VII. — La Vie d'artiste
Rien peut-il demeurer secret dan» une ville de province ? Tant de pentes passions, de rivalités taquines, d'amours-propres désappointés, de désœuvrements curieux, s'y trouvent incessamment en contact!
L'aventure de Pigault s'était bien vite ébruitée; aussi y avail-il
foule RU théttre le jour de son début. Ses amis avaient recruté île toutes parts |)our lui composer un parterre sur l'indulgence duquel il pilt compter, et, de son propre lémoi(;nai;e , jamais, dans tout le cours de sa carrière dnmatiquc, il ne fut applaudi avec autant de chaleur ipie ce jour-U. Il s'en fallut de beaiicoii|i cependant qu'il se monlr.'U bon comédien; il ne niani|uait ni d'aplouib, ni de finesse, ni de verve ; mais (|up d'imperfections à côté de ces précieuses qualités; une physionomie peu mobile, un organe rétif, de la ruideur dans la tournure et dans le jeu; Pigault, décidément , avait pour le théâtre une vocation malheureuse; cela n'empêcha pas le ilirecteur de faire recette pendant huit jours avec ses débuts. C'ette lune de miel passée , il est vrai , rentr.iiii<'ment fit place à la sévérité, et d'aigres silllets vinrent trop souvent l'avenir qu'il ne suffit pas de se dire : Je serai comédien, pour le devenir aux yeu\ du public.
Mais si Pigault était peu aimé du parterre, il était en revanche chéri de ses camarades. Sa gaieté inépuisable et pleine d'originalité le faisait rechercher il l'envi, et, dans la troupe comique, comme jadis dans la garnison , il se vit bientôt l'âme de toutes les parties, l'arbitre de tous les plaisirs.
Le souvenir d'Eugénie occupait incessamment son esprit; cependant il attendait avec impatience l'heureux moment où il lui serait permis de se réunir à elle. La philosophie toutefois lui conseillait de ne pas se refuser à des distractions que sa jeunesse lui rendait nécessaires, et à cet l'giird , il m faut convenir, il ne se montrait jamais rebelle aux consolations d'une induli;ente philosophie.
La femme du directeur, petite brune jolie, tendre et vive à la fois, avait, dès les premiers joiuit, pris en pitié l'air de tristesse et de mélancolie qui , à vrai dire , allait assez mal à la physionomie franche et ouverte de Pigault; elle avait résolu tout d'abord de coiinaitre le secret qui l'nllligeail, it de l'ultacher i le consoler. La chose, au reste, était facile : le directeur, son honorable époux, était une bonne pâle d'homme, de cette race de maris jaloux et crédules à la fois, <[u'il devrait y avoir conscience k tromper. Bon camarade, du reste; franc, loyal, obligeant ii l'excès, triple qualité à laquelle il devait il'êlre assez mal dans ses aff.iircs et de s'en inquiéter fort peu. Sa femme aurait pu ceitnincment améliorer eu mainte occasion sa situation financière; mais il avait des principe; arrêtés sur la théorie conjugale; bon gré, mal gré, sa femme devait être une Lucrèce, et la pauvre petite se résignait, sinon à imiter la farouche llomaine, à paraître du moins sévère, cruelle même, aux yeux de son barbare mari.
Pigault avait d'abord résisté aux agaceries de lu jeune femme; il se faisait scrupule de tromper un excellent homme si cordialement venu à sou aide, et qui continuait i le soutenir en dépit de son peu de talent et de la taquinerie du public : sa vertu cependant n'était pas d'une trempe fi forte qu'elle ne dût enfin succomber. Pigault toutefois y mit des formes, tout en étant plus aimable avec la femme il se montra plus dévoué que jamais envers le mari, s'efforça d'être moins mauvais en face du parterre , et devint surtout moins pressant sur le chapitre des appoinlements arricréj.
La troupe de Lille desservait à la fois le théâtre de cette ville et ceux du voisinage, Arras, Douai, elc. Le directeur cumularJ se trouvait donc dans la nécessité de faire de fréquents voyages, qui, bien que de peu de durée, étaient bravement mis à profit par l'heureux débutant et son égrillarde conquête. Un matin, après une absence de vingt-quatre heures, le directeur arriva chez lui plus tôt qu'on ne l'y attendait. La recette avait été bonne d'aventure, et il accourait, plein d'impatience et de joie, en apporter la nouvelle et le fruit à sa vertueuse moitié. Il frappe, on ne répond pas; il frappe plus fort, la porle s'ouvre , et le pauvre mari reste d'abord frappé de stupeur en voyant devant lui Pigault en chemise et en Caleçon.
— Malheureux ! c'est donc ainsi que l'on me trompe, qu'on m'assassine, qu'on me trahit! vous allez payer cher...
Pigault ne ]ierd pas contenance : il connaissait la crédulité du mari, et ne désespérait pas de le convaincre de son innocence.
— Parbleu! je vous admire, mon cher directeur ; il serait plaisant que, pour prix de mon zèle, je fusse forcé de me couper li gorge avec vous I... Savez-vous bien , monsieur, que depuis deux heures je sue sang eau pour votre service ?
