IV. — Départ pour Toulon
« Il y a deux jours que je ne t'ai vue, » me dit Francheville. Il compte les moments ; bon. Il m'embrasse , et sa main parle à la mienne. Je l'entends, je le suis. Je n'ai encore adressé un mot à personne; mais mon premier vœu, mes premiers désirs n'appartiennent-ils pas à mon amant? L'amour d'abord; l'amitié ensuite.
Je rentre au salon. Je cherche Ducayla; je le presse contre mon sein. Sa jeune femme lui tient la main, et la mouille de ses larmes. Ducayla, calme, grand, paraît un homme nouveau. Il est détaché de toutes ses affections. Servir son pays, l'honorer par sa conduite, telle est la seule idée qui l'occupe en oe moment.
Il fixe l'attention de tous, il est l'objet de tous les égards. Chacun semble se dire : Honorons un brave que peut-être nous ne reverrons plus.
Ces tristes pensées n'animent pas une fête. Celle-ci prend une teinte sombre, qui n'est pas propre à soutenir le courage de l'homme qui va nous quitter. Francheville, l'aimant Francheville, modèle d'amitié, comme d'amour, ose seul entreprendre de nous distraire, et il y réussit. Il ne pouvait nous entretenir de futilités, nous ne l'aurions pas écouté. Il nous parle de la gloire ; il l'embellit du coloris enchanteur dont il pare les objets qu'il décrit; il la rend séduisante, même pour ces femmes, qui ne xoyaient un instant avant que le cortège funèbre qui l'accompagne toujours. Le sourire se montre sur les lèvres de Ducayla.
bientôt il regarde attentivement son bras mutilé, et il repren.d cet air austère qu'il avait quand je suis entrée au salon. Serait-ce un pressentiment?... Conservez-le-nous, mon Dieu, conservez-le à cette jeune femme!
Mes regards se portent sur Sainte-Luce. Son visage est coloré, son oeil étincelant; ses muscles sont en contraction. Francheville a fait passer dans cette âme élevée l'enthousiasme, le mépris de la mort, dont nous sommes tous plus ou moins pénétrés. « Si monsieur, dis-je tout haut, avait du goût pour la marine, et que le contre-amiral lui permît de l'accompagner... » La physionomie du jeune homme change en un instant. 11 pâlit, me regarde, rougit, et balbutie ces mots : « Je ne balancerais pas, madame, si je n'aVais l'honneur de connaître M. de Francheville. L'accueil que j'ai reçu de lui ne me permet pas de penser à le quitter. Des larmes roulent dans ses yeux, et c'est toujours moi qu'il regarde, même eu parlant de mon mari, de mon mari qui est présent... A quelle idée vais-je m'arrêter! Sans doute nos sensations sont indépendantes de notre volonté; mais éprouver en si peu de temps... Hé! combien en a-t-il fallu à Francheville pour me charmer?... Ce jeune homme partira.
a Mon marî, monsieur, s'est chargé de commencer votre fortune, et les moyens que vous croirez pouvoir vous y conduire lui seront agréables. J'ai lu sur votre physionomie cette noble ardeur qui décèle un cœur brûlant de se signaler. Obéissez à cette voix intérieure qui ne trompe jamais. Contre-amiral , x'ous vous chargez de monsieur?— Je n'ai rien à vous refuser, madame. »
Sainte-Luce ne réplique pas un mot; mais il me regarde, il me regarde !... Comme il souffre ! pauvre enfant !... Il partira, il le faut.
« Georges, la malle de monsieur a-t-elle été portée à Brécour? — Non , madame , elle est encore ici. — Faites-la attacher derrière une des voitures du contre-amiral. »
Onze heures et demie sonnent. Trente minutes encore, et notre ami ne sera plus avec nous.
Cette pensée est commune à tous; elle se peint sur tous les visages. Un morne silence règne dans l'assemblée.
Ducayla se lève. Il presse dans ses bras sa jeune femme, qui répond il ses caresses par des sanglots. « Encore ce moment à mon cœur, dit-il, le reste à mon devoir.
y Madame de Francheville, Julie a besoin de consolation et de conseils. Elle n'en attend pas de sa famille, et il n'est pas d.tns les convenances de tenir une maison à son âge. •
Je regarde Francheville. Il m'a entemlue; il pense comme moi. • Monsieur, ma maison sera celle de madame Ducayla, si elle trouve
fanciu:tte et iio.noiilm:.
autant <U- plaisir î» s'y fnor que j'en auiai Ji l'y recevoir. . Ducayla jirinJ sa liiiiiiu'; il la met dans nifs bras. .< Soyi'i pins ([uc sa mc-rc, dit-il; sojei son (jnido et son aniif. . Minuit sonne...
Ducayla niaiibc d'un pas fiinio vits la porte. Sa femme s élance après lui; elle saisit encore sa main, (lu'elle couvre de baisers et de larmes. Uucajla ne tourne point la Icie; il l'ait un lci;er elYorl pour déi;a|;cr sa main; I-; jeune Icniiiie ccile il sa volonté; elle ([uitte la màiiiclicrie, mais elle suit son époux; elle espère nu dernier adieu; son d'il contristé l'implore.
.^ous l'accomiMigiioiis tous. Nous voulons voir monter le brave homme en voiture, le suivre de l'u-il, aut;int que le permettra l'obscurité, entendre résonner les roues ipii vont l'entraîner, écouter encore, quand le bruit aura cessé pour nous.
