XXXIV. — Le Mariage
Robert n'osa aller prendre conijé de son ami. Il lui l'orivit sans prétention, sans courir après l'esprit, el sa lettre était bien. A son ordinaire, il s'accusiiit, il se repentait. ï)e l'Osoraie ne comptait pas sur son repentir; mais il espérait beaucoup do colle dernière lo^;on. Il répondit à Robert avec intérêt ei ménai;ement ; il faut toujours caresser ceux dont on veut conserver la confiance.
A mesure que notre héros s'éloii;nail de Taris et qu'il approchait de ses terres, le souvenir de sa dernière disgrâce s'etTaeail insensiblement. Il voyait s;ins cosse de nouveaux visa(;es , ii qui le ^ien était inconnu ; il était forl bien reçu partout, parce qu'il p.ivait lari;ouient; on le comblait d'égards , on le traitait somptueusement. Comuionl n'aurait-il pas perdu le souvenir du passé que sa vanité avait tant d'iutérit à oublier?
Il réfléchit cependant que la Gazelle de Franci' se lit iKirtout ; que le curé de son village, au moins, aurait connaissance dosa mortifiante aventure, et qu'il pourrait débutor avec ses paysans par être montré au doigt. Il pensa que rien ne rem|iècliaitd'iniitcr ceux qui se donnent du de pour avoir l'air do quelque chose. 11 trouiait à un changement de nom le double avantage de passer pour un homme comme it faul , et de garder le pins entier incognito. Il courut une poste ou doux en cherchant comment il s'appellerait, et il ne trouva rien de plus agréable à l'oreille que d'être .M. de Uoberville.
Le voilà chez lui, dans une habitation qui n'est pas un château, mais qui est commode, d'un extérieur agréable , et que Dupont avait passablement entretenue. L)o ses croisées il découvrait la Marne, au delà de laquelle s'élevait un riant coteau couvert de vignes, de vergers, à travers lesquels il apercevait tantôt la brebis bêlante, tantôt le chien lidèlc , tantôt le jeune berger essayant sur .son chalumeau des doigts novices encore. Quoi de séduisant comme ce touchant spectacle ! Robert se récrie sur la beauté , sur la richesse de la nature , sur les charmes des plaisirs innocents. 11 n'eu goûtera plus d'autres, et il s'occupe de la distribution de sou temps.
Pondant qu'il rêve coteaux, troupeaux, pipeaux, on lui annonce le curé du lieu , qui vient saluer son nouveau paroissien , se féliciter de l'avoir dans s;i paroisse, et qui linit par donner à entendre quêtant à la portion congrue , il accepte la soupe de ceux qui la lui offrent. M. de Robcrville s'.iperçoit que le curé n'est pas très-lin; il pourra donc briller auprès de lui. Il s'aperçoit qu'il ne sait de latin que ce qu'il en a appris lui-même chez M. Cammeron ; il passera donc pour un savant. Le bonhomme a dans toute sa personne quelque chose de patriarcal; il sera donc toujours près de celte belle nature, à laquelle II. de Roborville a consacré le reste de sa vie. Le curé est l'homme qu'il lui faut ; il l'invite à dîner.
Un curé à la portion congrue a son petit amour-propre, comme un gros bénéficier. Celui-ci était bien aise qu'on sût qu'il n'ignorait rien de ce qui se passait d'important dans la capitale. Il régala AI. de Robcrville du récit de la dernière aventure de M. Robert. Robert écoutait en enrageant, riait, malgré lui, d'un rire gauche, forcé et bête, et se bâta de tourner la conversïition sur d'autres objets, il s'informa des voisins et surtout dos voisines. Le curé , qui trouvait l'ordinaire très-passable , el qui désirait s'impatroniser dans la maison , chercha à se rendre agréable, assaisonna même ses récils d'un peu de médisance, ce qui n'est pas très-bien pour un curé; mais il faut qu'un curé dîne.
