V. — Une larme ou mslbeur
Nous apercevons le jiort de Toulon. Ajirès la surprise imposante que procure le spectacle de la mer, vue pour la première fois, rien n'est plus grand, je crois , que l'aspect d'iiii port de premier ordre. C'est là oii rintelligence , l'industrie <le riioiiinie se développent dans toute leur étendue; c'est là qu'on s'enorgueillit de tenir à une espi'ce qui enfante des prodiges; c'est là qu'on rencontre à chaque pas des créations nouvelles et qu'on applaudit à la magnificence , toujours unie à l'utile.
Le préfet maritime vient nous trouver à l'auberge oii nous sommes descendus. Il remet un paquet cacheté à Ducayla, et il le tire a l'écart. J'ignore ce ((u'ils se disent, mais leur conversation est animée. Ducayla semble opposer au préfet de fortes objections. Celui-ci ne réjiond qu'un mot; Ducayla se tait.
Il vient à moi. • Je reçois des ordres, me dit-il, qui m'enjoignent d'appareiller à l'iiislant inènie. Mon escadre doit convoyer des transports deslinés pour t:oiiou. La llolte ane.laise, ([ui croise à la vue du port, est beaucoup plus forte que la mienne, et je n'ai jamais amené mon pavillon. Le convoi passera (icut-être, et moi, je périrai. Je ne veux pas voir ma femme dans un moment ou j'ai besoin de toute mon énercie.Vous l'jvez reçue i lie/, vous; adopte/.-la, promeltez-le-iiioi. • Sa^femme, Francheville et nos amis étaient dans une pièce voisine. Je me laissai aller aux scnliiiunils que m'inspiraient ce qu'il m'avait dit et ce qu'il allait faire. Je lui promis en pleurant d'aimer, de protéger sa Julie; je l'embrassai, le cœur navré de douleur.
« Suivez-moi, monsieur, » dit-il à .Sainte-Luce. Je n'avais pas aperçu le jeune homme; je le crovais auprès de nos amis... Je ne suis pas avec eux , i ouvait-il y être ! Cet enfant me fait pitié : il s'approche , il recule. Je vais à lui, je le baise au front; il tombe sur le parquet, privé de sentiment. Ducayla est déjà sorti.
Je lui fais respirer des sels , des odeurs. . Jlon cher enfant, revenez à vous, pensez à mériter 1 estime de votre chef, de >1. de Francheville, la mienne , celle de tous les honnêtes gens qui... — La votre, madame, la vôtre! je n'ambitionne que celle-là, je ferai tout pour l'obtenir. > ...
11 se relève, il saisit ma main, il la couvre de baisers; je n'ai pas la force de la retirer. Il prend un de mes gants , il le cache sur son cœur, je n'ai pas la force de le reprendre. Il sort en m'adressant un regard... Quel regard ! j'entends tout ce qu'il veut dire, il m'est impossible de l'exprimer.
J'ai eu tort de le baiser au front, de lui abandonner ma main, de lui laisser mon gant. Si l'idée des dangers auxquels il va s'exposer n'excusait en quelque sorte l'oubli des convenances, que penserait-il de moi ?... Hé! bon Dieu, bon Dieu ! ne devais-je pas quelque chose à un enfant que j'envoie ])eut-êlre à la mort !
Nos amis rentrent. Julie cherche son mari. « Il est parti, ma chère, ne le suivez pas, épargnez-lui la vue de vos larmes, séchezles, soyez aussi grande que lui. — Non, je ne suis pas grande, je n'ai pas la prétention de l'être ; ma sensibilité est ma gloire, c'est celle de notre sexe. " Elle s'échappe , je la suis ; nos amis accourent, l'environnent, lui parlent; rien ne peut la persuader, ou iilulùt elle n'entend rien. La voilà dans la rue. Elle va se donner en spectacle. .Mesure de prévoyance et de rigueur !... dois-je y applaudir ou la condamner:' Le stoique Ducayla a fait placer deux factionnaires à la porte. Personne ne peut sortir de la maison.
o Que je le voie ! que je le voie encore ! • s'écrie Julie en rentrant. Francheville appelle un homme qui passe; il lui donne un mot jiour le préfet maritime. Hienlùl nous sommes pourvus de longues-vues et d'un télescope. Le toit de l'auberge esl eu terrasse , nous allons nous y établir.
Trois vaisseaux de ligne et cinq frégates sortent du port a pleines voiles. Quinze transports suivent l'escadre.
Les Anglais commencent à manœuvrer; ils ont cinq vaisseaux qui doivent être de qualre-vingls à cent dix canons : huit ou dix bàliments légers s'éloignent de la llolle et menacent déjà le convoi. Ducayla délache ses frégates pour le protéger, et il s'avance en longeant le convoi qui est à sa droite, ayanl à sa gauche les cinq gros vaisseaux anglais. Le combat est inévitable, il sera terrible ; jamais, dil-il , il n'a amené son pavillon.
Icuorante en manœuvres comme en mille autres choses, je reçois ces détails de Francheville , de Soulanges : je ne perds pas un mot de ce qu'ils disent. ,., , , ■ , ..
Ah ! pourquoi être venus à Toulon ? La-bas notre séparation n eut été que douloureuse; ici nous allons soullrir mille morts, trancheville qui a vu la sienne de sang-froid , ne peut supporter l'idée de la destruction de son ami ; il e,t pâle, défait. 11 soullre horriblement , puisque ses yeux se portent sur moi vides d'expression et d amour. Un frisson glacial règne dans tout mon corps. Je voudrais être au
FANCMKTTE ET HONORINE.
fond de l.i maison, ne rien eiilendrc, ne rien voir, et je sens qu'il est moins criiel île tout voir que «le tout craiiulre.
r.t cette pauvre petite Julie! elle ne se soutient plus. Assise sur la plonil)t'e, sans voix, sans haleine, levant au ciel des jeiu qui semhlent I implorer, les reportant il son tt'leseope sur Kraïu'heviile, sur moi ; ne lrou\ant pas une larme; sutïoquécpar son coeur cjui bat avec violence et que son faible corps semble ne pouvoir plus contenir, elle olïre a nos re(;ards ce que la douleur plijsiciue et morale a de plus |>oii;nant.
Franelieville lui propose de descendre. " Non, non, dit-elle, je le ^ vois : je vis enrore de sa vie. »
Et moi aussi j'ai une lon|;ue-vnc. Je l'ai fixi'e sur le vaisseau amiral. Voilii le lirive lioinme; il est au bout île m:i lunette. Au pied de son (;rand imït , droit comme aux jours île sa première jeunesse , la fiyure animée d'un feu que je ne lui ai jamais vu, il donne ses ordres avec rt'llexion; on les exécute avec confiance.
Et Sainle-L.uce!... Ah ! je le vois. 11 est à côté du contre-amiral, une hache d'armes ii la main. 11 fait bonne contenance. Oh! oui, il méritera mon estime.
11 tire ce (;ant'... il le baise à la dërobëe!... Pauvre enfant! pauvre Ducajla !
Os châteaux flottants s'avancent avec m.ijesté les uns contre les autres. Chacun est h sa place de bataille. Ducayla embouche le portevoix.