III. — D'anciens amis vont reparaître
J'ai fini le chapitre précédent par une espèce de blasphème. Ducayli n'adore pas sa femme, je ne sais pas même s'il lui a dit qu'il l'aime : il fait mieux, il le lui prouv,e. Et Franchcville ? il m'adore, il le dit , il n'est pas exagéré. Il ne vit, il ne respire que pour moi ; il n'est heureux qu'auprès de moi. J'ai, dit-il, un talisman à la puissance duquel il ne peut se soustraire. Mon secret est bien simple.
J'unis au cœur le plus sensible les sens les plus irritables. Un mot, un signe, un regard de Franchcville me mettent hors de moi. Je ne sais comment je le regarde alors ; mais il s'élance , mes bras s'ouvrent...
Ce n'est pas ainsi, je le crois, qu'on parvient h fixer un homme. Tout s'use, jusqu'au bonheur; et celui qui naît d'une seule illusion doit s'user plus promptemciit qu'un autre.
Je suis jolie, mais Kranchevillc me sait par cœur. Mon secret consiste à lui paraître toujours nouvelle, et surtout à lui présenter le soir la tournure de celle qui a fixé son attention pi ndant la journée. Des idées nouvelles amènent nécessairement les sensations qui en dérivent ; la physionomie les exprime, et la jolie femme qui rit n'est pas celle qui soupire. Les traits sont les mêmes, et cependant tout est changé.
Ainsi, tantôt d'un gaieté folâtre, et tantôt sentimentale, empruntant aujourd'hui le langage de la raison ; extravaguant demain presque jusqu'au ridicule, provoquant quelquefois la volupté, quelquefois aussi m'échappant des bras qui croient m'en! ccr, et dans lesquels je brûle de tomber; fuyant de l'appartemcut pour ; rentrer par une
autre porte; nltirant par des mines piquantes, éloifjiiant par un air railleur, léd.mt enfui, après m'êlre montrée «ous milli' formes; variant le plaisir comiiii- ma pliysiuiioiiiic et ma iiianiire d'être, je semble me multiplier. Ctuelqueluis il recoiiiiuit les origiiiauk que je copie. C'est madame une telle! a'éurie-t-il , que tu pares de leif grâces, que tu animes de Ion cceiir.
La tâche (|ue je mi' suis imposée doit paraître pénible a une femme froide. Elle ne coûte rien à remplir, parce que la sécurité et le» jouiitsaiices de l'amour sont le prix de cette es|H'-ce de travail; jurce ijuc le cnnir de Franchcville est pour moi (l'un prix iiiestimahle , el i|uu si je le perdais, je donnerais pour le r(<'oiii|iiérir toute ma vie, luuinit une heure. Je me réserverais celle-l.i pour jouir de son retour.
Je lui ai persuadé d'acheter une m:iisuii de eampagMe a une lieue de la ville. La sauté d'Honorine a été luiiu prétixle. Fille de la jeunesse et de la force, lloiioiine n'a pas besoin de l'uirdeschaïups, mais j'ai besoin, moi, lie ménager des intervalles el des repos au bonheur. Je pars sans prévenir Fiancheville, je reviens au muiiieiit ou il y pense le moins. Je le trouve, je l'embrasse au milieu du cercle le plus iioiubreui. On sourit, mais il m'aime : je sens qu'il me presse plus Uudrement sur son cœur. Je sors, comme je suis entrée, sans motifs, sans explications, sans excuses. Je remonte dans ma voilure , une demi-heure après je suis dans mon petit bois. Iluiiurine saute , court, jase. Je saute, je cours, je déraisonne avec elle. Nos mots sont sans suite, et même sans liaison; n'importe, nous nous entendons à merveille. J'ai appris sa langue en la tenant à mon sein. Je n'ai pas i oiiuu riuimilialion de demander à une nourrice : Que veut-elle dire ,'
Souvent Franchcville vient nous surprendre au milieu de nos jeux. Est-il gai , je vole au-devani de lui. Esl-il sérieux, je mets sa fille dans ses bras; son cœur se ranime , et de l'amour paternel à l'amour conjugal la transilioii est douce et lacile.
Je révèle les secrets de mon sexe. (Quelques femmes les connaissent, le nombre en est borné. J'ai la lou.dile intenlion d'instruire celles qui ne le sont pas. Ou estime une femme vertueuse , mais on ne caresse pas la vertu. Une épouse croit avoir tout fait quand elle a cédé aux vœux de son époux. C'est un devoir qu'elle remplit, et elle ne se doute pas qu'amour el devoir sont incompatibles. Il y aurait bien moins d'époux infidèles, si ce malheureux devoir ne se montrait pas si souvent à dicouvert. En le respectant , mesdames, effeuillons sur lui les roses du plaisir.
