‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 296 sur 379 · L'ATHÉISME EN AMOUR · texte numérisé non relu

L'ATHÉISME EN AMOUR

J'i'lai'î liicr Ji b c.imp.ifjTic Je n'y <?tais pas seul , cl parmi les membres (rtiiii' sociélé un peu uonilircuse , nisscmWéc dans des bosquets , on a bic iilùt troiivi' la personne avec <|ui on a quelques rapports d'esprit, de i;oùt et de caractère. Insensiblement on se divise , et , sans s'en apercevoir, on se trouve deux à deux.

Une dame, jolie, aimable et instruite, avait pris mon bras, ou je le lui avais oflerl , je ne sais lequel des deux : la jeune dame m'occupait trop, jiour que je pensasse h la manière dont son bras était venu sous le mien. Il y était; cela me suffisait.

On ne sait quelquefois que dire h une dame qui intéresse beaucoup, et avec qui on n'a pas de relations particulières. Lui parler science , histoire, géographie, est du pédantisme; l'entretenir de la pluie et du beau temps, vise .i la sottise; un pédant et un sol déplaisent toujours, cl il est fâcheux de déplaire ;'( une femme qui a son bras sous le vôtre, qui le presse quelquefois sans s'en apercevoir; qui ne s'aperçoit pas, quand vous l'amusez, que, de temps en temps, votre main caresse la sienne; mais qui \wit tout, et qui vous échappe bientôt, si x'ous l'ennuyez. Parler amour, est la première idée qu'inspire luie jeune femme. Ce sujet est inépuisable, parce que l'amour se modifie de mille manières, cl qu'il paraît toujours nouveau , même à ceux qui l'éprouvent pour la dixième, pour la vingtième fois.

Cependant, parler d'amour cl s'adresser directement à une femme à qui ou n'en inspire point, c'est l'embarrasser, c'est arrêter la réjiiique aim.ibleqni anime, qui soutient la conversation ; généraliser ses pensées, c'est ne s'adresser à personne; c'est mettre à son aise celle avec qui on cause; c'est lui laisser la liberté de s'appliquer ce qui peut lui convenir, et les dames aiment à jouir de cette liberté-là.

Emettre sur cet objet des opinions nouvelles, ou du moins peu répandues, c'est forcer l'attention. Je me suis décidé , en conséquence , à ne rien dire qui fût personnel , et :i être original, si je le pouvais.

J'ai toujours remarqué qu'il est plus difficile de trouver une première phrase que la millième , parce que la dernière découle toujours de la première dans un entrelien bien soutenu , comme dans un discours académique bien fait. Je cherchais donc une donnée heureuse, lorsqu'un franc moineau m'a tiré d'embarras.

Il était auprès de sa femelle. Un autre moineau s'en est approché, cl le combat s'est engagé aussilôl. Ma jolie dame a rêvé quelques minutes , et elle a prononcé que la jalousie est un attribut nécessaire à l'amour.

J'ai relevé le gant ; j'ai prononcé à mon tour :

— La jalousie n'est qu'un préjugé fortifié par l'habitude. Si elle était naturelle aux amants, ils seraient partout également jaloux, et il y a des peuples qui le sont beaucoup moins que d'autres. H y en a qui ne le sont pas du tout. 11 en est même qui donnent dans l'excès opposé, et ce qui serait un opprobre pour un Français, est, vous le savez, un honneur pour un l.a]inn.

La jalousie est si loin d'être un sentiment naturel, qu'elle se soumet facilementaux usages de la société. Tel homme, par exemple, qui serait jaloux d'un rival jusqu'à la frénésie, ne se permet pas de l'être d'un mari; et en général, les jaloux sont si intérieurement pénétrés de leur injustice, qu'il en est peu qui osent l'avouer.

On croit que la jalousie marque beaucoup d'amour; mais l'expérience prouve que l'amour le plus vif est aussi le plus confiant. La jalour^ie ne prouve comniuiiément qu'un amour faible, un sot orgueil, le sentiment forcé de son peu de mérite, et quelquefois un mauvais cteur... Oui, madame, un mauvais cœur. Un amant dégoûté chcrclie un prétexte pour rompre : s'il s'aperçoit qu'on peut se consoler de sa perle avec un autre, sa vanité est hiessée de ne pas laisser une femme dans les regrets. La jalousie, oi plutôt l'envie le ramène pour être un tyran sans être heureux. L'amour ne vit que d'amour-propre; et il n'y a de jaloux«que par orgueil.