Pourquoi cliercber à proloiii;er une scène déchirante? Tout est-il aliment pour les cœurs sensibles, et la douleur a-t-clle aussi ses joiiiss;iiices.'^
yue vois-je! on a mis des chevaux de çoste ii notre berline et h notre diligence! Je me jette au cou de trancheville; je lui dcnine mille baisers. >lesdames et messieurs, dit-il, on ne quitte un bon ami que lorsqu'il n'est plus possible de l'acconipaijner. Diicajla recevra nos derniers embrasseinents en montant sur son bord.
In cri s'échappe... celui-ci est de joie. t;'est Sainte-Luce, qui revient il lui, qui respire librement. Il s'approche de moi. " Encore un jour, dit-il il voix basse , je ne l'espérais pas. . Je le reijarde d'un œil sévère. 11 se tait; il roui;it; il biiisse les yeux.
« Parlons, s'écrie Eranehcville. — Et les paquets de nuit! s'écrie madame Monlbrtin. — l'.t les débris de mon pâté ! s'écrie du Reynel. — I!ah! bah! réplique Erancheville , les voyai;es les plus heureux sont les voyajjes impromptu. Le contre-amiral d'ailleurs n'a pas de temps il perdre. »
C^omment l'ai-je donc re!;ardé , quand il a parle de voyaf;e improiiiplu? Il me sourit si tendrement! il nie regarde lui-même... <> Ah ! me dit-il ;i l'oreille, nous sommes toujours ;i Chantilly! •
Ainsi dans tous les lieux, dans toutes les circonstances, l'amour reçoit de nous un hommage; nous lui olïrons au moins un souvenir. .
Sainte-Luce brûle d'envie de me présenter la main, et il n'ose. Il avance, il recule; il s'arrête ii deux pas de moi. Lui refuserai-jc cette légère laveur?... Oui, tout est encouragement ;i une passion naissante, et Sainte-Luce mécontent de moi m'oubliera |)lus tôt.
Je prends la main de Soulanges; je monte en voilure, nous parlons. J"ai près de moi la petite Ducayla. Je la tiens dans mes bras, je sens son cœur battre contre le mien, je recueille ses larmes. Le contreamiral est avec nous dans le fond de la diliijencc. J'entends de loin en loin des soupirs qu'il s'elïorce en vain d'étoiifTer : la valeur n'est qu'une habiliide ; elle ne peut rien contre un sentiment.
l\ous avançons en silence. Quand on est forlemcnl aft'ecté , on dédaigne les mots, ou ne leur trouve plus d'exiircssion.
Il est trois heures. Le crépuscule commence .'i naître : tant mieux. La nuit est longue pour des êtres souffrants. La lumière ramène l'attenlion sur les objets extérieurs, et j'ai un besoin inexprimable de distraction.
Je ne sais encore qui sont les trois personnes qui occupent le dex'ant de la voiture... Ah ! mon Francheville , Soulanges, et entre eux un petit être qui ne sait quelle contenance tenir. (Comment Sainte-Luce s'est-il donc glissé ici? Hélas! comme je me suis glissée dans le jardin d'Eustache , dans sa grotte, comme nous cherchons tous le bonheur.
.^la ligure exprime-t-elle du mécontentement? n Madame, me ditil d'un ton timide, attaché à ^L le contre-amiral, j'ai cru de mou devoir de ne pasm'cloiguer de lui. « Je ne peux m'empècherde louer son exactitude. Mon approbation lui donne la force de lever ses grands yeux bleus sur les miens. Oh! comme il esl joli !
C'est toujours ;i moi qu'il s'adresse quand il a un mot a dire. C'est toujours moi que son œil interroge quand il est indécis. C'est pour moi qu'il est disposé à tout faire; il ne voit, il n'entend que moi, et je suis encore la seule qui s'aperçoive de tout cela. Non, jamais une femme ne se trompe sur le sentiment qu'elle inspire , et elle est toujours maîtresse de le comprimera sa naissance, quand elle a la force de le vouloir sérieusement.
L'amour de cet enfant m'alHige, il s'annonce à chaque instant avec plus de violence; il nous épie maintenant, Francheville et moi; nous avons une manière de nous regarder qui ne lui convient pas. Je lis au fond de cette petite âme, je vois ce qu'elle souffre; mais sacrifierai-je un regard de Francheville à l'extravagance d'un enfant ? Oh! non.
De quel droit qualifiai-je ce qu'il éprouve d'extravagance? Etais-je plus sensée, quand je me donnai à Francheville, sans oser espérer rien , pas même un lendemain ? J'avais vingt ans, il n'en a que dixneuf; j'étais tille, soumise à des bienséances qu un homme brave impunément, j'étais certainement plus folle que lui, et je le blâme... Allons , allons , un peu de pitié , je lui en dois. Kientôt d'ailleurs il ne me verra plus.
Je lui parle avec bonté, et cela lui fait un bien ! Je l'interroge , il ré]iond toujours juste, mais avec la concision d'un homme qui se hâte de revenir à sa pensée chérie, qui veut s'en occuper exclusivement.
Ah!... une campagne de mer, des occupations toujours renaissantes , des objets toujours nouveaux, m'eflaeeront de sa mémoire; je le désire au moins. Ilélas ! il est des cœurs i|iii ne peuvent ai.iier qu'une fois : j'en sai^ ipielque chose. Allons, allons, je ne veux plus m'occuper de tout cela.