11 sort d'avec moi. Nous avons épuisé ce que la volupté a de délices. Il faut que je m'éloigne, il "m'en coûte; mais je veux lui donner le temps de désirer. « Honorine , parlons pour Hrécour. — Pa'tons, petit' maman. — Justine, un paquet de nuit, et les chevaux. «
Justine est toujours avec moi. Elle ne me convient point, et je n'ai pas la force de la renvoyer; il est si dur d'affliger quelqu'un! Je me rappelle cependant certains services, très-précieux sans doute à l'époque où elle les a rendus , mais qu'elle renouvellerait sans balancer, si l'amour s'éloignait de notre toit, si l'intrigue et le mystère le remplaçaient. Justine n'est pas d'ailleurs l'institutrice qui convient à ma fille.
Le lecteur s'étonne. Pourquoi, dit-il , Justine serait-elle l'institutrice d'Honorine? N'y a-t-il pas des maîtres dans la capitale d'un département?
La contrainte déplaît à tous les âges. Les eufanU ne donnent à leurs maîtres qu'une attention forcée. "Très à leur aise à l'antichambre, ils s'y glissent sans qu'on s'en aperçoive. Us sont très-atlenlifs, parce que nus gens ne s'observent pas, parlent de tout , donnent aux enfants des idées de tout, et un enfant bien organisé est avide d'idées, et il saisît toutes celles qu'on lui présente. C'est sous ce rapport que les domestiques sont les premiers instituteurs de l'enfance, et presque toujours des instituteurs dangereux. Au reste, il s'écoulera un an encore avant qu'Honorine ciitemle , écoule , cherche Justine, et d'ici là, je trouverai un moyen honnête de l'i loigner.
«Madame! madame!... — Que voulez-vous? — Une berline à quatre chevaux de poste entre dans la cour. — Une berline ici ! On sait que j'aime à être seule à Brécour! — lié! madame, ces voyageurs-là viennent de loin : la voiture est chargée de poussière. — Voyons qui ce peut être. »
«C'est Soulanges, ce digne ami de Francheville, àqui je dois mon bonheur; c'est son intéressante compagne; c'est l'insouciant, mais bon du Reynel. (Qu'ils soient les bienvenus. »
SOulanges et sa femme s'ennuyaient à Paris. Le bruit les fatigue, et ils viennent chercher la solitude en province. La solitude! n'estelle point partout pour deux êtres qui se convienneiil? l'amour ne se cache-l-il pas dans un palais comme dans un eutrc-sol? Pauvres amis! ils ne s'aiment plus, el ne s'en doutent |ias encore. Ils croient fuir Paris, et cherchent à échapper l'un à l'autre. Gardons-nous de détruire cette erreur.
Du Iveynel est las des marinades. Il veut manger les productions de la vieille Provence telles qu'elles sortent de la mer : il sera satisfait.
Je les établis à Brécour. La solitude y est entière. Soulanges et sa femme prétendent qn'ils seront ici a merveille; leurs yeux disent le coiiliaiie : iU ne resteront pas lougicmps avec moi.
FANCIIETTE ET HONORINE.
Est-il donc ini|iossil>lc île .eur faire chérir ma petite maison?
Lcnr <lonncr du monde, c'est les isoler l'un de l'autre; c'est leur fournir les nio>ens de se juger jiar comparaison; celte conipar.ilson peut tourner a leur avantage, leur inspirer le dcsir de se retrouver le soir. Si je ne réussis pas, j'aurai fait du moins ce qui est en moi ]>our les rendre au bonlieur.
Kt du Ticynel!... J'ai un excellent cuisinier: il n'aura rien à désirer ici. Dans la circonstance présente, c'est un de ces lionimes dont on tire parti, sans qu'ils s'en doutent. Je le mettrai eutie Soulangcs et sa femme. H les occupera alternativement. Il ne parlera que gastronomie, et nos épou\ , en le quittant, en sentiront mieux le prix d'une conversation intéressante.
Je me cli.iri;e, moi, de faire briller madame de Soulanges. Cela ne m'est pas difficile. Je connais les objets (pi'ellc a étudiés ou observés; elle n'est pas sans esprit , et je l'auicnerai au point d'étonner Soulanges, auc|uel , de]iuis longtemps, elle n'a plus rien à dire. L'étoniiement n'est pas de l'amour; mais il Hatle l'amour-propre, qui, comme l'autre, a ses sensations, ses jouissances, ses illusions, l.'époui fier de sa femme peut se tromper sur le sentiment qu'elle lui inspire, el l'amour lui-même est-il autre chose que la plus douce des erreurs?
(^tuel mot ai-je prononcé ! Ce feu dévorant que Francheville a allumé dans mes \eines, ce feu qui s'est identifié avec moi, ne seraitil qu'une illusion? Oli ! non, non, il est l'âme de ma vie, il en fait tout le charme, il ne s'éteindra qu'avec elle. Alais il n'est qu'un Kranclicville. l'eut-être .uissi n'y a-t-il qu'une Kanchette.
lue lettre de mon mari!... elle m'est présentée par" un jeune homme de la plus jolie ligure... Ali! c'est un proche parent de feu midaine île Francheville. Mad.uiic d'Kimont nous l'adresse. Elle désire qu'il soit employé. .\ cet ài;e, dit-elle, et avec celte figure, il faut s'occuper utilement ou faire des sottises. File a raison. IJIle prie Francheville de le placer; elle compte sur sa bienveillance; elle a raison encore. Francheville l'envoie se remettre à lîrécour des cahots de la diligence... La diligence! il parait que le jeune homme n'est pas riche. Francheville espère que je rendrai le séjour de la campagne agréable au parent d'une femme que j'ai estimée, ])leurée, et dont j ai recueilli, consacré la ccmlre. lis ont raison, ils ont tous raison , et je serai digne d'eux. Pauvre Sophie!