— Liiilâiue !... il raille encore après m'avoir déshonoré!...
— Je ne raille nullement, monsieur, je dis qu'il est odieux de venir me chercher une querelle d'Allemand au moment même oit je vie.is de vous douner une preuve d'affection, de dévouement... Savezvous bieu que j'ai travaillé toute la nuit, monsieur... que je me suis exténué pour vous!...
— Trêve à Vi>s plates plaisanteries, monsieur !
— Ma foi, il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et nous nous battrons ipiand vous voudrez , puisque vous ne voulez pas laisser à un honnête homme le moyen de se justifier.
— A l'instant, monsieur, marchons...
— Non pas ! non pas! je ne me biltrai qu'après la représentation delà pièce nouvelle. Diable! je ne prétends pas in'êlre donné tant de mal pour rien. Si j'ai fait un tour de force pour me bien pénétrer de mon rôle , il faut du moins qu'à défju! de votre reconuaistance , le public me paye nus peines en applaudissements. Oui, monsieur, pour apprendre le Cocu imniiinnire que vous montez, j'ai perdu le sommeil,
j'»i travaille, cherché, trouvé, répété et rfiqiftr toute la nuit. Au point du jour, hors de moi, r:ivi d'avoir enlio trouvé uu rùle à ma taille , j'accours ici pour vous prier de m'enUndre , et d'achever par vos conseils, un triomphe i|ui m'avait tant coûté ; j'apprends que vous êtes absent, et je regrette vivement d'avoir troublé le sommeil de madame, mais je ne puis résister au désir de la faire juge de mon travail, de mes progrès ; je la prie de me donner les répli(|ues...
— Kt c'est pour cela que je vous trouve en caleçon?
— Oui , monsieur... pour cela... madame eul l'obHijcance de m'entendre; elle cédait à l'importunitr sans doute, mais elle me fil bientôt voir que ma Licite n'était pas si facile... Elle m'encourageait, mais elle me lit recommencer dii fois la même tirade; j'étais en eau...
La bloode Es.ber.
Cbtrilable autant que belle, elle m'engagea à passer dans votre cabinet ou je pourrais changer de linge, j'y courais, plein de reconnaissance et d'empressement, lorsque vous êtes arrivé.
Cette fable etnit ridicule sans doute , mais pour la première fois Pigault se montrait bon comédien en la débitant. La jeune femme, qui n'avait perdu ni une parole , ni un moment , s'était habillée à la hâte, avait jeté les hibits de Pigault dans le cabinet de son mari, et parut bientôt tenant ii la main le rôle que, sur son indication, elle avait trouvé dans sa poche.
— Mon Dieu! mon ami , dit-elle avec cet accent de bonne foi qui sied si bien a la ruse féminine ; mon Dieu I que signifie tout ce bruit ?
Ce calme, cette assurance achevèrent de désarmer le directeur : il commença d'abord à douter, bientôt il hésita , puis parut tout lionteui de l'éclat (|u il venait de faire.
— .Allons, pas de rancune, mon ami, dit- il en tendant la main à Pigault : peut-être me suis je trop vivement laissé aller k juger sur les apparences ; convenez cependant qu'elles étaient de nature à ne pas soulTrir de longues explications.
— Mon Dieu, je conviendrai de tout ce que vous voudrez; mais de grâce , une autre fois, ne aoyez pas si prompt à demander la mort des gens.
— Habillez-vous , mon ami , et allez prendre du repos. Il est bien d'avoir du zèle, mais enfin il ne faut pas se tuer, et je remarque effectivement que \o\n êtes changé depuis quelque temps.
Pigault ne se lit pas prier , et se bâta de rentrer chez lui , ravi du dénoiiment de l'aventure : elle ne devait pas en rester la cependant. Ce jour-la même, le directeur dinait chez un des plus riches négocianli de la ville; plusieurs de ses pensionnaires étaient de la fête : au dessert on parla du théâtre, des acteurs, du public, qui devenait plu» exigeant chaque jour. — Eh! messieurs, s'écria le direcleiw , est-il donc quelque difbcullé que ne puisse surmonter l'amour de r»rt ? N'avcz-vous pas un exemple sous les yeui de ce que peuvent la vocation, le travail... Ce brave Pigault, il a encore passé la nuit dernière à...
l'arii. Tyjioffraphic Pion I
— Je ne sais pas à (|uoi il l'a passée, interrompit un des convives, je ne sais pas où davantage , mais à coup sûr ce n'est pas chez lui.
— Il n'a pas passé la nuit chez lui ! reprit le directeur en fronçant le sourcil , et comment le savez-vous ?
— Comment ne le saurais-je pas plutôt ? La chambre que j'occupe est si voisine de la sienne que le moindre bruit ne peut se faire dans l'une sans qu'on l'entende dans l'autre. Dieu sait les secrets que trahit d'ordinaire la plus indiscrète des cloisons ; mais hier, et je puis vous l'asîurer, votre grand travailleur est sorti de chez lui une heure après le spectacle , et il n'est rentré ce malin que pour répondre à l'appel de la cloche du déjeuner.