— Je suis presque tentée de croire que monsieur n'a jamais aimé. — D'ahord, madame, entendons-nous sur le mol. Aimer, c'est avoir de l'amitié; désirer la jouissance d'un objet, c'est avoir de l'amour; désirer cet objet evelusivcment à tout autre, c'est de la piissiou. Le premier sentiment est toujours au liieii; le second n'est (pi'un appétit du plaisir; le troisième, étant le plus vif, .ijoute au plaisir, mais prép;ire des peines, au nombre desquelles je ne mets pas le cliagriii passa-

ger que cause une infidélité. "L'infidélité est un grand mot, souvent mal appliqué. En amitié, c'est un crime ; mais si une femme aimable avait (lu gofti pour moi, je ne prétendrais pas être l'unique objet de ses attentions; une telle prétention serait une tyrannie insupport;ible pour elle, et une folie cruelle pour moi. .louissons du bonheur, comme s'il ne devait jamais finir, et sachons le perdre comme n'y ayant aucun droit.

— Mais quel homme êles-vous donc, monsieur, et à quelles femmes avez-vous plu?

— Je n'ai pas prétendu, madame, qu'il n'y ait pas d'exception aux principes que j'ai établis; et si j'avais besoin de trouver un exemple de tendresse et de fidélité, je n'irais pas le chercher loin. C'est sans doute un malheur d'être athée en amour ; mais je ne suis qu'à plaindre; car, enfin, on n'est pas maître de ses opinions.

— Je voudrais bien savoir, monsieur l'athée en amour, comment vous nierez, avec quelque vraisemblance , l'existence d'un sentiment dont vous me faites l'honneur de me citer en exemple. Expliquez-moi cette contradiction.

— Je ne l'oserai jamais, madame.

— Je vous en prie, monsieur; je vous l'ordonne.

— Madame, j'obéis.

J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que j'admets des exceptions ; je généralise mes idées, et je vous supplie de ne faire aucune application.

Les passions qui agitent les hommes se développent presque toutes dans leur cœur avant qu'ils aient la première idée de l'amour. La colère, l'envie, l'orgueil, l'avarice, l'ambition se manifestent dès l'enfance. Les objets en sont petits; mais ce sont ceux de cet âge. Ces passions ne paraissent violentes que lorsque l'importance de leurs objets les rend véritablement remarquables.

Il est un .âge où ce qu'on appelle amour se fait vivement sentir ; mais est-il en effet autre cliose qu'une portion du goût général que les hommes ont pour le plaisir? Cette passion prétendue se détruit par son usage ; les passions réelles se fortifient sans cesse. La première est bornée à un temps quelconque; les autres s'étendent sur tout le cours de la vie. L'amour enfin n'est qu'un besoin des sens, et le plus court des plaisirs. Je vais développer ces idées.

— Je vous avoue, monsieur, qu'elles me paraissent absurdes.

— Pas tant, madame, pas tant.

De ce que la sensation du plaisir qu'on nomme amour est très-vive, il ne s'ensuit pas que ce soit une passion. Ou suppose de la passion oii il n'y en a pas ; ou croit même de bonne foi l'éprouver ; on se détrompe par l'expérience. On a vu des gens, en apparence épris de la plus violente passion , prêts à sacrifier leur vie pour une femme , qui l'auraient fait peut-être, comme on fait dans l'ivresse des extravagances dont on rougit quand elle est dissipée; on a vu , dis-je , ces gens sacrifier cette même femme à l'ambition , à l'avarice , à la vanité , cl même à la mode. Citez-moi un ambitieux, un avare , im orgueilleux qui se soit corrigé! Pourquoi cette difi'érence? C'est que les passions réelles vix-ent de leur propre substance. L'amour , au contraire, nonseulement s'use par son usage, ainsi que je le disais tout à I heure, mais pendant sa courte durée il a besoin d'un peu de contradiction, et alors il s'associe l'amour-propre, qui le soutient pendant quelque temps.

— Monsieur , il est des amants capables de tout sacrifier à leur passion.