On n'était pas encore au café, et Robert savait déjà les noms et les prénoms de ceux qu'il pouvait voir. 11 connaissait l'élat de leur fortune, leurs habitudes et leurs goûts. On se rassemblait le dimanche chez madame Perceval , et on y jouait la bête ombrée à un son la passe. Le lundi on se réunissait chez M. Valin, et on y dansait au son d'un violon, dont il jouait à faire peur. Le mardi et le mercredi ou s'occupait d'affaires domestiques; mais il était permis aux oisifs d'aller amuser les gens laborieux. Alors on chantait la romance de Daphtié , ou un air de la Laitière, en faisant une reprise à un bas, ou en repassant du linge lin. Le jeudi était consacré au plaisir. On dînait alternativement chez chaque particulier. Après le dîner, un vingl el un général; puis les runJi^s, les jeux innocents, et culin les marrons et le vin blanc. Le vendredi, on allait ou on envoyait vendre ses denrées au marché voisin. Le samedi on pavait, et on jiréparait ce qu'il fallait pour briller à la grand'messc du lendemain.
Robert observa avec beaucoup de sagacité que , puisqu'on dansait des rondes et qu'on jouait au gage touché, il devait y avoir des demoiselles dans le village. Il apprit qu'il y en avait trois, el que les mamans dansaient et se mêlaient aux petits jeux en riant de leur ridicule, eu protestant qu'elles le sentaient les premières et qu'elles ne cédaient qu'au désir de contribuer aux amusements de la jeunesse. Les
trois jeunes personnos étaient une deiiiuiselle Valin et deux demoiselles Perceval, dont l'aînée, âgée de dix-huit ans, étuit la beauté du cunlun. Adieu eotoaiii, troupeaux, pipeaux, el la nature végétale, el 1 air patriarcal du curé. M. de Uidierville le prie d'annoncer que le lendemain il fora sa visite à ses cohabitants, et vous prévoyez que madame Peieeval recevra son premier hommage.
C'était un lundi. Le curé se rend chez M. Valin. Il a bien dîné; il est enchanté de l'accueil qu'il a rei;u, et il fait l'élo,;e le plus pompeux de INI. do Roborville. Il ne tarit pas sur ses agrémonts extérieurs, sur l'élégance de ses manières, et il jette la pomme de discorde entre Ica trois déesses, eu terniiiiaiit par déclarer i|ue le beau jeune homme est garçon. Mesdames \ aliii et Perceval se regardent en pino^int les lèvres, et leurs yeux (lisaient clairement : — Vous croyez peut-être, madame, qu'une de vos filles rciiiportera sur la mienne ? — Oui , iiiadanie, je le crois. — Uétrompez-vous , ma chère; elles ne peuvent soutenir la comparaison. — Votre Mimi n'a que des youi. — Nous en verre» l'effet. — Oh ! je ne li's crains |>as.
Les petites filles faisaient de leur côté leur rêve de bonheur en examinant leurs compagnes. Les plus légères impei°foctious étaient saisies et ne pouvaient maïupier do frapper M. de Uoberville. La vérité, c'est qu'elles étaient forl bien toutes les trois.
Tous ces visages fuient froids pendant le reste de la soirée; cola devait être, et le lendemain les concurrentes el leurs mamans étaient parées dès huit heures du matin. M. de Robcrville n'avait pas dit quand il viendrait, et il eût été cruel d être surprises en bonnet de nuit.
Robert, également empressé de voir les beautés du village, Vhabilla à l'heure où on est à peine éveillé à Paris, il termine sa toilette di'vant cette même croisée, d'où îl s'extasiait la veille à l'aspect des coteaux, des troupeaux. Il ne voit plus rien de tout cola. Tous ses sens se portent à sou imagination, qui lui crée trois grâces, non telles que la nature a formé mesdemoiselles Valin et Perceval, mais telles qu'il les désire.