Le directeur pâlit, et , sans plus ample information , se hâta de quitter la table pour courir après Pigault; il le rencontra bientôt au loyer du théâtre : — Monsieur, dit il en se donnant l'air crâne et courroucé d'une mari convaincu, je cesse de ce moment d'être votre dupe, je sais à quoi m'en tenir désormais... Vous n'avez pas passé la nuit chez vous !
— Le reproche est au moins bizarre. Y aurait-il dans mon engagement, monsieur, une clause qui m'obligeât à passer la nuit dans mon lit?
— Vos plaisanteries sont aussi sottes que votre conduite , et vous me rendrez raison...
Dès les premiers mots de l'explication, un cercle de curieux s'était assemblé autour des deux champions.
— Je suis désespéré, mon cher directeur, disait Pigault, de vous voir dans de si mauvaises dispositions; vous avez tort, d'honneur... De ce que vous avez peine à nourrir vos pensionnaires, s'ensuit-il que vous deviez prendre le parti de les tuer?
— Eh ! ne m'avez -vous pas fait le plus cruel outrage ?
— Raisonnons : vous êtes furieux , et je suis calme ; vous m'accusez, et moi je nie; les chances, les probabilités sont pour moi ; vous prétendez que je vous ai fait... un outrage, eh bien, quand je vous aurai blessé en serez vous moins... outragé, ou plus content ?
L'on décida qu'uvaiil Iruis jours le néophyte malgré lui débuterait sous le nom de M. Legris.
A ces mots l'hilarité de l'assemblée, en redoublant la colère de l'infortuné mari, rendit tout accommodement impossible. Le directeur insiste pour obtenir satisfaction à l'instant même.
— Dépêchons nous, messieurs, disait de son côté Pigault; croisons au besoin le fer d'Achille contre celui de Thésée; je joue dans la seconde pièce , et c'est assez de tuer monsieur , sans faire manquer la recette.
Ils sortirent aussitôt; arrivés au détour d'une petite rue déserte, ils mirent bravement l'épée à la main; tout l'avantage du combat, éclairé seulement par la lumière vacillante et douteuse d'une lanterne, était ed'ectivement pour le jeune l'igaull; il ne put se résoudre cependant à en profiter contre un homme envers qui il avait des torts trop réels : au bout de quelques minutes , Pigault, qui se défendait mal, fut légèrement atteint à l'avant-bras.
'i-rri , rcic <lc Vangirard , Î16.
VIE ET AVKNTUUES DE l'KJ A U Ll -LEUUU N.
— Preuve nouvelle que vous avei tort , dit-il avec un imperturbable sain;-froia : si votre femme eût été réellement ma ni^illresse, je vous aurais tué sans pitié.
Ces paroles «Uns un pareil moment, et l'approlialion i|ue leur ilonnèrent à U fois les témoins, furent plus puissantes ipie la jalousie du mari et que les preuves trop péremptoires de son infortune : plus que jamais l'beureui vainqueur crut à la fidélité de sa femme, et ce fut avec un accent mêlé de repentir et de joiequ'il demanda pardon à la victime de ses injustes soupçons.
l.a scène du foyer s'était ébruitée cependant; les suites en furent bientôt connues du public, et le comique succès de ri^ault devint durant l'entr'aclc le sujet de toutes les conversations ; aussi lorsrjue dans la seconde pièce, oii il remplissait un rôle plus que secondaire, Pigault parut avec le bras en ecbarpe, d'unanimes applaudissements l'accueillirent. Etonné d'abord, troublé bientôt, le pauvre acteur, plus babitiié à l'aigre son des sililets qu'à l'enivrant concert des bravos, s'approche modestement de la rampe, et s'adressant au public du ton d'une comique hésitation :
— Messieurs, dit il, estce pour tout de bon cette fois?
Un tonnerre dVipplaudissements répondit à celte question bizarre, et, à compter de ce jour, on cessa de siffler Pigault.
Tandis qu'ainsi se succédaient les jours au milieu des plaisirs, des tribulations, des ennuis , des joies , des travaux de la vie comique, la colère de son père était loin de se calmer. Catherine avait parlé, et, bien qu'elle n'eîit pas tout dit , on savait que le fugitif avait passé dans la maison paternelle la nuit pendant laquelle le vol avait été commis. A force de recherches , le père furieui finit par découvrir que son fils s'était fait comédien, et cette découverte n'était pas de nature à le mieux disposer en sa faveur. Il sentit toutefois que la violence ne réussirait pas à le ramener à lui, et résolut d'essayer de la persuasion, sauf a en revenir aux moyens correctifs si sa tentative était vaine.
Pigault, assez content de la vie qu'il menait, ne songeait pas à quitter sa nouvelle carrière ; son seul désir était de réunir assez d'argent pour se rendre en Hollande : il ne doutait pas que la main d'Eugénie lui fût
accordée par sa mère, et se croyait siir que ni l'une ni l'autre ne blâmeraient le parti que la nécessité l'avait forcé de prendre. 11 attendait donc avec impatience, mais plein d'espoir en l'avenir, lorsqu'il reçut du gouverneur de la ville l'invitation de passer chez lui.