— (,)irest-ce que cela prouve, madame? 11 n'est pas de goût sérieux ou frivole qui n'ait aussi ses fanatiques. La musique, la chasse, la danse peuvent devenir le goût exclusif de quelqu'un cl fermer son cœur à toutes les passions. Mettez -vous pour cela au rang des passions la danse, la chasse et la musique?

Les plus grands et en même temps très-rares sacrifices que l'on connaisse , ont presque tous été faits par des femmes ; presque tous les bons procédés leur appartiennent en amour , et même en amitié, surtout quand elle a succédé à l'amour. — Ah! monsieur veut se remettre bien dans mon esprit ! — Non , madame , je veux simplement remonter à la cause de la diftércntc manière d'aimer des deux sexes, et ce que j'ai à dire à ce sujet ne vous plaira peut-être point. Mais qu'il me soit permis de présenter dans toute son étendue un système qui

L'ATHÉISME EN AMODR.

n'e!<t |)a3 aussi cliimëriqiie que vous paraisse! le croire. Je reprcmls.

On d'il, cl K's femmes ulment h enteiulre dire qu'elles ont l'Ame plus seiisilile, plus slncèie, i)liis eomii(;euse en iimour que les liominrs. Cela vient uniqiicini'nt de leur l'dueullon , si un peut donner ee nom au soin qu'on prend d';imollir leur cœur, et de leur laisser la tile vide. Les femmes ne sont guère exposi'es qu'aux impressions de l'amour, parce que les liommes ne elierclient pas à leur inspirer d'autres sentiments. INc tenant [mint h ee sexe par les alVaires, ils ne peuvent former avec lui d'autres liaisons que celles des plaisirs ; les femmes en font d'aliord un devoir, ensuite leur occupation exclusive, enfin une habitude, el la plu|>art de ces li(5i'0Ïiu's de tendresse passent leur vie à f'tre flattées, (jàti'es, séduites, abandonnées. Livrées enfin ii ellesmêmes, il ne leur reste pour ressource qu'une dévotion de pratique, d'ennui el d'intri|;He ; celle dévotion n'est pas plus une passion , que l'amour auquel elle a succédé.

L'éducation des liommcs , tout imparfaite qu'elle est, a du moins l'avantage de les occuper, de rem|ilir leurs tètes d'idées bonnes ou mauvaises , qui les détournent longtemps de celle de s'atlachcr. Les allaires, les emplois, les oecupatioiis qiielcontpics viennent ensuite, et ne laissent à l'amour ipi une place suborilonnée à des intérêts plus puissants, à de véritables passions. Ce qu'alors les liommes nomment amour est l'usage de certains plaisirs qu'ils goûtent d'abord avec ardeur, qu'ils varient par dégoût ou par inconstance, et auquel ils sont enfin forcés de renoncer quand ce plaisir cesse de leur convenir, ou quand ils n'y conviennent plus.

Observez, madame, que si cet attrait du plaisir, qui séduit les deux sexes, él.ill vraiment une passion, les eflets en seraient précisément les mêmes dans l'bommc et dans la femme , comme il est de fait que l'avare court invariablement après l'or, et l'ambitieux ajirès les grandes places. Tout bien examiné, il me semble que l'amour, loin d'être une passion, n'est que I .ifl'aircde ceux qui n'en ont point.

J'allais continuer, lorsque la elocbc nous a invités à rentrer au cliàleau. Ma jolie dame n'a pas manqué de me dénoncer comme un athée en amour. Toutes les dames ont jeté à l'instant sur moi un cri général de proscription. Mais comme un bon diner est préférable à une discussion , quel qu'en soit le sujet, il a été arrêté qu'on me donnait trois heures pour me préparer à comparaître devant une cour d'amour, qui s'assemblerait le soir pour me juger.

On dine gaiement ; deux femmes de chambre intelligentes ont tout disposé ; mes juges sont prêts ; les délwts vont s'ouvrir.

Le prévenu est revêtu , devant et derrière , d'un écriteau portant ces mots : Athée en Cupiilon. Une couronne de myrte brisée est attachée à sa ceinture. Chargé de chaînes de roses , il est conduit par deux jeunes personnes , dignes gendarmes du royaume de Cythère. Il sulTit qu'elles avancent d'un pas pour que j'en fasse deux : elles sont si jolies!