Il tire dix fois sa montre... Huit heures un quart... huit heures vingt... vingt-cinq minutes. Il n y tient plus; il sort. Il sent bleu qu'on ne se présente pas chez des dames à huit heures vingt-cinq minutes; mais on se promène pour jouir de la fraîcheur d'une belle matinée , et si une porte est ouverte , si une maman ou un papa est dans la cour ou dans le jardin, on s'approche, on salue , on entre eu rendant grâce au hasard qui avance de deux heures une jouissance que l'étiquette ne permettait pas d'espérer encore.
Mademoiselle Valin , les demoiselles Perceval avaient toutes trois , et séparément , chargé leur petite bonne de se tenir à la porte el de bien regarder si M. de Roberville passerait. La petite bonne ne le connaissait pas; mais elle ne pouvait s'y méprendre : il i'U'il si beau! Elle avait ordre de lui faire une révérence gracieuse : il est tout simple qu'une petite bonne salue un joli monsieur. Le joli monsieur ne pouvait manquer d'être arrêté par la révérence gracieuse , et de s'informer du nom des propriétaires de la maison. La petite bonne répondrait que ces dames sont fisibles , et elle engagerait le beau garçon à entrer, car il serait humiliant pour madame \ alin , que madame Perceval reçût la première visite, et pour madame Perceval, que ce fût madame Valin. 11 fallait pourtant qu'une des deiu familles fût humiliée, et ce fut la famille Valin.
La prédestination, la sympathie, la fortune, ce que vous voudrez enfin, poussa Robert dans la rue où demeurait madame Perceval. La petite bonne salue d'un air gauche ; mais elle sourit agréablement, et sa bouche est si fraîche ! Robert donne dans le piège innocent qu'on lui a tendu. 11 s'approche, il interroge ; la conversation s'engage, et il croit voir, dans le fond de la cour, une main blanchette qui entr'ouvre et laisse retomber un rideau de mousseline , selon que ses yeux se portent vers la croisée, ou s'en éloignent. Il cède à l'invitation d'entrer, et il s'excuse auprès des dames , sur les instances de la petite bonne , qui ne connaît pas encore les usages, mais qtù a secondé son empressement, et le fripon disait vrai.
Après les premiers compliments, on passa une minute ou deux à s'examiner réciproquement, et le résultat de l'evamen fut avantageux pour tous. Vous savez déjà que Robert est très-bien , et je vous a|>prends que le bon curé était connaisseur , et que les demoiselles Perceval étaient deux jolies mais très -jolies personnes. Elles no se mettaient pas comme les femmes de Paris, tout ce qu'elles portaient était de mauvais goût; mais on n'avait pas le temps d'en faire la remarque, et quand on les voyait on ne regardait qu'elles.
Madame Perceval était sortie, et rentra. Elle venait, disait-elle, de la messe , car il fallait bien qu'elle vint de quelque part. Elle se félicita d'avoir un voisin aussi aimable; elle l'engagea à partager le déjeuner de famille. Robert ne se fit pas prier.
Ce n'est pas de la messe que venail madame Perceval. Elle avait fait porter chez le curé douze bouteilles du meilleur du citi, et elle avait suivi le panier. Le curé connaissait M. de Roberville; il pouvait le disposer favorablement, et madame Perceval connaissait la force des premières impressions. Elle parla de la difficulté d'établir des demoiselles, de l'importance de saisir une occasion favorable, el des mar- ; ques de reconnaissance qu'on était disposé à prodiguer à celui qui déterminerait un mariage.
L'HOMME A PROJETS
Lorsqii'clli'sortit, \v cliiiritticr de nijiihinie Viilin iipporta un diiulon, et iiii liilKt conçu vi\ lirnies vajjucs. ft dans Uqncl U' mol ncoiinaisjrtfiic ne st trouvait pas. Le curi' devait piTudrc parti |)our madame IVrceval, et c'est ce qu'il fit.