— Votre nom , lui dit-il , n'est pas Legris ?
— Il est vrai, répondit Pigault, ce nom n'est pas précisément le mien ; mais, comme des goûts , il faut peu disputer des couleurs, et la variante que je me suis permise est d'une bien petite importance.
— Mon cher monsieur , vous avez fait des folies, mais votre père est indulgent, il est prêt à tout oublier si vous consentez à renoncer à la profession de comédien et à retourner près de lui. Ce ([u'il demande, il pourrait l'exiger, vous ne l'ignorez pas; l'autorité le seconderait s'il s'adressait Ji elle; mais il aime mieux s'adresser à votre raison, à votre cœur, ijue d'avoir recours ii l'appui des lois... Il vous fera une pension convenable... 11 vous achètera une charge... Il est bien entendu que vous oublierez comme lui tout le passé, et (|ue vous bannirez de votre mémoire le souvenir de je no sais quelle aventurière, cause unique de vos malheurs.
En entendant ces dernières paroles, Pigault sentit son visage s'enllammer , et ce ne fut pas sans un violent efl'ort sur lui-même qu'il parvint i se contenir. Il sentit cependant c|ue la résistance le perdrait , tandis que la ruse le laisserait maître de se déterminer et
d'agir. Le gouverneur avait parlé de l'autorité, disposée à soutenir les prétendus droits de son père sur sa personne.
— Moiiiieur, lui dit-il d'un air calme et presque touché, je suis fort reconnaissant du bienvcilliiit intérêt ipie vous daignez prendre à moi. 11 y aurait inj;ratilude et folie à se refuser aux désira d'un père ijui se contente d'impcuerlcs plus favorables conditions, lorsque jusqu'à ce jour il n'a dicté que des ordres sévères. \ euillez bien considérer cependant qu'en quittant mes camarades en ce D.oinent, je me rendrais coupable d'une véritable ingratitude. Mes camarades et leur directeur m'ont accueilli en frère dans un moment dilbcile ; leurs affaires , vous le savez, sont loin d'être dans un état prospère, et, malgré le peu que je vaux , je les mettrais dans le plus cruel embarras en les (|uittaiit avant la clôture de l'année théâtrale. (^)ue je parte, on ferme le théâtre, et le reste de l'année se passera pour eux dans la misère. Permettez qu'en reconnaissance d es services qu'ils m'ont rendus , je leur sacrifie ces (piiuze derniers jours; je serai ensuite à vos ordres, monsieur, comme ii ceux de mon respectable père.
Le gouverneur, d'après ce qu'il savait du jeune homme , était loin de s'attendre il une aussi grande docilité; il loua fort les sentiments généreux rie Pigault, l'assura qu'il était impossible de ne pas faire droit à une demande juste et qui faisait honneur à ses sentiments, et lui permit enfin de continuer i jouer ju^ipi'à la clôture. Pigault courut donc aussitôt chez le directeurpour l'instruiredu résultat de cette entrevue, qui lui avait d'abord causé tant d'effroi.
— Au nom du ciel, ne m'abandonnez pas, lui dilil, je renoncerais plutôt ii la vie qu'à celle que j'aime; j'ai déjà fait <(uelques économies, tâchez de me payer l'arriéré , et je serai en état de partir.
— Je ne le puis en ce moment, mon ami, mais il nous reste quinze jours, oii nous allons exploiter à la fois Arras, Douai et le voisinage. On vous connaît et l'on vous aime; j'annoncerai la dernière représentation à votre bénéfice, et il n'est l)as douteux que vous soyez alors en état de partir.
Il fallait obéir i la nécessité , malgré le désir qu'avait Pigault de se soustraire dès ce moment aux poursuites de son père.
Le jour de la clôture vint enfin; la salle était comble, la recette admirable , et le gouverneur lui-même avait voulu assister à la représentation ; il avait toutefois fait préparer une chaise de poste, afin qu'aussitôt après la pièce, Pipault fût forcé de partir pour Calais. . , r.- ,
Cette tout aimable précaution devait demeurer inutile : 1 igault, de son côté, se faisait en effet attendre par une berline qui devait le conduire au delà de la frontière ; et le rideau n'était pas encore baissé, que, muni de la recette, il courait sur la route de Hollande, tandis que le gouverneur le faisait chercher par la viUe, dont les portes se fermaient trop tard.
Yiil. — L'évéque de Liège.
Picault eut bientôt oublié ses longs ennuis, ses courtes joies, ses amis^de rencontre et ses maîtresses d'un jour; il venait de retrouver son Eugénie, toujours jolie et toujours tendre; Eugénie dont le cœur n'avait pas cessé de battre pour lui. . ,, .
Madame Salens était une femme de mœurs austères, mais elle aussi avait été jolie, et il était impossible qu'elle ne compatit pas a un amour qui ne pouvait manquer de réveiller en elle quelque tendre et doux souvenir. Elle tenta d'abord cependant de faire renoncer le jeune homme aux desseins qu'il avait conçus. . .