Je parais devant la cour. Un charmant petit Amour en marbre s'élève au-dessus des gradins. 11 est bercé par l'Espérance, et tous deux sont voilés sans doute pour ne pas voir le blasphémateur, jieut-être aussi pour ne pas entendre les blasphèmes nouveaux qu'il x'a proférer. Je jette les yeux sur mes juges. Ma jolie dame du matin est président. Une brune piquante, qui m'a quelquefois désolé par ses espiègleries, est avocat général. Les conseillers, le greffier sont charmantes.

Le démon malin , déguisé en avocat général , lit mon acte d'accusation. Il n'a rien oublié , et il conclut à ce qttc je sois brûlé vif.

— Ayez pitié de moi , m'écriai-je; je brûle déjà, et l'instruction n'est pas commencée. Une joie cruelle paraît dans les yeux de tous les membres du tribunal. Mes jolies gendarmes m'imposent silence , et M. le président prend gravement la parole.

— Avez-vous dit que l'amour n'est pas une passion ?

— Je l'ai dit.

— Avez-vous dit qu'il n'est que l'affaire de ceu) qui n'en ont point ?

— Je l'ni dit.

— Que la plupart des femmes âgées n'ont pour ressource qu'une dévotion de pratique , d'ennui et d'intrigue?

— Jelai dit.

— Avez-vous laissé entrevoir à la demoiselle que vous êtes sur le point d'épouser que la dévotion sera un jour son unique ressource?

— ^ion , monsieur le président. Mon intérêt personnel , plus fort que l'amour, parce qu'il est passion , ne me permet pas de donner des armes contre moi. Que j'épouse ou non, je me conduirai en falanl homme . voilà tout ce qu'une femme raisonnable peut exiger.

— Et si ces bons procédés s'étendent jusqu'à la fin de votre vie, que devient votre système hérésiarque, abominable?

— Ces procédés prouveront l'absence totale de la passion ; car il n'y a plus d'amour où les procédés commencent. .'Mais je vous vois venir, monsieur le président, vous allez m'opposer ces liaisons qu'une longue suite d'années a rendues presque respectables , parce qu'on suppose

■ que le temps ne les a point affaiblies. Ces liaisons sout celles que l'af mour a ])u faire naître, mais que l'amitié a consacrées. En général, elles ne cessent d'être orageuses que lorsque l'amour est éteint. Ce sont d'abord des amnnts , qui, tantôt ivres de plaisir, tantôt tourmentés par des caprices, des jalousies d'humeur, de fausses délicatesses,

I passent quelquefois en un jour des caresses au dépit et k l'aigreur, I s'offensent, se pardonnent et se tyrannisent nniliiellenienl.

.Après avoir usé les plaisirs et les peine-, de rainuiir, ce» amants se trouvent heureusement digiica d'être amis, el c'est de ce moment seul qu'ils vivenl heureux.

Un étal si rare el si précieux ferait le charme d'un ,'ige avancé, et empêcherait de regretter la jeunesse. La réflexion , cpii détruit ou affaiblit les autres plaisirs , parce qu'ils consistent dans une sorte d'ivresse, augmente it consoli.U- celui-ci : notre bonheur est doublé quand la raison nous en démontre la réalité.

A l'égard d'un autre genre de vieilles liaisons que le public a la bonté de respecter sur parole , que verrait-on si on pouvait voir de près? Des gens qui contiiiuenl de vivre ensemble parce cpi'ils ont longtemps vécu ainsi. La force de l'habitude, l'incapacité de vivre seul , la difficulté de former de nouvelles liaisons retiennent beaucoup de ces amants sans ainuiir, et donnent à l'ennui même un air de coiislanee. Ils ont cessé de se plaire et se sont devenus néeessaires. Ils ne peu\ent se quitter, ipiclquefois mêine ils ne roseraieiil. Us soutiennent un rôle péiiibli' par pur respect humain. En effet, on s'est pris avec l'engouement de j'ainoiir, on a annoncé hautement son bonlnur on a contracté un eii|,Mgciiicnt devant le public, on l'a ratifié dans des occasions d'éclat. ;Mais le charme se dissipe avec le temps, 1 illusion cesse. Oii s'était regardé réciproquement comme p.irfails , on ne se trouve plus même estimables. On se repeiit, on n'ose l'avouer; on s'obstine à vivre ensemble en se détestant , el l'on tremble de rompre un engagement dont on a fait gloire.

