‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 298 sur 379 · II. — J'entre en matière · texte numérisé non relu

II. — J'entre en matière

Nous avons été reçus d.ms celte ville, comme le sont partout les gens en place. Félicil.ilions prématurées des autorités civiles, qui quelquefois, trois mois après, maudissent l'homme ((u'elles ont sottement a<lulé; vis'tes de Francheville à toutes les personnes un peu marquantes; visites de madame à toutes les femmes d'un certain rang; ensuite, pcnilant liuit jours, l'hôtel de la préfecture a ressemblé à une église fréquentée, d'oii les uns sortent pendant que d'autres entrent. On nous annonçait des gens dont nous ne savions pas même les noms, et que lesnom^ de ceux qui leur succédaient nous faisaient aussitôt oublier.

Des assurances de respect ou d'attachement, selon l'importance des personnap.es, commençaient l'entrevue. Venaient ensuite la pluie et Je beau temps, le chaud et le froid. Quelques compliments à Honorine, qui n'y entend rien du tout, et qni pur cela même s'adressaient au ]>apa et à la lur.m.in ; enfin la promptitude avec laquelle on s'échapp.iit, lorsqu'on annonçait deux ou trois acteurs nouveaux, prouvait la vérité de ce qu'a écrit Franche' ille : Les visites sont toujours du temps perdu, et souvent ennui ou dégoût pour ceux qui les fout et les reçoivent.

A ce premier et insignifiant brouhaha , avaient succédé des démarches plus directes, commandées par l'intérêt, ou une affection naissante. \ Il préfet peut faire beaucoup de bien , et tant de gens ont besoin qu'on leur en lasse ! un préfet à la fleur de l'âge, très-bel homme, dont la noblesse extérieure e.-t tempérée par une amabilité rare; un homme investi d'une grande portion d'autorité , et qui veut bien être l'égal de tous ceux (|ui ont avec lui (|uelques rapports d'esprit , de goût, de caractère, doit nécessairement être recherché.

Lue femme très-jeune, jolie, très-jolie même, dit-on, bonne par caractère, gaie par penchant, simple parce qu'elle n'oublie pas son origine, trouve facilement des amis. Mais celte femme, qui parait n'avoir aucune prétention, a celle de connaître avant de juger, et de juger avant de s'attacher.

Francheville et moi n'avons pas une pensée qu'elle ne devienne aussi- 01 commune à tous deux. Mous avons résolu de ne former d'abord que e ces liaisons superliciplles, qu'on peut rompre sans blesser les personnes dont on s'éloigne. jNous fixerons aisément celles qui nous paraîtront pouvoir ajouter aux agréments de notre vie, et en trouver elles-mêmes auprès de nous.

11 y a du caquetage ici comme ailleurs. J'ai su que plusieurs dames ont fait circuler sur mon compte des historiettes qui ne sont pas flatteuses , et qui n'en sont pas moins vraies. Pourquoi les femmes en général poursuivent-elles sans relâche celle dont les aventures ont fait quel(|ue éclat? Faibles, ou prêles à le devenir, selon ([u'elles sont plus ou moins sensibles, elles croient peut-être détourner d'elles l'attention en la fixant sur une autre, et elles ne sentent pas que commencer par faire des victimes, c'est renoncer pour soi-même à l'indulgence, et même à la pitié. Quoi qu'il en soit, j'ai prouve à celles-ci que la faiblesse est un vice, quand elle change d'objet; un mal irréparable pour celle qui est abandonnée; une qualité dans celle qu'un amant estimable a jugée digne d'être son épouse, et qui justifie son élévation par sa conduite. C'est du moins ainsi qu'on a parlé de la mienne à la suite «Tune fête brillante, dont on a trouvé que j'ai fait leshoi neurs avec une aisance, un bon Ion , une grâce remarquables et pendant laquelle j'ai comblé d'aticnlions et de prévenances les femmes mêmes dont j'avais à me plaindre. Il est, dit-on, des gens i|iii trouvent du plaisir a écraser leurs ennemis. Je préfère ramener les miens, et me les attacher.

Francheville s'était dépouillé de l'éclat de sa dignité. Il m'avait promis d'être charmant; il l'a été au delà de toute expression. Il ne disait pas quatre mots à une femme sans amener le sourire sur ses lèvres; la iiliysionumie de l'homme auquel il adressait la parole prenait aussitoi une teinte d'intérêt et de bienveillance qui se rapportait à Franclipville, et non au prélel. J'étais fière de mon époux. Animée par son exemple, je désirais plaire aussi, et je plus.

Jamais on n'eut autant d'esprit dans cette ville, parce que ]>ersonne ne chercha à en montrer, l ne gaieté douce, une liberté décente, nniènrnt toujours des idées agréables, qui plaisent généralement, et qui font naître U s illie. L'âme jouit et semble s'agrandir pendant une conversation animée, fine et délicate. Le trait malin, au con-

toi d

traire, fatigue jusqu'à la causticité qui le lance, et blesse toujours quelqu'un plus ou moins. Le calembour est une sottise; les petits jeux, une niaiserie; les caries, la ressource de la nullité. Vivons avec des gcn^. qui puissent se passer de cartes et de calembours, ou qui du moins les prennent pour ce qu'ils valent.