- Je ne vous parlerai pas de vos torts , disait-elle , je sais que vous
Le pauvre mari reste d'abord frappé de stupeur en voyant devant loi Pigault en chemise et en caleçon.
les avez criiellemeut eipios; mais pourquoi venir de nouveau troubler la paix lie notre solitude? Voulez-vous nous contraindre à fuir une seconde fois ?
— Et pour(|uoi fuiriez-vous , grand Dieu ! qu'avez-vous à craindre de mon amour épuré par le mallieur? >'ous sommes ici sur les terres de la liberté, et nos fortunes sont égales. Grâce au ciel, je me suis créé un elat (|ui me permet de n'avoir recours à personne désormais; je puis vivre indépendant , sans èlre forcé par le besoin de retourner en Frjnce; et pas un directeur de théâtre dans toute la Flandre, dans le Hrabant et le pays de Liège ne refusera de me recevoir et de m'assurer le repos.
— \ ous vous êtes fait comédien !
— J'aurais tremblé de faire cet aveu à (|iu'l<iu'un de moins éclairé ; mais je suis persuadé que vous, madame, vous approuverez la résolution que j'ai prise 4e faire moi-même mon avenir et de ne compter que sur mon travail et mon faible talent... rien ne me sera impossible loriijue le bonheur d'I'iigénie me sera confié.
Madame Salens, vivement émue, hésitait à répondre, lorsque sa fille rilreii;nant tendrement acheva par ses larmes, plus éto(|uentes que toutes les prières, de vaincre un reste de résistance.
— Soyez, donc heureui , mes enfants, dit-elle; Charles, je vous donne aujourd'hui ce que j'ai de plus cher au monde ; fasse le ciel que je n'aie jamais à me repentir de n'avoir pas lutté plus longtemps contre la destinée!
Le jeune homme essaya de répondre, mais l'eicès du bonheur le laissa sans paroles. Ce jour fut tout entier .'i la joie , à l'espérance; les tendres amants faisaient des projets, des plans d'avenir; tout désormais leur seinb'ait possible; la vie pour eux allait être une éternité de pl.iisiis. Mais il fallait aussi s'occuper un peu du présent; Pigaull insistait pour (|ue la cérémonie se fit surle champ; madame l>alf ns exigea qu'il fit une dernière tentative pour se réconcilier avec son père. Il écrivit donc à Calais , et demanda humblement pardon à l'auteur de ses jours d'avoir résisté à sa volonté, et de n'avoir pas eu le courage de lui sacrifier le bonheur de sa vie ; il le suppliait de vouloir bien consentir à son mariage avec Eugénie , lui promettant d'obéir désormais aveuglément à toutes ses volontés; il sollicitait enfin une prompte réponse et l'envoi de quelques papiers qui lui étaient nécessaires.
Lu mois entier s'écoula; Pigault séchait d'impatience, Eugénie soupirait aussi, et madame Salens augmentait encore le chagrin des jeunes gens en parlant avec amertume de ce silence qui l'humiliait, l.nfin on reçut une lettre de Calais , elle était du président Behague, alors maire de cette ville, et commençait ainsi :
« Je ne sais, monsieur, si le nom qu€-«'.'Ous prenez vous appartient; mais ce qui est certain , ce qui est constaté par un décret que j'ai rendu à la sollicitation de l'honorable magistrat dont vous prétendez être le fils , c'est que ce fils est mort depuis deux ans. Si donc il vous prenait fantaisie de venir en France, je vous conseille de ne pas oublier <|iie la loi punit sévèrement les imposteurs. Vous trouverez ici un extrait du décret constatant la mort du jeune Pigault (Charles) »
Pouvait-il en croire ses yeux .' — Ainsi donc, s'écria-t-il , ils veulent m'ôter jusqu'à mon nom? Ils ne peuvent plus me priver de la liberté , et ils me rayent de la liste des vivants!... Oh ! cela est trop fort , et je démasquerai le fourbe... nous verrons ce que le parlement de Paris pensera de ce décret de maître Behague... L'infâme!... il n'hésite pas à commettre un crime pour satisfaire l'aveugle erreur d'un vieillard!... Vous le voyez , ajouta-t-il en remettant la lettre à Eugénie et à sa mère , je n'ai plus de famille, plus de nom, plus de patrimoine à espérer... me rendrezvous tout ce que je perds, madame ' consentirez-vous à me nommer votre fils?
— IVIon Dieu! ayez pitié de moi ! s'écria Eugénie en se jetant dans les bras de sa mère.
— Calme toi, mon enfant... Charles, votre nouvelle famille tâchera de vous consoler de l'injustice de votre père.
Ces paroles suffirent pour dissiper tant d'inquiétudes et de douleurs; la joie ne tarda pas à reparaître sur le visage des amants, et elle devint encore plus vive quand madame S.»lens leur annonça qa'clle avait déjà parlé du mariage projeté à un respectable prêtre càthol que, qui n'avait fait aucune objection qui pût faire craindre le moindre ob-ticle. Enfin quelques jours après, les jeunes gens furent uiiis sans bruit, sans éclat, et ce fut dans h maison de ieur tendre mère (|u'ils passèrent la lune de miel.