Les vieilles liaisons exigent pour être heureuses plus de qualités qu'on ne l'iuiaginc. L'amour tient lieu de tout aux amants, son objet lui suffit; mais l'objet se flétrit, l'amour s'éteint, et il n'est pas d'esprits assez féconds pour remplacer l'illusion et se .servir de ressource contre la langueur d'un tête-à-têtc continuel. S'il existait de l'esprit de cette espèce, il faudrait que les deux amants en fussent également pourvus, car la stérilité de l'un éloufferail la fécondité de l'autre. II n'y a que l'esprit qui serve d'aliment à l'esprit ; il ne produit pas longtemps seul.

On cherche, on croit avoir trouvé, cl l'on cite des exemples de constance dans les hommes d'un âge avancé. Celle constance n'est qu'extérieure. Un vieillard s'excite à aimer par la crainte seule de ne ]ilus paraître jeune. Il n'uime qu'avec inquiétude, parce qu'il tremble de laisser échapper ce qu'il n'est pas sûr de retrouver. IJaiis la jeunesse, on ne connaît que le désir : il s'éteint; mais il renaît à l'instant. La jeunesse désire avec fiirce, jouit avec confiance, se dégoûte promptemeul cl quitte sans crainte , parce qu'elle iem|(lace avec facilité. ^ oilà le secret de la légèreté d'un âge et de la constance de l'autre.

Je me résume. J'ai démontré, je crois, ce malin el maintenant, que les hommes naissent avec toutes les passions, hors celle de lamoiir; que celle prétendue passion n'occupe riiomme qu'un temps limité, tandis que les passions réelles s'affcniiissinl par l'âge ; que l'amour , comme la dévotion, n'est communément chez les femmes que leffel du désœuvrement; que ce qu'on appelle passions coustanles n'existe que par des causes indépendantes de l'amour , et je conclus de tout cela que nous avons tous plus ou moins de goût pour le plaisir; que l'amour n'est pas une passion, que même il n'existe pas, el que le mol amour n'exprime que le désir ou l'espèce d'ivresse qui l'accompagne.

— Enfin vous avez développé vos odieux principes dans toute leur étendue. Vos aveux sont formels. Avez-vous quelque chose à ajouter pour voire justification ?

— Je demande au tribunal qu'il me soit permis de faire une seitle question, et je supplie qu'on y réponde avec franchise.

— Je vous le promets, monsieur.

— Vous aimez beaucoup vos maris, mesdames; le fait est constant. Mais les aimez-vous précisément comme vous les aimiez pendant les premiers six mois de votre mariage? Une heure d'absence vous paraîtelle insupportable? Le retour de l'objet aimé fait-il encore battre votre cœur? Un de ses regards allume-t-il ce feu brûlant que décèle une aimable langueur? Passez-vous à parler de x'olre amour des heures entières, qui s'écoulent comme des secondes? Uetrouvez-vous en présence l'un de l'autre ce silence qui occupe si délicieusement des cœurs repliés sur eux-mêmes? \ ous écrivez-vous, quand vous êtes séparés, avec ce style inégal, mais rapide, que donne rexalLition île la tête cl du cœur? Avez-vous seulement pensé à comparer vos premières lettres à celles que vous avez écrites, il y a un an , il y a six mois, il y a huit jours?

— M.iis, monsieur, il semblerait, à vous entendre, que nous pourrions, dans dix ans, ne plus aimer nos maris du tout.

— Les aimer d'amour, madame, la chose est impossible. Mais vous conserverez pour eux un sentiment doux, moins tumultueux, par cela même plus facile à satisfaire, et heureuv les c]>oux, qui , comme vous, se préparent, sans s'en douter, à remplacer l'amour par des vertus!