Le déjeuner était à peine servi, ou était ii peine à lalilc , ([ue madeluoi^elle Tiose se lève et dit ipu'Upu's nu>ls à l'oreille de la petite biinue. ipii disparait aussitôt. Le Irioniplie des Percevnl lùt été incomplet, si mademoiselle Minii eût i|;noré (pi'clles avaient reçu la première \isile du beau jeune luinnue, et qu'il déjeunait avec elles. La jictite l)onne a\ait reçu simplement l'ordre d'aller causer ii la cuisine \ aliii , et de répoudre vrai au\ questions (pi'on ne manquerait pas de lui faire. .'Mademoiselle Kose jugeait mademoiselle i\limi d'après elle, et elle ne se trompait pas.
Holiert , fortement ému, balança nu numicnl entre mesdemoiselles Hose et l'élieilé. L'une et l'autre avaient droit à ses liommagcs; l'une et l'autre cliercliaieut à fixer ses vœux. Hose, plus svelle, plus formée, ]ilus jolie, l'emporta sur sa rivale, qui s'aperçut aussitôt de sa défaite : au village comme à la ville . les femmes ont un tact certain sur ce qui tuuclie à leur xaiiité ou à leur ccrur.
Félicité était toujours liien convaincue qu'elle méritait d'être préférée : pour voir ainsi il ne fallait encore qu'être femme. L'injustice de Kobert l'artligca, la piipia ; mais elle n'était pas niécliaulc , et elle se consola en pensant qu il ne pouvait l'aire qu'une lieuntise, et qu'il fallait le pl.iindrc de son piu (le discernement. I.lle réduisit ses prétentions il obtenir l'amitié de son futur bcau-l'rère, et elle fit dès lors ce qu'il fallait pour la mériter.
Kobcrt passe rapidement de l'émotion à l'cncliantemcnl et à l'ivresse. nous l'avons \ u plusieurs fois ivre et enebanté. 11 y a pourtant ici cette dinérencc, qu'il croit |)ou\oir joindre l'estime et le res])cct à l'amour. Le doux aveu ne s'écbappe pas encore; mais il ne pense plus à contraindre ses sentiments. On le pénètre; maman lui soinit; ]iapa se caresse le menton; Rose est vermeille et belle connue la Heur dont elle porte le nom.
il est midi. L'usa;;e veut qu'on termine une visite qui dure depuis trois grandes bcures; mais le temps vole pour notre amant, et il craint de perdre une minute de cette délicieuse journée. Il ne trouve pas de nioxen plus sûr de se l'assurer tout entière, que d'inviter l'aimable famille à dîner.
-Maman répond , en minaudant , que cette démarclie serait ]uéniaturéc; qu'elle ferait jaser dans le village; qu'on supposerait au\ uns et auï autres des vues que, sans doute, ils n'avaient pas, et qu'une mère qui a des demoiselles à marier ne peut être trop circonspecte. Les demoiselles se turent ; mais elles répliquèrent par une petite moue à Ja réponse de maman. Papa, qui connaissait mieux l'art de faire valoir ses terres, que celui de vivre dans un certain monde, dit tout bonnement à sa femme qu'il ne voyait pas pourquoi des gens «pii se con\ienncnt ne passeraient pas la journée ensemble, et il accepta l'invitation.
Celait une lame à deuv tranchants que la réponse de madame Pcrccval. La partie qui avait rap]>ort aux bienséances, ai;it assez faiblement sur Robert ; mais ces vues supposées, celte prudence d'une mère, lui imposaient presque la loi de se déclarer. L'occasion était simple , naturelle ; on l'avait mis sur la voie ; il ne restait qu'un mot à ajouter. Ce mot, maman, grillait de l'entendre; Robert brûlait de le dire; il était sur ses lèvres, il va le prononcer. Il se rappelle tout à coup ses infortunes, toujours causées par sa précipitation. 11 se lève, il sort, sous le |)rétevte d'ordonner le dîner, mais en effet pour combattre ses sens surpris , et leur opposer l'examen de la raison. Le voilà sage une fois : le sera-t-il longtemps?