Bien que Pigault se trouvât le plus heureux des hommes, il n'avait pas renoncé au projet de revenir bientôt en France et de prendre à partie le juge prévaricateur t|ui avait servi d instrument à la vengeance de son père; mais pour mettre un tel projet à exécution, il fallait une somme considérable, et sa petite fortune diminuait chaque jour. Il songea donc ii trouver de l'emploi , et se rendit avec sa femme a Bruxelles pour y donner quelques représentations; de là il se rendit à Liège, où on lui donnait l'espérance d un engagement avantageux.
Le jour même de son arrivée, il se rendit au théâtre pour y trouver le directeur. Une voiture élégante y arrivait en même temps que lui ; une femme jeune et charmante en descendait; quelle ne fut pas la
surprise de Pig.ult en reconnaissant dans cette brillante actrice la blonde, la sentimentale Esther !
— iMi foi , ma princesse , lui dit-il après l'avoir saluée avec tout le respect (jiie commandait le luxe de son équipage , je suis ravi que le petit emprunt forcé (|ue vous avez daigné me faire vous ait aussi bien profité. J'espère toutefois que vous voudrez bien m'acccorder un moment d'audience afin de régler nos comptes.
La belle ingénue ne se déconcerta pas le moins du monde. — (Juoi! mon cher, répondit-elle en souriant, vous êtes assez peu galant pour rappelir a une jolie femme une misérable dette de jeu!
— Le mot est oli , sur ma foi ! savez-vous cependant , ma chère, que les joueurs de votre espèce courent d'autres risques que celui d'être ruinés ?... Croyez moi , ne me forcez pas à faire un éclat...
— Ah! vous vous oubliez , Pigault , et vous mériteriez que je ne lisse rien pour vous ; vous devriez vraiment être plus respectueux pour la plusintin-.c amie de monseigneur l'évèque de Liège.
— Diable ! vous avez quitté le jeu pour le clergé?
— Je vous pardonne , mon ami, venez dans ma loge , et là nous causerons un peu de vos affaires.
Pigault se laissa conduire par Esther, ciui, une fois chez elle, chaïkgea subitement de ton.
— ^ ujoiis , dit e le , je suis bonne fille malgré ma nouvelle dignité, et jo conviens franchement que tu peux me reprocher des torts .. d'autant plus que vraiment j'avais donné de bon coeur ce que plus tard j'ai fait payer si cher.
— Mou Dieu , ne parlons plus de cela , répliqua Pigault presque fâché d'avoir entamé ce chapitre.
— 11 me plaît d'en parler maintenant , j'ai eu de tes nouvelles par nos amis , tu joues la comédie ; eh bien ! veux-tu ici un engagement convenable ?
— C'est ce désir et l'espérance de réussir qui m'amènent aujourd'hui.
— Bon ! j'en fais mon affaire : on te donnerait douze cents francs, je l'en ferai donner deux mille ; je vais envoyer chercher le directeur, car il faut terminer les affaires promptement quand je m'en mêle.
Le directeur, on le comprend, n'avait rien à refuser à l'amie de l'évèque souverain ; un mot de la belle blonde eût suffi pour lui faire retirer son privilège et le ruiner; aussi satisfit-il avec empressement à sa demande , et Pigault, dont les débuts furent assez bien accueillis, ne tarda pas à se trouver dans une position , sinon brillante , du moins passable.
Bientôt Eugénie lui donna un fils. Madame Salens était venue les retrouver, et leur modeste intérieur présentait un modèle de ce bonheur que peut donner au sein de la plus modeste fortune une union basée sur l'estime, l'affection et l'amour. Pigault songea alors à tirer tout le parti possible des études de sa jeunesse; il y avait beaucoup d'Auglais à Liège , il mit à profit la connaissance de leur langue, que son séjour à Londres lui avait rendue familière , et donna de nombreuses leçons; à cette époque il traduisait en anglais le Pygmalion de Rousseau, et le joua lui-même à son bénéfice : la recette toutefois ne répondit pas à son travail et à son espérance; la représentation avait lieu durant la saison des eaux, et une grande partie des Anglais se trouvait à Spa , oii la nouvelle de cette bizarrerie théâtrale arriva trop tard pour qu'ils pussent y assister.
Cet essai de sa vocation pour la littérature dramatique l'encouragea malgré le peu de fruit qu'il en avait tiré , et dès lors il s'occupa avec ardeur de la composition d'un drame dont il empruntait le sujet aux chroniques du pays de Liège. Bientôt cet ouvrage fut terminé; mais le directeur, effrayé de l'esprit démocratique que Pigault y avait énergiquement répandu , se refusa à jouer : quel désappointement pour un auteur à son début ! Pigault n'imagina rien de mieux pour rassurer la scrupuleuse conscience du directeur que d'envoyer le manuscrit de son ouvrage à l'évèque souverain lui-même.
