quelques-uns de ceux qui avaient regardé le titre et les vignettes une lettre d'encourai,'emenl. Un Mécène lui écrivit ipie sa manière déclasser la morale était tout à fait commode ; que son livre serait très-utile aux enfants et ipi'il allait le recommander au recteur de TUniversité. La lettre par\ inl dans une boite d'or, ornée du portrait du protecteur, et liobert , (pii n'avait jamais pensé à prendre du tabac, en prit dès ce moment afin de pouvoir dire à tout le monde : — Cette tabatière rua été donnée par le comte de '" enclianté île mon ouvrage.

Messieurs de l'Académie ne forent pas tout à fait si faciles. Ils avaient été très-cliocpiés (pie M. Robert, (pie personne ne connaissait encore, allichàt la téméraire prétention d'être agrégé à leur illustre corps, et il y avait parmi eux quelques hommes qui lisaient autre chose (|ue des madrig.iuvet des poèmes érotiipies. Ilsdécouv rirent le larcin, et ils allaient le dénoncer à Fréron, lors(pi'un coiifri're, ignoré pendant trente ans, lit tout à coii|i un bruit du diable , mit en l'air tous les beaux esprits, forma des cabales, opposa coteries à cnteries, et occupa telleinenl messieurs de I Académie , (piils n'eiiienl pas un moulent à donner au petit plaisir d'huuiilicr Robert : ce confrère venait de mourir.

Madame Perceval avait fait porter chez le curé douze bouteilles du meillear du cru, et elle avait suivi le panier.

Robert ne mantpia pas de se mettre sur les rangs. Il prit un remise et fit ses visites, car vous saurez que les visites sont la condition essentielle pour être reçu de r.\cadémie. (,)u'on ait du mérite, on n'y entre que par des visites; on y entre encore par des visites . quand on n en a pas; et il est convenu que l'homme à talents qui a lait trois fois ses visites et qui a été trois fois éconduil. n'est pas plus déshonoré que l'Académie qui lui a préféré un grand seigneur qui n'est bon à rien.

Elle venait de nommer , et , déchargée des embarras qui précèdent toujours cette importante fonction, cette auguste compagnie ne dédaigna pas de punir le petit orgueilleux qui l'avait offensée : un article foudroyant parut dans l'-Viiuée Littéraire.

L'HOMME A PROJETS

Piioii ili-jciiiiiill iivi'c ("ollr. G;ilU'l t't iiut'hiiirs autres qui étnicntde l'Aciiili'iuii- , ou qui n'ou rl.iicnt |iiis. On s'éi'aynil sur le compte du réei|iieiiiliiire , qui (juittait jiour le fauteuil son diocèse et la chaire de M rite. Le bon vin aif^iiisait l'i'|iij;ramme , et la bille humeur allait toujours croissant, lorsque le ijareon mit sur la table le numéro du jour. Piron, lecteur ordinaire de la socit'té, cherchait un trait malin qui tomliàt sur Voltaire, et trouva l'arlicle qui (larhiit de llobert, et (|iii fit beaucoup rire cet homme assez heureux pour rire de tout. — l'arbb'u! s'écria C'ollé, il faut nous divertir. — Soit. Soyons les vcnijeurs du trône académique , et prouvons à ces messieurs que si nous ne sommes pas du corps, nous en avons tout l'esprit.

On arraiij;e un conte, on se lève, on passe chez Piron , on donne des ordres, un prend un fiacre, on descend chez Kobert, dont b'réron n'avait pas même oublié de donner l'adresse , afin , disait-il , que les a ma leurs du beau, du bon, et surtout du neuf, pussent lui adresser leurs eomplimeuts île condoléance.

l'iobertqui ne lisait jamais, qui ne soupçonnait pas même l'existence de lAnuéc I ittéraire, attendait avec sécurité le résultat de la séance de lu veille, qui ne lui paraissait pas devoir être douteux. Ilavaitpassé la soirée précédente ii se plaindre du peu d'empressement de l'Académie à lui annoncer son exaltation , et la nuit h composer son discours de réception calqué sur celui de Fontenelle, de sorte qu'il s'était endormi le malin dans sa bertjère , parce que l'esprit , qui n'est pas matière , a pourtant besoin de repos, et il ronflait à faire trembler les vitres de sa chambre, lorsqu'il fut réveillé en sursatit au bruit infernal que faisait sa soiniettc.

Il se lève , il court, il ouvre. Le gros Piron se présente, suivi de ses com|iarpions de taverne , et adresse, au nom de l'Académie , un compliment ampliiijouriquc .i Robert, qui lui répond dans le même ijenrc, ce qui ne lui était pas du tout dilïicile. Le cérémonial épuisé, et les prétendus académiciens assis, on sini)ilil'ia le style, parce qu'enfin il fallait s'entendre , et que d'ailleurs messieurs les beaux esprits dérogent quelquefois jusqu'.^ parler la langue du peuple. Robert apprit que ceux qui avaient l'honneur de lui parler étaient députés par l'Académie |)OUr le féliciter de sa nomination et le prier d'accepter un diner de corps. Robert , enflé d'orgueil , accepta la proposition et sourit de l'air le ])lus gracieux aux choses flatteuses qu'on ne cessait de lui adresser et dont il se croyait très-digne.