HLidame Perceval a vu le combat que se livrent le cœur et le jugement de Robert. Elle sait qu'à son âge, l'amour doit l'emporter, quand sou objet est vraiment aimable. Elle félicite, elle embrasse sa fille : madame Perceval avait de l'expérience.
Les esprits étaient dans une situation bien différente chez madame ^alin. On avait su que M. de Pioberxille était cbcz les Perceval. Il était désagréable .sans doute qu'il eût commencé par là ses visites ; mais rien n'annonçait de préférence marquée, car il ne peut y avoir de clioix oii on ne connaît encore personne. Hientôt on apprend que le jeune liommc déjeune avec les redoutables concurrentes, et l'anxiété commence à naître , car on ne déjeune guère oii on ne se plaît pas. Enfin la visite se prolonge jusqu'à midi, et l'inquiétude est au comble.
Cependant on réfléchit que M. de Roberville doit être assez poli pour ne pas laisser passer le reste du jour sans venir saluer madame \ alin , et il est indubitable que les charmes de Mimi détruiront l'impression passagère qu'a produite Rose ou Félicité. 0"e devint-on, quand l'autre petite bonne, qu'on avait mise en sentinelle , accourut, et annonça que la famille Perceval sortait, cl tournait du coté de la maison île M. de Roberville I La chose n'était pas croyable. ^ladanie Perceval se respectait trop pour jeter ses filles ii la tète d'un inconnu. On court a la porte, et on voit eu effet ces dames en grande toilette, laissant éclater leur satisfaction , et le papa cherchant lourdement les pavés les plus hauts, pour ne pas salir ses souliers de Castor.
Vous sente/, que la f.imillc triomphante ne pouvait passer sans écraser la famille dédaignée. On s'arrête, on se salue , on s'embrasse, ou se comble d'amitiés, et maman Perceval dit à l'oreille de mauian Valin,
qu'elle va dîner chez M. de Roberville; que c'est un homme charmant ; qu'il marque à Rose les plus tendres égards; que cela sans doute ne signifie rien de positif; qu'aussi elle se gardera bien de faire part de ses ohserxalions à toute autre qu'à sa bonne et discrète amie. On passe. Maman \ alin et sa Mimi rentrent, la poitrine gonflée, les yeux humides; elles se jettent chacune dans un fauteuil , et se regardent sans trouver la forée de se dire un mot.
— Oui , disait l'iobert en allant chez, sou curé, qu'il voulait avoir aussi à iliuer, il n'y a qu'un fou cpii suive son premier mouvement. Le sage réfléchit avant d'agir; il prévoit, il calcule, il pèse les inconvénients, les dangers. Pas de plaisirs pour lui qui ne soient avoués par la prudence. C'est l'égide (pi'il oppose à ses passions. Elle est son guide dans ses moindres afl'aircs. Je serai donc réfléelii et prudent.
— Monsieur le curé, que pensez-vous de mademoiselle Rose Perceval? — C'est un ange , monsieur. — Un ange , un ange, monsieur le curé! — Oui, monsieur, c'est le mot. — Ce que peut faire de mieux une créature terrestre , c'est de s'unir intimement aux esprits célestes. — Tous nos livres le disent. — .l'épouse cet ange-là. — Je vous le conseille. — Mademoiselle Rose est charmante. — Et elle est élevée... — Adoralile. — Dans des principes... — Je l'épouse demain, aujourd hui. — Il f;iut huit jours avec dispense de bans. — Comment, huit jours! ce sera huit siècles. — Je n'en peux rien rabattre. — Au moins vous ferez la demande de suite. — Très-volontiers. — Avant qu'on se mette à table. — J'y consens. — Courez donc, curé, courez donc ! Dispensez-moi de l'embarras et de linquiétude que j'éprouverais eu voyant ces dames avant que la chose fût décidée. Mais allez, allez donc !