.Mais... je nie vois arrêtée à Brécour, oii je ne venais, oii je ne restais qu'autant que l'exigeait mon plan de conduite... Hé! ne dois-je rien à de bons amis, à la mémoire d'une infortunée, dont j'ai peut-être à me reprocher la mort!... Et puis, qui m'empêche d'aller à la ]iréfeclure, lorsijue mon cœur ou les circonstances m'y porteront? Il n'existe ici ni cérémonie, ni gène, et je laisserai Justine pour veiller aux besoins de tous.
(.'omme elle est empressée auprès de M. de Sainte-Luce ! C'est le jeune parent de Sophie. Dix-neuf ans, une taille bien prise, des joues qui ressemblent à deux pêches, la pudeur d'une jeune fille, que de titres auprès de Justine !... Elle ne le pervertira pas. Elle voulait le loger d'une manière tout à fait commode pour elle, je l'ai logé, moi, comme doit l'être un enfant confié à mes soins. Décidément, Justine ne me convient plus.
Que nous sommes injustes, nous autres maîtres! Elle me convenait lorsqu'elle quittait notre carrosse pour partager la carriole de Georges; lorsqu'elle suspendait la barceloiinette devant moi, sous le prétexte qu'Honorine me gênait, me fatiguait... On condamne plus tard tel bon office qu'on a reçu avec la plus vive satisfaction; on en tire des conséquences fâcheuses pour l'avenir; on mésestime, on redoute le sujet qui l'a rendu, et alors on l'eût chassé peut-être, s'il eût eu moins de pénétration... Que je sois injuste ou non, Justine ne restera pas ici.
Oh! oh! que se passe-t-il donc k la préfecture ? Tous nos gens sont sans doute occupés, puisque Francheville m'expédie Georges, ce bon vieux (ieorges, qui, sans avoir rien à faire, abrite au milieu de nous son front (latriarcal. Bon Dieu! M. Ducayla part pour Toulon. Il va prendre le commandement d'une escadre, qui mettra à la voile au premier bon vent. iMutilé, presque infirme, il court s'exposer à de nouveaux dangers. L'n guerrier est donc avide de gloire, comme un avare d'or : l'un et l'autre n'en ont jamais assez.
Et sa pauvre petite femme, si jeune, si gentille, si intéressante, et que cependant ses parents aiment si |ieu, que va-t-elle devenir? Ducayla part cette nuit; Francheville donne un grand souper ii la préfecture. Je veux y être; je m'y rendrai avec tous nos amis. Je veux embrasser mon brave contre-amiral. L'embrasser!... peut-être pour la dernière fois.
Je prendrai aussi le jeune Sainte-Luce : à son âge , on se délasse en courant. Je veux lui faire voir la bonne compagnie. Elle est quelquefois recueil de la jeunesse ; elle est plus souvent encore une excellente école.
n Justine, tout est-il prêt? — Oui, madame. — Allons, partons. Monsieur de Sainte-Luce, donnez la main à madame de-Soulanges.» H allait me la jirésenter. A cet âge-là, on se conduit toujours par un sentiment de préférence... Petite vaniteuse!
" El oii est donc M. du Keynel ? — Il est >i l'office, madame. Il y préaide à la confection d'un iiâté d'ortolans. — \ ilc, vile, qu'il vienne.»
Il arrive en halclant, son pâté sur ses deux mains. . Hé! monsieur du ReyncI, il y aura à souper à la préfecture. — Madame, ce pâté ne peut être de trop nulle pan. Un pâle <|iie j'ai fait exécuter sous mes
yeux ! — H fallait au moins le faire mettre ici par un domestique.
Madame, un amant ne confie pas sa mailicsse, un écuyer son cheval, un chasseur son chien, un avare son trésor, je ne confie pas mon pâté!
« Eh bien ! monsieur de Sainte-Luce, qu'attendez-vous pour monter en voiture? — Madame, j'attends ce bon vieillard, qui sort son cheval de l'écurie, et qui n'a personne jiour l'aider.! se mettre en selle.» C'est de Georg('s qu'il s'agit. La figure de ce jeune homme m'intéressait; j'estime maintenant, j'aime son caractère. Puisse-t-il ne jamais s'écarter de la nature !
Je regrette de lui faire voir le monde, qui ne la connaît plus. Mais obligé d'être l'artisan de sa fortune, il faut qu'il s'approche de ceux qui tiennent les clefs de son temple, qu'il leur plaise, qu'il sollicite leurs bontés. Un peu d'or le dédommagera-t-il des qualités qu'il va perdre? Pauvre enfant!