On part, on arrive chez Piron, et quatre autres messieurs qui attendaient à la croisée , descendent précipitamment l'escalier et xont recevoir leur nouveau confrère à la porte. Au moment oii il descendit de carrosse , deux clarinettes , un violon et une basse , que portaient quatre aveugles chamarrés de rubans, grincèrent luie fanfare , et on ajiprit à Robert, étonné, que la cécité est un des symboles de l'Académie , et désigne son impartialité dans les réceptions. Robert trouva cette conception admirable et monta entre deux files de .ses confrères qui avaient, comme Musson, l'art de ne pas rire au nez de ceux qu'ils bernaient. Une jolie demoiselle , qui était la nièce du secrétaire perpétuel, et qui avait trente mille livres de rente, lui présenta la main, et le conduisit à un fauteuil élevé sur une estrade et placé au bout de la table. Robert s'assit sans façon en protestant avec dignité qu'il était reconnaissant des égards que lui marquait l'Académie. Il engagea la jolie demoiselle a se placer près de lui , car , à travers le brouillard dont lolTusquait la gr.indeur , il distinguait encercla beauté, et son cieur él.iil toujours prêt à lui rendre hommage.

La nièce du secrétaire perpétuel était celte petite Manon , gouvernante du Mélrom;ine , que le commissaire du quartier mit un jour à l'ameiule pour n'avoir pas balayé le devant de la maison , et que ces vers de Piron dispensèrent de la payer :

De ma chambrière Manon Que le devant soit sale ou non, Elle e^t condamnée à l'amende} Mais douze francs !.. c'est l'égorger.

La pauvre petite demande Que vous la fassiez décharger.

Lu couvert élégant était mis, mais on ne servait pas. Robert , qui n'avait pas d. jeune cuiuine ces messieurs, éprouvait le besoiiidequelqiie chose plus sidide que la gloire, et il manifesta rintention de dîner, l'iroii répondit que le traiteur de l'Académie se faisait souvent attendre, et Robert répliipia rpiil fallait changer ce faquin-lii.

Ln domestique entre tout efl'aréel annonce que la voiture à brasqui apportait le diner a versé dans l'égout .'Moiilniartrc. Les confrères se regardent tristement et parlent de la nécessité de se séparer. — Des académiciens se quitter sans diner! s'écrie Robert; n'y a-t-il donc que ce Iraileur-ln au monde? 11 y en a un excellent ii deux pas , murmure Piron .1 demi-voix ; mais notre trésorier n'est pas ici. Hé! qu'importe le trésorier? reprend Robert avec véhémence. IJites-moi , messieurs, est-il dans les convenances qu'un académicien aille en jiersonne commamler un diner? Cela arrive j-aremcnt , répond Collé; mais il n'y a lias d'inconvénient quand l'académicien a de l'argent dans sa poche. J'en ai , messieurs, répliqua Robert; et il s'élance, et le coquin de domestique court devant lui, et ils trouvent un repas somptueux (pi'on ail. m porter eli< z un fermier général. — 11 n'y a fermier général qui ticmie , dit Rubeit. (ju'tsl toute la ferme couipaiéc il une dépiilalion

de l'Académie? Qu'on porte tout cela ici ii côté. — J'ai le plus grand respect pour l'Académie; mais j'observe à monsieur que les fermiers généraux payent comptant. — Et les académiciens aussi , enleudezvous, mon ami! — Je ne savais pas cela. — Voilà ma bourse , prenez ce qu'il vous faut. — Je n'ai plus rien à objecter , et le fermier général dînera deux heures plus tard.

La table est couverte; on mange, on boit, on s'arrête pour louer le confrère qui sait si bien ordonner un repas, et qui en fait les honneurs avec tant de noblesse. Manon lui a<l cesse de ces choses flatteuses q ù coûtent si peu .'i une femme qui a de l'esprit, et Manon n'en ni.'inque pas, parce que Piron en a beaucoup , et que cela , dit-on , se communique. Robert est enivré de toutes les manières. Sa fortune tout entière ne lui paraît pas comparable aux délices de cette mémorable journée. — Messieurs, s'écrie-t-il en faisant sauter un bouchon de Champagne, je suis comblé des faveurs de la gloire , et je n'ai plus à désirer que les jouissances du cœur. Jusqu'ici j'ai fait des choix condamnables et dangereux. Une femme m'a envoyé au siège de Cartliagène ; je me suis vu au moment d'être brûlé pour une autre , et de perdre pour une troisième ce qu'on regrette toujours et ce qu'on ne recouvre jamais. La beauté, les grâces, les vertus me fixent sans retour, et si je n'ai pas, comme mademoiselle, trente mille livres de rente, je lui offre en compensation ce que l'amour a de plus tendre et un titre inappréciable. Qu'elle accepte mes vœux et ma main ; monsieur se chargera de déterminer l'oncle à agréger sa nièce au corps illustre auquel j'ai l'honneur d'appartenir.