— C'est un ange, c'est un ange ! répétait-il après avoir mis le curé dehors ])ar les épaules. Quoi de sage , de inudcnt, de réfléchi, comme d'épouser un ange! Rilllard va être enchanté et de mon discernement et de l'empire que j'ai sur moi.
U écrit à Rilllard. U ne veut, dit- il , rien faire d'important sans le consulter. 11 doit cette marque de déférence à son affection, dont il fait le plus grand cas; à ses qualités, qu'il honore ; il s'étend sur les vertus angéliques de Rose, sur les grands principes dans lesquels elle a été élevée; et en attendant l'approbation de son ami, il finit par l'inviter à la noce.
Le curé rencontra à deux pas de la maison la famille Perceval, aussi empressée d arriver que Robert l'était de la recevoir. Le pasteur adressa le premier compliment au papa en sa qualité de chef de la couinnniaulé; il fil part ensuite à la maman des vues de M. de Roberville, et suivant l'ordre des pouvoirs et de naissance, il annonça à mademoiselle Rose que, d'ajirès la réponse de ses chers auteurs, elle pouvait espérer un bonheur prochain. Comme on aime à faire valoir les talents qu'on a , et même ceux qu'on n'a pas, il commença sur les devoirs conjugaux une exhortation pastorale que Rose écoutait avec autant d'intérêt que de docilité, lorsque Robert, qui les attendait, qui les avait vus , arriva en trois sauts , coupa la parole à l'orateur, et commença lui-même un discours qu'il ne finit pas, parce qu'il fut déconcerté par l'air réservé qu'avait pris tout à coup madame Perceval.
Or, comme il en avait dit assez pour qu'il ne restât aucun doute, et qu'il était reconnu dans la famille que maman avait plus d'esprit que papa , maman se chargea de répondre au nom de tous.
On ne pouvait qu'être flatté de la recherche honorable fle M. de Roberville. On n'avait sans doute aucune objection à former contre un mariage qui semblait présenter tous les avantages que peut désirer une personne bien née ; mais on ne pouvait y consentir formellement que lorsque les prétendus se connaîtraient davantage, et qu'ils seraient certains de se convenir réciproquement. Robert répliqua qu'il sulhsait de voir mademoiselle Rose pour juger qu'elle réunissait les qualités et les .-igréments de son sexe; que pour lui, il s'était montré ce qu'il serait toute sa vie. 11 pria , pressa, conjura. Il s'adressait tantôt à papa , tantôt à maman , tantôt à Rose et souvent à tous trois. 11 supplia le curé de le seconder ; et le curé observa très-doctement que Booz épousa Ruth , qu'il n'avait viu' qu'au clair de la Urne , et qu'il n'y a rien de plus louable que d'imiler un ]iatriarche.
Madame Perceval pouvait à pcinc' dissimuler la joie dans laquelle nageait son cœur malcrnel. Elle se contint cependant, et dit que l'opinion de M. le curé et l'exemple de liooz étaient d'im trop grand jioids pour qu'elle se permît de les combattre; mais qu'il restait une (liflicullé à lever. — J'en lèverais mille ! s'écrie Robert. — Nous sommes à notre aise, monsieur; mais, tenus à une certaine représenlalion , il ne nous est pas possible de nous dégarnir. — Que je suis loin, madame, de vous deuuinder quelque chose! Moi , je donnerais à soupçonner que j'ai pu être guidé par des vues d'intérêt! Je m'avilirais jus(|u'à marchanderRose et le bonheur! Loin de moi de semblables pensées ! C'est Rose , c'est elle seule que j'aime , c'est elle seule que je désire, que je demande.
11 eût fallu être bien difficultucuse pour résistera tant d'amour et de délicatesse. Madame de Perceval laissa paraître enfin ses véritables sentiments; elle ouvrit ses bras avec le plus doux abandon et dit tendrement : — Embrassez-moi , mon gendre!
Robert embrasse maman, papa, la petite sœur, pour arriver à Rose. Il allait donner et prendre le premier baiser de l'amour; madame Perceval l'arrête par le pan de son habit, et lui dit avec dignité : — Je vous le permets , monsieur.