La nouveauté du fait pouvait- elle manquer d'attirer l'attention du prélat ? Il voulut lire la pièce lui même, et dès la première scène il fut grandement scandalisé ; mais ce fut bien autre chose lorsque, arrivant au dernier acte , il y trouva des tirades à perdre haleine contre le despoti.^me, et l'insurrection proclamée non-seulement comme le droit , mais comme le plus sacré devoir des peuples. Le saint homme devint furieux, et après avoir fait appeler Pigault :
— Qu'ea-ce à dire, monsieur! s'écria-t-il ; voulez-vous donc, pour prix de l'hospitaliié que je vous accorde, à vous et aux vôtres , pousser mes sujets à la révolte ?
— Monseigneur...
— ^ ous êtes un infâme! un philosophe , un voltairien , un encyclopédiste !... lépondez!... répondez !
— J'avoue, monseigneur, que j'admire le génie de Voltaire, et que l'Encyclopédie est à mes yeux un des beaux monuments de l'esprit humain.
— Je l'avais deviné , malheureus! vous voulez mettre mes Etats à feu et à sang... Savez vous que je puis vous faire jeter dans un cul de basse-fosse... que je puis vous faire juger, condamner et pendre dans vingt-quatre heures?...
— .le pensais, inonseyiiiur, que mes intentions ne pouvaient être
VIE ET AVENTURKS l)K l>l(i A U LT-LKBR U N.
susprcléc!!. puisque j'avais moi même soumis mon ouvrage à l'eiumcQ de Votre (Irjiiileur.
— Votre ouvr<-(;e ! voire i)iivr»p,e est un crime, monsieur!
ce n'et qu'une lon;;iie et l'pouvaiililile diatrilu- contre U; cierge , contre U nolilesse , contre tout ce (|u'il y » de saint et lie sjoiii sur la terre!!! mais je veui être indulgent, U venneance «ied mal a la force ; je me contente de voui faiie jeter aujourd liui uéÙuib à la froulière avec votre lauiille et vos ouvrages.
I'ip,ault voulut se justifier, mais le prélat lui imposa silence, el il allait donner l'ordre de l'eminener, lorsque la porte du cabinet s'ouvrjl liiujqueuieiit. Kstlier enlr.i; elle ^tait venue au palais bien «lélerniinée à enlever d'emblée ce jour même une riclie parure que son saint protecteur lui faisait un peu attendre sous le priiteite que le trésor était vule. lille attendait dmn la pièce voisine que Sa (Irandeur put la recevoir; mais, ennuyée d'être si longtemps seule, elle força la consigne sévère qui interdisait l'entrée du palais épiscopal , et entra résolument pour se plaindre de la lontjueur de 1 audience, au moment même oii le prélul prononçait son arrêt; elle recoiiuut en même temps le manuscrit du drame que l'iijault lui avait lu, et dont il av.iit écrit un rôle pour elle ; aussitôt , sans plus penser au luotif qui l'amenait , elle dit gravement :
— Monseigneur, je viens vous prier de me faire conduire à la frontière en même temps que ce brave jeune bomme. Certes, je suis aussi coupulile que lui, car c'est aprèi in'avoir consultée qu'il a é'.ril son drame ; les passiiges que vous condamnez, c'est moi ([ui les lui ai iadiqué-i...
— C'est mal , mon enfant... c'est très-mal... mais nous prenons en considération votre jeunesse, votre inexpérience , et nous vous faisons grâce.
— Je vous jure, monseigneur, que si j'ai péché, c'est en toute connaissance de cause.
— Eh bien! mon enfant, vous vous en confesserez, el nous vous donnerons l'absolution de nos propres mains.
— ISon, monseigneur, je liens trop à votre gloire, à votre haute renommée pour souffrir qu'il y soit porté atteinte à cause de moi , ce i|ui arriverait infailliblement si dans cette «ffiire vous aviez deux poids et deuî mesures. Traite/.-moi comme vous traiterez Pigault.
— Ma chère fille , laissez-nous...
— Eh bien ! je partirai avec lui... je...
— Calmez-vous, Esther... je ne veui pas ([ue cette scène ait d'aulie témoin que moi.
— Et moi je ne veux pas me calmer... c'est affreux! c'est horrible !.. vous me ferez mourir de désespoir!...
Et la belle Esther, à ces mots , fit tout à fait mine de pleurer, de se frapper le visage, et poussa l'audace jusqu'à jeter au nez du prélat les bracelets qu elle portiit, et qui étaient un gJge à la fois de sa tendresse et de sa munificence.
Le prélat avait grande envie de se fâcher; mais Esther était si jolie, elle lui était devenue si cbere qu'il jugea convenable de cajiituler.
— Esther, ma chère enfant, dit il avec onction , prenez garde à ce que je vous ai dit cent fois : malheur ù celui Je qui vient le scandale ! vous savez que toui mes efforts tendent à vous faire rentrer dans la voie du salut.
— Non , non , je ne prends girde à rien... dans la colère, je me lis, comme d'autre chose, de votre salut!
— .Ma fille , vous blasphémez !