Le monsieur était Piron, qui protesta que l'oncle ne pouvait qu'être flatté d'uno recherche aussi honorable , et qui pressa la demoiselle de prononcer. La demoiselle baissa les yeux et rougit, pnrce que son rôle commençait à devenir embarrassant. Robert attribua cette rougeur à l'amour modeste qui craint de se laisser pénétrer. R baisa respectueusement la main de Manon. Manon rougit plus fort... peut-être de plaisir, et Gallet et Collé chantèrent cent couplets qui célébraient Apollon et l'Hymen , que Robert , sur leur parole, voulut bien prendre pour autant d'impromptus , et dont il permit complaisamment qu'où lui fit l'application.

On l'avertit que l'Académie allait ouvrir sa séance, et qu'il était indispensable qu'il allât se faire recevoir. Ou lui demanda s'il avait son discours en poche : il n'avait eu garde de l'oublier. Collé le prend et en lit avec emjihase quelques passages, qu'il interrompt pour sabler le marasquin. On se récrie , on admire ; Robert répond qu'on est trop bon , trop indulgent , de ce ton qui veut dire : Vous êtes connaisseurs. On cherche, on trouve un prétexte pour laisser éclater le rire qu'on ne peut plus arrêter , et Robert rit comme les autres . parce que huit académiciens ne peuvent rire que de quelque chose de très-plaisant. On lui donne à peine le temps de demander et de prendre deux baisers à sa future épouse; on l'emmène, ou l'entraîne; on arrive au Louvre , on est dans la salle.

Piion et les autres avaient des billets d'entrée. Ils se groupent et font passer Robert au milieu d'eux. Ils lui montrent le président, lui disent de s'aller asseoir à sa droite , et se perdent dans la foule. Robert ga;;ne le sanctuaire en saluant modestement à droite et ii gauche. Il monte l'estrade, il est à côté du président, qui le regarde d'un air étonné et qui lui demande ce qu'il veut. — Ecoutez, lui dit Robert à demi-voix, je me flatte que vous serez satisfait. Il tire son discours, il commence. On s'étonne davantage, on se parle à l'oreille; bientôt on murmure : la voix de l'orateur est couverte. — Silence! crie Piron. C'est M. Robert qui vient se faire i-ecevoir et qui vous lit son discours de réception. A ces mots une buée générale part et se prolonge. Elle n'est suspendue que par des applaudissements dérisoires. Robert, étonné à son tour, regarde autour de lui et cherche la cause d'un tumulte aussi extraordinaire qu'indécent.

Le président a pitié de lui. 11 lui donne à lire son article de l'Année Littéraire, et lui dit : De mauvais plaisants vous ont joué un tour abominable. Croyiz-moi , abrégez nue scène humiliante pour vous, et désagréable pour l' Académie. Echappez-vous promptemcnt. Piobert, confus, troublé, hors de lui, est incapable de se conduire. L'huissier le prend par la main et le guide ii travers un auditoire qui le persifle, qui le berne impitoyablement. Le président sonne à casser trente sonnettes et n'est pas entendu. Robert est déjà loin , et les éclats et le désordre continuent. L'Académie, révoltée de tant d'irrévérence, lève cette séance orageuse et se sépare eu disant : C'est un nouveau tour de Piron.

Robert rentre chez lui et se jette sur son lit, accablé par la honte et le désespoir. — Appartenait-il à un sot comme moi , s'écrie-t-il , de vouloir être académicien ? Projet insensé et jilus funeste que les autres par sa publicité, pourquoi l'ai-je conçu? Ah! si Rifflard était dans l'auditoire, quels avantages nouveaux n'aura-t-il pas sur moi ! Il av^ail passé la nuit précédente ivre de plaisir et d'orgueil; celle-ci se traîna lentement, au milieu des plus affligeantes réflexions.

Il avait alTaiie à des gens qui n'ciitendaieut pas le tenir quille à si bon marché. H reçoit' le lendemain dix exemplaires de la Gazette il/or/;! , où sa myst'ificalion et celle de l'Académie étaient décrites jusque dans les plus jietits détails, avec l'esprit et la g^iieté dont ces messieurs a.ssaisonuaicnl la moindre bagatelle. — Me voilà déshonoré, perdu ! s'écrit Robert; je suis le jouet de Paris cl de toute la l'rauce.

Oii fuir, où nu' c.iclier ?.., n»n8 mes icrn-s, a\\ niilii'U des bons villamois , cti;iin;i'if. à lu litU'iatiiri', igiioiiiiil jiisciii'.m miin tli' rAiMil('iiiic, et qui 110 lisent |..is l.i Ouzille Je Fuime. I it , je vivrai ou sayo ol j'y ra]ipclloriii l'iino il'or. J'oiililirrai, au soin dis liriÉfcuv quo j'iiurai finis. dos projets toujours clrsastioux, ot jo poiilrai . iifin la funeste manie d'eu l'aire; je le jure jwr tout oe que respeetont les lioninies, par tout ce qui les ciicUaiuc. Vanitas l'anitaltiiii I

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