L'HOMME A PROJETS
1,1' ti'iiips qu'on passa li laliU' s't'coiilii an sein ilc ri\ it i it ilc l'os- ]H raiur. llolii'it ne ci-ssail ili- faire «li's proji'ls poiir le lionlieiir de sa feiiiine , piojils séduisants, qui se siicii'ilaiciit avec une telle rapidité «pie les convives chaiiués ne pouvaient qu ailniirer et jouir, l'as un intervalle (pii leur permit de ijlisser un mot. (lepinilanl inadanie l'erceval avait aussi un projet , et llolierl s'arrètant enlin pour s'ininiecter les lèvres de queUpies i;outtes de volnay, elle lui oliserva (pie les liienséanees e\ii;eaient (pi il \ît dans l'après-diner madame \ alin et les autres noIuLlfs du lieu. — Oar enlin , ajoula-t-ille , l'amour ne doit |ias rendre impoli , et llose seide eveuserait les finies (pi'elle aurait l'ait eommettre. iMadame l'ereeval ne ]umvait se refuser le plaisir iniioeent d'annoneer à niad.Liiie N alin et il tous les liahitants que sa lille épousait M. de Uolierville.
M. de Uolierville n'avait rien .'i refuser à sa bcUe-maïuan. Il lui ofl'rit son liras, papa Pereeval donna le sien à Rose, et leeuré marcha il ciJlé de Félicité, à ipii elieniiii faisant il e\pli(|uait le eatéeliisme, ce qui ne l'amusait pas du tout, et ce qu'elle avait l'air d'écouter, parce (pi'elle savait dejii ipi'il ne faut )i.isdésolilij;cr un liomnie qui fait faire à une petite fille un lion inaria!;e en viii|;t-qiiatre lieures.
On coinmciica par les visites iiisii^niliantes. M. I.aniliel, la veuve Merville, le maire, le niaijjuillier a|>prirent rélalilissemenl de iiiademoiselle l\ose sans jalousie, parce ipiils n'avaient pas de filles à marier, et ils la félicitiTent de très-lmniie foi,
l.a cruelle madame l'ereeval cria dés la porte à I\I. Valin d'accorder son violon, parce (|ue sa faniillc était dans la joie, et que sans doute la sienne l.i p irlai;erait. Al. Valin, lion mari et père tendre, sympathisait d'aflliclion avec sa fiiiime et sa lille , et trouva la proposition de madame l'ereeval trè.-i-iiieonvenante. iMadaiiie l'ereeval mit rinstrument dans la iii.iin de M. ^ alin, et M. Valin, eiaspéré par un coup (l'œil furilinnd de sa feninie, jeta l'instnimcnl au feu. IMadame l'ereeval, pifjuée, oublia son plan et les mots à l'oreille dont elle assassinait si .tdroitenient les i^cns; elle dit tiis-liaut qu'on ne se conduisait pas iinpiinémenl ainsi avec li très-future belle-mcre de M. de Uobervillc. Madame \alin, hors d'elle , dit plus liant encore (pi'il est très-facile de marier ses filles quand on fait toutes les avances et qu'on a afl'airc à un jeune liomme sans jui;ement. IM. l'ereeval s'écria qu'on manquait ii sa femme; M. \alin répliqua qu'elle le méritait. !Mimi reijarda Rose pardessus son épaule . et lîobert , indiijné , protesta ipi'il n'y avait dans ce village que la famille l'erccv.il ipriin homme (le bon ton ])ùl voir. I,a famille \ alin répondit en clin'ur par la plus bruyante et la plus ai|;re des clameurs. Dé'jà ])apa \aliii jiortait macliinalement la main sur le balai ; papa Pereeval allait prendre la pincette, et Robert rei;reltait d'avoir oublié son épéc. Je ne sais ce qui sérail arrivé si le curé, qui avait beaucoup de présence d'esprit , n'eût calmé toutes ces têtes en ))arlant en ces termes :
— Oli ! le lion temps, mes frères , ipie celui oii Oieii permettait la pluralité des femmes, et où un lirave homme pouvait accorder deux
rivales ! Jaeoli épousa d'.iliurd Rachel , (pi'il avait vue la première , et ensuite Lia, qu'il ne vit (pie l.i seconde. M.idemoiselle Itose est Hacliel , mesdames , et mademoiselle iMiiiii serait Lia sans doute , si l'Klernel ne nous privait des i;rîees qu'il aeeord.iit au\ premiers descendaiit:^ d'Abraham; mais, piiisipie M. de Uolierville ne peut avoir (pi'unc épouse, et qu'il a li\é son choix, bénissons le 'l'rès-llaut de toutes choses, et soumettons nous hiimbleineiit a sa sainte volonté.