— Eh bien que la faute en retombe sur moi ; ce n'est pas votre âme sacrée qui en portera la peine.
— Pauvre petite! dans quel état la voici!... Allons, allons, nous serons clément , E>tlier ; nous ferons grâce de la prison à votre protégé.
— Ça m'est égal ; je veux le suivre , moi!... Oui , je le suivrai... rharle.4, je vous suivrai jusqu'au boutdu monde... qui est-ce qui peut m'en empêcher' je suis libre , j'espère... Oh! soyez tranquille, odieux prélat, je vous rendrai tout , tout... et votre rivière de diamants, et vos pendants d'oreilles, etc.
— Chut , chut!... décidément , ma h Ile, vous extra vaguez...
— Et vos dentelles de Malines , et les voiles de point d'Angleterre. ^ — Esther! Esther!
» — Et votre carrosse , et vos chevaux , et vos grands bquiis fla-
mands... Tfnez, je m'en moque comme de cela !
L'évèque ne savait a quel s.èint se vouer; l'eau ruisselait sur son visage rubicond; il eût volontiers donné une année de ses revenus pour pouvoir anéantir d'un mot cette iniolérahle affaire.
— Monsieur, dit-il ii Pigault , qui était stupéfait de celle scène, eu égard à vos intentions, que nous voulmis hien croi-e innocentes, nous vous permettons de continuer à résider dans nos Etiit*.
Pigauli s'incliua respectueusement, et se disposait > sortir, ticss'tisfait de s'en tirer ainsi , et persuadé (|ue tout était fini ; mais ce n était pas le compte d'Esther, (|ui recommeoça à trépigner de plus belle.
— Et la pièce, s'écria-t-e le , la pièt-e ! faudra-t-il que je l'aie fait faire pour rien à cet honnête homme .' n'est-ce pas assez ((ue je sois p ivée d'un bou rôle, el lui de la gloire que lui assuia t kon lia vail ?.,. Non , je ne le souffrirai pas ! j'en mourrais de honte... Déci-
dément, j'aime mietn partir .. Hépouiller un pauvre arlisle de ton bien, girder le produit de ses veille» et ne lui donner aucun dédomiiiagemi ni ! .. cili ! je ne suis pis princesse souveraine, moi, mais j'ai des eiilrailles...
— Décidément, Kslher, reprit l'évêtiue, vous perdez la raison.
— IMon Dieu! je perds ce que je veux; je le perds quand je veux el comme je veux, c'est mon affaire à moi, tous les évêques et souverains du monde n'ont rien à y voir... Charles, soyex tranquille, je vous indemniserai...
— Ecoutez-moi , ma chère enfant, dit l'évèque en lui prenant le» mains , tâchez d'avoir un peu de r.iisoii pendant cinq minutes , et vous comprendrez que je ne puis laisser subsister un ouvrage subversif de l'ordre... ,
— Qui donc vous empêche de le garder, cet ouvrage?... gardez-le, meltez-le dans votre bibliothèque, anéanlissei-lc , jetez-le au feu, vous en êtes bien le maiiie... c'est-a-dire vous en serez bien le maître qii.ind vous l'aurez piyé .. qu'est ce, après tout? une bagatelle , une misère.
— Esther, vous avei raison; nous garderons ce drame comme une des plus i;randes preuves tic notre clémence et de la perversité du siècle, nous le payerons à son auteur... Votre manuscrit nous appartient, monsieur, allez dire » notre trésorier de vous compter deux mille écus.. Et mainlenanl, ma fille, j'espère que vous êtes satisrailei-
Le préldtse trompait; la ciiconstince éait trop favorable pour que la jolie blonde lâchât prise av.int d'avoir oblenu celte parure qu Hle désirait si fort; mais le reste de cette scène se passa à huis clo^, l igault s'élant empressé d'obéir au dernier ordre que vtnait de lui donner l'évèciue souverain.
— Maintenant, mon ami, dit le lendemain Esther i I igault , j espère que tu me tiens (|uitte.'
— Il j a plus, ma belle Esther, je suis prêt à me reconnaittc ton débiteur. Le proverbe n'a pas tort : Bien ne forme comme (es lOi/Utff.S et je suis forcé de convenir que tu l'es singulièrement formée depuis noire première entrevue... lionne chance , ma chère , une ingénue do vin i ans ne trouve pas tous les jours un prince souverain a ruiner, et j'ai grand'peur (lue cet éclair de fortune de t'éblouisse au lieu de l'éclairer ; mais, r|uelque chose qui arrive, tant que Pigault vivra , il le restera un ami sur lequel lu pourras compter. Adieu !
— Comment, adieu ! est-ce que tu nous quilles'
— (iiàce à toi , mon bel ange, je me trouve maintenant assez en fonds pour aller demander raison aux misérables qui ont tente de me dépouiller à la fois de mon nom el de mon patrimoine.
Les instances du directeur, les prières de ses amis ne purent obtenir que Charles restât davantage. Impatient qu'il était de confondre ses ennemis, il partit deux jours après, laissant k Liège sa petite famille, qui devait le rejoindre à Paris, et il se rendit directement i Calais.