Les membres du tribunal se regardent, el l'avocat général éclate de rire. Le rire se communique de proche en proche. Tout 1 • monde rit, à l'exception de mes jolis petits geiularmes, qui n'ont pas aimé encore, mais qui commencent à éprouver cette inquiétude vague qui annonce le développement du cœur. Ils ne peuvent concevoir que quand on aime une fois, ce ne soit pas pour la vie. Les éclats de rire recoin-

LA GUERRE AUX MOTS

nionccnt, et h crt accès de gaieté succèdent méditation, discussion, délibération. Los danii's inriincnt vers l'indulgence, les petites demoiselles invoquent leur sivérilé ; mais comme les jendamies n'ont pas voix déliliérativc de\aut un tribunal, celui-ci, «ans éyard aux rcclanialions, a jirononei' ainsi qu'il suit :

— Le tribunal se ijardera bien de rien décider sur une question aussi délicate : il donnerait lutit-ètre (;ain de cause au prévenu , qui ne parait pas avoir besoin d'cncouragemeut à rinlidélilé. Eu conséquence,

il est absous. Mais le tribunal le menace de toute son indignation, s'il propage ses principes, et la colère de six femmes n'est pas Impuissante. Il lui est ordonné de laisser Oieu à l'indigent et à l'opprimé, saint Micliel à ceux qui craignent le diable, et l'amour constant à ceux qui y croient.

Ici mes chaînes tombent, et l'usiige prescrivant ."i celui qui gagne un procès de remercier ses juges , j'embrasse les miens avec un extrême plaisir, mais sans passio7i.

LA GUERRE AUX MOTS

PAR LE MEME

L'homme isolé s'a]ierrut promptement qu'il était moins fort qu'un loup. Il rbercha un second pour se défendre contre l'animal carnassier. \ oilii l'origine des sociétés.

L'homme solitaire était réduit .'i l'instinct. Deux hommes réunis ont commencé à avoir des idées, et il leur a fallu des mots pour les rendre. \ oilii l'origine des langues.

Les langues, grossières d'abord comme les choses qu'elles expriniaienl , se sont étendues cl perfectionnées dans la proportion des progrès de la civilisation. (^)uaud la mollesse et le luxe n'amènent pas la ruine de l'ordre social, la langue, portée au degré de perfection dont elle était susceptible , commence à dégénérer, parce que rieu dans la nature, pas même notre moral, ne peut s'arrêter, et que ce qui a crû doit nécessairement décroître. Ainsi le latin du lias-Empire n'était plus le latin de Cicéron.

iSotre langue parut fixée sous la plume élégante de Racine. Mais l'observateur s'aiieriiil liiiiiUlt qu'elle perdait de sa pureté. Elle se corrompit aussi lentement (lu'clli- s'était ]ieii'eitionnée. Riais aujourd'hui il suflit lie lire pendant luiil jours pour se convaincre que si nous entendons encore I\aeine , nous n'écrivons plus dans sa langue.

Non-seulement nous l'avons gâtée , mais l'acception des mots a changé dans beaucoup de cas. Le peuple dit une sottise , ou en rit. Le I euple la répèle, on ne ritplus. L'oreille se familiarise avec les fautes, et rciitcndi-ment les adopte , vaincu par la force de l'habitude. Ainsi tout se comnuiuicpie de proche en proche, et toujours par le peuple , dont l'influence occulte finit par tout entraîner.

J'ai noté quelques-uns de ces mots dont le sens est changé. J'en ai noté d'autres dont l'application est devenue tellement générale que souvent elle a besoin d'explication. 11 en est qui font naître des rétous J'avais voulu étendre mes recherches, j'aurais de quoi faire un volume.

Je vais essayer de développer et de prouver mon assertion par des exemples.

On écrit aujourd'hui en/ouré de dangers, de privations, de gloire, de plaisirs , d'ignominie. L'écrivain veut dire que telle ou telle personne a beaucoup de tout cela. Mais l'écrivain s'est-il exprimé correctement? On peut être entouré de dangers si on a pénétré au centre d'un bataillon ennemi sans avoir vu les premiers soldats qui formaient le cercle, et sans avoir été arrêté par eux, ce qui est assez diflicile. On peut encore être entouré de dangers , si , en se précipitant au milieu de récifs ou de rochers, on a fait passer sa barque sur le premier sans en soupçonner l'existence. Mais ces deux cas sont très-rares. Ils doixent être précisés, et ne sont pas susceptibles d'être rendus par une expression générale et vague par conséquent. Un bon soldat brave le danger, se précipite au dexant des coups. On peut dire dans certains cas qn il a été entouré d'ennemis et non de dangers; car, qu'il dépose son fusil, il n'a rien à craindre, puisqu'il est prisonnier, et qu'on ne court pas de dangers en prison , à moins cependant que le bâtiment croule , et dans cette circonstance encore mon soldat ne serait pas entouré de dangers. Tout le péril serait dans la pierre qui tomberait perpendiculairement sur sa tête, qui l'écraserait, et qui Ins-certaineinenl i\c letilourerait pas.