.l'.ii réfléchi pendant plusieurs jours aux résultats de cette fête, et je suis forcée d'avouer que la réparation authenlii|ue , mais tardive, que j'ai reçue de ces dames, a quelque chose d'humiliant. Ce retour peut être l'effet de la complaisance , autant que de la conviction : je crois peu i\ la sincérité des gens qui passent rapidement d'un extrême à un autre, et il me semble que l'unicpie moyen d être toujours bien avec soi-même, et quelquefois avec les autres, c'est de n'avoir rien à se reproche:.

Nous commençons .i vivre un peu pour nous. Nous avons repris nos iiabitudcs; on y revient avec empressement, quand habitude et bonheur signifient la même chose. Le cabinet de Francheville a une porte de déi,agemcnt qui communique chez moi. Plein de facilité, il termine en deux heures ce qui coûterait à un autre une journée de travail. Il s'échappe quand il est seul. Les atTaires prêtent un nouveau charme à l'amour; l'amour s'appuie sur la tendresse paternelle; il en devient plus fort. Sommes-nous seuls? Francheville retrouve sa maîtresse. Honorine est-elle avec nous? il me rend un culte moins vif, mais plus solennel. Je m'aperçois alors qu'une jeune et bonne mère est quelque chose de plus qu'une femme, et j'aime à retrouver en considération ce que je perds en jouissance.

Les bureaux de la préfecture sont nombreux, et vous sentez que je suis l'objet des hommages de ces messieurs. Ils se sont promptement aperçus que le moyen le plus sûr de plaire à monsieur est d'être bien dans l'esprit de madame, et il n'en est aucun qui ne fasse ce qu'il faut pour cela , et peut-être sans efforts. Cependant je me suis aperçue qu'à la longue l'encens devient fatigant. J'ai réglé les jours où je consens qu'on m'amuse ou qu'on m'ennuie. Le secrétaire général est le seul à qui l'importance de ses fonctions donne le droit d'être importun; mais j'ai, moi, celui d'être indisposée, et j'en use lorsque je veux jouir de moi-même , et lorsque Francheville est en tête-à-tête avec moi.

A propos de ce secrétaire général , c'est un homme de l'embonpoint de du Reynel , gourmand comme lui, beaucoup moins simple, cherchant l'occasion de jouer l'important, se plaisant à dominer, faisant sans cesse sentir sa supériorité à ceux qui sont sous lui, ayant dans ses moyens une confiance qui va jusqu'à l'audace, et ne concevant pas que Francheville, au bout d'un mois, en sache tout autant que lui. Le fat !

Nous avions ici un mauvais spectacle, que la privation fait trouver excellent. La première fois que j'y ai été, mes yeux et mes oreilles ont horriblement souffert. Mais je commence à concevoir qu'on peut se faire à la gaucherie, aux contre-sens et aux tons faux, comme un moine de Clos-Vougeot se serait fait au vin de Suresne, s'il eût été forcé d'opter entre celle boisson et de l'eau.

Il y a ici, comme partout, des habitués et des protecteurs de théâtre. Quand ils ont adopté tel acteur ou telle actrice, il faut bien se garder d'en médire devant eux , à peine de passer pour un être sans discernement. Ils le disent, ils le répètent, ils le font enfin croire aux bonnes gens, à peu près comme on leur a persuadé que Voltaire est un sot.

Nous avons anssi trois ou quatre poêles qui commencent par déchirer Racine et Gresset, pour préparer l'assemblée à entendre leurs petits vers, et à les applaudir. Ces messieurs sont parfaitement bien avec nos dames, et la raison en est simple : leurs ouvrages leur sont alternativement adressés, et eontienueut leur éloge.

En qualité de jolie femme, et de femme importante, j'ai été à mon tour l'objet des veilles de ces messieurs : j'ai reçu dans un seul jour un madrigal, une ode et une idylle. Je me connais très-peu eu vers, mais je suisfondée à croire ceux-ci mauvais, parce qu'ils m'ont ennuyée", bien que les Pindarcs provençaux aient fait de moi une Héhé et une dixième muse : comparaisons exagérées, usées, dont j'ai beaucoup ri avec l'rancheville. Cependant, comme il ne faut se brouiller avec personne , et que l'amour-propre est la passion dominante des auteurs, je me suis décidée à lire ces vers dans un cercle brillant. On les a loués à l'excès, les femmes par reconnaissance, les hommes pour ne pas déplaire aux protectrices des talents.