(Jiie pouvait-on répliipiir ii ce discours très-clirétien , quniipie un peu juif.' Reiidr.iil-un le curé témoin d'une scène sc.iiidalcuse, ou »c soiimittrait-on il la force des eireoiistaiicc»? On cul lair de se soumettre , parce (pidn sentit que c'était le parti le plus sai;e ; mais on se promit intérieurenicnt de jouer tous les tours ima|;in.ibles à eelli! (pii snulll.iil lM.de Uolierville à IMimi, cl même au curé, ipii recevait des dindons et ipii ne les |;a|;nait pas.
Les huit jours destinés à remplir les formalités d'usa(;c furent comptés, recomptés par l'amour impitienl, et s'écoulèrenl comme C(U\ (pii les snivircnt, avec cette dilléreiice pourtant que les suivants avaient dé'j.i de niiiins le charme de l'espérance. Mais ne révélons pas les secrets de l'hymen.
La veille de la bienheureuse journée où Robert allait devenir le plus fortune des époux, il reiuit de M. de l'Oscraie la lettre suivante :
« .le vois avec peine , mon ami , (pie l'cxpéi ieiice de plusieurs années est perdue pour vous. .Iiisipi'ici vos fautes ont pu se réparer; mais, si vous vous trompe/, dans voire choix, quelle ressource vous rcstera-l-il quand vous serez irrévocableiiienl lié .' Dillérez , s'il en est temps encore. Attende/, que le voile de l'illusion tombe, et que vous imissic7,ju(;er celle que vous vous proposez d associer à votre sort, l^lle est jolie : eli ! qu'importe cela':" On s'accoutume ii la beauté coiiiine à la laideur : c'est l'alVaire de quelques jours ; maison a besoin toute la vie d'une femme douce et raisonnable.
>i Si vous rcj( te/, mes conseils, je désire que celte union si précipitée soil heureuse; mais je n'en serai pas témoin, u
— .Je suis fatigué d'être sans cesse contredit par cet liommc-l;'i! t s'écria Robert apri'S avoir lu la lettre. 11 est toujours le même, toujours exigeant, tyrannique. .Te brise sans retour ce joug insupportable, cl je prouverai par ma conduite que je n'entends plus être mené. En eH'ct il conduisit le lendemain sa Rose à l'autel.
Rose, déjii belle, était rayonnante d'amour el de plaisir. Son heureux époux avait iieine ii eontciiir ses transports. Maman Pereeval regardait du coin de l'œil la plaintive Mimi, enveloiiiiée dans sa coiffe , ,'i demi cachée. par un pilier, et qui se retira tristement après avoir entendu prononcer le o»î' fatal.
A la cérémonie succéda le banquet ; au banquet le vin chaud et le ménétrier, et la jarretière enlevée, et les niches des jeunes gens aux mariés, pour qui l'hymen fit briller enfin son flambeau, qui, selon eux, ne devait jamais s'éteindre. C'est ce que je leur soiiliaite. Ainsi soit-il.
Mariagiî du Robert.
FIN I)K L'HOMME A PROJETS