Les anciens personnifiaient tout ce qui présentait des idées riantes ou voluptueuses, des images riches ou gracieuses. Ainsi on ju'ut dire, en vers surtout, qu'un être fortuné est entouré de plaisirs. Mais de privations, mais d'ignorance? Cet etiloiirnije-\'n me paraît un peu

flexions philosophiques , plusieurs ne sont que plaisants , presque i sont enfants de la vanité. Si j'avais voulu étendre mes recherc

forcé. La misère produit les privations, l'indigent les supporte toutes • l'inconduile y expose. Le criminel est chargé d'ignominie; elle l'accable s'il a des remords; mais qu'il en soit entouré ! voilà ce que je je ne peux entendre.

Et la gloire ! la personnifiez-vous ? elle entraîne un homme courageux , elle couronne un héros. Elle ne l'entoure pas, par la raison qu'un être ne peut en entourer un autre. 11 est de toute nécessité devant, derrière ou à côté de lui. Ne personnifiez-vous pas la gloire? Ce n'est plus qu'un être abstrait , incapable d'aucune action.

J'entre dans un salon. Je salue tout le monde, parce que je sais vivre. Pendant le cours de mes révérences , une figure inconnue a fixé mon attention. Je demande à demi-voix à quelqu'un que je connais assez particulièrement : — Quel est monsieur? — Cest un artiste. — Ah ! c'est un peintre , peut-être ? — Non. — Un sculpteur? — Non. — L^n comédien? — Non. — Hé , que diable est-il donc? — C'est un chanteur. — Que ne le disiez-vous de suite 1 Tout homme qui exerce un art avec succès est un artiste, sans doute. Mais cet art a son nom , et celui qui le cultive doit le prendre , du moins pour la clarté du langage. Si un huissier , un procureur , un président passent devant moi, et que je vous demande qui ils sont, me répondrez-vous : ce sont des gens de robe? Je serai bien instruit, n'est-il pas vrai? Une misérable vanité fait supprimer les noms propres , et le simple compositeur de romances veut être artiste comme Grétry et Méhul.

Je ne m'étendrai pas sur le mot conséquent, dont le sens est changé pour les deux tiers des Français. Une marchande me disait l'autre jour : — Monsieur , l'économie, l'ordre et l'activité, produisent seuls une fortune conséquente. — Madame, lui répondis-je, votre observation est considérable.

Nos aïeux avaient des magasins, oîi ils retiraient leurs marchandises en tonneaux , ou sous toile et sous cordes. Ils avaient des boutiques pour leur vente de détail. Mais, ô faiblesse humaine! bientôt on n'a plus voulu de boutique, et aujourd'hui on voit le mot magasin inscrit en grosses lettres sur la porte d'un réduit qui a six pieds en carré et qui contient pour vingt-cinq louis de valeurs.

Ce n'est pas tout. Les marchands, qui prétendaient n'avoir plus de boutique, ne dédaignaient pas d'écrire leur nom sur leur porte. Aujourd'hui les noms disparaissent de dessus les magasins, dont les propriétaires ont une certaine dose de vanité. Il résulte quelquefois de là des idiotismes assez plaisants. Allez dans la rue Richelieu, arrêtez-vous au numéro !)5, vous lirez : Magasin de toiles, breveté de S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans. C'est le magasin qui est breveté!

Du temps de Racine, on disait : Faire connaissance avec quelqu'un ; on s'applaudissait d'avoir fait connaissance avec un homme estimable. A présent presque tout le monde dit : Je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance. Je passe le mot enchanté à une époque où on a la manie des superlatifs. Mais que veut dire votre connaissance? Isolons ces deux mots , et ils seront vides de sens. Donc la locution est vicieuse.

Tiaris. Typ. Henri Pion, ru» 6«ranoière, 8.

FAIVCHI"!' Il

ET HONOUIIVE,

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PIGAULT-LEHllUN.

PARIS

PUBLIE PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRK-EDITEUR

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