Un de ces messieurs m'a appris aujourd'hui que le Tartufe est une comédie de mauvais goût, et la A/d;roHia?iie une hyperbole. Je ne sais trop ce qu'il entend par une hyperbole, mais je prévois que nous sommes menacés d'une pièce qu'il faudra voir jnucr et applaudir.

Nous commençons à fixer notre choix- à attirer le petit nombre de personnes que nous voulons admettre dans notre intimité. 11 ne faut que du bruit à beaucoup de gens, il nous faut, à nous, une conx'ersation douce, aimable, instructive, ipii délasse Francheville des affaires, et qui le ramène, par une pente insensible, à si fille et à l'amour.

Le premier sur qui j'ai jeté les yeux est un contre-amiral qui a laissé uie main dans la mer du sud , et qui n'est pas Irès-adroit de l'autre ; qui a une joue horriblement balafrée , l'.irliculalion d'un genou un peu gênée, mais qui par cela même inspire de l'intérêt. Il joint à beaucoup de gaieté des connaissances étendues. U n'atïecte

FANCHETTE ET IIONOHINE.

rien, on ninu- » roiitt-mlre, et on finit toujours par avoir appris quelque clioir auprès ilc lui.

Il a r|.ouM' il i|uiirant(' cinq ans une jiMint- personne qui n'eu avait que seize. Maileinoiselle Lusson ne eonnaissail le inuuUe que par les rouiaus I.orsqu'elli' sut qu'on la tieslinail a M. Ducayla, elle jeta les hauts cris, et coiu;ul de lui une aversion telle qu'elle ne put la lui cacher. iM. Dueayia eut le couraije ou la léiuérite de passer la dessus. En re\euant de r«'i;lise, il lui adressa ces parole» reniaripiahles :

• Madame, je sais que l'amour ne se couimaiule point, el je ne suis |Kis olVensé de l'éloiijnement que vous ave» pour moi. N oilit la prcfois i|ue je vous eu parle, ce sera la dernière.

• En rejetant ma main, vous aviei demandé pour Unique |>râce k vos iiareulsde rester demoiselle. Je vous offre ce qu'il» vous ont rcfusL'.

« Von» suivre! tous vos j;oûts, parce que je suis certain que vous n'eu aure» (|ue d'hoiniètes. Vous ne me riiulrci aucun coiupte de vos actions, parce que vous n'en lerci que d'estimables. Je ne bornerai point votre dépense , parce que vous la rt'glerei sur mes revenus.

» Mes soins, mes prévenances, meséjjards mérilciont voire amitié, et vous me l'accorderez. ^ ous verrei en moi un père teuilrc, uniquement occupé (le voire bonheur préseul et liitur. Et si enfin vous n'avei pas connu les plaisirs d'un mariage assorti, vous n'en aurez point éprouvé les liédeurs, les tracasseries, les dégoûts, que le temps amène presque toujours.

• Ce lanijage vous étonne, madame, et yous ne pénétrez pas le motil qui m'a déterminé à vous épouser. Le voici : la lorlunc vous a maltraitée, et j'ai voulu réparer ses torts d'une manière qui ne blessât pas votre délicatesse. »

La jeune feiniiie lui répondit eii l'cmbr.issant , et, de toutes les façons lie répondre à un Ici homme, celle-là était la meilleure. Elle étudia les ijoùls de M. Ducayla, pour y conformer les siens ; elle ne lui rendit pas comple de ses actions, mais elle s'observa jusque dans ses moindres démarcliis ; elle devint économe par la crainte de gêner son mari, et elle mérita ses attentions jiar celles qu'elle eut pour lui. Jusqu'alors elle n'avait cédé qu'à la reconnaissance.

La conduite de M. Ducayla se soulint sans altération, et à la lin du premier mois, la jeune femme avait oublié son âge et sa laideur. A la fin du second, elle éprouva que l'amour n'est pas toujours l'effet des agréments eitérieurs. Elle passa un soir dans l'appartement de M. Ducayla, et elle lui dit : Soyez mon époui.

Cette femme est digne de toute mou amitié , et son mari m'a remerciée de la préférence que je lui donne. Il est bien bon. C'est à moi .tl'ètre sensible à l'estime, qui seule a pu le déterminer à me confier ce qu'il a de plus cher

.Moiilbrun , négociant riche, probe et sans vices, chose assez rare, et que par cela même on ne prut trop rechercher; sa femme, bonne et sans prétention; leur fille , étounlie, légère, mais modeste, et par conséquent toujours soumise aux convenances; deux conseillers de préfecture , aimables et instruits, sont les personnes à qui l'hôlel est toujours ouvert, qui y viennent tous les jours, et qui ne nous quittent jamais sans nous faire désirer le lendemain.

Nous connaissons encore dans la ville cinquante ou soixante personnes, que nous voyons le moins que nous pouvons. Ici, comme ailleurs, ces connaissances-la s'appellent des amis, parce que maintenant on exagère tout. C est ainsi qu'un homme passable est charmant , et qu'on adore les femmes , depuis qu'on ne sait plus les aimer.

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